Part 3
Insensiblement son bras gauche avait accroché le cou de Gilbert, et se cramponnait au jeune homme, pour l'empêcher de partir.
Il dit avec douceur: «Adieu, n'est-ce pas, pour toujours?»
Elle se serra plus près. Il reprit, désolément: «Tu vois bien...»
Elle n'entendait plus. Sa tête glissa sur le côté, et ce ne fut plus des mots qui bruissaient entre ses lèvres, mais un zézaiement de syllabes, un sifflement doux et faible, et le prêtre en sentait la tiédeur au-dessous de son oreille. Les cheveux noirs d'Hélène lui effleuraient la joue. Un peu, il tourna la tête vers elle, et vit sa face douloureuse, toute baignée de larmes.
Sentant qu'il la regardait, elle entr'ouvrit les paupières: ses yeux renversés ressemblaient à ceux des Madeleines en prière.
Il murmura:
--Ma sainte!
Elle le serra plus fort, se souleva vers lui et leurs lèvres se touchèrent. Ils voulurent fuir, tous les deux, et déjà ils s'étreignaient. Le crépuscule, dans la chambre, s'était fait pâle et recueillant.
C'est ainsi qu'ils faillirent.
*
* *
Stupéfaits tous les deux du gouffre où ils étaient tombés, ravis d'extase et d'épouvante, ils s'étaient relevés en pleurant, dans la double révélation du bonheur et du crime: ç'avait été en eux une minute d'ivresse terrifiée, le vertige d'une horreur suave, un monde qui venait de s'ouvrir au bord du paradis perdu! Dans cette folie de gratitude et d'angoisse, ils se cachaient la face, et chacun d'eux bénissait l'autre en le plaignant, comme son bienfaiteur et sa victime.
--Par ma faute, disait-il.
--Par ma faute, disait-elle.
Dans l'ombre, ils se tenaient les mains et n'osaient pas se regarder.
Gilbert partit comme un voleur. Hélène resta seule.
--Orgueil, criait le prêtre, orgueil! Voilà où tu nous mènes. J'ai voulu faire mieux qu'autrui, et je croyais en moi. Fou, qui te confiais en ta force, voilà ton oeuvre! Tu as damné deux âmes!
L'abbé Gilbert et madame Hélène ne se revirent plus.
L'été fut lourd et long.
Le 18 août, jour de sainte Hélène, le vicaire célébra un office des morts. Le 15, pour l'Assomption, il était monté en chaire. On estima généralement que le grand orateur commençait à faiblir, et que son génie s'épuisait. Erreur: il s'affinait, au contraire, et dans l'humiliation il venait de grandir en se faisant plus humain; une tendresse émue tremblait dans sa parole; il ne prêchait que les pardons, et sa voix n'osait plus tonner dans l'église. Mais comme il faisait moins de bruit, on crut qu'il avait moins de mérite.
Hélène avait résisté à l'envie de l'entendre; elle pria chez elle, quand elle sut qu'il devait parler. Sa campagne, pourtant, n'était pas loin de la ville, mais aucune raison ne l'aurait décidée à sortir de sa retraite pour se rapprocher de lui. Elle attendait, dans son obéissance aveugle, un ordre. Puisqu'il ne se montrait plus, c'est qu'il voulait ne plus la voir: elle acceptait la décision du maître, sans la discuter ni se plaindre. Elle ne plaignait que lui.
--Il doit souffrir tant!
Cette pensée était son unique remords. Quant au repentir de la faute elle-même, elle ne l'éprouvait nullement, et ne songeait même pas à s'étonner du calme que le péché avait mis dans sa conscience.
Elle était calme, en effet, et plus qu'auparavant.
Le souci d'avoir trompé la foi conjugale ne l'effleura pas une fois: son mari n'avait rien à voir en ce drame; le mariage depuis trop d'années, n'était plus entre eux qu'une association d'intérêts où les âmes n'avaient nulle part, et jamais l'époux ni l'épouse n'avaient éprouvé l'un pour l'autre qu'une antipathie réciproque: Hélène en arrivait donc tout naturellement au sophisme de croire que son mari, n'ayant rien possédé, n'était dépossédé de rien. Un reproche de lui n'eût constitué qu'une injure de plus, et une sottise grossière ajoutée à tant d'autres. Libre, elle avait usé de sa liberté; sans appui et seule au monde, elle s'était unie, de par son droit: leur acte appartenait à eux seuls, et relevait de Dieu seul! Certes, la faute était atroce d'avoir égaré un serviteur du Christ, et de s'être fait dans l'Église l'instrument du Démon! Elle se frappait la poitrine, désespérée d'avoir acheté son bonheur par la damnation d'autrui: et qui, celui-là? Un saint! Le bien-aimé!
--Mon Dieu! suis-je donc, ô mon Dieu! d'une immonde égoïsme, pour me sentir heureuse après un tel forfait?
Car au fond de son coeur, malgré elle, malgré son remords, elle adorait l'instant éphémère qui rayonnait sur sa vie, et malgré elle, malgré son remords, elle retournait sans cesse au souvenir qui la remplissait de délices.
S'il fût venu lui dire: «Partons ensemble», elle serait partie, avec sérénité, sans honte, et sans regarder en arrière. Elle y songeait parfois, et presque le souhaitait.
--Peut-être décidera-t-il cela? Peut-être jugera-t-il qu'il ne lui convient plus de rester dans les ordres? Il est le maître: il sait.
Elle attendait, prête à tout.
Mais les semaines passèrent, et firent un mois, deux mois.
Hélène attendait toujours, soumise et sans impatience.
Chaque soir, au crépuscule, elle se rappelait l'instant: elle n'aspirait pas à le revivre, ne sachant pas que cet émoi profond de toute la chair éveillée pût se renouveler une seconde fois au cours des existences: elle imaginait, dans sa candeur, qu'il était la minute unique, l'hyménée, l'accord de deux âmes, la secousse intime, irrévocable, que les êtres éprouvent, le jour où ils s'attachent l'un à l'autre pour la vie. Donc, elle était à lui; elle n'avait jamais été qu'à lui. Donc, elle attendait: peut-être ne se rejoindraient-ils qu'en l'autre monde? Sans doute, il déciderait ainsi. Elle commençait à le croire, devant son absence obstinée. Elle se résignait: c'était bien.
L'automne arriva. Hélène revint en ville. Elle apprit que l'abbé Gilbert était parti depuis trois jours.
--En voyage?
--Non: parti.
--Tout à fait?
--Oui.
Une marée de tristesse lui noya le coeur, malgré sa résignation.
Elle voulut savoir. Elle vit Monseigneur, et l'évêque se récria:
--Comment? Il ne vous a point avisés, vous, ses meilleurs amis? Il devient bizarre, vraiment. Il a sollicité de moi sa nomination à une cure de village, et j'ai tenté de faire valoir auprès de lui les intérêts de la religion, à qui ses talents sont utiles dans une grande cité plus que dans un petit bourg. Il a répondu: «J'ai péché par orgueil et j'en dois faire pénitence.» J'ai résisté autant que j'ai pu, mais monseigneur l'Archevêque, après avoir reçu la confession de l'abbé, approuvait son voeu, et je me suis incliné.
Hélène, semblablement, s'inclina devant les décisions de son maître, et elle le bénit dans son coeur. Elle dit:
--Ce sera donc pour l'autre monde...
--Quoi? demanda l'évêque.
Hélène le regarda sans répondre, étonnée d'avoir parlé tout haut.
*
* *
L'abbé Gilbert était dans un village perdu de la montagne: toutes les photographies qu'elle put trouver de ce pays, Hélène les acheta et en décora le petit salon, pour voir sans cesse les sites qu'il voyait.
L'hiver s'écoula, et le Carême vint. Hélène, afin de ne dire à personne le secret de sa vie, ne se confessa pas. Pour la première fois, à Pâques, elle ne s'approcha point de la Sainte-Table.
Ce fut, dans son âme, une profonde misère, et dans la ville un scandale.
Dès lors, on ne la rencontra plus nulle part. Elle fermait sa porte. Le dimanche de Quasimodo, on ne la vit pas à la messe, et les dimanches qui suivirent, on ne la vit pas davantage.
--Que se passe-t-il?
L'évêque la visita, et seul, il fut reçu.
--Elle n'est pas bien.
Un matin, le bruit courut que madame Bonnavent était sortie de chez elle, allant vers la cathédrale...
C'était l'anniversaire de l'hyménée: elle le passa tout entier dans l'église, en prières, et ne rentra que pour l'heure du crépuscule: alors, elle s'enferma dans le petit salon, et agenouillée près du divan, elle pria longuement.
Le lendemain, elle dut garder la chambre; elle voulut se lever et n'en eut pas la force. Le médecin diagnostiqua une grave neurasthénie, avec une anémie profonde. On apprit, des servantes, que madame jeûnait depuis des mois et portait un cilice.
Elle languit pendant un semestre. Le docteur exprima de sérieuses inquiétudes.
La malade ne s'épouvantait nullement: elle témoigna d'une admirable sérénité.
--Docteur, dites-moi, je vais mourir, n'est-ce pas?
--Non, madame, non certes!...
Il eut le sourire professionnel de la confiance, mais elle insista.
--Pour raisons importantes, docteur, il faut absolument que je sache si je suis condamnée, et pour quelle époque, à peu près.
--Mon Dieu, madame...
--Me reste-t-il trois semaines, quinze jours, un mois?
--Peut-être... Mais, rassurez-vous, j'ai de l'espoir.
Elle sourit à son tour, et répondit: «Moi aussi, j'ai l'espoir.»
Elle fit un testament charitable. Puis, elle eut apparemment des accès de délire, car on l'entendit maintes fois qui marmonnait:
--Dans l'autre monde...
Elle avait cependant conservé toute sa raison. Elle le prouva en exprimant le souhait que l'abbé Gilbert reçût sa confession suprême.
Elle pensait:
--Viendra-t-il?
Toutes les deux heures, elle demandait:
--A-t-on prévenu l'abbé Gilbert? Est-ce bien sûr?
Elle ajoutait:
--Il faut se dépêcher.
Ou encore:
--J'irai bientôt dans l'autre monde.
Le deuxième jour, elle eut une fièvre violente, dans l'angoisse de mourir sans confession. On lui proposa d'appeler le second vicaire, mais cette idée l'effraya tellement que le docteur dut intercéder et prescrire le repos.
--Je vivrai bien jusqu'à demain, docteur? Je vous en supplie, jusqu'à demain...
Le troisième jour enfin, la servante entra et dit:
--Voici l'abbé Gilbert.
Il parut dans le cadre de la porte.
Elle poussa un petit cri d'enfant, et voulut tendre ses bras, qui étaient si maigres, mais elle n'en eut pas la force.
Elle le contemplait avidement: il lui parut grandi.
L'abbé attendait que la servante et la garde se fussent retirées. Seule alors, en présence de l'aimé, Hélène lui sourit, et de nouveau elle essaya de tendre ses pauvres mains.
Mais il dit, grave et de loin:
--Ma soeur, récitez votre _Confiteor_.
Aussitôt, elle répondit:
--_In nomine patris et filii_...
Elle vit, du coin de l'oeil, qu'il s'était émacié, et ses prunelles, au fond de l'orbite, étaient plus noires.
Elle continua:
--_Confiteor Deo omnipotenti_...
Il fixait quelque chose, droit devant lui, sans la voir.
--_Mariæ Virgini_...
Elle aurait pourtant bien voulu rencontrer son regard, une fois, avant de mourir...
Malgré cela, lorsqu'elle eut fini la prière et qu'il fallut dire sa faute, elle ferma les yeux de honte. Puis, faiblement, elle confessa son amour pour un homme qui n'était pas libre, et elle n'osait dire qu'il fût prêtre. Le confesseur, immobile et les yeux clos, attendait. Enfin, elle avoua cette chose... Elle tremblait. Elle dit la surprise d'une minute, la faiblesse imprévue...
--Lui, l'avez-vous revu?
--Jamais, mon père...
--Vous êtes tous deux de grands coupables, et lui, plus que vous.
--Non, mon père, c'est moi!
--Inclinez-vous, sans discuter! C'est le péché d'orgueil qui vous a perdus tous les deux. Humiliez votre orgueil et ne discutez pas! Inclinez-vous dans la pénitence. Dieu vous juge. Puisse-t-il pardonner, au moins à vous, qui comparaissez devant lui.
Elle dit: «_Amen_.»
Il reprit: «Mais vous n'avez pas offensé que le Seigneur. Un homme a pâti par ce crime, et c'est l'époux qui se reposait en votre foi reçue au pied des autels. Vous ne devez vous présenter au Tribunal de Dieu qu'avec le pardon de celui-là!
--Mon...
--Humiliez-vous, pécheresse d'orgueil, par l'aveu de la faute à celui que la faute offensait! C'est la pénitence que je vous impose. Je ne vous donnerai l'absolution qu'à ce prix.
--Mon père... j'avouerai.
--Achevez le _Confiteor_.
--Mon père... devrai-je dire... aussi, le nom... de Lui?
--Vous direz le nom du coupable. Achevez le _Confiteor_.
--_Ideo precor_...
Il l'entendait à peine; elle termina la prière, et se tut. Il lui donna l'absolution.
Ensuite, s'étant levé, il ouvrit la porte et appela une servante.
--Priez M. Bonnavent de venir.
Pendant qu'ils attendaient, ils ne bougèrent ni l'un ni l'autre.
Hélène haletait. Elle entrouvrait et refermait ses lèvres sèches. Elle passait ses doigts sur son front.
Le mari entra, silencieux, gêné.
--Monsieur, dit le prêtre, votre épouse souhaite, avant la mort, de vous faire un aveu et d'obtenir votre pardon.
Hélène rassembla toutes ses forces pour se soulever sur les coussins.
Le prêtre s'agenouilla au pied du lit, et, les mains jointes sur la poitrine, il baissa la tête, dans l'attitude de l'amende honorable.
Bonnavent les examinait, mal à l'aise et tâchant de comprendre.
Hélène murmura:
--Monsieur... j'ai failli... Pardonnez-moi... s'il vous plaît...
Elle se tut: elle ne trouvait pas les mots pour dire le reste. Le prêtre attendit; puis, comme elle ne parlait plus, il releva un peu le visage, et ordonna:
--Continuez.
Hélène, obéissante, reprit, avec effort:
--Monsieur... j'ai failli... avec... l'abbé Gilbert.
Elle retomba sur son lit, épuisée.
--Je sais, dit Bonnavent.
Hélène poussa un sanglot faible, et se cacha la face dans les mains, prise de honte à l'idée que, de tout temps, un regard profane avait violé son auguste secret.
Le mari ajouta: «Calmez-vous... Je savais, depuis des années.»
Hélène cria: «Non!» et l'abbé se redressa, sous l'injure du soupçon qui les avait calomniés longtemps avant la faute.
Mais il rabattit son orgueil, se frappa la poitrine, et dit:
--_Meâ culpa!_
La moribonde frissonna toute et voulut se lever encore; elle put crier, comme une protestation:
--_Meâ culpa!_
Puis, de nouveau, elle tomba.
Bonnavent se rapprocha du lit.
--Pauvre femme! dit-il.
--Monsieur, demanda l'abbé, pardonnez-vous à votre épouse?
Bonnavent répondit:
--Je lui pardonne.
Il se pencha au chevet, et répéta:
--Je vous pardonne, Hélène, vraiment.
Elle fit signe, des paupières, qu'elle entendait.
On annonça le vicaire, avec les Saintes Huiles...
M. Bonnavent sortit de la chambre, parce qu'il pleurait.
Madame Hélène se tourna lentement vers l'abbé Gilbert.
Elle balbutia:
--Dans l'autre monde...
Puis, elle mourut en souriant, et l'abbé lui ferma les yeux.
LA MARATRE
«Ma chère amie, je t'écris parce que je suis trop malheureuse, parce que je deviens folle. Il faut que je me confie et que tu m'aides. J'ai honte de moi, j'ai peur de moi. Je ne suis pourtant pas méchante, n'est-ce pas et tu le sais bien?
Je dois remonter loin, pour que tu me comprennes.
Tu n'as jamais connu les circonstances qui, l'automne dernier, amenèrent mon mariage, si imprévu, si brusquement décidé. Tu m'accusais alors,--oh! gentiment, et je ne te reproche rien,--d'être une amie peu confiante, dissimulée; tu te trompais, car j'étais simplement une femme heureuse, et d'un bonheur inespéré, que je n'osais pas dire, osant à peine y croire.
On s'est rencontré, on s'est aimé, alors que ni lui ni moi n'attendions plus rien de la vie.
Moi, tu le sais, pauvre, ayant vécu tristement ma jeunesse, dans le travail, la solitude, sans amour, j'avais déjà vingt-sept ans, et trop de raison pour espérer quoi que ce fût de l'avenir.
Lui, au contraire, avait eu l'espérance, et dix ans de félicité, mais la mort tragique de sa femme avait tout brisé en lui, autour de lui, et, par un chemin de fleurs il était arrivé à la même détresse morale où dix années de souffrance m'avaient si lentement conduite...
Alors, nous nous sommes rencontrés sur le bord de la mer, dans le cadre odieux d'une villégiature bourgeoise, où le médecin m'envoyait pour rétablir mes forces, où le médecin l'envoyait pour soigner son enfant. Il se promenait tout seul, tenant son petit par la main, comme une maman; et moi aussi, je vivais à l'écart, n'ayant aucun goût pour les ragots de la plage et les niaises médisances de ces gens qui trouvent moyen de se jalouser, quand ils méritent si peu de faire envie.
Tous les jours, plusieurs fois par jour, je le voyais passer, regardant devant lui, loin, dans le vague; lui seul m'intéressait en ce pays, mais nous ne nous parlions pas, et même il ne m'avait point remarquée: je ne songeais nullement à m'en offusquer, car je ne suis guère coquette, et ce couple d'un père et d'un enfant m'inspirait tout juste la commisération que l'on a pour un malheur rencontré dans la rue.
Le petit être surtout me faisait peine à voir.
Il était si joli, si beau, avec ses cheveux bouclés et ses yeux où le rire ne durait qu'un instant; il avait des gravités subites, le pauvre baby, comme s'il eût compris son malheur de n'avoir pas de mère: et j'aurais voulu l'embrasser.
J'ai toujours adoré les enfants, et peut-être ma grande tristesse de vieille fille venait moins d'une jeunesse sans amour que d'une maturité sans berceau. Tu te rappelles comme on riait de mes poupées, à la pension? J'étais le modèle des mères. Hélas! je donnais, par avance, à des chérubins de carton, la tendresse qui, plus tard, allait m'être interdite, les caresses que ne devait jamais recevoir un enfant sorti de ma chair. Peut-être est-ce par une revanche de cette passion déçue, et pour vivre auprès des enfants, que j'ai choisi, à l'heure de gagner mon pain, le dur métier d'institutrice?
Mais, je divague, et je ne te raconte pas. Voici. Je me dépêche. Un matin, le mignon petit, en trottant sur la plage, tomba devant moi et je courus le relever. Son père accourait aussi. L'enfant pleura très fort et le père en avait les larmes aux yeux. Est-ce que tu peux voir pleurer un homme, toi? Je fus toute bouleversée, et quand nos regards se croisèrent, j'en eus au coeur une secousse. Je dis: «Oh! monsieur, rassurez-vous: ce n'est rien; il n'a pas de mal.» M. Lanjorais me remercia beaucoup, et s'éloigna.
Depuis lors, il me saluait poliment, et l'enfant venait m'embrasser.
Un jour, on se rencontra dans le bois. J'étais assise et je lisais, quand ils survinrent. Le petit Albert ne voulut pas me quitter. Le père s'excusa d'abord; puis, on parla du pays et des paysages, qui nous plaisaient par leur tristesse grave, et tout de suite on comprit que l'on se ressemblait un peu. Pourtant, la conversation n'avait duré guère, car M. Lanjorais ne voulut pas prolonger l'entrevue dans ce lieu écarté, et je lui sus gré de sa discrétion. Tout de même, pour la première fois de ma vie, je m'étais trouvée seule au fond d'un bois, en présence d'un homme, et j'en avais ressenti une bizarre impression, faite d'un peu de malaise avec un peu de charme...
Tu devines que désormais on se parla fréquemment, sur la plage. Nous y trouvions tous les deux un plaisir discret, qui nous reposait des banalités ou des sottises proférées autour de nous, et de notre ennui.
L'enfant m'adorait. Sitôt qu'il m'avait aperçue, son petit air rêveur se changeait en gaieté; il ne riait qu'avec moi. Cela nous rapprocha beaucoup. Au bord de la mer, l'intimité se fait vite. Notre sympathie devint bientôt une confiance. L'un après l'autre, j'avais raconté tous mes pauvres secrets, et ma solitude, ma résignation; je me montrais sans arrière pensée, comme à toi, et tu seras peut-être jalouse si je t'avoue que je trouvais à ces confidences, un soulagement qu'elles ne m'ont jamais procuré à ce point, quand je les faisais à ton amitié de femme.
Cela encore me soulageait, lorsqu'il parlait à son tour: c'était comme d'entendre ma peine formulée par une autre voix, et je me reconnaissais en lui. Il ne parlait point de sa femme, mais seulement de sa détresse. Je m'abandonnais sans contrainte au charme de cette amitié, et je n'y soupçonnais aucun péril, n'ayant jamais pensé qu'un homme veuf fût un homme libre. J'imaginais naïvement que nous avions agrémenté, l'un par l'autre, nos vacances, et quand arriva le jour de mon départ, je fus toute surprise du vide nouveau que j'entrevoyais dans l'avenir, et qui m'épouvantait déjà. Le petit Albert pleura, cria: «Je ne veux pas que tu t'en ailles! Je veux que tu restes!»
Il eut presque une crise de nerfs, et nous restions là, devant lui, son père et moi, gênés, regardant l'enfant, regardant en nous, n'osant nous regarder l'un l'autre.
Ce soir-là, il m'a dit: «Je vous aime.» J'ai failli m'évanouir, en entendant ces trois mots, dits pour moi, dits à moi, et que je croyais ne devoir jamais entendre que dans les vers des poètes, ou sur la scène des théâtres. Alors, comme par enchantement, je me suis aperçue que je l'aimais.
Ce fut une grande joie douce, une espèce d'ivresse sereine, et je n'avais rien éprouvé de tel, depuis le jour de ma première communion. Je me suis jetée sur l'enfant, que j'ai pris dans mes bras, et je cachais dans ses boucles mon visage et mes larmes. J'ai bien tendrement, et même un peu follement, baisé son mince cou blanc et ses joues roses, brunies de hâle marin. Je n'étais plus une exilée, dans le monde. J'étais une autre femme, presque une mère. La vie s'ouvrait, délicieuse, et je venais de naître. Comme c'est bon, d'avoir gardé toute la pureté de son coeur, de sa pensée, et de sentir qu'on est la vierge d'un unique amour! Il m'a semblé qu'alors seulement je comprenais le pourquoi de ma vie passée, et le but de la route solitaire que j'avais désespérément suivie, sans savoir où j'allais.
Voilà comment nous nous sommes mariés. J'étais pauvre, et mon fiancé, sans être riche, possédait le nécessaire: mais nous n'avons, ni l'un ni l'autre, pensé à ces choses. Il a changé d'appartement, car tous deux, et sans en rien dire, nous le souhaitions également, lui pour ne pas m'introduire dans le logis de la morte, et moi pour ne point me heurter aux perpétuels souvenirs de celle qui m'avait précédée.
Je n'étais pas jalouse, pourtant, et je me livrais toute à mon bonheur.
Car mon bonheur, tout d'abord, me parut sans tache. Notre vie était délicieuse. J'aimais infiniment notre petit Albert, et presque avec reconnaissance, car ma félicité me semblait être un peu son oeuvre.
Puis, tout a changé. Brusquement? Petit à petit? Je ne sais pas, je ne peux pas te dire. Il y a des choses qui s'arrangent au fond de nous, lentement: on ne s'aperçoit de rien, et le travail se continue; un beau jour il est fini.
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Je reprends cette lettre interrompue. Que te disais-je? Je me souviens: j'allais parler du petit Albert.
Comment ai-je pu en venir à détester ce pauvre enfant?
Écoute! Je t'en prie, avant de me condamner, écoute-moi!
Il faut que tu saches une chose: ce petit ressemblait à sa mère, crois-moi, beaucoup trop.
D'ailleurs il y a ceci que tu ne dois pas oublier: j'aimais d'amour, moi, avec toute la passion contenue de toute ma jeunesse; j'adorais mon mari, il était mon culte, mon obsession, te l'avouerai-je? mon désir! Il était tout!
Or voilà que, peu à peu, je sentais une dissonance entre nous, et une gêne que je ne m'expliquais pas. Je me rappelle des minutes où j'avais honte d'aimer: oui, honte, devant lui, à cause de lui! Une pudeur me prenait tout à coup, et j'aurais voulu me cacher de son regard. Je sais pourquoi maintenant, et je vais te le dire. Nos coeurs ne battaient pas ensemble! A l'enthousiasme de mon premier amour, il répondait par une affectueuse camaraderie. Nous étions deux créatures qui ne parlent pas la même langue. C'est tout. Et c'est atroce.
Oh, bien sûr, je n'en ai pas souffert, au commencement... Comment veux-tu qu'une pauvre vierge, toute neuve, devine rien à ces choses? On va de toute son âme, et le bonheur semble si bon, quand on s'est cru condamnée pour la vie à n'en jamais connaître aucun!