Les naufragés

Part 2

Chapter 23,858 wordsPublic domain

Depuis qu'un prêtre jeune dirigeait sa conscience, elle rajeunissait. Son âme catholique, faite à la fois pour l'obéissance et l'exaltation, était comme un miroir où les images se grossissent: aussi longtemps qu'un vieux chanoine y avait reflété sa quiétude sénile, elle était restée morne, terne, et plus impassible encore que le vieillard; mais en s'approchant d'une flamme, elle frémit toute, et s'illumina.

L'abbé Gilbert, du premier coup d'oeil, avait aperçu les ressources profondes de cette nature, encore ignorée d'elle-même, et qui n'avait vécu ni pour elle, ni pour autrui; il s'était pris de pitié pour une existence stérile, que la religion congelait, et son esprit dominateur n'hésitait point à réprouver la froide influence des nonnes et du chanoine, qui s'étaient succédé pour réduire à l'inertie l'âme ardente et riche d'une femme. La tâche d'éteindre une créature lui apparaissait comme un crime sacerdotal et comme une offense envers Dieu. Il pensait: «Le prêtre ne doit point étouffer l'oeuvre du Créateur; toutes les forces sont bonnes pourvu qu'on les dirige, mais elles deviennent un péril quand on les comprime au lieu de les conduire, car on a rompu l'équilibre de la nature, et l'équilibre rompu expose à tous les dangers.»

Dans cette certitude, il résolut de réparer lentement l'homicide de ses devanciers, de ranimer l'âme engourdie qu'il venait de découvrir, de l'appeler à la vie, à la lumière, à la chaleur, de la régénérer, de la recréer, de la remettre au monde et telle que Dieu l'avait faite.

Il crut que la tâche serait délicate et ardue, à cause du bouleversement qu'il allait apporter dans les idées de sa pénitente. Mais il eut la surprise d'être compris dès qu'il parlait.

A vrai dire, il avait espéré beaucoup du crédit que la parole d'un prêtre trouve au fond des âmes chrétiennes, toujours prêtes à résonner comme un écho. Mais l'influence dépassa tout espoir. Sa pensée entrait dans cet esprit comme si rien n'y eût été mis autrefois; il s'y avançait en tâtonnant et ne rencontrait que le vide; ainsi que la clarté du soleil dans une maison close et qu'on ouvre, il pénétrait partout, et ne réveillait que de l'ombre. Cette orpheline qui, du berceau au couvent, du couvent au mariage, avait vécu trente ans de solitude sans rien apprendre de la famille, ni de l'amitié, ni de l'amour, était neuve à tous les émois intérieurs. Le prêtre constata bientôt que de Dieu même la pauvre dévote n'avait point connaissance, sinon par des formules de catéchisme, et qu'elle n'en avait point l'amour, mais seulement le culte superstitieux.

Il éclaira les mots, il vivifia les sentences. Après les textes, il fut le Verbe: les phrases apprises sortaient des limbes, au son de sa voix, pour devenir des idées qui vibraient, et les choses mortes s'animèrent; les préceptes que maintes fois la pieuse femme avait répétés dans ses prières tout à coup chantaient en elle avec un sens révélateur, par cela seul qu'il les proférait. Le Seigneur, dont elle avait adoré les statues, apparut dans son humanité divine, et elle l'entendit, et elle le vit, et elle pleura d'angoisse sur ses douleurs voulues, balbutiant des mots qui consolent, tendant les mains pour aider, marchant là, près de la Vierge et de la Madeleine, mêlée aux saintes Femmes, et Femme pour la première fois!

Le vicaire suivait avec complaisance les progrès de son oeuvre, et il en était heureux sans vanité: qui ne se passionnerait pour les destinées qu'il transforme? Une tendresse d'auteur l'attachait à sa créature, et, bien que la pénitente fût tout juste de cinq ans moins âgée que le prêtre, il aimait en elle l'enfant de son esprit.

Hélène, avec avidité, s'assimilait la pensée du maître: cette esseulée, qui, pour la première fois, venait de communier avec une âme vivante, se livrait toute, dans la joie de s'ouvrir et de recevoir. Elle aspirait, elle buvait, elle absorbait. Par un instinct de femme, enfin satisfait, elle tendait son âme à la fécondation, comme d'autres tendent leurs corps...

Au sortir du confessionnal, elle rentrait chez elle avec lenteur, craignant les secousses de son pas, évitant les gestes, fuyant les rencontres, appréhendant tout ce qui pouvait exposer le trésor qu'elle emportait en elle: et le verbe, en frémissant, s'irradiait au fond de son cerveau et de ses nerfs. La voix de l'apôtre était devenue sa vie, le fleuve de vie qui réchauffait le sang de ses veines, courait en elle et l'inondait de son flot. L'abbé Gilbert, à ses yeux, était plus qu'un homme, et déjà aussi plus qu'un prêtre: émanation directe du Sauveur, l'envoyé spécial, un don du ciel, le pourvoyeur de grâce entre la Providence et la Pécheresse, et, par mission d'en haut, celui qui sait, celui qui peut, celui qui daigne, un rédempteur!

Malgré ce caractère hiératique, elle ne l'adorait pas; elle ne se permettait même pas de l'aimer: dire qu'elle le vénérait, ce serait trop peu dire puisqu'une chaleur d'enthousiasme se mêlait à sa déférence; et ce serait trop dire aussi, puisqu'elle le sentait, en dépit de sa propre indignité, tout proche d'elle et presque à elle...

N'était-elle pas devenue, pour lui, un peu, et peu à peu, l'âme qu'on distingue entre toutes, la disciple choisie? Elle se flattait de devenir plus tard une amie, une confidente, un peu la soeur cadette, rien qu'un peu... Un grand orgueil, à cette pensée, lui gonflait le coeur.

Il lui parlait, en effet, comme à nulle autre! Il avait pour elle des regards affectueux qui réconfortent les timides, et, sous la tiédeur de cette sympathie tutélaire, elle se sentait plus sûre, heureuse, meilleure, délivrée!

De quel danger la sauvait-il donc? A quelle détresse l'avait-il arrachée? Elle ne savait pas, mais elle avait la sensation d'être sauvée, et sa confiance l'épanouissait.

*

* *

Enfin, un jour, l'abbé Gilbert lui fit honneur d'une visite.

Alors, sa maison même se fit autre, plus belle, plus intime, et le seuil en fut purifié. Le petit salon, où elle l'avait reçu, désormais fut un sanctuaire, et le fauteuil dans lequel il s'était assis devint une relique. Le siège vide ne changea plus de place. Elle s'installait en face, avec son ouvrage sur les genoux, et, pendant des heures, elle travaillait en sa compagnie, levant parfois les yeux vers le visage absent, et souriant à une présence qu'elle revoyait.

Parfois, aussi, quand elle redressait la tête, ses lèvres remuaient imperceptiblement: dans ces minutes-là, elle posait des questions, demandait des avis, et pour attendre la réponse, son aiguille restait en l'air. Lorsque l'absent avait parlé et qu'elle avait compris, elle rabaissait le front vers la tapisserie, et l'aiguille à nouveau se piquait dans le canevas.

Car elle répondait pour lui: elle s'était si bien assimilé son âme qu'elle pouvait trouver d'elle-même les répliques qu'il eût faites, et donner à sa place les conseils qu'elle souhaitait. Il était proprement une conscience qu'elle avait substituée à la sienne. Elle l'interrogeait comme une voix intérieure, qui ne se trompe pas et ne trompe jamais. Quand un doute la prenait sur quelque devoir à remplir, elle ne se demandait point: «Ceci est-il bien? Cela est-il mal?» Mais: «Que penserait-il de ceci? Que dirait-il de cela?» De la sorte, elle répondait sans hésitation ni incertitude; car elle concevait ce qu'il eût pensé plus aisément qu'elle ne lisait en sa propre pensée. Cette substitution avait un charme exquis, mystérieux, et candidement Hélène connut l'ivresse d'être possédée.

L'abbé revint la voir. Ils se connurent mieux.

Aux sermons du vicaire, qui faisaient accourir tout le pays, elle écoutait, perdue dans la foule. Elle reconnaissait les idées, les accents, pour les avoir entendus déjà ou devinés, elle les prévoyait et les saluait. Au milieu d'un peuple attentif à la belle éloquence du prédicateur, elle croyait encore être seule avec lui, dans l'intimité du confessionnal ou du petit salon, et c'est elle qu'il enseignait. Des phrases de lui avaient pour elle un sens qui échappait à tous...

Un jour, bien évidemment, il lui parla du haut de la chaire: il paraphrasait une conversation antérieure, et quand il proféra: «Mais, direz-vous...» elle eut l'émotion d'entendre gronder, sous les voûtes de la cathédrale, les paroles qu'elle avait dites; elle rougit jusqu'aux oreilles, baissa la tête, et crut que la ville entière avait les yeux fixés sur elle. Mais personne ne la regardait. Alors un grand trouble lui vint, à la pensée délicieuse qu'il y avait entre elle et lui un secret ignoré du monde, un invisible lien qu'ils cachaient tous les deux, une entente inavouée, presque un mensonge, et sûrement du mystère.

Les mots de soeur et de frère hantaient son imagination.

Elle s'en faisait une gloire, à cause du génie reconnu de ce noble orateur; elle s'en faisait une délectation, à cause du désir déjà naissant d'être utile à son tour, si peu que ce fût.

--Que lui manque-t-il? De quoi aurait-il besoin?

L'instinct du dévouement maternel, imprescriptible au coeur des femmes, s'éveillait dans le clair-obscur d'une affection qui s'humanisait de plus en plus, et déjà la femme s'évertuait inconsciemment à trouver dans l'homme fort une faiblesse qu'elle pût secourir.

Hélène s'abandonnait sans crainte à un sentiment si pur: la charité chrétienne est un commandement de Dieu! C'est si bon de servir son prochain, et la gratitude envers ceux qui nous ont fait du bien, c'est un devoir!

Pendant toute une année, elle chercha le moyen d'être utile: enfin, elle le découvrit. Dans un de ces jours veules qui affadissent les âmes les mieux trempées, l'abbé Gilbert avait parlé de lui, et raconté la solitude de son enfance, celle de sa maturité, les mesquines envies qu'il rencontrait dans le clergé, les petitesses, les rancunes, les entraves...

Hélène écoutait, avec une stupeur désolée.

Pour la première fois, devant elle, quelqu'un proférait sur les gens d'Église des propos irrévérencieux. Les assertions de l'abbé Gilbert, dans toute autre bouche, l'eussent indignée, mais elle les accueillait de lui comme une vérité sans conteste. Jamais encore elle n'avait imaginé qu'il y eût, dans les saints prêtres, des hommes, et elle hocha la tête tristement.

L'abbé Gilbert, à ses yeux, ne participait pas encore de cette humanité. Cependant, Hélène eut pitié de lui: d'un geste machinal, elle posa, sur la main de l'abbé, le bout de ses doigts.

--Ne vous désolez pas, soyez digne de vous...

Elle retira presque aussitôt ses doigts minces et blancs.

Le grand homme parla encore, plus véhément et plus navré.

De nouveau, Hélène étendit le bras, et posa sa main de nouveau, mais elle ne la retira plus.

--Voyons, mon ami...

Elle avait dit cela, dans un élan de son coeur apitoyé, et sans le vouloir, car elle n'aurait pas osé un tel propos, pour peu qu'elle y eût réfléchi tout d'abord. Mais il y avait dans sa voix tant de tendresse et de chagrin que le vicaire s'arrêta, ému, et tous les deux se regardèrent en silence.

Puis, d'une voix ferme, il dit:

--Merci!

Il serra loyalement cette main amie, et reprit en souriant:

--Vous voyez, chacun a ses misères.

Ensuite, il se tut, parla de choses indifférentes, et sortit peu d'instants après.

Quand elle fut seule, Hélène, debout dans le salon, regarda longuement sa main.

Et cette nuit-là, elle ne put dormir.

*

* *

L'abbé Gilbert faisait à madame Bonnavent de Romell de fréquentes visites.

La profonde piété d'Hélène, aussi bien que l'austérité du vicaire, les mettaient tous deux à l'abri des médisances provinciales, et la raillerie eût été mal venue. On trouvait naturel que cette demi-nonne, épouse délaissée, et mère dont l'enfant était mort au berceau, eût inspiré au jeune prêtre une commisération spéciale; on approuvait chez lui cette condescendance pour une femme si digne d'intérêt, et, dans le monde bien pensant, le salon de madame Hélène gagnait une considération nouvelle, depuis qu'on y rencontrait l'orateur catholique.

Cette maison était la sienne; il y trônait, dans le prestige de sa gloire naissante et du haut avenir qu'on annonçait pour lui. Les hommes véritablement supérieurs restent simples sans qu'il leur en coûte, car la simplicité est pour eux un repos; mais le public s'étonne volontiers de les voir naturels et semblables à tous; c'est pourquoi le monde savait gré à l'abbé Gilbert de se montrer si différent de ce qu'il apparaissait dans l'église; même, on savait gré à madame Bonnavent d'avoir procuré à tout un cénacle l'occasion d'approcher le grand homme, et les dames le fêtaient à l'envi.

Hélène, fière de le voir adulé, jouissait plus que lui de la respectueuse déférence dont l'aristocratie entourait ce beau front. Elle triomphait en lui; il était son unique orgueil. Lorsqu'il parlait, attentive aux moindres mots, elle les enregistrait pieusement en elle. Pour qu'on ne jasât point de son admiration et que son culte demeurât ignoré, elle feignait alors de s'occuper de quelque menu soin, et tendait l'oreille, concentrant son attention dans l'effort de ne laisser perdre aucune des phrases précieuses; puis, dès qu'elle était seule, elle descendait dans son trésor et reprenait l'une après l'autre les perles recueillies, ainsi qu'un joaillier qui se cache au fond d'une cave. Au reste, comme un peu d'égoïsme toujours s'insinue dans les plus pures abnégations, elle s'exaltait de joie à la pensée d'occuper, elle, si humble et si indigne, une place, sa petite place, parmi les grandes idées qui peuplaient ce cerveau puissant.

M. Bonnavent n'aimait point l'abbé Gilbert, et se donnait le tort d'être injuste, tout seul. Les sots se plaisent à mépriser le génie; ils n'en ont le droit que lorsqu'ils sont en nombre. M. Bonnavent commettait la faute d'être seul quand il affectait l'indépendance d'un homme «qu'on n'épate pas pour si peu». Tous ceux qui s'inclinaient le blâmèrent de se refuser à ce qu'ils faisaient eux-mêmes. Comme il traitait d'égal à égal avec le vicaire, lui tapait familièrement l'épaule, lui jetait des objections lourdes, et, pour l'embarrasser, tirait au comique et même au graveleux, on tomba d'accord sur le manque de tact de M. Bonnavent; en constatant l'infériorité de cet homme, chacun put aisément devenir supérieur, et n'y manqua pas. On convint que le gros Eugène ne se rendait pas compte de la distinction qu'une célébrité future apportait à sa maison, et, dès lors, l'abbé Gilbert put y pénétrer à toute heure, aussi souvent qu'il lui convenait, sans que personne y trouvât rien à reprendre: au contraire.

On disait de M. Bonnavent: «C'est un parvenu!»

Il disait de l'abbé: «C'est un poseur.»

Quand Hélène entendit ce mot, elle en reçut un choc, comme si on l'eût frappée; sous l'insulte, elle sursauta et pâlit. Mais, à la réflexion, ce mépris formulé par un lourdaud qu'elle méprisait lui parut un nouvel honneur, comme la couronne d'épines au front du Christ; finalement, l'injure lui plut, parce qu'elle augmentait la distance entre ces deux hommes, et parce qu'une offense infligée chez elle à son grand ami lui créait le devoir d'en réparer l'ignominie, et de la compenser par plus de dévouement.

Elle ne songeait pas à se défier d'elle-même.

Bien que l'abbé occupât sa pensée constante, et bien que le nom de Gilbert, prononcé devant elle, lui donnât une palpitation suave, elle était loin d'imaginer que cette obsession pût être ou devenir coupable; on l'eût indignée en lui révélant que cette hantise était de l'amour, l'immonde amour. La prude femme éprouvait pour le péché la plus haineuse répugnance: comment eût-elle pu assimiler, sous un nom commun, le sentiment qui l'élevait et le vice qui avilit les humains?

Dans cette sécurité, elle vivait joyeuse: l'influence du prêtre, pensait-elle, l'avait ennoblie et grandie; grâce à lui, elle allait vers la sainteté, par un chemin de lumière, et dans sa gratitude pour l'homme, elle remerciait Dieu d'avoir mis sur sa route un élu qui la conduisait.

Aussi fut-elle grandement étonnée, le jour où l'abbé déclara qu'il lui serait désormais impossible de l'entendre au tribunal de la confession.

--Pourquoi?

--Nos rapports ne sont plus d'un pasteur et de son ouaille, mais de deux amis, je dirais volontiers: d'un frère et d'une soeur.

Le mot passa en elle avec un frisson doux. L'abbé continua:

--Nous avons perdu, l'un vis-à-vis de l'autre, le caractère impersonnel du prêtre et de la pénitente; par la confidence de mes soucis et de mes petitesses, je suis descendu du sacerdoce; je ne m'en plains pas, car cette amitié m'est douce, mais je ne confesserai plus celle à qui je me confesse.

Elle essaya de protester.

--N'insistez pas, dit-il, je connais mon devoir. Il nous est loisible d'opter: je cesserai ou bien de vous recevoir en confession, ou bien d'entrer ici en ami trop intime. Réfléchissez, et choisissez vous-même.

Il s'abstint de toute visite, pendant quinze jours entiers.

Un matin, il rencontra Hélène sous le porche de l'église. Elle baissa les yeux, rougit, et, confuse, elle murmura:

--Je sors de confesse...

Ce fut pour tous les deux une émotion poignante: elle tremblait au fond d'elle, comme une coupable; et il reçut, au fond de lui, la furtive secousse d'une colère. Il lui sembla qu'on l'avait volé ou trahi. Et, pourtant, d'autre part, dans cet acte qui les éloignait, ils aperçurent ensemble la disparition d'un obstacle ou d'une distance, et l'amertume de cette séparation voulue avait le charme vague d'un aveu qui les rapprochait.

Il demanda:

--Confessée... près de M. le curé?

--De M. le second vicaire.

Il le détesta aussitôt.

*

* *

Désormais, il revint plus librement chez madame Hélène. Mais il s'y montrait différent de lui-même, plus réservé, plus froid, et comme soucieux.

La curiosité publique en fut bientôt avertie, et les dames, en visite, supputaient les causes de ce changement. On pensa que le jeune prédicateur commençait à trouver le temps long, et que sans doute, ambitieux comme le sont tous les gens de mérite, il rêvait à son talent un théâtre plus vaste, et s'impatientait de l'attendre. Cette hypothèse s'accrédita bien davantage, lorsqu'on eut connaissance d'une démarche que l'abbé avait faite auprès de l'archevêque; et l'on en douta moins encore, car, à dater de ce temps, on ne le vit plus que sombre et d'humeur acariâtre. Il avait des gestes brusques, des mots qui mordent.

Son beau sermon sur les âmes qui se partagent entre Dieu et le monde fut d'une éloquence féroce et terrifia les dévotes: on n'y retrouva plus rien de cette indulgence qui lui gagnait les coeurs.

--Vous souffrez? demanda Hélène.

--Souffrir? Pourquoi?

--Je le sens. Je vous sens.

--J'ignore.

--Vous pouvez dire, maintenant que vous ne me confessez plus... Vous pouvez dire... à votre soeur...

Il lui prit la main, et la serra fort, sans répondre.

Alors commença une ère nouvelle.

La voix qui réconforte, ce fut celle d'Hélène; la parole qui apaise, c'est elle qui la disait; le fort devint le faible, et la femme conduisit.

Un jour, elle vit deux larmes dans les yeux de l'abbé Gilbert.

--Que vous a-t-on fait encore?

--Rien. Je ne sais pas. Je suis mal à l'aise, toujours.

--Vous couvez quelque maladie?

--Je le crois.

--Mon Dieu!

Elle le choya davantage; elle fut la mère; parce qu'il avait besoin de secours, elle osa l'aimer plus tendrement; parce qu'il ne la dirigeait plus, elle osa le soutenir; son grand homme lui parut tout petit, et ce fut en elle une joie savoureuse.

Elle se permit, une fois, de lui poser la main sur le front. Ils s'accoutumaient à ces attitudes nouvelles. Hélène se crut une Soeur des Pauvres, en examinant le mal de son ami, en cherchant des remèdes, en proposant des soins.

--Il vous faudrait du repos... Vous ferez telle chose, ce soir, en vous couchant... Pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous, à la campagne, cet été? Cela vous ferait du bien...

L'idée leur parut attrayante. Déjà Hélène se faisait fête de l'avoir auprès d'elle, et de veiller sur lui.

Mais un jour, il arriva, plus sombre, et, lentement, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme, il proféra:

--Je ne viendrai plus vous voir. Je vous vois trop souvent.

Elle se récria. Elle dut s'asseoir.

Il poursuivit:

--Écoutez bien, ma soeur. Par votre supériorité morale vous m'avez intéressé à vous; par les misères de votre existence, vous m'avez inspiré la compassion qui veut guérir, et par mes propres misères, j'ai connu votre bonté. Mais le Démon est fin: il se sert de Dieu contre Dieu, et notre route est semée de ses embûches.

--Que dites-vous là?

--Je dis que nul n'est infaillible, et que je ne vous verrai plus.

Faiblement, elle murmura le nom de Gilbert, et les muscles de ses bras bougeaient pour les tendre vers lui. Mais elle avait parlé si bas qu'il n'entendit point son nom, et Hélène ne tendit point les bras.

Elle restait atterrée sur son siège. Longtemps il se tint debout devant elle. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Enfin elle éclata en sanglots.

Il dit:

--Vous voyez bien...

Pendant qu'elle pleurait, il lui prit les mains et les serra dans les siennes.

Puis il s'en alla.

C'est seulement lorsqu'il fut dehors qu'elle osa lui tendre les bras.

Durant trois mois, l'abbé Gilbert demeura invisible, sinon dans l'église, aux offices.

On disait: «Il écrit un livre.» On disait encore: «L'abbé Gilbert travaille trop; il se fatigue, il change.»

Et, plus tard, on disait: «Avez-vous vu l'abbé Gilbert? Il n'est pas reconnaissable.»

Hélène guettait les propos. Maintenant, lorsqu'on prononçait le nom du vicaire, elle éprouvait une angoisse, comme si quelque désastre eût menacé son ami. Elle souffrait sans cesse.

Elle appréhendait la saison des vacances, qui davantage les éloignerait l'un de l'autre. Bien qu'elle ne le vît plus, elle respirait du moins l'air de la même ville.

L'été, cependant, était venu: Hélène retardait son départ, de jour en jour.

Les riches désertaient la ville, intolérable de chaleur. Bonnavent était parti depuis une semaine. Hélène inventait des prétextes.

Enfin, elle se décida, et fixa son départ au lendemain.

Elle se demanda si elle n'écrirait pas à Gilbert un petit mot d'adieu, un simple mot, trois lignes. N'était-ce pas bien de le faire? N'était-ce pas mieux de s'abstenir? Serait-il content ou la blâmerait-il? Elle y réfléchissait sans raisonner, au hasard, implorant une réponse plus qu'elle ne cherchait un devoir.

Puis, brusquement, elle se résolut, écrivit.

Sa lettre, à force de discrétion et de crainte, était sèche; Hélène la déchira, en fit une autre, ne l'envoya pas, et les incertitudes recommencèrent.

Vingt fois, dans le jour, elle revint vers cette enveloppe, qu'elle tournait et retournait entre ses doigts.

La porte du petit salon s'ouvrit, et le vicaire entra.

Dieu! qu'il avait changé!

Hélène sursauta, droite. Elle tremblait de tout son corps; elle ne dit pas un mot, elle n'eut pas un cri.

C'était vers le soir; une clarté indécise, entrant par l'unique fenêtre, se tamisait dans les rideaux verts.

Hélène regardait Gilbert, maigre, blême, les yeux brûlés au fond de leurs orbites. Elle joignit les mains, et ses doigts croisés se crispaient de douleur.

Il fit trois pas vers elle, et s'arrêta.

Ses paroles furent celles-ci:

--Avant votre départ, j'ai voulu vous dire adieu. J'ai cru que nous le pouvions.

Elle balbutia:

--Oui.

Il ajouta:

--Nous ne nous verrons plus, ma soeur...

--Nous ne...

--Quand vous reviendrez dans la ville, je l'aurai quittée.

--Vous l'...

--J'ai demandé mon déplacement. Il le faut ainsi.

--Vous...

--Je pars et je vous dis adieu, chère soeur, jusqu'en l'autre monde.

Cette fois, elle poussa un cri, et chancela. Il dut la soutenir. Haletante, avec un bras pendant, elle s'appuyait de l'autre sur l'épaule de l'ami, et les paroles sortaient d'elle avec les sanglots, inachevées, sans suite:

--M'abandonner... Toute seule... Moi qui croyais... n'être plus toute seule... sur la terre... Mourir comme un pauvre, toute seule... Sans toi... Charité, pitié!... Je ne pourrai pas... Reste!...