Les naufragés

Part 5

Chapter 53,948 wordsPublic domain

«Un bien douloureux événement, depuis ma dernière lettre! J'ai mis au monde un enfant mort. Toi qui sais, ne la vois-tu pas, la main de Dieu? Le médecin, pauvre savant, s'imagine et affirme que l'excès des fatigues m'avait mis hors d'état de supporter les labeurs d'une grossesse. Ah! que la science des hommes est courte! Ne me plains pas trop. J'ai mérité le malheur qui m'arrive. Je bénis la bonté qui me frappe. Dieu est juste. C'est justice que j'expie. J'ai voulu la mort d'un enfant; la mort est venue à mon appel: c'est mon enfant qu'elle a pris. La volonté de Dieu soit faite!

LOUISE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«J'ai bien souffert, ma bonne amie. Je me disais: «Tu n'as pas le droit de te plaindre!» J'ai pleuré pendant des nuits, la face sur l'oreiller.

Le jour, devant les autres, je restais calme, parce que j'ai trop de honte quand on me plaint, quand on me console, quand on m'admire. Car il y a des gens pour m'admirer et pour croire que des soins incessants et des nuits d'insomnie furent la cause de mon mal! Il y en a, et mon mari est de ceux-là! Quand ils parlent ainsi devant moi, j'ai envie de leur crier la vérité, et j'étouffe!

On a fini par comprendre que de tels propos me sont pénibles, et on me dispense de les entendre.

Maintenant, je vais mieux. J'ose presque espérer. D'ailleurs, tu ne sais pas tout. Il s'est fait peut-être un miracle, dans notre maison, mais personne ne s'en doute, excepté moi.

Le jour même où mourut mon enfant, on vit une grande amélioration dans la santé de l'autre. Ne dis pas que c'est une coïncidence. Laisse-moi croire que je paie ma dette à l'autre mère. Moi, dont le rêve était de bercer une petite créature qui fût mienne, je me suis, par un crime, interdit cette joie. Je ne veux plus, entends-tu bien, je ne veux plus avoir d'enfant. Je n'en aurai pas. Je n'y ai plus droit. Je n'en aurai pas d'autre que celui de la morte, et, désormais, je sens qu'il est à nous deux, à elle, à moi, et presque autant à moi, puisque sa vie nouvelle, par la grâce de Dieu, est un peu faite avec la vie sacrifiée du mien.

J'ai demandé qu'on accrochât dans ma chambre le portrait de la morte que j'avais tant haïe. La peinture est en face de mon lit, en pleine lumière, et je la vois. Je lui parle.

Sans doute tu vas penser que je suis restée un peu folle, après cette crise. Peut-être. Mais cette folie, si c'en est une, est consolante, et j'y tiens. Maintenant, j'aime l'autre mère plus que je ne l'ai détestée.

A force de lui parler, je l'ai rendue vivante. A force de lui parler avec mes yeux, les siens ont fini par me répondre. Le croirais-tu? Elle, qui sait tout, ne me déteste pas! Ah! les morts valent mieux que nous. Ils se ressentent d'avoir vu Dieu!

On dirait qu'elle me pardonne. Est-il possible, pourtant, qu'une mère pardonne le meurtre de son petit?

Elle n'en parle jamais. Quand j'y pense en la regardant, elle répond:

--C'est un rêve, il n'y faut pas croire, je n'y crois pas; et la preuve, c'est que je te confie mon enfant: je te le lègue, il est à nous, partageons-le, et remplace-moi près de lui, ma soeur!

Elle est trop bonne, la morte, n'est-ce pas? Elle est si bonne! Je l'aime bien. Tu ne seras pas jalouse: je l'aime de tout mon coeur, à cause de sa bonté, et dans mon coeur elle passe même avant toi. Plus que toi, elle est devenue ma soeur, à cause de notre enfant commun, qui fait d'elle et de moi deux êtres en un seul.

Lorsque le petit vient m'embrasser, elle sourit. Elle est heureuse. Elle n'est pas jalouse. Le soir, il dit sa prière entre nous deux, à genoux au pied de mon lit, avec ses petites mains jointes. Et voilà que, l'autre jour, il a demandé à Dieu le bonheur pour ses deux mamans. Il a trouvé cela tout seul, le chérubin! Quand je l'ai entendu, une grande émotion m'a parcourue tout entière, une émotion si tiède, si longue, que j'en restais alanguie et stupéfaite: c'était comme un sang nouveau qui venait de couler au fond de moi, de la tête aux pieds, et, du même coup, j'étais une autre femme, pardonnée, lavée par le mot d'un enfant!

Mon mari était là, debout, dans la chambre. Malgré sa présence, je n'ai pu me contenir. Je me suis tournée vers le mur, parce que j'éclatais en sanglots.

M. Lanjorais s'est approché de moi, et il me parlait doucement, avec des mots qui ne signifient rien, mais qui calment. J'ai senti qu'il posait la main sur ma tête. Enfin, je me suis retournée, et j'ai vu le petit, qui me contemplait avec étonnement.

Je lui ai tendu les bras. Il est venu en courant, et j'ai pleuré dans ses cheveux. Je l'embrassais de toutes mes forces, et je disais:

--Merci!

Il ne comprenait pas, et son père ne comprenait qu'à demi, bien qu'il eût entendu le dernier mot de la prière. Sans doute, il attribuait mon émoi à l'impressionnabilité d'une malade. J'ai cru, encore une fois, que j'allais avouer tout, dans un élan de mon coeur, et déjà j'ouvrais la bouche pour parler.

Mais, alors, j'ai vu la mère qui du haut de son cadre, regardait son enfant serré sur ma poitrine; et son regard disait:

--Tais-toi, ne trouble plus la vie.

J'ai fermé les yeux, et ce fut le premier instant de bonheur pur que ta pauvre amie ait jamais connu en ce monde.

Oh! maintenant, vois-tu, c'est fini! Nous sommes heureux, tous les quatre, et nous resterons heureux!

LOUISE.

LA BEAUTÉ

Jamais un visiteur n'avait pénétré dans la maison ni dans le parc, depuis dix ans que cette villa était construite. On racontait qu'un jour des architectes et des artistes étaient venus de Londres, avec des plans et de l'or, et qu'ils avaient bâti, sur le bord du lac, ce merveilleux palais, dans un lieu de beauté, choisi par un acheteur inconnu.

Le cirque des Alpes, alentour, s'étageait depuis les eaux du lac jusqu'aux nuages du ciel, pour faire à la demeure un gigantesque rempart contre le monde. Le palais, tournant le dos à la ville, ne lui présentait qu'un vaste mur sans fenêtres, un mur de forteresse qui ne voulait rien voir de la vie extérieure et qui lui défendait d'entrer. La vue ne s'ouvrait que vers le lac: quatre terrasses de marbre blanc regardaient un paysage de sublime recueillement, où l'on ne percevait que des montagnes et du ciel, et puis encore, répétés dans le miroir des eaux plates, du ciel et des montagnes.

Personne ne connaissait les deux habitants du château. Ils étaient arrivés dans une voiture close, et n'étaient plus sortis. Les serviteurs, nombreux et tous venus de l'étranger, parlaient peu aux gens du pays. La porte ne s'entre-bâillait que pour un vieux prêtre qui, chaque dimanche, venait dire la messe dans une étroite chapelle construite au fond du parc, et cette chapelle était édifiée sur un caveau, dont la dalle portait deux noms: Ellen, Ary.

Agenouillés sur la pierre de leur propre tombeau, les deux hôtes de la villa écoutaient l'office, et communiaient deux fois l'an. Par le vieux prêtre, on savait donc qu'ils étaient pieux, riches, jeunes, mais on ne savait rien de plus, et dix ans de curiosité n'avaient rien appris davantage. Le nom même de ces mystérieux châtelains était ignoré; personne ne leur écrivait, ni d'Angleterre ni d'aucun point du monde, et les affaires de toute nature se réglaient par l'entremise d'un majordome silencieux, qu'on appelait M. Piète. Quand les autorités, sous prétexte de bonne police, voulurent essayer quelque indiscrétion officielle, M. Piète leur demanda le délai d'une semaine pour se procurer les pièces qui leur donneraient pleine satisfaction. Toute la ville espéra qu'elle allait savoir. Mais, avant le terme fixé, les autorités reçurent un ordre supérieur et formel d'avoir à s'abstenir désormais de toute enquête intempestive.

Alors, aux épithètes acquises, faute de mieux on ajouta une épithète nouvelle: on déclara que ces deux êtres étaient puissants, étaient des princes, et la considération s'augmenta de quelque déférente inquiétude.

On n'osa plus inspecter que de loin. Les barques en promenade sur le lac ne manquaient jamais d'observer les fenêtres et les terrasses du château. Souvent on aperçut les deux silhouettes rêveuses accoudées aux balustrades blanches, ou bien assises sur les gazons, ou cheminant dans les allées, et toujours finissant par se perdre dans le refuge des arbres. Les lorgnettes braquées avaient pu, à la longue, discerner les visages: on savait enfin que la dame était belle et que l'homme était beau: même, on les disait tous deux d'une admirable beauté, si parfaite et si pure que les mots ne l'exprimaient pas et qu'elle ressemblait à du rêve plutôt qu'à une réalité...

Chaque soir, à l'heure où le soleil se couche, les deux hôtes apparaissaient, debout sur une terrasse, contemplant la lumière et s'abreuvant de splendeur: quiconque les avait vus ainsi, dans le majestueux décor de leurs montagnes, ayant au-dessus d'eux le coucher du soleil, et devant eux le plat miroir du lac, illuminé de nuages, avait cru voir, entre deux ciels, un couple de divinités amantes.

Parfois, sous les étoiles, la femme chantait au bord du lac, et sa voix emplissait toute la nuit; les notes de son chant couraient en rebondissant sur l'eau, pareilles à un vol de sylphides qui se pourchassent en dansant; ceux qui avaient entendu cette voix en demeuraient hantés, comme d'avoir surpris le mystère d'une religion défendue, et violé le secret d'un dieu.

A force d'ignorer et d'admirer, l'esprit public en était venu à cette sorte de vénération craintive, où le respect se mélange d'effroi, et, lorsqu'on devisait du couple, on n'en parlait plus qu'à voix basse. On en menaçait les petits enfants pour les rendre sages; mais tant de passion aussi se dégageait de ce mystère que, malgré la piété des deux amants, on évitait d'y faire allusion en présence des jeunes filles.

Car une légende s'était formée, peu à peu.

Cette légende racontait que deux êtres très beaux, très riches, puissants dans leur pays, deux êtres d'élection, et peut-être royaux, avaient l'un pour l'autre un amour infini, et leur univers se limitait à eux-mêmes. Ils avaient donc résolu de se retrancher des villes et de réfugier leur bonheur dans un cloître d'amour. Ils avaient choisi, pour la beauté de leur corps, de leurs âmes et de leur tendresse, le plus beau paysage. Ensemble, ils avaient dit adieu à toutes les choses, à tous les hommes, à toutes les vanités, et seuls dans leur cadre beau, ils vivaient de leur beauté.

Amants, époux? Peu importait, car, à vrai dire, ils étaient plus que mariés, et n'étaient qu'une seule vie en deux corps. Une effrénée passion les jetait sans cesse aux bras l'un de l'autre, une passion inlassable et mythologique, et dans leur chambre conjugale, et sous les dômes de verdure, et sur les lits de mousse, leur perpétuel amour exhalait des murmures extasiés.

Les bourgeois de la ville prétendaient même, à voix plus basse, que, pendant une chaude nuit d'août, un poète curieux avait réussi à débarquer sous les saules du parc, et qu'il avait vu, de tout près, des choses, et entendu.

Les deux amants, dans une anse retirée, au clair de lune, se baignaient, nus. Blancs et lisses, ils ressemblaient à deux statues de marbre qui, tout à coup, se meuvent dans la nuit. Leur nudité était si merveilleusement pure que le poète avait pu contempler la femme sans que sa propre chair osât se troubler un instant. Devant la majesté surhumaine du couple, il avait cru assister par miracle à l'animation d'un poème vivant. Et le poème avait parlé.

Ary disait:

--Viens dans le clair de lune, Ellen, pour que j'adore mieux la divinité de ton corps. Je te sais toute, et cependant il me semble que je t'apprends toujours, car ton geste est éternellement nouveau. J'ai recueilli dans ma pensée tous les aspects de toi, dans toutes les poses de ta vie. Ils sont là, sous mon front, et cent mille statues peuplent ce musée de mon esprit. Si bien je t'ai conquise en moi, ô ma beauté, que nous pouvons mourir! Car, si nos corps n'existaient plus, mon âme immortelle perpétuerait par le souvenir les cent mille images de ta chair, que je porte et garde pour l'éternité tout entière!

Ellen répondait:

--Mourir est peu de chose, puisque la mort ne nous séparerait pas. Nos âmes s'en iront ensemble dans les jardins de Dieu, plus beaux encore que les nôtres, et sous les arbres du Paradis nous revivrons par la mémoire la religion de nos baisers.

Et l'amant répétait:

--Mourir n'est rien.

Elle alors s'était écriée:

--Mais vieillir est la déchéance, et je ne veux pas, Ary, je ne veux pas être laide devant tes yeux! Je ne veux pas qu'aux chères visions de notre amour se substitue une image honteuse de la décrépitude...

--Tais-toi! Ne dis jamais de ces paroles qui profanent! Ellen, il est des mots interdits à toute phrase où se trouve le nom d'Ellen!

--Ami, si l'un de nous mourait, je le sens bien, l'autre mourrait aussi, et la tombe, à cause de cela, n'est pas à craindre. Mais qu'arriverait-il, si, longtemps, trop longtemps, nous restions sur la terre, côte à côte, tous les deux, et si la mort nous oubliait? Dieu défend qu'on se tue: comment donc ferons-nous pour ne jamais vieillir, et ne jamais nous voir vieillir? Pour empêcher le temps de nous déparer jour par jour, et de nous cacher nos précieux souvenirs en leur superposant de séniles laideurs, ami, comment ferons-nous?

Le jeune homme, penché vers l'oreille de la jeune femme, murmura une réponse qui devait être consolante et douce, car l'amante sourit.

--Oui, dit-elle, ainsi nous ferons au premier cheveu blanc qui vienne à l'un de nous! Ainsi nous ferons, et ma jeunesse restera intacte en ton âme, et nos mémoires éternelles n'emporteront que des souvenirs de beauté.

Ils parlaient de la sorte, nus et blancs, au clair de lune: des perles d'eau glissaient, comme des larmes de tendresse, sur leurs corps magnifiques.

* * * * *

Puis, un jour, la ville apprit que les jeunes amants s'étaient crevé les yeux.

LE COEUR

Clara Clarck eut un immense chagrin quand elle perdit son enfant. L'illustre tragédienne adorait ce petit être: elle avait concentré sur lui toutes les ardeurs de sa nature excessive et tenu son rôle de mère comme elle les tenait tous, passionnément. Par respect pour cette créature issue d'elle, la comédienne avait réformé sa vie, et la présence d'un berceau avait donné à toute sa maison un caractère auguste; l'amante folle avait prétendu devenir une mère sainte, et le baptême du petit avait été, pour elle, un sacre. On ne la voyait plus, dans New-York, que vêtue d'étoffes sévères, marchant avec gravité, et répondant aux saluts par un sourire plein de réserve.

Toutes les capitales de l'Amérique connurent et louèrent cette conversion; l'Europe, plus sceptique, railla un peu; les poètes des deux mondes écrivirent des vers sur l'enfant faiseur de miracles, et le premier-né de Clara, dans tous les journaux de la terre, reçut un plus important accueil que s'il eût été le fils unique d'un empereur, héritier présomptif de quelque grand royaume.

Aussi la nouvelle de cette mort, si promptement survenue, si brusque et si terrible, acquit, dans la presse du monde entier, l'importance d'un événement international. Plusieurs rois et des reines adressèrent à l'actrice des télégrammes de condoléances qu'elle lut à travers ses larmes, et qu'elle jeta ostensiblement sur des meubles.

--Campbell, n'est-ce pas, vous répondrez à Sa Majesté? Je n'en ai pas la force...

Elle fit embaumer le corps de son petit ange d'après les procédés égyptiens, car elle ne voulait point que la pourriture osât attenter à cette chair créée de sa chair; sans grande peine, elle obtint l'autorisation de conserver par devers elle le coeur de son enfant, pour lequel un célèbre joaillier cisela une double cassette de verre et d'or.

Elle décidait toutes ces choses d'une voix nette et sacerdotale, la seule qui fût convenable entre deux crises de douleur.

Mais lorsque le petit mort apparut, couché dans son cercueil de bois précieux, avec sa mignonne tête qui émergeait des dentelles, l'actrice fut admirable de désespoir. Agenouillée devant la bière, elle trouva des attitudes et des mimiques géniales, qu'elle n'avait pas besoin de chercher, et qui lui venaient en trouvailles spontanées, tant la situation l'inspirait.

Quand on enleva le cercueil, Clara Clarck se dressa, pâle, et parut grandie; elle leva les deux bras, d'un geste symétrique, et ses doigts raides étaient écartés en étoile; elle s'évanouit, et tomba, d'une ligne, comme un mât de vaisseau qui se rompt. Ce fut angoissant et sublime. Les privilégiés qui eurent la bonne fortune d'assister à cette scène gardèrent le souvenir d'un inoubliable spectacle. Jamais l'art, aidé de la nature, n'avait encore donné une plus complète formule de la perfection dans l'anéantissement. Le sculpteur Smithson y trouva le sujet de son _Andromède_, qui devait être la gloire de sa vie. Quant au poète Hardywill, il admirait, ému, ayant choisi dans un coin de la chambre une place commode d'où il pût aisément tout voir, et se recueillir sans être dérangé par les poignées de main ou les paroles d'un importun; il méditait, enregistrait, immobile dans la pénombre: les choses vues, les choses entendues se déposaient en lui, dans les profondeurs fécondes de son âme, et déjà ce drame vécu se transposait en matière d'art; car, devant cette bière enfantine, il venait de concevoir la pensée première de sa _Clytemnestre à Aulis_, oeuvre qui allait faire de lui le Prince des Tragiques américains, et lui valoir l'honneur d'être comparé à Shakespeare.

Après les funérailles, tout le monde se mit à l'oeuvre, et les fruits que devait porter la mort de cet enfant commencèrent à germer: Smithson modelait, Hardywill écrivait. Seule, Clara Clarck ne fit rien; on ferma le théâtre où elle jouait, et le public, privé cependant d'un plaisir, se résigna sans protester; même, il se réjouit d'une privation qui permettait à tous de prendre part au deuil de leur comédienne favorite. Après une semaine, le théâtre rouvrit, et Clara Clarck ne parut point; on salua son absence par une manifestation aussi discrète que la pouvait faire, en telle occurrence, l'amitié de tout un peuple.

Puis, les événements reprirent leur cours; et cependant le bruit se répandait que Clara Clarck avait pour toujours renoncé au théâtre.

Hardywill, néanmoins, travaillait à sa tragédie, destinant à la mère douloureuse le rôle maternel de Clytemnestre, et, dans de fréquentes causeries, l'auteur s'ingéniait à exciter l'attention de la tragédienne pour la pièce et pour le rôle.

Il disait:

--C'est votre chagrin qui m'inspire, amie, et c'est mon affection qui travaille pour vous; je dresse le monument du cher petit être, afin que la postérité se souvienne de votre désolation, qui fut si grande et si belle.

--Merci, cher, de tout mon coeur, merci! Mais, voyez-vous, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne dois plus reparaître sur la scène. Je prétends désormais ne plus vivre qu'une douleur, la mienne! Je me consacre à mon souvenir, et je le cultiverai dans la solitude.

Sans doute, elle était sincère, mais le psychologue savait que les sincérités se succèdent dans l'âme, et qu'elles peuvent être contradictoires sans être incompatibles, pourvu qu'on laisse au temps le loisir et le soin de remplacer l'une par l'autre.

Il se permettait donc de répondre:

--Au monument que mon art veut élever à l'angoisse maternelle, la mère refuserait la collaboration de son art? Ce n'est pas possible! Non, mon amie, vous ne récuserez pas le devoir que vous font ensemble votre amour de mère et votre génie d'artiste! Vous devez à votre enfant ce sacrifice momentané de vos goûts égoïstes pour la réclusion, et c'est un sacrifice à faire sur sa tombe, hommage de l'art à la maternité! Vous jouerez comme on prie, car le talent est un sacerdoce et l'oeuvre d'art une prière. Vous serez la prêtresse qui officie sur une mémoire, et votre rôle, fiez-vous à moi, sera le chant funèbre d'un souvenir qui devient culte.

Il citait des vers, admirables d'ailleurs, et l'actrice frémissante l'écoutait, marquant par des sanglots la fin des tirades lyriques; les beautés la secouaient malgré elle, et, languissamment assise en son fauteuil, elle sentait courir sur sa peau les frissons crispant du Verbe; les courants de l'art, par le circuit de ses nerfs, montaient vers son cerveau, et des lampes s'allumaient au fond de ses yeux, sous le voile des pleurs.

--Ah! s'écria-t-elle, Clytemnestre avait la vengeance! Mais moi, dont personne n'a tué l'enfant, de qui me vengerai-je?

--De Dieu!

Cette exclamation, qui n'avait point de sens, leur fournit pourtant l'idée d'une scène qui devait être la plus belle du drame, celle où Clytemnestre menace tout l'Olympe de sa colère maternelle.

Dès lors, Clara Clarck s'intéressa davantage au poème, qui devenait un peu son oeuvre. L'auteur sentait cause gagnée.

--Ne sera-ce pas un bel effort de mère que d'associer le monde entier aux funérailles d'un enfant? De toute l'Amérique et d'Europe, on viendra vous voir. On saura, sur la terre, que Clara Clarck joue cette pièce faite pour elle, commandée par elle, écrite avec ses mots, sténographiée par le témoin de sa souffrance. On saura qu'après cette pièce Clara Clarck n'en jouera plus d'autre, et que doivent accourir tous ceux qui veulent l'entendre une dernière fois. Le succès sera prodigieux, et vous vous retirerez du théâtre en laissant sous le ciel une grande légende: celle de la mère qui convia les peuples à célébrer son enfant, et disparut ensuite!

La tragédienne souriait. Enfin, elle répondit:

--Je jouerai.

Aussitôt la nouvelle, électriquement, courut de capitale en capitale; l'émoi fut énorme. De tous les points du globe, les télégrammes retinrent des loges pour la première. La concurrence fit monter à des prix fabuleux les plus misérables places de la salle; la location atteignit le chiffre fabuleux de trente-sept mille dollars, pour la représentation d'ouverture; dès que la date fut arrêtée, les bureaux transatlantiques se virent assaillis par les locataires de cabines, et les couchettes de troisième classe, bientôt, firent prime.

Les hôtels de New-York regorgeaient de monde: le duc de Candor loua, pour cent dollars par jour, la chambre d'un cocher.

Personne ne devait regretter son argent ni ses peines.

Le rideau se leva devant un cénacle d'univers.

Clara Clarck fut de tout point sublime.

Dès le premier acte, la scène où Clytemnestre amuse Iphigénie et met une robe neuve à la poupée d'argile, qu'elle berce ensuite dans ses bras, sortit avec une émotion si touchante et si vraie que la salle entière fut tordue d'un spasme, au moment où la mère disait: «Dodo, petite poupée!...» On vit que l'actrice pleurait, et, dans l'angoisse profonde de la foule, un hoquet de sanglot fit sursauter le silence; le seul applaudissement fut des coeurs qui battaient.

Au Deux, elle apparut magnifique d'épouvante et d'incompréhension, quand le devin Calchas lui annonça que sa fille était condamnée. Les supplications du Trois, lorsqu'elle se traîne aux pieds d'Agamemnon, exprimèrent une telle folie d'anxiété que les médecins présents craignirent pour sa raison, et, dans l'entracte, on redouta que la représentation ne pût aller plus avant.

Mais la beauté pure et complète, la restitution de la vie par le génie, la création vraiment divine fut au Quatrième acte, dans les deux scènes déchirantes de l'adieu avant la mort et du désespoir maternel sur le cadavre de l'enfant: Clara Clarck retrouva toute la terrible majesté des minutes vécues, et, les ressuscitant par l'évocation, les souffrit à nouveau devant la terre assemblée. Une formidable épouvante pesait sur les crânes et courbait les nuques; les mains de la foule tremblaient; la peur de la mort serrait les gorges. L'angoisse n'eût pas été pire si le théâtre avait pris feu. On emporta des femmes évanouies.