Part 4
Je suis infiniment sensible, monsieur, à l'intérêt que vous voulez bien prendre à ma fâcheuse situation: il m'est encore impossible de me rendre à Paris, comme je croyois pouvoir le faire; je ne puis m'occuper de choses sérieuses, et c'est ce qui m'empêche de mettre la dernière main à mon poëme: ce qui me reste à faire seroit tout au plus l'ouvrage de quatre jours, si je me portois bien. Je vais envoyer à Paris, et faire remettre, à l'adresse que vous m'indiquez, la brochure sur le magnétisme, dont je vous ai parlé: je vous fais le sacrifice de mon exemplaire, car cet ouvrage est devenu introuvable. Je suis très-curieux de savoir ce que vous penserez de cette bagatelle; j'y ai trouvé de l'esprit, de la gaieté et des plaisanteries neuves; le style en est assez coulant, quoique concis; je pense que vous ne serez pas non plus mécontent de la partie typographique.
Je vous remercie des éloges flatteurs dont vous m'honorez: si vous n'êtes membre d'aucun corps littéraire, c'est que vous n'avez fait aucune démarche pour cela; mais il est une manière d'en faire, qui ne peut offenser votre délicatesse, et qui réussira probablement. Je n'avois pas, à beaucoup près, autant de titres littéraires que vous pourriez en rassembler: si vous voulez essayer de ce que je vais vous dire, je suis persuadé que nous serons bientôt confrères. Je suis dans la plus grande intimité avec le prince _Kabardinski_, frère puîné du prince _Héraclius_, que vous connoissez sûrement de nom; c'est par son entremise que j'ai obtenu le titre flatteur dont je viens d'être décoré. Je puis compter assez sur son amitié pour être sûr qu'il ne refusera pas à mes sollicitations la même grâce pour un homme de lettres présenté par moi; en conséquence, je crois que, pour le disposer en votre faveur, vous devriez m'adresser, pour lui, une pièce de vers, dont voici le texte, en partie. Le prince est au mieux avec la Sémiramis du Nord; sa femme, qui est une Géorgienne, vient d'accoucher de cinq enfants mâles, ce dont il n'y a pas d'exemple[21]; ils vivent tous. La mère seule a conservé un léger frémissement dans les muscles zigomatiques, ce qui fait qu'elle a toujours l'air de rire. Les cinq enfants ont tous l'assurance d'une compagnie dans les volontaires de Crimée: voilà, si je ne me trompe, un canevas assez étendu. La forme de l'épître me paroît la plus convenable. Si vous avez quelques épigrammes neuves et fraîches, vous pourrez me les envoyer aussi: le prince aime beaucoup ce genre-là.
J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.
[21] Mademoiselle Saulnier n'aurait pas laissé passer les cinq enfants; mais l'espoir d'être académicien russe empêche Le Cat de douter du prince remarqué par Catherine II. En mars 1829, la martiale élégance des Circassiens de Kabardah était encore reconnue par le tome V d'un Dictionnaire géographique universel (Paris, Kilian, in-8.) Leurs femmes étaient non moins célèbres par leur beauté.--V. _Kabardinski_, à la table.
_Réponse._
Abbeville, le 28 décembre 1785.
Je n'ai reçu, Monsieur, que le 24 de ce mois votre lettre datée du 14: j'y vois avec peine que votre situation est toujours la même. Ménagez-vous extrêmement, surtout ne vous fatiguez point l'esprit par aucun travail littéraire. Le physique est tellement lié au moral, que, quand celui-là éprouve quelqu'affaissement, il faut laisser celui-ci dans le plus grand repos. Quels sont donc vos maux et les remèdes que vous leur opposez?
Le vif intérêt que je prends à vous est le motif de ma curiosité; j'ai été autrefois si long-temps souffrant et valétudinaire, que j'en suis presque devenu médecin; du moins ai-je fait quelques études dans l'art de guérir. Vous avez, je n'en doute pas, des gens très-instruits qui vous dirigent, mais il pourroit se faire que mes conseils vous fussent salutaires, et vous savez «qu'un sot quelquefois ouvre un avis important».
J'attends donc votre réponse à ce sujet sans retard. Comme je ne veux point vous priver de votre brochure sur le magnétisme, quand je l'aurai reçue et lue, je vous la ferai repasser, et même si votre voyage à Paris est encore différé pour quelque temps, je pourrai vous la remettre moi-même, car je crois me rendre dans cette capitale vers la fin du Carême, et ce me seroit un bien grand plaisir de vous y voir, et de trouver cette occasion de resserrer plus étroitement notre liaison, je n'ose vous dire notre amitié.
J'adopte avec le plus grand empressement le parti que vous m'offrez pour parvenir à une confraternité qui me seroit bien chère. Je sens comme vous que pour cela il faut que je rime en l'honneur du Prince, et que l'épître en ce cas est l'ouvrage le plus convenable; mais je vous avouerai que ce genre n'est pas le mien. Je n'ai fait dans ma vie que deux épîtres, encore sont-elles très-foibles; vous en avez pu voir une dans le journal de Nancy, adressée à M. l'intendant d'Amiens: il est vrai qu'elle y a parue très-défigurée, et avec des fautes typographiques inexcusables. L'auteur de ce journal paroit n'être guère soigneux de corriger les épreuves. Malgré mon inaptitude épistolaire, je vais faire mes efforts pour tirer de mon cerveau quelque chose qui ne soit pas tout à fait indigne d'être présenté au prince, et ne tarderai pas à vous l'adresser; en attendant, je vous envoie quelques fruits de mes loisirs, qui n'ont pas encore paru, à l'exception, cependant, des trois derniers morceaux, qui ont été insérés dans l'_Année littéraire_; presque tous sont dans le genre épigrammatique. Vous jugerez s'il n'en trouve qui puissent être montrés au prince. Je me recommande et m'en rapporte à vous sur les moyens d'obtenir son suffrage.
Je travaillois à une parodie en vers de _Médée_, tragédie dans laquelle il y aura beaucoup de caricatures sur plusieurs autres tragédies, lorsque la maladie que je viens d'essuyer, et qui a mis un retard considérable dans toutes mes affaires, m'a obligé de renoncer pour quelque temps à tout travail littéraire.--Recevez, je vous prie, les vœux sincères que je forme pour vous, et soyez persuadé que ce n'est point l'usage seul qui les dicte, mais bien des sentiments plus nobles et plus purs.--Je vous embrasse de tout mon cœur, et suis, etc.--Le CAT.
* * * * *
Abbeville, le 7 janvier 1786.
Monsieur, voici mon épître au prince Kabardinski. J'aurois bien désiré qu'elle fût plus digne de lui, mais j'ai fait tout ce que j'ai pu. Vous n'ignorez pas combien ce genre est difficile, et combien il est rare d'y obtenir des succès; il ne faut que du goût pour juger une épître, mais il faut être poëte pour en faire de bonnes, et c'est bien à cet égard que l'on peut dire: «La critique est aisée et l'art est difficile».
Au surplus, j'ose espérer que vous voudrez bien présenter au prince mon foible essai; muni de votre passeport, peut-être sera-t-il accueilli, et me procurera-t-il l'avantage de devenir votre confrère. Je viens d'obtenir l'assurance de la première place qui vaquera à l'académie d'Amiens, et ce seroit, lorsque j'en serois membre, une grande satisfaction de pouvoir vous y introduire. Quand votre poëme sur les _Amusements de la campagne_ aura vu le jour, ce sera, je crois, le vrai moment d'agir à ce sujet: je vous indiquerai alors la marche qu'il faudra suivre.--Je n'ai pas encore reçu votre brochure sur le magnétisme; mandez-moi si vous l'avez fait remettre à l'adresse que je vous ai donnée, et sur-tout n'oubliez pas de m'instruire de l'état de votre santé.--J'ai l'honneur d'être, avec le plus sincère attachement, etc.--Le CAT.
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_Epître_
A SON ALTESSE LE PRINCE KABARDINSKI
Daigne, ô Kabardinski! daigne agréer, l'hommage D'un rimeur sans éclat, mais vrai dans son langage Qui toujours méprisa le vil adulateur, Et du vice insolent fut le persécuteur; Qui préféra le pauvre, honnête en sa misère, Vertueux citoyen, tendre époux et bon père, Au grand enorgueilli; qui voit l'infortuné D'un œil indifférent au malheur condamné; A cet épais Midas, qui, fier de ses richesses, Ne prodigue son or qu'à d'infâmes maîtresses; Au philosophe altier, dont le système affreux Méconnoît tout, jusqu'à l'existence des dieux; Au poëte sans mœurs, dont la muse fangeuse Ne trempe ses pinceaux que dans une eau bourbeuse; A ce magnétiseur qui veut, avec les doigts, De Celse et de Galien surpasser les exploits; A cet auteur rongé des serpents de l'envie, Qui respire la rage avec la jalousie. S'il me falloit chanter ce peuple d'avortons, Ma Muse briseroit aussitôt ses crayons. Mais pour toi, prince aimable, alors que je te loue, Minerve m'applaudit, la Vérité m'avoue. Né d'antiques aïeux, frère d'Héraclius, Mais bien plus grand encor par tes propres vertus, Qu'il m'est doux de vanter ton nom et ta naissance, Ta magnanimité, ta noble bienfaisance! Qu'il m'est doux, en t'offrant mon respect et mes vœux, De pouvoir célébrer tes destins glorieux! D'apprendre à l'univers que du Nord l'héroïne, Que la Terreur du Turc, l'illustre Catherine, Voit en Kabardinski son ami, son soutien, Le père du soldat comme du citoyen. Cette auguste amitié est un éloge insigne: On ne peut l'obtenir à moins qu'on n'en soit digne. Mais quand la Vérité dirige mon pinceau, Quand le feu qui m'anime est pris à son flambeau, Je vois, parmi les faits qui forment ton histoire, Des faits que nos neveux pourront à peine croire, Lorsque Clio dira, dans la suite des temps, Que ton épouse un jour te donna cinq enfants, Cinq mâles, pleins de vie, et que leur souveraine Alors de chacun d'eux a fait un capitaine. Quand, par un monument des peuples révéré, Ce prodige inouï deviendra consacré, En admirant un trait si rare et si fameux, L'on marquera ta place au rang des demi-dieux. Tu réaliseras tous les exploits d'Hercule. Puisse, dans l'avenir, ce trop foible opuscule Prolonger sa durée, à l'abri de ton nom! Puisse-t-il, avoué du dieu de l'Hélicon, Près de toi reposer au temple de Mémoire! Un sort aussi flatteur suffiroit à ma gloire.
Le CAT, _à Abbeville_
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III
_A Mme de Launay, rue Croix-des-Petits-Champs, à Paris._
(Caillot-Duval propose deux nièces à Mme de Launay[22]. Celle-ci craint avant tout la police. On le voit bien aux _paquets_ dont elle s'obstine à parler).
Nancy, le 4 novembre 1785.
Des circonstances particulières, madame, viennent de m'amener deux nièces âgées de quinze et de dix-sept ans. La première est tout à fait neuve: la seconde n'a eu qu'une faiblesse avec un capitaine de hussards au service de l'empereur; cette première inconduite lui a fait perdre la tête et abandonner précipitamment la maison paternelle; elle a persuadé à sa sœur de l'accompagner; celle-ci s'y est déterminée d'autant plus aisément qu'elle était fort gênée chez ses parents, et que son cœur lui parloit déjà assez haut. Quant à moi, que différents événements ont forcé de quitter mon pays (Philisbourg en Allemagne), je suis établi ici où j'exerce, dans le plus grand incognito, une profession qui m'est assez lucrative. Soit dit entre nous, j'ai la pratique de tout le parlement et des principaux officiers du régiment du Roi, tous riches seigneurs. Cependant, je crois que les deux personnes dont je viens de vous parler sont des morceaux trop friands pour ce pays-ci, et qui ne seroient pas payés leur valeur. Il faut vous dire qu'elles sont d'une famille honnête, et que l'on n'a rien négligé pour leur éducation; elles ont seulement un peu de peine à parler le français. Ce seroit le lot de deux princes allemands; je suis sûr qu'elle feront la plus grande sensation dans la capitale. Quoique sœurs, elles offriront à côté l'une de l'autre le contraste le plus piquant. La jeune est d'un blond qui n'a rien de fade, la plus belle peau (comme toutes les Allemandes), les yeux bleus, la plus jolie gorge possible, et, ce qui vous étonnera peut-être, un très joli pied; je crois qu'elle pourroit faire une charmante danseuse. L'autre est une superbe femme: de grands yeux noirs, la plus belle bouche; et, ce qui est du meilleur augure, la raie de mulet[23]. J'espère que par vos soins sa première et unique faute sera réparée de façon à ne laisser aucune trace. Je n'entrerai pas dans d'autres détails. Vous en jugerez par vous-même.
[22] Cette entremetteuse connue servait de plastron aux libellistes. On en trouve des preuves dans les Mémoires de Bachaumont (1779, 31 décembre; 1787, 18 et 21 juillet.) La première est une annonce simulée: «_Maisons et appartements à louer._ Petit appartement au 5e en siamoise, à troquer contre un appartement au 1er en damas de trois couleurs. S'adresser à Madame Sainte-Marie, ouvrière en tours de lit, rue de la Nouvelle-Halle, ou chez Madame de Launay, rue des Petits-Champs, où elle travaille à la journée».
La facétie est du genre banal, mais celle du 18 juillet 1787 est méchante sinon calomnieuse. «On parle d'une réclamation imprimée de Madame Kornmann contre le mémoire fictif répandu en sa faveur, qu'on attribue à M. Suard, et en conséquence il court une autre facétie: c'est une lettre non moins fictive d'une Madame de Launay, appareilleuse très renommée de cette capitale, à ce membre de l'Académie française. On croit reconnaître, dans celle-ci, la main du sieur de Beaumarchais qu'on sait en vouloir à la mort à M. Suard et d'ailleurs être très lié avec la dame de Launay. On assure même les avoir vus ensemble, il n'y a pas longtemps.»
Les autres nouvelles données par les Mémoires montrent que la police finit par s'en mêler. On le comprend en lisant la fin de cette lettre simulée, adressée à l'académicien Suard:
--«Je vous offre, monsieur, de vous fournir dans le nombre des demoiselles qui sont sous mes ordres, celle qui vous conviendra le mieux. Vous en userez gratis. Je sais très bien qu'un académicien jetonnier n'est pas dans le cas de faire beaucoup de libéralités aux femmes. Je suis, etc. De Launay, rue Croix-des-Petits-Champs, au grand balcon.--Ce 14 juillet 1787.
--P. S. Il vient de m'arriver une jolie Lyonnaise».
[23] _Raie de mulet_ se disait d'une nuque fort garnie de cheveux, lorsque les dernières racines simulent une raie au-dessus du dos.
Je vous les enverrai comme à une de mes amies; elles ont à peu près 60 louis d'argent comptant et sont assez bien nippées. Elles sont si neuves qu'il faudra user de beaucoup de ménagemens pour ne pas les effaroucher. J'espère, madame, que notre correspondance n'en restera pas là; nous pouvons réciproquement nous être utiles. Je compte sur votre discrétion, et j'attends votre réponse pour les faire partir. Aussi bien ai-je trouvé une voiture de renvoi; si votre intention est, comme je le pense, qu'elles aillent à Paris, vous voudrez bien leur retenir, dans votre voisinage, un appartement décent, de trois à quatre louis par mois.--J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.
* * * * *
_Réponse_
Paris, le 11 novembre 1785.
Monsieur, si la marchandise que vous ma noncé dans votre dairnier letre est aussi bonne que vous le dite vous pouvé les envoyé par la premier comodité je vous en débiterai. Sil i a quelque chosse dans nautre ville qui vous soit agreable, je vous prit de ne point mépargné.
* * * * *
_A Madame de Launay, rue Croix-des-Petits-Champs, à Paris_
Nancy, le 14 novembre 1785.
J'ai reçu, madame, une lettre de Paris en date du 11, que je soupçonne venir de vous; on me mande d'envoyer la marchandise que j'ai annoncée; mais comme cette lettre n'est pas signée et que ce pourroit être une supercherie, je ne crois pas devoir m'y fier; or, avant de faire partir _mes deux paquets_, je désire savoir vos intentions d'une manière plus positive; et puisque vous avez de la répugnance à signer votre nom, pour que je sache à quoi m'en tenir, il faudra signer un nom en l'air, et qui ne soit pas commun, comme, par exemple, Copernic ou Ticho-Brahé.
Répondez-moi tout de suite, car on me persécute ici, et j'ai peur qu'on ne découvre le pot aux roses; vous savez à quoi je serois exposé et vous connoissez les sollicitudes du métier. J'en ai devant les yeux un exemple terrible: c'est un malheureux jeune homme d'une famille honnête qui s'est promené hier dans les rues de la ville, tenant en main une bride d'un nouveau genre, et qui a essuyé le châtiment accoutumé, au grand contentement de l'assemblée qui rit toujours à ces sortes d'exécutions[24]. Voilà les hommes: ils nous trouvent très bons pour leur être utiles, et ils nous abandonnent dans l'adversité. Quelle injustice! et à combien de réflexions morales cela ne porteroit-il pas? Mais laissons ces idées tristes: continuons à faire le bien, à soulager l'humanité souffrante; moquons-nous des sots et prenons leur argent.--J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.
[24] Les entremetteuses étaient promenées sur un âne, le visage tourné du côté de la queue, qu'elles étaient obligées de tenir en mains pour ne pas perdre l'équilibre.
* * * * *
_Réponse_
Paris, le 21 novembre 1785.
Monsieur, vous ne devé poin douté des deux paques que vous avé à envoyet avec une laitre de votre part que les deux paques me seront remis, vous pouvé aitre persuadé que je meteré toute mes atansion que je les plaseré pas loin de ché mois, je suis ennatandans votre réponse.--Jé lhonneur d'aitre votre tres humble.--DE COPERNIC.
IV
_A M. Soudé, rue Dauphine, à Paris_
(Caillot-Duval a parié cent louis que M. Soudé lui ferait une botte sans coutures. M. Soudé ne dit pas non, mais il n'a pas le temps. On sent bien pourquoi).
Nancy, le 4 novembre 1785.
J'ai cru, monsieur, que dans une affaire aussi importante que celle dont il s'agit, je ne pouvois mieux m'adresser qu'au phénix des bottiers de la capitale. Je sais que vos talents supérieurs vous ont mérité l'honneur de botter notre souverain et son auguste moitié. Veuillez bien me donner un éclaircissement sur une chose qui, en intéressant beaucoup ma bourse, intéresse aussi votre réputation. Un maître bottier de cette ville vient de faire une paire de bottes sans couture, qui a fait l'admiration de toute cette contrée. Il a prétendu qu'aucun bottier de Paris n'en ferait autant. Plusieurs officiers de la garnison, surpris d'une découverte aussi merveilleuse, au premier abord, ont abondé dans son idée, et ont offert de parier cent louis. Moi qui suis persuadé que tout ce qui se fait en province doit se faire à plus forte raison à Paris, j'ai tenu les cent louis sans hésiter: faites-moi le plaisir de me mander si vous vous croyez capable d'en faire autant; si vous l'êtes, comme je n'en doute pas, et que mes adversaires ne s'en rapportent pas à votre lettre, je vous écrirai pour lors de m'en faire une paire; et, pour couper court à tout, si vous pouvez avoir une attestation des syndics de votre corps qui assure la chose possible, cela suffira.--Je suis, etc.--CAILLOT-DUVAL.
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_Réponse_
Paris, le 9 novembre 1785.
Monsieur, c'est pour répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 4 du courant. Je pourrois bien vous faire des bottes comme vous paroissez en désirer, mais mes occupations sont si multipliées dans cette saison que je ne pourrois m'occuper de cet objet, car j'ai à fournir toute la maison du Roi.--J'ai l'honneur d'être.--SOUDÉ.
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V
_A M. de la Roche[25], gouverneur de la ménagerie, à Versailles._
Nancy, le 14 novembre 1785.
Les nouvelles expériences, monsieur, qu'on a projetées sur la génération artificielle, ne pouvoient être confiées en de meilleures mains. Peu de personnes doivent se flatter d'être aussi intelligentes et aussi versées que vous dans la connoissance des animaux. C'est à ce titre que notre auguste monarque s'est reposé sur vous du soin de leur éducation, nutrition et conservation. Je viens, d'après les principes de l'abbé italien[26] qui nous a démontré si clairement la possibilité de procréer des êtres par une injection de semence conservée, de faire moi-même l'expérience sur une chienne noire et blanche, âgée de trois ans; je ne crois pas inutile d'observer qu'elle est pleine d'intelligence, et d'une constitution très-libidineuse. Je vous ferois bien ici deux observations, mais je passe rapidement à une troisième que je crois plus intéressante. Je vous prie de vouloir bien me mander les procédés dont vous vous êtes servi, vu que les miens ont été insuffisants. Quoique je n'aye pas l'honneur de vous être connu, un de mes amis m'a assuré que je pouvois m'adresser à vous en toute confiance: j'espère que vous ne désapprouverez pas ma démarche, qui ne tend qu'au progrès de la science. J'ai toujours fait mon étude de l'histoire naturelle: la partie de la génération est celle que j'ai le plus approfondie; j'ai même composé sur ce sujet un petit ouvrage que j'ai envoyé à une académie dont je suis membre, et je n'attends que sa réponse pour le rendre public: je vous en ferai passer un exemplaire si vous voulez bien me le permettre.--J'ose croire que vous voudrez bien me dire où en sont vos opérations et si vous espérez réussir. Avouez, monsieur, que cela seroit bien commode pour faire des enfants par lettre. Permettez-moi cette petite saillie de gaieté et pardonnez-moi les petites incorrections de style que vous pourrez trouver dans cette lettre: je ne suis pas encore bien familier avec la langue française que je ne parle que depuis un an.--J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.
[25] M. de la Roche était un personnage plus important que la suscription ne le ferait supposer. On le verra par la seconde note p. 115. De plus il paraît avoir été un acteur de société des plus appréciés à la Cour. Sa statuette fait partie d'une très curieuse collection de biscuits conservés à la manufacture de Sèvres et au Théatre Français où elle figurait en compagnie de l'acteur Volange dans le rôle de _Jeannot_, de Préville dans le rôle de _Figaro_, de Poisson dans celui de _Crispin_. La comédie de société était en honneur à la Cour de Louis XVI et peut avoir aidé à l'avancement du capitaine nommé lieutenant-colonel en 1780. Son titre de gouverneur de la Ménagerie s'enjolive aussi de plusieurs façons. De concierge, il n'en est plus question; on le qualifie Commandeur et même Surintendant des basses Cours. On va voir qu'il y avait peut-être une survivance dans ce cumul apparent.
[26] L'abbé Spallanzani.
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_Réponse_
Paris, le 24 novembre 1785.
Votre chère lettre du 14, monsieur, m'a été envoyée de Versailles; j'étois venu ici pour lever une demi aune de toile chez ma marchande, au Palais Royal, no 40[27]. Je ne connois que par ouï-dire les expériences dont vous me parlez: je les trouve très curieuses; mais je vous avoue que j'ai peine à me persuader qu'elles soient réelles. J'ai approfondi autant que personne tout ce qui a quelque rapport à la génération; et dans ce genre-là j'ai toujours été fort peu curieux de l'artificiel: ainsi n'en parlons plus.
[27] M. de la Roche se livre ici à une facétie autorisée par le genre de la communication qui lui est faite. Sa marchande vendait de l'amour comme on s'en doute. L'_Almanach des Demoiselles de Paris pour 1792_ révèle le nom de deux locataires du no 40: «Louisette, figure mignonne... un bol de punch et 6 livres.--Saint-Pré, minois piquant, bien faite, très petite, fraîche, beaux yeux... 5 livres». Si elles n'étaient pas encore là en 1785, il est probable que le no 40 avait déjà un personnel du même genre.