Les mystifications de Caillot-Duval Choix de ses lettres les plus amusantes avec les réponses de ses victimes

Part 3

Chapter 33,837 wordsPublic domain

Tel est le charme des choses écrites avec esprit lorsqu'on les a lues, on veut les relire encore, mais malgré cela il ne faut point que l'esprit nous fasse donner dans l'illusion; insi les graces et le stil séduisant de vos lettres n'empechera pas ma raison d'en aprécier les motifs, et d'en peser les conséquences.

Il me paroit bien étrange qu'un prince soit amoureux de ma sœur qu'il n'a jamais vue. N'est-ce pas un peu Domguichote et l'aveu le plus flatteur en pareil cas doit il paroitre sincére. Ah! ceci à trop l'air de quelque tour d'un chevalier françois, pour que l'on puisse raisonnablement y ajouter fois que voulez-vous! l'on fait tant de ces petites méchancetés à Paris qu'il faut bien que la méfiance et la circonspection soit notre sauve garde pour qu'on ne fasse pas des risées sur notre comte.

De plus quelque crédule et quelque simple que je fusse, comment vouderiez vous que je crusse ce que vous suposez que votre sécraiter à transcrit lui-même. En véritté, il faudroit être bien complaisant pour souxcrire à un pareil aveu. Non, non, je n'en croi rien. Vous avez fait une école en prenent ce biais pour répondre à l'obgection que je vous fis de ce qu'en pareil cas vous vous serviez d'une main étrangere. Je me rappelle que dans une comédie moderne, je lu: _Mondieu que ces gens d'esprit sont sot_. Permettes moi de me servir _de ce passage, et vous dire, moi: Mon dieu que ces gens d'esprit sont étourdis_.

Vous me renvoyez aux gasetes et aux journaux qui doivent m'instruire du prince Kabardinski et du prince son frère. Doi je m'imposer une tache si dure que de les parcourir tous. A la bonheur si ces gazetes et ces journaux étoient écrîtes d'un stil tel que celui de la _Nouvelle Héloïse!_ De plus, la Crimée désolée tour à tour par les armes des Turcs et des Russes, prouveroit elle quelque chose en faveur du héros phantastique qu'il vous plairoit d'imaginer.

Avec tout votre esprit, monsieur le romancier, vous avez fait une école, et même je pourois en citer plus d'une. La tête du roman alloit bien, mais vous avez pechez par la queue, et je vous laisse à penser si je devois m'en appercevoir.

J'ai lu la lettre de son altesse, elle n'est pas moins intéressante que la votre, mais ma sœur ne peut y répondre actuelment. Elle n'est point à Paris. Comme elle a été fort malade elle est partie pour la campagne afin d'y respirer un air plus salutere. Je lui porterai la lettre, mais ce ne peut etre avant huit jours et je songe que dans cet intervalle je peux encore recevoir une lettre de vous. Je la lui enverrais, mais elle ne se détermineroit point à répondre si je n'étois présente, parce qu'elle présume qu'il en doit être de votre prince Héracrius _comme de celui de Cornail_. Vous entendez ce que cela veut dire. Je lirai M. de Buffon, quoique je n'en puisse pas saisir toutes les beautés. Il n'est rien que je ne fasse pour connoitre les peuples de Kabardinski. Je vous prie de dire au prince que ma sœur est à trente lieue de Paris ou elle restera une quinzaine de jours pour sa santé, elle sera sans doutte bien flattée en recevant la lettre.

Vous me marquez que vous venez à Paris, je n'ai pu voir en quel temps; vous avez mis le cachet sur la datte et je l'ai ouverte de manier que je n'ai pû la déchiffrer. Marquez-nous S. V. P. quand vous reviendrez, et ne douttez point de l'acueil que vous avez droit d'attendre en arrivant à Paris et des sentimens avec lesquels, etc.--S... l'aînée.

* * * * *

_A Mademoiselle S... l'aînée, à Paris._

(Protestations de Caillot-Duval, qui se dit compromis par le silence de Saulnier cadette. L'aînée le console en devinant un logogriphe composé pendant sa disgrâce).

Nancy, le 25 décembre 1785.

Votre lettre du 14, mademoiselle, m'est parvenue il y a quelques jours; je vous avoue qu'elle m'a causé le plus grand étonnement par le ton de plaisanterie qui y règne. La chose d'elle-même étoit assez sérieuse, soit par le personnage qu'elle mettoit en jeu, soit par la sincérité des aveux que renfermoient mes lettres. Le silence obstiné de votre sœur m'a forcé de montrer au prince votre réponse, pour me soustraire aux reproches dont il m'accabloit; il en a été indigné, et, dans sa colère, il m'a tenu à peu près ce langage (les yeux hagards et l'écume sur les lèvres): Vous êtes bien osé, de m'avoir compromis avec de pareilles caillettes (c'est son mot favori); vous mériteriez que je vous envoyasse à _Lodeorbarli_[16] (c'est la prison d'Etat chez le prince, située près du Pont-Euxin); je veux bien vous pardonner en mémoire de vos services passés, mais vous serez un mois sans manger à ma table, et jusques-là vous vivrez de _codelipons_ (nourriture mal-saine) et de _chartoufedu_ (boisson exécrable). Voilà pourtant ce que vous m'attirez, pour avoir voulu rendre service à votre sœur; c'est une leçon pour l'avenir. Il a terminé sa brusque incartade par me dire qu'il ne vouloit plus entendre parler de vous, et qu'il se repentoit de s'être reposé si long-temps sur des petites perronelles (passez-moi le mot). J'ai fait mon possible pour l'appaiser, mais j'ai reconnu que le seul moyen, s'il y en a un, est une lettre de votre sœur, ou au moins de vous, adressée à lui-même. Il n'est pas mal intentionné pour vous: son plus grand mécontentement vient de votre sœur.

[16] Nous laissons aux amateurs le soin de deviner les anagrammes qui suivent; celui du 10 janvier est assez clair pour donner une idée du reste.

Si vous ne pouvez vous déterminer à écrire, votre sœur ni vous, au moins apprenez-moi si, comme je l'espère, vous m'avez gardé le secret le plus inviolable. Je serois perdu, si vous y aviez manqué. Vous voyez que mon sort est entre vos mains: mais je vous crois trop honnête pour abuser de la confiance que j'ai eue en vous. Je suis menacé, dans ce cas, du supplice des _courtousedilles_, toujours suivi de la ruine du principe générateur.

Je ne sais où vous avez pris que la Crimée étoit désolée tour à tour par les Russes et les Turcs: elle ne l'est par personne. Ces climats sont protégés par la division du prince _Botanipet_, qui est composée des trois régimens des _Pasteroipètes_, _Friscarpètes_ et _Simmocupètes_: ce sont des troupes superbes, faciles à entamer, mais fort aisées à recruter.

Je dois entendre, selon vous, ce que c'est que le prince _de Cornail_; j'avoue, à ma honte, que c'est la première fois que j'en entends parler. Si j'avois affaire à une personne moins instruite, je croirois qu'elle a voulu dire _Corneille_; mais ce seroit vous faire injure, que de vous croire capable d'une erreur aussi grossière.

J'attends incessamment de vos nouvelles, et je vous prie de me croire, en attendant, etc.--CAILLOT-DUVAL.

_P.-S._--Etant peu occupé dans ce moment, je me suis permis un petit logogryphe que je soumets à votre jugement.

Je vaux plus de cinq sans ma queue, Et ne vaux qu'un avec ma queue: Entouré de blanc sans ma queue, Cerné de noir avec ma queue. Vous me chérissez sans ma queue, Vous m'adorez avec ma queue. Je suis en montre sans ma queue, Et je me montre avec ma queue.

Ce seroit faire injure à votre pénétration que d'y joindre le mot: si le jeu vous plaît, vous n'avez qu'à dire, vous en recevrez un par tous les courriers. Une personne aussi instruite que vous connoît sans doute les chiffres romains. Vous voyez que je vous mets sur la voie.

* * * * *

_Réponse_

Paris, le 28 décembre 1785.

Quelque disposée que je fusse à continuer la correspondance sur le ton de plaisanterie qui semble en effet convenir à tout ceci, sependant le tableau touchant et pathétique que vous m'avez fait de la situation embarrassante où vous vous êtes trouvé à l'abord du prince, m'engage de vous répondre plus sérieusement. J'ai en vérité beaucoup de peine du mauvais traitement que vous avez éprouvez de la par du prince. Quoi! pour une bagatelle parler de prison d'Etat! vous condamner pour un mois à ne manger que du _codelipon_, et ne boire que du _chartoufedu_ c'est en véritté avoir un caracter dur je vois bien qu'il ne fait pas toujours bon de badiner avec les princes tartares. Sans doute les femmes de Karbardinki accoutumées à la dépendance à l'égard des hommes n'ont pas encore pris le soin de poliser leurs manières grossières. Je voudrois bien être plus près de vous pour tacher d'adoucir la rigueur du procédé de son altesse car je pense que lorsqu'on fait un repas aussi maigre que celui auquelle le prince vous acondanné il n'est pas possible alors de parler d'amour bien haud. Je me ferois un devoir de vous visiter dans votre prison, je me chargeroit de la fonction de votre maître d'hôtel, votre table seroit servie sans profusion mais avec délicatesse et le vin de Champagne et de Bourgogne tiendroient la place d'une boisson qui peut-être est d'usage lorsqu'on a besoin d'observer un régime. Sans doute, la diette ne convient qu'aux amans langoureux qui ne vivent que de soupirs et meurent par métaphore mais ce doit être autre chose pour vous à qui des circonstances facheuses ne sauroient en lever la gaité de votre esprit et vous empechét de faire des logogryphes (je vous previen que j'ai deviné le votre sur le champ et vous n'en serez pas surpris). C'est bien fait avous de mêler du badinage par mi les choses les plus graves. Vous mérités d'être François et je vous soupçonne beaucoup de l'être.

Le courroux du prince m'a causé véritablement de la peine mais c'est pour vous que j'ai craint. Je lui passe très-volontiers les termes dont il s'est servi pour nous apostropher. On voit bien quils se sent un peu de la rudesse du climat qu'il habite, mais, quand il aurat séjourné quelque tems à Paris en devenant un prince accompli, il apprendra que les manières honnaites et gracieuses dont on use à l'égard des femmes rendent leur commerce plus doux et plus agréable.

Adieu, pénitent agréable, vous allez commencer votre ramadan, je vous souhaite patience et bon courage, faites ensorte de venir au plutot participer aux amusemens de notre carvaval.

J'ai l'honeur d'être, etc.--S... l'ainée.

* * * * *

_A Mademoiselle Saulnier l'aînée._

(Cette fois, Caillot-Duval, visiblement à bout, va dépasser les bornes de la plaisanterie. Il devient trop grossier pour qu'on puisse s'y tromper. La correspondance est close).

Nancy; le 10 janvier 1786.

J'ai reçu, ma charmante amie, votre aimable épître du 28; elle m'a réconforté au point de faire hausser mes actions à un degré que je ne connaissois plus depuis ma disgrâce.

La nature, muette chez moi, s'est fait entendre avec l'énergie de mes premières années: hier encore, entièrement occupé de vous pendant mon sommeil, je me suis réveillé nageant dans une mer de délices. Non, je ne puis me persuader que cet ordre mendiant, si connu par son extérieur bizarre, ait jamais eu d'aussi bonne fortune.

Ce qui a mis le comble à ma félicité, c'est que son altesse a bien voulu oublier mes torts, et me rendre ses bonnes grâces au jour de l'an. J'ai été admis à l'honneur du _saicebul_; c'est ce qui répond à la faveur de baiser la main: mon ordinaire a été changé; je mange à la table du prince, et tous les jours nous nous régalons de _cagupeles_, c'est son plat favori: il répond à cette espèce d'oublies que vous appelez _plaisir des dames_; il faut toujours les manger entiers, ou ils ne valent rien. Vous savez mieux que personne combien il est difficile de garder long-temps intacts des objets aussi délicats.

Il y a toute apparence que nous ne serons à Paris que vers le milieu de février: je me ferai un plaisir de me rendre chez vous le plutôt possible; ma consolation, jusqu'à ce moment, sera de recevoir de vos chères lettres. Quant au prince, il ne m'a plus parlé de vous, et vous sentez que je n'ai pas été tenté de lui en ouvrir la bouche; car j'ai encore le gosier empâté de ce vilain _chartoufedu_, et de ces maudits _codelipons_, qui ont pensé m'étrangler.

Je m'attendois à voir, dans votre lettre, le mot du logogryphe que je vous ai envoyé: dès que vous l'avez deviné, vous auriez dû me le mander; je vous en aurois envoyé un autre. Je travaille en ce genre, sans prétention et avec facilité, je tourne aussi fort bien les compliments de bonne année et les envois d'étrennes; ça été même l'origine de ma fortune.

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

* * * * *

II

_A M. Le Cat, Procureur au présidial, à Abbeville._

Caillot-Duval, débutant littéraire, demande des conseils à Le Cat, qu'il admire. Il lui offre l'examen d'un petit poème de vingt-quatre chants pour commencer et finit par lui faire espérer sa nomination d'académicien à Saint-Pétersbourg par la protection du Prince Kabardinski, auquel Le Cat, plein d'espoir, adresse aussitôt une Epitre en vers.

Nancy, le 23 septembre 1785.

Le conte des Grelots, monsieur, l'analyse des eaux de Fruges[17] et nombre de chansons, d'épigrammes, de logogryphes et d'amphygouris, dont vous avez enrichi le journal littéraire de Nancy, m'ont donné la plus haute idée de vos talens, et m'ont prouvé que les vers et la prose vous étoient également familiers. Je ne puis différer plus long-temps le tribut d'éloges qui vous est dû, et l'hommage de ma reconnaissance pour le plaisir que vous m'avez fait éprouver. Que l'auteur de ce journal doit se trouver heureux d'avoir en vous un _collaborateur_ aussi éclairé qu'infatigable!

[17] Fruges (Pas-de-Calais), possède une source d'eaux minérales.

Avec quelle douleur n'ai-je pas vu, à la fin du quarante-unième volume d'un ouvrage dont vous paroissez faire le cas qu'il mérite (_les Contemporaines_), une violente sortie[18] contre un opuscule de votre façon, que j'ai trouvé rempli de ce véritable sel attique, si rare de nos jours! Je veux parler de ce logogryphe que vous vous êtes permis, à si juste titre, sur le nom de M. Rétif (de la Bretonne): je suis étonné que cet auteur ait inspiré assez d'intérêt pour qu'on ait pu prendre ouvertement son parti.

[18] Cette sortie venait précisément de M. Fortia lui-même. On la trouvera dans le volume indiqué, sous forme de lettre signée de ses initiales et de sa qualité d'officier au régiment du Roi. Datée du 8 octobre 1784, elle malmène «l'indécence incroyable d'un M. Lecat d'Abbeville et de son logogrife».

Votre _Voyage d'Elégie_, inséré dans le dernier journal de Nancy, ne m'a point échappé: j'y ai reconnu ce folâtre enjouement qui caractérise toutes vos productions. Le nouveau trait lancé contre M. Rétif m'a paru piquant et ingénieux: j'ai été surtout enchanté de la préface, par les idées neuves et le sens moral qu'elle présente.

Si vos occupations vous permettent de me donner quelques momens, vos conseils ne pourront qu'être du plus grand secours à un jeune débutant dans la carrière des lettres.

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL

_P. S._ Je vais mettre la dernière main à un ouvrage sur lequel je serai enchanté d'avoir votre opinion.

* * * * *

_Réponse_

Abbeville, le 2 octobre 1785.

Je suis bien sensible, monsieur, à vos éloges; je vous prie d'en recevoir tous mes remercîments. Je sais cependant assez m'apprécier, pour être persuadé que je ne mérite point les choses flatteuses que vous m'écrivez. Je ne suis que médiocrement lettré, et mon état qui prend presque tout mon temps, m'ôte l'espoir d'acquérir plus de talent.

Quoique les ouvrages de M. Rétif me paroissent susceptibles de critique, à bien des égards, j'ai peut-être eu tort de lui déclarer la guerre. «C'est un méchant métier que celui de médire.»

Si vous cultivez les lettres, gardez-vous bien, monsieur, de labourer le champ ingrat de la satire; elle ne procure que des désagrémens.

Je verrai vos ouvrages avec plaisir, et vous dirai ce que j'en pense, sans déguisement.

J'ai l'honneur d'être, etc.--_Le Cat._

_P. S._ Vous voudrez bien, à l'avenir, affranchir vos lettres.

* * * * *

_A M. Le Cat, à Abbeville_

Nancy, le 25 octobre 1785.

C'est au retour, monsieur, d'un petit voyage, que j'ai trouvé ici votre lettre du 2 qui m'attendoit. Je suis infiniment flatté de tout ce que vous me dites d'obligeant; je suis surtout enchanté de voir unie aux talens, cette modestie d'auteur, si rare aujourd'hui. Il seroit à désirer que tous les littérateurs du siècle suivissent un exemple aussi louable: nous verrions disparoître ces pamphlets, ces libelles injurieux, qui sont toujours le fruit d'un amour-propre déplacé. Alors régneroit cette douce harmonie, compagne du vrai mérite, qui parsemeroit de roses la carrière épineuse des lettres.

Vous trouverez peut-être que mon style se ressent un peu des lieux communs de rhétorique: je sens qu'il n'est pas encore assez formé; vous me rendrez un vrai service de me dire ce que vous y aurez trouvé de défectueux! J'espère profiter de vos observations judicieuses. Je suis désolé de n'avoir pu mettre encore la dernière main à un petit poëme en vingt-quatre chants, que je soumettrai à votre censure; le titre en est: _Amusements de la campagne_ (il faut vous dire que je l'aime beaucoup). J'y ai inséré tous les détails qui peuvent rendre ce tableau piquant; je n'ai passé sous silence aucun des jeux auxquels on s'y adonne; j'y ai même fait entrer les échecs, le domino et la dame polonaise, trois jeux que vous savez être de la plus haute antiquité. Si je ne craignois d'être trop long, je vous transcrirois ici l'épisode de la balançoire, dont j'ose croire que vous ne seriez pas mécontent, mais, réflexion faite, j'aime mieux vous envoyer l'ouvrage en entier, dès qu'il sera terminé. Je compte pouvoir le faire paroitre au mois de mars.

Dans une ville où il y a une académie, il semble qu'on devroit avoir quelques nouveautés en littérature; mais depuis plusieurs mois on est uniquement absorbé dans l'étude d'une science qui a occupé tout Paris, et sur laquelle je serois bien curieux de connoître votre opinion; vous me feriez plaisir de m'en parler un peu en détail, sur-tout du somnambulisme, qui me paroit être le _nec plus ultrà_ de la science magnétique. Je ne vous en écrirai ouvertement que quand vous m'aurez fait part de votre façon de penser. Il a paru ici, à ce sujet, un petit ouvrage qui est devenu fort rare; il est intitulé: _Correspondance de M. Mesmer_[19]; si vous avez le désir de le connoître, je m'arrangerai pour vous le faire passer, franc de port, et dorénavant j'en userai de même pour mes lettres: je conçois que les littérateurs d'une certaine volée prennent leurs précautions, car, sans cela, ils seroient inondés d'un fatras de lettres, ce qui seroit aussi coûteux que désagréable.

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

[19] Fortia et Boisgelin parlent ici de leur propre publication (Voir notre avant-propos) et cherchent en Le Cat une recrue pour leur petite guerre aux magnétiseurs.

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_A M. Le Cat, à Abbeville._

Nancy, le 24 novembre 1785.

L'état de dépérissement et de marasme dans lequel je me trouve, monsieur, depuis 15 jours, m'oblige de me servir d'une main étrangère pour vous rappeler l'indulgence avec laquelle vous avez bien voulu répondre à ma lettre du 23 septembre: elle sembloit me promettre une correspondance suivie: à quoi dois-je donc attribuer le silence obstiné que vous gardez avec moi? Vos lettres eussent fait le charme de ma solitude: depuis mon arrivée dans cette ville je vois infiniment peu de monde, et absolument personne depuis trois semaines.

Mon poëme des _Amusemens de la campagne_ est tout à fait fini; je vais l'envoyer à Paris, et je n'omettrai rien pour que la partie typographique soit bien soignée. Il y aura vingt-quatre gravures, une à chaque chant, et de plus le frontispice. Vous concevez que cet ouvrage m'entraîne dans de grands frais: mais j'espère en être dédommagé. Comme je ne veux pas cependant que vous attendiez deux et peut-être trois mois à avoir ce poëme, je vous en fais faire une copie (sans préjudice de l'exemplaire que je vous destine), et je compte qu'elle sera prête dans huit jours. Je pars pour Paris, si toutefois ma foible santé me le permet. Mon départ est fixé au 15 du mois prochain; et si, à cette époque, je n'ai pas reçu de vos nouvelles, j'attribuerai votre silence à la multiplicité de vos occupations, et je ne vous enverrai pas moins la copie de mon poëme; mais je me plais à croire que vous ne voudrez pas me laisser plus long temps dans l'inquiétude; d'ailleurs je vous avoue que je serois fort embarrassé pour vous faire passer mon manuscrit; la poste est une voie très-dispendieuse, et cependant si vous ne m'en indiquez pas une autre, je serai forcé de m'en servir, et dans ce cas je crains bien que le plaisir que vous éprouverez à me lire, ne vous dédommage pas des frais.

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

_P. S._ Si vous avez quelque répugnance à suivre une correspondance qui pourroit vous devenir fastidieuse, faites-moi la grâce de me le marquer.

Vous connoissez sans doute le poëme de l'harmonie imitative dont M. Piis[20] vient de nous régaler: je me suis permis une petite sortie sur ce poëme, que je n'ai trouvé ni harmonieux ni à imiter.

[20] Le 26 janvier suivant, Caillot-Duval se décidait à tenter la correspondance avec Piis, qui ne s'y laissa point prendre.

J'ose espérer que vous ne serez pas fâché d'apprendre que Sa Majesté l'Impératrice de toutes les Russies vient de m'envoyer la patente de membre de l'Académie impériale de Pétersbourg.

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_Réponse._

Abbeville, le 5 décembre 1785.

Votre dernière lettre, monsieur, me donne de vives inquiétudes sur votre santé; je hâte ma réponse pour vous prier de m'en donner des nouvelles, sans retard. Pour moi, j'allois mieux; mais la fièvre m'est revenue depuis quelques jours. Dans cette maudite saison, on a tant de peine à se rétablir! Je vous avouerai que vos reproches m'en ont fait; mais vous avez vu, par ma dernière, combien mes excuses ont été légitimes. Ce sera toujours un vrai plaisir pour moi que d'entretenir une correspondance suivie avec vous, et vous pouvez compter que quand il y aura du retard de ma part, ce ne sera jamais qu'aux événemens imprévus et à la multiplicité de mes occupations qu'il faudra l'attribuer.

Je brûle d'envie d'avoir votre poëme: vous voudrez bien faire remettre le manuscrit que vous me destinez à M. Marcotte, chez M. Brouet, procureur au parlement, rue Mazarine, à Paris: ce M. Marcotte a des occasions, toutes les semaines, pour Abbeville.

Recevez, je vous prie, mes sincères félicitations, sur la distinction flatteuse que l'Impératrice de Russie vient de vous accorder: je ne doute pas que votre poëme ne vous en procure, qui ne le seront pas moins. Quoique je ne soye d'aucun corps littéraire, et que je n'aye jamais fait de démarches à ce sujet, je ne vous dissimulerai pas que mon amour-propre seroit agréablement chatouillé, si je devenois académicien.

Je ne connois point le poëme de l'harmonie imitative, mais j'en ai toujours mal auguré. M. de Piis n'est rien moins que propre à ce genre, bien différent de celui de briller dans les vaudevilles. Ses petits opéras offrent souvent des tableaux ingénieux; il met beaucoup de gaieté dans ses ouvrages, mais on peut lui reprocher des calembours, de mauvaises pointes, et quelquefois une gravelure trop forte. Il ne faudroit pas moins qu'un Boileau pour nous donner un bon poëme sur l'harmonie imitative, et je ne doute pas que ce ne soit avec raison que vous n'ayez fait une sortie sur celui de M. de Piis.

J'ai l'honneur d'être, etc.--Le CAT.

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_A M. le Cat, à Abbeville._

Nancy, le 14 décembre 1785.