Les mystifications de Caillot-Duval Choix de ses lettres les plus amusantes avec les réponses de ses victimes

Part 2

Chapter 23,963 wordsPublic domain

D'abord il veut une petite maison, seule, s'il est possible (pour vous s'entend), aux environs des boulevards; il y mettra mille écus; il la garnira de six à huit mille francs de meubles, habillera deux laquais et un cocher, donnera une diligence et deux chevaux, le tout de cinq à six mille francs; de plus vous aurez cinquante louis par mois, et votre maison sera défrayée de tout. Je ne vous parle pas des petits agréments, tels que des loges aux spectacles, et des cadeaux courans: voilà ce dont je suis sûr. Je n'entre dans tous ces détails qu'afin que vous sachiez sur quoi compter: je sais que l'intérêt n'est qu'une chose bien secondaire, et que c'est le sentiment seul qui doit décider de tout; je vous prie même de me garder le secret, puisque j'agis de mon chef, et à l'insçu du prince, qui m'en sauroit peut-être mauvais gré, vu que sa méthode est de chercher à gagner et captiver les cœurs.

Lorsqu'il vous sera connu, vous serez forcée de convenir qu'il a bien réellement le sentiment épuré de l'amour.

Faites-moi le plaisir de remettre à mademoiselle votre sœur, la lettre ci-jointe: la sienne est si joliment écrite, que je n'ai pu m'empêcher de lui en faire mon compliment; j'entrevois qu'elle doit être fort aimable.

Vous avez oublié de cacheter votre lettre pour le prince, comme je vous l'avais recommandé; souvenez-vous-en pour la première qui contiendra beaucoup de choses que je suis censé ignorer.

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

_A Mademoiselle Saulnier l'aînée._

Détails intimes donnés et demandés par Caillot-Duval. Saulnier aînée répond en faisant le portrait de la sœur et la description de leur genre de vie.

(Incluse dans la précédente.)

Nancy, le 11 novembre 1785.

Je vous avoue, mademoiselle, que votre lettre m'a enchanté, elle m'inspire le plus grand désir de faire votre connoissance, et je suis persuadé que votre société ne peut qu'être infiniment agréable. Que j'aime à voir deux sœurs vivre en aussi bonne intelligence! cela fait l'éloge de vos cœurs. Comme vous me semblez avoir toute la confiance de votre aimable sœur, je vais m'ouvrir à vous sur certains points délicats, auxquels j'espère que vous me répondrez avec la même franchise.

J'ose me flatter que vous n'avez point pris de moi une idée défavorable; la démarche que je fais aujourd'hui n'a pour principe que l'amitié la plus pure, et la moins susceptible de soupçons fâcheux. Soit dit entre nous, je désirerois bien que vous voulussiez me faire connoître le caractère de mademoiselle votre sœur; quels sont ses goûts, le genre de ses sociétés (article essentiel). Le prince est la douceur et la bonté même; il est gai et ouvert: son foible (il est bien pardonnable) est de vouloir être aimé. C'est un modèle de constance, du moment qu'on lui plaît: il faut pour cela des attentions soutenues, et lui témoigner un attachement et une confiance sans bornes. Pour vous en donner un exemple, il a passé trois ans avec une Française réfugiée, dont il a une fille. Leur amour n'a été troublé que par la mort de cette tendre et chère amante, qui a rendu le dernier soupir dans ses bras. Il s'est écoulé quatre ans depuis cette terrible catastrophe: il a pris sur ses revenus une somme annuelle de 25.000 florins, pour compléter 100.000, qu'il vient de placer sur la tête de ce précieux enfant, qui a à peine cinq ans. Son mariage, qui s'est fait dans cet intervalle, a calmé, pour un moment, sa douleur: enfin, la raison est venue à son secours, et, comme son cœur a besoin d'aimer (son mariage étant une affaire de convenance trop ordinaire parmi ses pareils), je lui ai parlé de mademoiselle votre sœur; d'après le portrait que j'en ai fait, il s'est décidé sur-le-champ. Sur-tout n'oubliez pas les renseignemens que je vous demande; de plus, dites-moi si vous habitez avec tous vos parents, et si vous et votre sœur consentez à les quitter; car l'intention de son altesse est qu'il n'y ait que votre sœur dans la maison quelle lui destine: mais je me charge d'arranger les choses pour que vous y habitiez aussi; cela sera même plus convenable pour elle, et plus agréable pour vous.

N'oubliez pas de recommander à votre sœur de m'envoyer la lettre pour le prince, cachetée et sous enveloppe: elle peut s'expliquer en toute confiance; il suffira qu'elle mette sur l'adresse: _pour son altesse_.

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

* * * * *

_Réponse._

Paris, le 15 novembre 1785.

MONSIEUR,

Je suis bien flatée de la bonne opinion que vous voulez bien prendre de moi: cela cependant ne me donnera point d'amour-propre, parce que je suis bien éloignée de penser qu'il n'y ait que nos chevaliers français de galans; ce sont des complimens auxquels on doit s'attendre quand on écrit à un homme d'esprit.

Vous désirez de me connaître, monsieur, en cela nos désirs sont réciproques. Comment avez-vous pu penser que peut-être nous aurions sur votre comte des sentimens différans de ceux que le rang que vous occupez et les bons offices que vous voulez nous rendre doivent faire naître dans nos cœurs?

Quelque soit le motif qui vous et fait écrire ces lettres, n'importe c'est un amour de roman qui me plairoit assez, mes en vérité vous ête bien repreansible de nous avoir tu le nom du héros. Vous conaisez la curiosité des femmes et vous n'avez pas encor satisfet à la notre. Vous me demandez une explicastion que ma sœur ne pourra vous donner, il lui est impossible de vous répondre car l'aplication quexigeroit une pareille réponse seroit dans le cas de lui donner la fievre, et vous ête trop honnaîte pour ne pas vous contenter d'une pareille raison.

Le portraits que vous faites de votre aimable prince ne soroit manquer de plaire et je trouve dans le caracter de ma sœur un peu d'analogie avec le sien.

Elle est sans expérience parce qu'elle est encor geune l'amitié quelle a pour ses parens et son penchand à rendre service son la bâse de son cœur.

Concentrée dans le sin de sa famille ou elle se plait beaucoup, elle ne voi point de sociétés ou le cœur et l'esprit pourroient se dépraver[10] avec des pareillès précaustions et une semblable retenue les qualités du cœur ne peuvent manquer de paroitre à ses yeux bien plus estimable que les avantages de la figure dont la frivolité feroit le prinsipal ornement. Comme il ne lui seroit pas difficile de trouver les avantages qui s'ofrent les premiers aux ames intéressées dans les conditions que vous imposez, ausi ne seront pas les motifs qui la détermineront mais plutaut l'idée douce et flateuse d'être aimée d'une personne que la naissance et des brillantes quallitées élevent au dessus des autres hommes.

[10] Sept ans plus tard, cette crainte semble évanouie. On lit dans _Almanach des demoiselles de Paris pour 1792_: «Saulnier, rue Portefoin, no 4. Peau douce, la gorge moelleuse... Cette danseuse est vive, sans façons, et met tous ses amis à l'aise. Pour vingt-quatre heures, 300 livres».

Quoique sa dépense soit grande la première place[11] quelle occupe à l'opéra la met à l'abrit de ces variastions de monter et de descendre.

[11] Mademoiselle Saulnier figure sur l'état des appointements des artistes de l'Opéra en 1785 au titre de premier sujet de la danse. Elle n'avait alors que seize ans, comme l'écrit sa sœur. Son rang et son traitement étaient les mêmes que ceux de la Guimard (appointements: trois mille livres,--gratification: deux mille l.,--gratification extraordinaire: deux mille l.--Total: 7.000 l.) Elle habitait alors rue de la Lune, vis à vis de Bonne Nouvelle.

Quand a la petite maison que le prince désireroit quelle ocupat, avant d'avoir reçu aucunes de vos lettres on en avoit déja loué une pour 3000 l. sur les boulvars et toutes les commodités qui s'y trouvent ne laisseroient rien à désirer à son altesse. Pour la voiture et les chevaux le prince pourra reconnoitre cela d'une autre maniére parce que nous en avons deux toutes neuves.

Comme nous sommes unies des l'enfance rien ne soroit nous séparer, nous n'avons qu'une mer que nous aimons tendrement, et deux frere mes qui par leurs états présent ne sont point dans le cas de recourir à nous, voilà toutes notre famille et notre suite et notre société ordiner.

Coique ma sœur soit un peux mieux actuelment et hor de danger cepandant la maladie un peu longue quelle a éprouvée l'a laissée dans une grande foiblesse qui la met dans l'imposibilité de rien faire qui exige de l'attention sans nuir au rétablissement de la santé c'est pourquoi M. veullez bien agréér au prince ses regrets de ne pouvoir lui écrire et recevoir en même temps de ma part les assurances etc. J'ai l'honneur d'être etc.--S... l'ainée.

_P. S._ Dans la première lettre que vous nous écrirez nous esperons surtout que vous nous tirerez d'incertitude en nous envoyant le non du prince, san cela le romans deviendroit froi et sans interes.

* * * * *

_A Mademoiselle Saulnier l'aînée._

(Caillot-Duval se formalise du doute que laisse percer sa correspondante).

Nancy, le 17 novembre 1785.

Je reçois à l'instant, mademoiselle, votre lettre du 15: il m'est impossible d'y répondre en détail aujourd'hui; je me bornerai à vous observer, que j'ai lieu d'être étonné de quelques passages qu'elle contient, qui tendent à faire croire que vous regardez ceci comme un roman. Croyez que vous êtes dans l'erreur: rien n'est plus sérieux que tout ce que je vous ai écrit, et je ne vous cache pas que si le prince venoit à être instruit de la manière dont vous avez reçu ses offres, le dépit pourroit les lui faire porter ailleurs où vous pouvez croire qu'elles seroient reçues avec empressement; car je suis bien aise de vous prévenir qu'il est loin d'être habitué à des refus: ses qualités physiques et morales, le rang qu'il tient dans le monde, sont des motifs assez puissans pour qu'il ne doive pas s'y attendre. Croyez que je ne vous parle que pour votre bien, et pour celui de votre sœur: j'attends une réponse prompte et satisfaisante; car, si le prince arrivoit, je n'oserois lui montrer celle que je viens de recevoir, et pour lors votre silence seroit sûrement mal interprêté; si, contre mon attente, vous tardiez plus de huit jours à me répondre, je serois forcé de regarder votre silence comme une rupture, et d'en écrire au prince en conséquence; je prendrois ce parti-là à regret: mais mon devoir m'en feroit une loi, et vous êtes trop juste pour me blamer.

Je suis, etc.--CAILLOT-DUVAL.

* * * * *

_Réponse._

Paris, le 20 novembre 1785.

Votre lettre du 17, monsieur, me surprend beaucoup: comment avez vous pu croire que nous regardions comme un badinage des offre aussi sérieuses que celles que vous nous avez faites. Non, monsieur, je me hâte de vous désabusé: croyez que nous resentons vivement les obligations infinis que nous vous avons, et que nous savons aprécié les avantages qui doivent en résulté. Assurez le prince de notre parfait estimes et de notre profond respet. Je crois pouvoir vous répondre au non de ma sœur, (coique à son insu) quelle ne tardera pas à resentir pour son altesse un sentiment qui lui a été inconnu jusqu'à présant: c'est de quoi vous pouvez être persuadé ainsi que de ceux avec léquels je suis, monsieur votre, etc.--S... l'ainée.

_P. S._ Songez que vous me devez une réponse, ma lettre du 15 en demande une pour plusieurs article: oubliez les frases qui ont pu vous paroître l'ouches, l'interprétastion que vous leur avez doné est bien loin de notre pensée, et nous meriterion la rupture dont vous nous menacé si nous avions pu adopté des idées absurde et jose dire bien coupable après de telles avance de la par d'un prince ausi aimable et... ausi aimé... le mot est laché je ferme ma letre: car je lefacerois.

* * * * *

_A Mademoiselle Saulnier l'aînée._

(Caillot-Duval révèle le nom du prince Kabardinski et fait l'éloge de son tempérament. Réponse ironique avec défiance renaissante).

Nancy, le 24 novembre 1785.

J'ai reçu avec grand plaisir, mademoiselle, votre lettre du 20: elle me rassure pleinement sur mes craintes, qui, dans le fond, étoient plus pour vous que pour moi, puisque vous et votre sœur y êtes les seules intéressées.

Si je n'ai pu répondre sur-le-champ à votre charmante lettre du 18 de ce mois, c'est que vous paroissez désirer vivement la connoissance d'une chose sur laquelle le consentement de son altesse étoit indispensable. Je lui ai écrit sur-le-champ à Strasbourg où il étoit dans le plus grand _incognito_, pour le lui demander. Sa réponse me laissant le maître, je crois pouvoir compter assez sur votre discrétion, pour vous apprendre que mon maître est le prince KABARDINSKI, frère du prince HÉRACLIUS[12], dont vous savez que la Russie a recherché l'alliance avec tant d'empressement. Sa mère est une Française dont les aventures sont un roman, que je me ferai une fête de vous raconter cet hiver au coin du feu. Sa femme lui a apporté une dot immense, et l'assurance d'une principauté en Allemagne, dont le possesseur actuel est podagre et cacochyme. Il est vrai qu'il n'hérite pas des états de son frère, mais il lui a fait un sort indépendant et très considérable. Votre extrême franchise m'engage à ne vous rien cacher. Le prince, avec un très-beau physique, a les manières un peu tartares. Que ce mot ne vous effraye pas, il est d'un caractère doux et benin, et n'a pas plus de fiel qu'un hanneton.

[12] La grande et la petite Kabardie sont, en effet, des pays du Caucase où le nom d'Héraclius fut porté dans une famille princière.--V. Kabardinski à la Table.

Je crois n'avoir pas besoin de vous recommander le secret le plus absolu sur tout ce que je vous écris, et même vous m'obligeriez de brûler mes lettres.

Ce que vous me mandez sur la maison que vous avez louée me fait grand plaisir; quant aux voitures et aux chevaux, puisqu'ils vous sont inutiles, son altesse, comme vous le dites fort bien, retrouvera cela en vaisselle ou en diamans.

Que votre union avec mademoiselle votre sœur mérite d'éloges! elle est faite pour donner la meilleure idée de votre façon de penser. La tendresse que vous avez pour madame votre chère mère est encore un de ces beaux traits qui font d'autant plus d'honneur au siècle qu'ils sont plus rares. Quant à messieurs vos frères, je suis bien trompé si je n'ai pas entendu parler d'un monsieur S...... du plus grand talent sur le cistre. Si par hasard il est votre frère, il pourra être utile à son altesse, qui a le désir d'apprendre un instrument, et que nous déciderons pour celui-là qui en vaut bien un autre.

Je crois indispensable que le prince trouve à son arrivée ici une lettre de mademoiselle votre sœur, bien détaillée; j'espère que sa santé lui permettra de l'écrire. Veuillez bien lui présenter mes hommages, et lui recommander sur-tout de cacheter la lettre pour le prince, et de l'adresser sous mon couvert, toujours poste restante; il sera _incognito_ jusques à son arrivée dans la capitale.

Vous terminez votre aimable épître par dire que si le nom du prince demeuroit inconnu, le roman seroit froid: vous pouvez avoir raison, mais je suis bien aise de vous dire que le dénoûment sera très-chaud, malgré la rigueur de la saison; car le prince est vraiment _un payeur d'arrérages_ (ne prenez pas en mal ce petit badinage), et moi je soutiens bravement l'honneur du pavillon (passez-moi je vous prie cette bouffée de tempérament).

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

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_Réponse._

Paris, le 28 novembre 1785.

J'ai reçu, monsieur, dimanche dernier, votre charmante lettre, que j'ai lue trois ou quatre fois. En vérité, il faut avouer que vous êtes un homme consommé dans la galanterie, et qu'il y auroit du danger à vous voir de trop près; mais je crois que l'on peut s'amuser, sans que cela tire à conséquence.

Vous ne me croyez pas assez dépourvue de sens commun pour me persuader que l'istoire du Prince Kabardinski ne soit une chimère. Comme j'ai _un peu_ d'expérience, je ne suis pas tout-à-fait crédule; je ne peux deviner le motif qui vous anime, les gens d'esprit cherchent toujours les occasions de faire des complimens: si cela est vous avez parfaitement réussi. J'ai cherchez une journée entière le nom du prince Kabardinski dans l'almanac, et je suis persuadée qu'il n'existe point de prince de ce nom ni même un qui lui ressemble, nom plus que celui de son frère. Je fais la réflecsion que puisqu'il a un frère souverain, ce n'est pas à lui à payer les dettes de son père, _au monarque aussi peu galant que créancier exigeant_.

Ma sœur voyant la plaisanterie, vouloit m'empêcher d'écrire, mais moi qui suis enchantée de faire un petit roman de toutes les jolies lettres que j'ai reçues, je comte que vos lettre me serviront beaucoup quand vous serez à Paris nous arengerons cela ensemble, sans y oublier des grand noms pour donner plus d'intérest à la chose san-toutefois comprometre personne en un mot je suivrai vos conseilles pour le roman tragi-commique votre esprit, vos lumières, votre stile coulant m'asurent du plus grand succès pour notre livre[13].

[13] Saulnier aînée ne croyait pas si bien dire. Elle ne doute d'ailleurs que dans la crainte du ridicule; son scepticisme n'est pas complet.

J'ai peine a croire que le pays que vous abitez vous et vu naître, il est rare qu'en un climat si sombre il y ait des personnes d'un mérite si distingué vous resenblez plutaut à un chevalier français fidelle à sa patrie et infidelle à sa métraisce.

Il faut que son altesse croye ma sœur bien étourdie de penser qu'elle lui écrira sans avoir reçu de lettres personnelle, quoiqu'elle n'ait que seize ans, elle a la raison de quarante elle ne me resenble pas _elle ne veut pas s'amuser en idée_. Pour moi qui cherche à rire, je vous écris avec le plus grand plaisir et san chercher à aprofondir vos raisons.

Je ne suis point au fait de l'istoire de Russie voila pourquoi je ne sais point ce que vous me dite.

Malgré que je sois un peu indiscrette, je veux bien pour vous me faire violence, mais j'ai toujours envie de m'éclaircir. Ah! c'est un grand sacrifice que je vous fais de me taire je vous pris cependant de comter sur ma discrestion. Voici ce que ma sœur dit pour le prince.

«L'on n'aime pas sans connoître, il n'y a que des grandes qualités et de grandes assurances, qui puissent déterminer un cœur qui se méfie de tout. Si le prince avoit les tendres sentimens que l'on se force de me faire croire, il m'en orait déja donné des preuves. Je ne lui en demande qu'une bien petite encore, c'est son portrait que je désirerois avoir. Je promet d'en garder le secret mes surtout qu'il m'écrive lui-même.»

Il y a une chose qui paroit bien extraordinaire, c'est que vous vous serviez d'une main étranger pour nous écrire: il me semble qu'en pareil cas l'on ne s'en rapporte qu'à soi même.

La dernier frase de votre lettre a fait _rougir_ ma sœur. Moi, qui pense toujours à notre livre, je suis bien aise d'en voir le dénouement de tout cesi.

Quand au trais un peu galant dont vous termine votre lettre, j'y ajouteres que votre témoignage n'est pas tout-à-fait recevable c'est à la seule Venus à juger des prouesses de Mars.

J'ai l'honneur d'être, etc.--S..., l'aînée.

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_Deuxième lettre du prince Kabardinski à Mademoiselle Saulnier cadette._

(Incluse dans la suivante.)

Nancy, le 5 décembre 1785.

J'arrive dans cette ville, mademoiselle; mon chambellan qui a toute ma confiance, m'a parlé de vous d'une manière si avantageuse, que je me rends à ses sollicitations pressantes, malgré tous les ménagemens que j'ai encore à garder: je prends sur moi de vous écrire; je vous confirme tout ce que mon chambellan vous a mandé; j'y ajouterai que, dans un mois au plus tard, j'aurai le plaisir d'admirer de plus près ces grâces touchantes qui sont l'objet de toutes mes pensées.

Depuis votre première lettre, vous m'avez traité avec bien de la rigueur: j'espère qu'elle va cesser et que d'ici à mon départ, nous aurons une correspondance suivie, qui sera le prélude d'une liaison qui fera le bonheur de ma vie.

Le prince KABARDINSKI.

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_A Mademoiselle Saulnier l'aînée, à Paris._

(Caillot s'étonne de nouveau des doutes témoignés. Il insiste sur les qualités amoureuses de son prince et sur les siennes. La plaisanterie devient forte. Toutefois, sa correspondante ne clôt pas encore l'entretien).

Nancy, le 6 décembre 1785.

J'ai reçu, mademoiselle, votre lettre, que je n'ai pas eu besoin de relire trois ou quatre fois, comme vous avez fait de la mienne: je vous avoue que je ne suis pas encore revenu de l'étonnement qu'elle m'a causé. Un autre que moi jetteroit feu et flamme; j'ai cependant un grand motif de consolation; c'est que je vois que vous avez gardé le plus profond secret, comme je vous l'avois recommandé, car si vous en eussiez ouvert la bouche à qui que ce soit, il n'est personne qui ne vous eût appris ce que c'est que le prince Héraclius, de l'existence duquel vous paroissez douter: ce n'est pas dans les étrennes mignones[14] que vous trouverez son nom et celui du prince Kabardinski. Toutes les gazettes ont assez retenti et retentissent encore du nom du frère aîné: il y a sans doute des Russes à Paris; parlez-leur-en, sans entrer dans aucun détail, et vous verrez ce qu'ils vous en diront. Quant au pays dont vous doutez aussi, prenez la peine d'ouvrir le tome cinquième de l'histoire naturelle de M. de Buffon, et la page 20[15] vous instruira de ce que sont les peuples de Kabardinski, et s'ils sont tant à dédaigner; selon cet auteur, et selon la vérité, les habitans de cette contrée sont les plus vigoureux hommes que l'on connoisse: son altesse soutient bien la réputation de son pays.

[14] C'est le titre du petit almanach parisien où on avait cherché vainement.

[15] Kabardinski, nom de peuplade, édition de 1769.

Il vous semble extraordinaire que le prince paye les dettes de son père, ayant un frère souverain; vous saurez que comme le prince Héraclius lui a fait un sort beaucoup plus considérable qu'il ne devoit l'espérer, il est convenu, en revanche, de liquider sur ses revenus une partie des dettes contractées par leur père. Dans deux ans, il sera tout-à-fait quitte; cela n'empêche pas qu'il ne soit puissamment riche, même dans ce moment-ci.

Je crois qu'il est fort heureux pour votre sœur que vous n'ayez pas suivi son conseil, en ne me répondant pas.

Son altesse est ici depuis deux jours; je l'ai déterminée, avec bien de la peine, à écrire à votre sœur, et je joins ici sa lettre. Je n'ai pas osé lui parler du portrait; c'est une matière trop délicate pour ce moment-ci: d'ailleurs il eût peut-être voulu voir la lettre où on le demandoit, et s'il avoit lu celle que j'ai reçue de vous, il ne seroit plus question de rien, et il eût été impossible de le ramener. Le prince, quoique doux et complaisant, est fort haut et très susceptible.

Vous faites une réflexion très-juste, que j'ai tort de me servir d'une main étrangère pour des choses de cette nature; mais rassurez-vous: mon secrétaire est si bête qu'il ne comprend pas un mot de ce qu'il écrit, et de plus, je vous évite de lire mon griffonnage, car je ne peins pas bien.

Je suis fâché que la dernière phrase de ma lettre ait présenté à votre sœur des idées un peu croustilleuses: j'éviterai de retomber dans la même faute; mais je vous dirai, entre nous, que, puisqu'elle n'aime pas à s'amuser en idée, le prince est bien son affaire, et l'amusera réellement. Quant à moi, je vous assure que je suis aussi pour les plaisirs réels et palpables: je puis dire, en toute vérité, que Vénus ne m'a jamais pris pour Mars en carême.

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

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_Réponse de Saulnier aînée._

Paris, 14 décembre 1785.

Je ne puis imaginer, monsieur, que vous montrez de l'étonnement de ce que j'ai lu trois fois ou quatre fois une lettre charmante.