Les Mysteres Du Peuple Tome Iv Histoire D Une Famille De Prolet

Chapter 20

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--Donc, lors de cette grande bataille du Rhin, Scanvoch s'est battu contre ton aïeul. Ce fut, vois-tu, une lutte acharnée, non-seulement un combat de soldat à soldat, mais un combat de deux races fatalement ennemies! Scanvoch pressentait que la descendance de Neroweg serait funeste à la nôtre, et il voulait pour cela le tuer... Le sort des armes en a autrement décidé. Les pressentiments de mon aïeul ne l'ont pas trompé... Voici la seconde fois que nos deux familles se rencontrent à travers les âges... Tu as fait torturer mes deux fils; tu devais aujourd'hui les livrer au supplice...

--Assez, chien!... Et pour empêcher ma noble race de mettre, dans l'avenir, le pied sur la gorge à ta race asservie, tu veux me tuer?

--Je veux te tuer... Ton frère a péri de ta main fratricide; ta famille sera éteinte en toi!...

Un éclair de joie sinistre illumina les yeux du Frank; il répondit:

--Tue-moi...

--Ôtez-lui ses liens...

--C'est fait, Karadeuk; mais nous le tenons, et nos mains valent les liens qui le garrottaient.

--Je propose, moi, qu'il soit, avant sa mort, mis à la torture, ainsi qu'il nous y faisait mettre au burg, nous autres esclaves...

--Oui, oui... à la torture! à la torture!...

--Et après, coupé en quatre quartiers.

--Haché à coups de hache!

--Mes Vagres! cet homme est à moi... c'est ma part du butin!

--Il est à toi, vieux Karadeuk...

--Laissez-le libre.

--Tu le veux?

--Laissez-le libre; mais formez autour de lui un cercle qu'il ne puisse franchir...

--Voici un cercle de pointes d'épées, de fer, de piques et de tranchants de faux qu'il ne franchira pas...

--Un prêtre!--s'écria soudain le comte avec un accent d'angoisse mortelle,--un prêtre! je ne veux pas mourir sans un prêtre! j'irais en enfer... Toi qui es assis là-bas, ermite laboureur, le saint évêque Cautin, mon patron, te traitait de renégat; mais enfin comme moine tu es toujours un peu prêtre, toi... veux-tu m'assister? et me promettre que je n'irai pas en enfer, mais en paradis?... Ces chiens, tes compagnons, m'ont volé mes colliers d'or et les sacs que je n'avais pas jetés dans la citerne; il ne me reste que cet anneau d'or... je te le donne... mais promets-moi, sur ton salut, le paradis...

--Mon père!--s'écria Loysik,--mon père! vous ne tuerez pas ainsi cet homme...

--Je ne vous demande pas grâce de la vie, chiens d'esclaves! je saurai mourir; mais je ne veux pas aller en enfer, moi! Ô mon bon patron! bienheureux évêque Cautin, où es-tu? où es-tu? Fais un nouveau miracle... envoie-moi un prêtre!...

--En attendant le miracle, comte Neroweg, prends cette hache.

--Quoi, Karadeuk, tu l'armes?

--Prends cette hache, comte Neroweg; j'ai la mienne, défends-toi.

--Mon père! il est fort comme un taureau sauvage; il est jeune encore et vous êtes vieux!

--Mon père! au nom de vos deux fils que vous avez sauvés, renoncez à ce combat...

--Mes enfants, ne craignez rien; cette hache ne pèse pas à mon bras... J'ai foi dans mon courage; j'éteindrai en ce Frank la race des Neroweg.

--Oh! être là, incapable de bouger... ne pouvoir me battre à ta place, ô mon père!

--Mes fils, c'est aux vieux à mourir... aux jeunes de vivre... Neroweg, défends-toi...

--Moi, de race illustre, me battre contre un gueux! un Vagre! un esclave révolté! non...

--Tu refuses?...

--Oui, chien bâtard... égorge-moi si tu veux...

--Mes Vagres, qu'on le saisisse, et tondez-le comme un esclave: le tranchant d'un poignard vaudra, pour ceci, les ciseaux.

--Moi, tondu comme un vil esclave! moi, Neroweg, subir un tel outrage! moi, tondu!...

--La femme de ton glorieux roi Clovis aimait mieux voir ses petits-fils morts que tondus... je sais cela... Oui, vous autres nobles Franks, vous tenez, comme vos rois chevelus, à votre chevelure, signe d'antique et illustre race; donc, Neroweg, défends-toi, ou tu seras tondu...

--Moi, tondu!... Cette hache! cette hache!...

--La voici, comte... Et vous, mes bons Vagres, élargissez le cercle!...

--Ermite laboureur, veux-tu me promettre, si ce combat me met en danger de mort, de m'envoyer en paradis? je te donnerai mon anneau...

--Si tu es en danger mortel, Neroweg, je te dirai des paroles qui te feront, je l'espère, envisager fermement la mort.

--Ce n'est pas la mort que je crains, chien! c'est le paradis que je veux...

--Crois-nous, Karadeuk, ce lâche a moins peur de l'enfer que de ta hache... Coupons-lui cette crinière, qui ressemble à la queue d'un cheval de montagne... Allons, tondons le comte... le seigneur frank sera tondu...

Neroweg, furieux, se précipita sur le vieux Vagre, le combat s'engagea, terrible, acharné. Loysik, Ronan, l'évêchesse et la petite Odille, pâles, tremblants, suivaient la lutte d'un oeil alarmé; elle ne fut pas longue, la lutte... Le vieux Vagre l'avait dit, la hache ne pesait point à son bras vigoureux, mais elle pesa fort au front de Neroweg, qui, sanglant, roula sur l'herbe, frappé d'un coup mortel...

--Meurs donc!--s'écria Karadeuk avec une joie triomphante;--la race de l'_Aigle terrible_ ne poursuivra plus la race de Joel... Meurs donc, comte Neroweg!

--Hi! hi!... j'ai un fils de ma seconde femme à Soissons... et ma femme Godégisèle est enceinte, chien gaulois!--murmura le Frank avec un éclat de rire sardonique.--Ma race n'est pas éteinte... j'espère qu'elle retrouvera plus d'une fois la tienne pour l'écraser...

Puis il ajouta d'une voix affaiblie, épouvantée:

--Ermite laboureur, donne-moi le paradis... bon patron, évêque Cautin, aie pitié de moi... Oh! l'enfer! l'enfer! les diables!... j'ai peur... l'enfer!...

Et Neroweg expira, la face contractée par une terreur diabolique. Son dernier regard s'arrêta sur les ruines de son burg fumant au loin sur la colline.

Les leudes du comte s'apercevant de sa disparition, durent le croire enseveli sous les décombres du burg, ou enlevé... S'ils l'ont cherché au dehors, ces fidèles, ils auront trouvé le corps du comte vers la lisière de la forêt, mort, la tête fendue d'un coup de hache, étendu au pied d'un arbre dont on avait enlevé la première écorce et sur lequel étaient ces mots tracés avec la pointe d'un poignard:

«_Karadeuk le_ VAGRE, _descendant du Gaulois Joel, le brenn de la tribu de Karnak, a tué ce_ COMTE _frank, descendant de Neroweg l'Aigle terrible... Vive la vieille Gaule!_...»

Ici finit le récit de RONAN LE VAGRE, fils de KARADEUK LE BAGAUDE, Karadeuk, mon frère à moi, Kervan, fils aîné de Jocelyn, et petit-fils d'Araïm. À cette histoire, j'ai ajouté les lignes suivantes, ce soir, jour du départ de mon neveu Ronan, qui retourne près des siens, en Bourgogne, après deux jours passés dans notre maison, toujours située non loin des pierres sacrées de la forêt de Karnak. Mon neveu Ronan m'ayant confié ses pensées durant son séjour ici, j'ai pu, en ce qui le touche, écrire, ainsi qu'il aurait écrit lui-même.

À propos de la forme nouvelle adoptée par lui dans ses récits, Ronan m'a dit, non sans raison:

«--Le voeu de notre aïeul Joel, en demandant à ceux de sa descendance d'ajouter tour à tour à notre légende l'histoire de leur vie, a été de perpétuer d'âge en âge dans notre famille l'amour de la Gaule et la haine de la domination étrangère. Nos aïeux, jusqu'ici, ont raconté leurs aventures sous forme de mémoires; moi, j'ai agi différemment; mais la même pensée patriotique qui inspirait nos aïeux m'a inspiré; tous les faits cités par moi sont vrais, et les scènes auxquelles je n'ai pas assisté m'ont été racontées par des gens qui ont été acteurs dans ces événements. Il en a été ainsi, entre autres faits, de l'entrevue secrète de Neroweg et de Chram au burg du comte, dans la chambre des trésors. Chram rapporta cet entretien à Spatachair, l'un de ses favoris; un esclave entendit ce récit; et plus tard, après l'incendie du burg, cet esclave s'étant joint à nous pour courir la Vagrerie jusqu'en Bourgogne, c'est de lui que j'ai tenu ces détails. Peu importe donc la forme de ces légendes, pourvu que le fond soit vrai; il nous faut, avant tout, donner à notre descendance un tableau très-réel des temps où chacune de nos générations a vécu et vivra, le tout dit avec sincérité. Ces enseignements, transmis de siècle en siècle à notre race, rempliront ainsi le voeu suprême de notre aïeul Joel.»

Moi, Kervan, je dis comme mon neveu Ronan le Vagre: Peu importe la forme de ces récits, pourvu qu'ils reproduisent fidèlement les temps où nous vivons. Je compléterai donc, ainsi qu'il suit, et jusqu'à aujourd'hui, l'histoire de mon frère Karadeuk et de ses deux fils, Ronan et Loysik.

CHAPITRE IV.

Ronan le Vagre revient en Bretagne accomplir le dernier voeu de son père Karadeuk.--Il retrouve Kervan, frère de son père.--Ce qui est advenu à Ronan le Vagre, avant et durant son voyage.

Deux ans se sont écoulés depuis la mort du comte Neroweg... On est en hiver: le vent siffle, la neige tombe. Par une nuit pareille, il y a de cela près de cinquante ans, Karadeuk, petit-fils du vieil Araïm, avait quitté la maison de son père où se passe ce récit, pour aller courir la Bagaudie, séduit par les récits du colporteur.

Le vieil Araïm est mort depuis très-longtemps, regrettant jusqu'à la fin Karadeuk, son favori; Jocelyn et Madalèn, père et mère de Karadeuk, sont aussi morts; son frère aîné, Kervan, et sa douce soeur Roselyk, sont encore vivants, et habitent la maison située près des pierres sacrées de Karnak. Kervan a soixante-huit ans passés; il s'est marié déjà vieux: son fils, âgé de quinze ans, s'appelle _Yvon_; la blonde Roselyk, soeur de Kervan, est presque aussi âgée que lui: ses cheveux sont devenus blancs; elle est restée fille et demeure avec son frère Kervan et sa femme _Martha_.

Le soir est venu, le vent souffle au dehors, la neige tombe.

Kervan, sa soeur, sa femme, son fils et plusieurs de leurs parents, qui cultivent avec eux les mêmes champs que cultivait, il y a plus de six cents ans, Joel et sa famille, sont occupés, autour du foyer, aux travaux de la veillée. À une violente raffale de vent, Kervan dit à sa soeur:

--Bonne Roselyk, c'est par une nuit semblable, qu'il y a beaucoup d'années, ce colporteur maudit... te souviens-tu?

--Hélas! oui... et le lendemain notre pauvre frère Karadeuk nous quittait pour jamais... Sa disparition a causé tant de chagrin à notre bon grand-père Araïm, qu'il est mort en pleurant son petit-fils... Peu de temps après, nous avons perdu notre mère Madalèn, devenue presque folle de douleur... Seul, notre père Jocelyn a résisté plus longtemps au chagrin... Ah! notre frère Karadeuk n'a été que trop puni de son désir de voir des _Korrigans_.

--Les Korrigans? tante Roselyk,--reprit Yvon, fils de Kervan,--ces petites fées d'autrefois, dont le vieux Gildas, le tondeur de brebis, parle souvent? On ne les voit plus depuis longues années dans le pays, les Korrigans, non plus que les _Dûs_, autres petits nains.

--Heureusement, mon enfant, le pays est débarrassé de ces génies malfaisants... Sans eux, ton oncle Karadeuk serait peut-être à cette heure avec nous à la veillée...

--Et jamais, mon père, vous n'avez eu de nouvelles de lui?

--Jamais, mon fils! il est mort sans doute au milieu de ces guerres civiles, de ces désastres, qui continuent de déchirer la vieille Gaule, sous le règne des descendants de Clovis.

--Puisse notre Bretagne ignorer longtemps ces maux dont souffrent si cruellement les autres provinces!

--Notre vieille Armorique a su jusqu'ici conserver son indépendance, et repousser l'invasion des Franks, pourquoi faiblirions-nous à l'avenir? Nos chefs de tribus, choisis par nous, sont vaillants... le chef des chefs, choisi par eux, le vieux _Kanâo_, qui veille sur nos frontières, est aussi intrépide qu'expérimenté... n'a-t-il pas déjà repoussé victorieusement les attaques des Franks?

--Et trois fois déjà tu as été appelé aux armes, Kervan, nous laissant, moi, ta femme, Roselyk, ta soeur, et Yvon, ton fils, dans des angoisses mortelles...

--Allons, allons, pauvres Gauloises dégénérées, ne parlez point ainsi; songez à nos légendes de famille... Dites, _Margarid_, femme de Joel; _Méroë_, femme d'Albinik le marin; _Ellèn_, femme de Scanvoch, avaient-elles de ces faiblesses, lorsque leurs époux allaient combattre pour la liberté de la Gaule?

--Hélas! non; car Margarid et Méroë ont, comme leurs époux, trouvé la mort dans les batailles...

--Tandis que moi, je n'ai été blessé qu'une fois, en combattant ces Franks maudits, que nous avons exterminés sur nos frontières.

--Oublies-tu, mon frère, le danger que tu as couru aux dernières vendanges? Étranges vendanges! que l'on va faire l'épée au côté, la hache à la main!

--Quoi! une partie de plaisir... sortir gaiement de nos frontières pour aller en armes vendanger la vigne que les Franks font cultiver par leurs esclaves vers le pays de Nantes[A]... Par la barbe du bon Joel! il aurait bien ri de voir notre troupe repasser nos frontières, escortant gaiement nos grands chariots remplis de raisins vermeils! Quel joyeux coup d'oeil! les pampres verts ornaient les jougs de nos boeufs, les brides de nos chevaux, et jusqu'aux fers de nos lances; puis, tous en choeur nous chantions ce bardit:

«_--Les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille Gaule... non, les Franks ne le boiront pas!...--Nous vendangeons l'épée d'une main, la serpe de l'autre.--Nos chars de guerre sont des pressoirs roulants.--Ce n'est pas le sang qui rougit leurs essieux, c'est le jus empourpré du raisin.--Non, les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille Gaule... non, les Franks ne le boiront pas!..._»

--Mon père, j'aurai seize ans à la prochaine vendange au pays de Nantes... vous m'emmènerez avec vous?

--Tais-toi, Yvon, ne fais pas de semblables voeux; cela m'effraye, mon enfant.

--Roselyk, entends-tu ma femme? Ne croirait-on pas entendre notre pauvre mère dire à notre frère Karadeuk, en le grondant de son désir de voir les Korrigans: «Taisez-vous, méchant enfant, vous m'effrayez...»

--Hélas! mon frère, le coeur de toutes les mères se ressemble.

--Mon père, j'entends des pas au dehors... je suis certain que c'est le vieux Gildas; il m'avait promis de venir à la veillée, de nous apprendre un nouveau bardit qu'un tailleur ambulant lui a chanté. Justement, c'est lui... Bonsoir, vieux Gildas.

--Bonsoir, mon enfant; bonsoir à vous tous.

--Ferme la porte, vieux Gildas; la bise est froide.

--Kervan, je ne suis pas seul.

--Avec qui es-tu donc?

--Un étranger m'accompagne; il a frappé à ma demeure et m'a demandé le logis de Kervan, fils de Jocelyn. Ce voyageur vient de Vannes, et de plus loin encore.

--Pourquoi n'entre-t-il pas?

--Il secoue dehors les frimas dont il est couvert.

--Mon Dieu, Gildas, cet homme serait-il un colporteur?

--Roselyk, Roselyk, entends-tu encore ma femme?... Ah! tu as raison: les coeurs des mères sont tous pareils...

--Non, Martha; ce jeune homme ne m'a point paru être un colporteur; à son air résolu, on le prendrait plutôt pour un soldat; il porte un long poignard à son côté... tenez, le voici.

--Approche, voyageur; tu as demandé la demeure de Kervan, fils de Jocelyn? Kervan, c'est moi...

--Salut donc à toi et aux tiens, Kervan... Mais qu'as-tu à me regarder ainsi en silence? d'où vient le trouble où je te vois?

--Roselyk, regarde donc ce jeune homme... remarque son front, ses yeux, l'air de sa figure...

--Ah! mon frère! il est d'étranges ressemblances... On croirait voir, vieux de quelques années de plus, notre pauvre frère Karadeuk, lorsqu'il a quitté cette maison.

--Roselyk, cet étranger porte la main à ses yeux; il pleure... Dis, jeune homme, tu es le fils de Karadeuk?

Pour toute réponse, Ronan le Vagre se jeta au cou du frère de son père, et il embrassa non moins tendrement Martha, Roselyk et Yvon... Les larmes séchées, la première émotion apaisée, les premiers mots qui partirent du coeur et des lèvres de Roselyk et de Kervan furent ceux-ci:

--Et notre frère?

--Et Karadeuk?

À cette question, Ronan le Vagre est resté muet; il a baissé la tête, et, de nouveau, ses yeux se sont remplis de larmes... larmes cette fois amères...

Un grand silence se fit parmi ces descendants de la race de Joel; les larmes coulèrent de nouveau, non moins amères que celles de Ronan le Vagre.

Kervan, le premier, reprit la parole, et dit à son neveu:

--Y a-t-il longtemps que mon frère est mort?

--Il y a trois mois...

--Et sa fin a-t-elle été douce? s'est-il souvenu de moi et de Roselyk, qui l'aimions tant?

--Ses dernières paroles ont été celles-ci: «Je meurs sans avoir pu accomplir, pour ma part, le devoir imposé par notre aïeul Joel à sa descendance... Promets-moi, mon fils, Ronan, toi qui sais ma vie et celle de ton frère Loysik, de remplir ce devoir à ma place, et d'écrire, sans cacher le bien et le mal, ce que tous trois nous avons fait... Ce récit terminé, promets-moi de te rendre, si tu le peux, au berceau de notre famille, près des pierres sacrées de Karnak... Je ne peux espérer que mon père Jocelyn et ma mère Madalèn vivent encore; s'ils sont morts, comme je le crains, tu remettras cet écrit, soit à mon bon frère Kervan, s'il a survécu à mes vieux parents, soit au fils aîné de mon frère. S'il était mort sans laisser de postérité, ses héritiers ou ceux de sa femme déposeront entre tes mains, selon le voeu de notre aïeul Joel, la légende et les reliques de notre famille, et tu les transmettras à ta descendance. Si, au contraire, mon bon frère Kervan et ma douce soeur Roselyk m'ont survécu, dis-leur que je meurs en prononçant leurs noms toujours chers à mon coeur...»

--Telles ont été les dernières paroles de mon père Karadeuk.

--Et ce récit de la vie de mon frère et de la tienne?

--Le voici,--répondit Ronan en débouclant son sac de voyage.

Et il en tira un rouleau de parchemin qu'il remit à Kervan. Celui-ci prit cet écrit avec émotion, tandis que, ôtant de sa ceinture ce long poignard à manche de fer qu'avait porté Loysik, puis le Veneur, et sur la garde duquel on voyait gravé le mot saxon: _Ghilde_, et les deux mots gaulois: _Amitié_, _communauté_, Ronan donna cette arme à son oncle, et lui dit:

--Le désir de mon père est que vous joigniez ce poignard aux reliques de notre famille. Lorsque vous aurez lu ce récit, lorsque je vous aurai raconté quelques événements qui le complètent, vous reconnaîtrez que cette arme peut tenir sa place parmi les objets que nos aïeux nous ont légués... pieuses reliques que je contemplerai avec respect. La veillée commence... après demain matin il me faudra vous quitter.

--Quoi! si tôt?

--Vous saurez la cause de mon prompt départ. Je vous prie donc de lire, dès ce soir, ce récit que je vous apporte; demain je vous raconterai ce que je n'ai pas eu le loisir d'écrire, l'heure de mon voyage en Bretagne ayant été hâtée malgré moi... Pendant que vous lirez ceci, je désirerais vivement connaître la légende de notre famille, dont mon père m'a souvent raconté les principaux faits.

--Viens,--dit Kervan en prenant une lampe.

Ronan le suivit... Tous deux entrèrent dans une des chambres de la maison. Sur une table était déposé le coffret de fer, autrefois donné à Scanvoch par Victoria la Grande. Kervan tira de ce coffret la _faucille d'or_ d'Hêna, la vierge de l'île de Sên; la _clochette d'airain_, laissée par Guilhern; le _collier de fer_ de Sylvest; la _croix d'argent_ de Geneviève; l'_alouette de casque_ de Victoria la Grande; puis il déposa ces objets auprès du _poignard_ de Loysik. Kervan prit aussi dans le coffret les différents parchemins composant la chronique de la descendance de Joel.

Ces reliques, datant d'un temps si lointain déjà, Ronan les contemplait avec une profonde et silencieuse émotion. Kervan, voyant son neveu plongé dans ce pieux recueillement, le laissa, et alla rejoindre sa famille, non moins impatiente que lui de connaître l'histoire de Karadeuk le Bagaude, de Ronan le Vagre, et de son frère Loysik, l'ermite laboureur.

Le Vagre resta seul... Cette longue nuit d'hiver s'écoula durant qu'il lisait les légendes de sa race... La lumière de sa lampe luttait contre les premières clartés de l'aube lorsque Ronan termina sa lecture. Dès que le jour fut tout à fait venu, le descendant de Joel chercha au loin des yeux, à travers la fenêtre, les rochers de l'île de Sên, île jadis si fameuse par son collége de druidesses, où Hêna avait passé les premières années de sa vie, terminée par un sacrifice héroïque. Bientôt Ronan vit les rochers de l'île se dessiner confusément à travers la brume de la mer; alors il jeta de nouveau un regard respectueux et attendri sur la petite _faucille d'or_, déjà noircie par les siècles, et qu'Hêna, la douce vierge, portait, il y avait de cela plus de six cents ans; puis il sortit de la maison.

Kervan et sa femme avaient, de leur côté, prolongé leur lecture presque jusqu'à l'aube; et, contre leur habitude, ils ne s'étaient pas levés avec le jour. Ronan, encore sous l'impression de l'histoire de sa famille, alla visiter les abords de la maison: à chaque pas, il y trouva le souvenir de ses ancêtres; elle verdoyait toujours, la vaste prairie où son aïeul Joel et ses fils, Guilhern et Mikaël, se livraient aux mâles exercices militaires de la _marhek-adroad_; il coulait toujours, le ruisseau d'eau vive, au bord duquel Sylvest et Siomara avaient, dans leurs jeux enfantins, élevé une petite cabane pour se mettre à l'abri de la chaleur du jour. Ronan cherchait au bord de ce ruisseau la place des deux vieux saules, où plus tard, lors de la conquête de César, Sylvest et son père Guilhern, ayant en vain tâché d'échapper à l'esclavage du centurion boiteux, alors propriétaire de leurs champs paternels, furent livrés, par le Romain, à l'horrible supplice _des fourmis_! arbres séculaires, qui végétaient encore quelque peu lors du retour de Scanvoch et de son fils Aël-Guen au berceau de leur famille...

L'émotion de Ronan le Vagre fut à la fois douce et triste. Absorbé dans sa profonde méditation sur le passé, peu à peu il lui sembla voir, au milieu de la brume qui voilait à demi le rivage de la vieille Armorique, apparaître les touchantes ou mâles figures de la légende de son obscure mais antique famille gauloise. _Le brenn_ (Brennus), vainqueur de l'Italie aux premiers siècles de la puissance de Rome; Joel, Margarid, Hêna, Guilhern, Mikaël, Albinik le marin et sa femme Méroë, Sylvest l'esclave, Siomara la courtisane; Geneviève, témoin de la mort du jeune homme de Nazareth; Scanvoch, et enfin Karadeuk le Bagaude... Dans cette vision étrange, plus l'époque à laquelle appartenaient ces différents personnages s'éloignait du temps présent pour s'enfoncer dans la profondeur des âges, plus ils semblaient grandir... de sorte que les pâles fantômes de la génération de Joel, qui dominaient ceux de sa descendance, étaient à leur tour dominés par l'imposante figure du _brenn_ victorieux, qui jadis jeta fièrement son épée gauloise dans la balance où se pesait la rançon de Rome et de l'Italie...

--Ah! combien de nos générations se succéderont encore avant que la radieuse vision de Victoria la Grande se soit réalisée!--pensait Ronan avec un accablement mélancolique.--Ô Brennus! vaillant guerrier, le plus anciens des aïeux dont notre famille ait gardé la mémoire!... Ô Joel! combien de temps votre descendance doit-elle souffrir encore avant que la Gaule se soit relevée, libre, fière et à jamais délivrée du joug des rois franks et des pontifes de Rome... Que de sueurs! que de larmes! que de sang doit verser encore votre race, ô Brennus! ô Joel! avant l'avènement de ce glorieux jour de bonheur et de liberté!

Le Vagre fut tiré de sa rêverie par la voix du frère de son père.

--Ronan,--dit Kervan,--la gelée a durci la terre, les troupeaux ne peuvent sortir des étables; nous avons à cribler le grain à la maison... viens, rentrons; pendant notre travail tu nous diras les événements qui complètent ton récit. Après ton départ, je te promets de transcrire fidèlement la suite de l'histoire de ta vie.