Les Mysteres Du Peuple Tome Iv Histoire D Une Famille De Prolet

Chapter 19

Chapter 193,783 wordsPublic domain

--Nous ne pouvons bouger, mon père... la torture nous a brisés!

--Oh! des forces! des forces!... Voir là mes deux fils!... il faut les sauver pourtant...

--Mon père, tu n'ébranleras jamais cette grille!... donne-nous ta main à travers les barreaux, que nous la baisions, et ne songe plus qu'à fuir... du moins nous t'aurons revu...

--Quelqu'un accourt!

--Un ours!

--À moi, Veneur! à moi, mon hardi garçon!... délivrons mes fils!...

--Ma belle évêchesse, es-tu là? voici ma tête à bas... me reconnais-tu?

--Mon Vagre, c'est toi! oh! tu m'aimes!...

--Un baiser à travers la grille? il doublera mes forces, mon adorée.

--Tiens... tiens... et sauve cette enfant! sauve-nous!...

--Tes lèvres ont pressé les miennes... Maintenant, mon évêchesse, je porterais le monde sur mes épaules... À nous deux, Karadeuk... renversons cette grille!

--Veneur, vous êtes tous deux seuls ici, toi et mon père?

--Tous deux seuls, Ronan...

Et joignant ses efforts à ceux du vieux Vagre pour renverser la grille, le veneur ajouta:

--J'ai mis le feu aux quatre coins du burg: étables, écuries, granges, tout flambe à plaisir!... La maison du comte, pleine de Franks qui s'égorgent, et bâtie en charpente, commence à brûler au milieu de cet incendie, comme un fagot dans un four ardent... Malédiction! impossible d'ébranler cette grille!... Il faudrait des leviers...

--Sauve-toi, mon Vagre! je mourrai avec la douce pensée de ton amour... Oh! dites, Loysik, d'un pareil amour ai-je encore à rougir?

--Fuyez, mon père!

--Sauve-toi, brave Veneur... tu t'es montré bon Vagre jusqu'à la fin... Moi, Ronan, je te le dis: Sauve-toi...

--Ô mes fils! avant de tomber sous la hache des Franks, je mourrai de rage de ne pouvoir vous délivrer...

--Mon Vagre, tu veux donc que les Franks te massacrent là devant moi!...

--Belle évêchesse, je te serrerai dans mes bras à travers la grille, et je ne saurai pas seulement si ces Franks me tuent...

--Dis, mon Vagre, en ce moment suprême, tu me prends pour ta femme devant Dieu?

--Oui, devant Dieu, devant les hommes, devant les débris du monde et du ciel... s'ils écroulaient! je mourrai là, à tes pieds, radieux de mourir là!...

--Loysik, vous l'entendez?

--Fulvie, cet amour est maintenant sacré...

--Ô Loysik! merci de vos paroles... je suis heureuse!

--Mais cette clef, cette clef... elle est cachée quelque part peut-être... Ô mes fils!...

--Foi de Veneur, cela brûle comme un feu de paille... Oh! si de loin nos bons Vagres pouvaient voir à temps cet incendie, notre signal convenu...

--Vous n'êtes pas seuls?

--Une douzaine des nôtres, bien armés, doivent être à la lisière de la forêt, ou rôder, en vrais loups, autour des fossés.

--Malheur! ces fossés sont infranchissables!

--Allons, un dernier effort, vieux Karadeuk; les Franks qui gardaient l'ergastule ne pensent maintenant qu'à éteindre le feu, creusons la terre sous la grille avec nos poignards, avec nos ongles.

--Les Franks!... les voilà... ils reviennent, ils accourent...

--On voit là-bas briller leurs armes aux lueurs du feu.

--Mon père, plus d'espoir! vous êtes perdu!

--Sang et mort! perdu... et nous là, brisés, incapables de vous défendre!

--Mon Vagre, une dernière fois, je t'en conjure! sauve-toi... Tu refuses... viens donc là, tout près, entre mes bras... passe les tiens à travers cette grille... viens, mon époux... Ah! maintenant que nos âmes s'exhalent dans un dernier baiser!...

Une vingtaine d'hommes de pied et quelques leudes accouraient en armes vers l'ergastule; un des leudes disait:

--Une partie de ces chiens d'esclaves profite de l'incendie pour se révolter; ils parlent de venir délivrer ce chef des Vagres et les prisonniers... Vite, vite, mettons-les tous à mort... ensuite nous exterminerons les esclaves... La clef de la grille, la clef?...

--La voilà...

Au moment où Sigefrid prenait la clef, il aperçut Karadeuk et s'écria:

--Le bateleur ici! Que fais-tu là, vieux vagabond?

--Noble leude, mon ours, effrayé par le feu, m'avait échappé; je cours après lui... Il est, je crois, tapis là, près la grille, dans un coin... Hélas! quel malheur que cet incendie!

--Sigefrid, la grille est ouverte,--dit un des Franks.--Commençons-nous par tuer les hommes ou les femmes?

--Moi, je commence par tuer les hommes!--s'écria Karadeuk en plantant son poignard au milieu de la poitrine de Sigefrid, duquel il s'était rapproché tout en lui répondant, et qui, la grille ouverte, entrait la hache à la main dans l'ergastule: le vieux Vagre s'y élança pour mourir, s'il le fallait, auprès de ses deux fils.

--Que dis-tu de ma griffe?--dit à son tour le Veneur en poignardant un autre Frank, et courant à l'évêchesse.

--Vagrerie! Vagrerie!...--À nous, bons esclaves!...--À nous, révoltez-vous!...--Crièrent des voix tumultueuses et lointaines qui venaient non du côté des bâtiments en feu, mais de l'espace qui séparait l'ergastule du fossé d'enceinte. Puis, se rapprochant de plus en plus, les voix répétèrent:--Vagrerie! Vagrerie!...--Mort aux Franks!--Liberté aux esclaves!--Vive la vieille Gaule!

--Les Vagres!--s'écrièrent les Franks abasourdis, stupéfaits de la mort des deux leudes.--Les Vagres!... ils sortent donc de l'enfer!...

--À moi!--cria Ronan d'une voix tonnante,--à moi, mes Vagres!...

C'étaient notre douzaine de bons Vagres, qui, attirés par les clartés de l'incendie, signal convenu, avaient traversé le fossé; mais comment? Ce fossé n'était-il point rempli d'une vase tellement profonde, qu'un homme devait s'y engloutir s'il tentait de le traverser? Certes; mais nos bons Vagres, depuis la tombée de la nuit, rôdant là comme des loups autour d'une bergerie, l'avaient sondé, ce fossé; après quoi, ces judicieux garçons allèrent abattre à coups de hache, non loin de là, deux grands frênes droits comme des flèches, les dépouillèrent ensuite de leurs branches flexibles, dont ils lièrent solidement les deux troncs d'arbres bout à bout. Jetant alors sur la largeur du fossé, non loin de l'ergastule, ce long et frêle madrier, lestes, adroits comme des chats, ils avaient, l'un après l'autre, rampé sur ces troncs arbres, afin d'atteindre le revers de l'enceinte. Deux Vagres, dans cet aérien et périlleux passage, tombèrent et disparurent au fond de la vase: c'étaient le gros _Dent-de-Loup_ et _Florent_ le rhéteur... Que leurs noms vivent et soient bénis et redits en Vagrerie... Leurs compagnons, arrivant de l'autre côté du fossé, rencontrèrent, courant à l'ergastule pour délivrer les prisonniers, une trentaine d'esclaves révoltés, armés de bâtons, de fourches et de faux. Les Vagres se joignirent à eux, à l'exception des gens de pied et des leudes. Revenus à la prison pour mettre à mort les condamnés, les guerriers de Chram et ceux de Neroweg, après s'être battus au milieu des ténèbres dans la salle du festin, oubliant leur querelle, et laissant les morts et les blessés sur le lieu du combat, ne songèrent qu'à courir au feu: les hommes du comte, pour éteindre l'incendie; les hommes de Chram, pour sauver les chevaux ou les bagages de leur maître, et les retirer des écuries à demi embrasées... Les Franks, accourus à l'ergastule, étaient une vingtaine au plus; ils furent entourés et massacrés par les Vagres de Ronan et par les esclaves, après une résistance enragée. Pas un des Franks n'échappa, non, pas un! c'était urgent et prudent: un seul de ces conquérants de la vieille Gaule aurait pu aller, à cinq cents pas de là, avertir les leudes de ce qui se passait à la prison... Deux esclaves chargèrent Ronan sur leurs épaules, deux autres enlevèrent Loysik, et, à la demande de son évêchesse, le Veneur emporta dans ses bras vigoureux, comme on emporte un enfant au berceau, la petite Odille, trop faible pour pouvoir marcher. Le vieux Karadeuk suivait ses deux fils qu'il couvait des yeux.

Cette lutte triomphante, aux abords de l'ergastule, s'était passée en moins de temps qu'il n'en faut pour la décrire; mais il restait fort à faire pour sortir de l'enceinte du burg. Il fallait gagner le pont, seule issue praticable à cause de Ronan, de Loysik et d'Odille, incapables de marcher. Pour atteindre le pont, on devait, après avoir pendant assez longtemps suivi le revers de l'enceinte sous les arbres de l'hippodrome, on devait traverser le terrain complétement découvert qui s'étendait en face des bâtiments en feu. Le vieux Karadeuk, sage, froid et prudent au conseil, fit faire halte à sa troupe sous les arbres où elle se trouvait alors à l'abri de tout regard ennemi, et il dit:

--Quitter le burg en bande, ce serait nous faire tuer jusqu'au dernier. Une partie des Franks, dans leur fureur, abandonnerait l'incendie pour nous exterminer; donc, en arrivant sur le terrain découvert qu'il nous faut parcourir, séparons-nous, et jetons-nous hardiment au milieu des Franks effarés, occupés à transporter ce qu'ils peuvent arracher aux flammes... Mêlons-nous à cette foule épouvantée, paraissons aussi occupés de quelque sauvetage, allant, venant, courant, nous sortirons de ce dangereux passage, et nous gagnerons isolément le pont, notre rendez-vous général...

--Mais, mon père, moi et Loysik, portés par ces bons esclaves, comment éviter que l'on nous remarque?

--Peu importe qu'on vous remarque; ces esclaves sembleront transporter deux hommes blessés par les décombres de l'incendie; vous cacherez seulement vos visages entre vos mains, et vous gémirez de votre mieux. Quant au Veneur, qui a prudemment dépouillé sa peau d'ours, il traversera la foule en courant, tenant la petite esclave entre ses bras, comme s'il venait d'arracher du milieu des flammes une jeune fille du gynécée; l'évêchesse va s'envelopper dans la casaque du Veneur, et au milieu du tumulte elle pourra passer inaperçue... Tout ceci est-il entendu, accepté?

--Oui, Karadeuk.

--Maintenant, mes bons Vagres, continuons notre marche jusqu'au bout de l'hippodrome; là, nous nous séparons... Notre rendez-vous est au pont!...

Les sages avis du père de Loysik et de Ronan furent de point en point exécutés.

Foi de Vagre et de Gaulois conquis, c'était un fier spectacle que ce vaste burg frank, dévoré par les flammes! À chaque instant les toits de chaume des étables et des granges s'effondraient avec fracas, en lançant vers le ciel étoilé d'immenses gerbes de flammes et d'étincelles; le vent du nord, frais et vif, poussait vers le sud les crêtes de ses grandes vagues de feu, ondoyant comme une mer au-dessus des bâtiments à demi écroulés. Au moment où Ronan, porté par les deux esclaves, passait devant la maison seigneuriale, construite presque entièrement en charpente et recouverte de planchettes de chêne, il vit la toiture embrasée, soutenue jusqu'alors par quelques grosses poutres carbonisées, s'abîmer avec le retentissement du tonnerre au milieu des assises et des pilastres de pierre volcanique, restés seuls debout, ainsi que quelques énormes poutres noires et fumantes, se profilant sur un rideau de feu. Aux lueurs de cette fournaise, on voyait briller les casques et les cuirasses des leudes de Chram, courant çà et là, ainsi que les gens de Neroweg, et s'efforçant de faire sortir des écuries embrasées, les chevaux et les mulets, chargés à la hâte; des hommes du comte, non moins effarés, apportaient sur leurs épaules, et jetaient loin du feu les objets qu'ils avaient pu arracher aux flammes, et retournaient aux bâtiments, afin de disputer d'autres débris à l'incendie. De bons esclaves, implorant le ciel, poussaient à grand'peine devant eux le bétail effarouché, ou tiraient en vain par le licou les chevaux cabrés d'épouvante; les plus dévots de ces captifs s'agenouillaient éperdus, se frappant la poitrine, et suppliaient le bienheureux évêque Cautin, que l'on ne voyait pas, de mettre un terme au désastre par un nouveau miracle.

Quel tumulte infernal!... qu'il est doux à l'oreille d'un Gaulois qui se venge du féroce conquérant de son pays, d'un Gaulois qui se venge de l'implacable ennemi de sa race! Par les os de nos pères! la belle musique! hennissement des chevaux, beuglements des bestiaux, imprécations des Franks, cris des blessés que les décombres enflammés brûlaient ou écrasaient en croulant! Et quelle belle lumière éclairait ce tableau! lumière rouge, flamboyante, mais moins flamboyante encore que celle de cet immense incendie qui éclairait, il y a des siècles, la marche de l'aïeul de Ronan, _Albinik le marin_, allant, avec sa femme _Méroë_, de Vannes à Paimbeuf braver César dans son camp... Oui... qu'est-ce que le maigre incendie de ce burg frank, auprès de cet embrasement de vingt lieues, de cet océan de flammes, couvrant soudain ces contrées, la veille si florissantes, si fécondes, si populeuses, et ne laissant après lui que débris fumants et solitude désolée! «Ô liberté! que tu coûtes de larmes, de désastres et de sang!» disaient nos pères, ces fiers Gaulois des temps passés, en portant la torche au milieu de leurs villes, de leurs bourgs et de leurs villages... «Ô liberté! liberté sainte!... nous nous ensevelirons avec toi sous les ruines fumantes de la Gaule; mais nous n'aurons pas vécu esclaves... et le pied d'un conquérant abhorré ne foulera que des cendres dans ces contrées dévastées!»

O nos pères! héroïques martyrs de l'indépendance! vous n'auriez pas, comme nous, Gaulois dégénérés, lâchement subi le joug de ces Franks, dont à peine nous brûlons, comme aujourd'hui, quelques burgs... Cela est peu; mais leurs complices seront frappés de terreur!... Ils parlent d'enfer, ces pieux hommes! la Vagrerie sera sur terre leur enfer; les flammes, les grincements de dents n'y manqueront pas... Non, non! foi de Vagre! il est encore en Gaule quelques vaillants hommes, ennemis acharnés de l'étranger! ceux-là, poursuivis, traqués, suppliciés, on les appelle _Hommes errants_, _Loups_, _Têtes-de-loup_... Mais ces loups, entre loups, se chérissent comme frères; car voici les deux fils du vieux Karadeuk, toujours portés sur les épaules des esclaves, comme la petite Odille entre les bras du Veneur, qui passent, ainsi que plusieurs Vagres et esclaves révoltés, le pont jeté sur le fossé, après avoir heureusement traversé, en s'y mêlant, la foule des Franks fourmillant autour de l'incendie. Le gardien du pont ayant crié à l'aide, on l'a envoyé, la tête la première, sonder la profondeur du fossé, et il a disparu dans la bourbe.

--Vite, passez tous! passez vite,--dit le vieux Karadeuk qui n'oublie rien.--Sommes-nous tous hors de l'enceinte du burg?

--Oui, tous! tous!

--Maintenant, tirons à nous ce pont; j'ai fait briser les chaînes qui l'attachaient de l'autre côté de l'enceinte; s'il prend envie aux Franks de nous poursuivre, nous aurons sur eux une grande avance; trouver de quoi construire un pont au milieu du tumulte et de l'épouvante où ils sont à cette heure, n'est point facile. Une fois en pleine forêt, au diable les Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule!...

--Bien dit, Karadeuk, voici le pont de notre côté.

--Ô mes fils! enfin sauvés!... Ronan, Loysik!... encore un embrassement, mes enfants.

--Par la joie sainte de ce père et de ses deux fils, belle évêchesse! tu es ma femme... je ne te quitterai qu'à la mort!

--Loysik, vous me disiez cette nuit dans la prison: «Fulvie, libre aujourd'hui, retrouvant le Veneur libre aussi, et vous offrant d'être sa femme que répondriez-vous?» Libre à cette heure, je te dis à toi, mon époux,--ajouta l'évêchesse en se retournant vers le Vagre:--Je serai femme dévouée, mère vaillante, tu peux me croire...

--Et toi, petite Odille, toi, qui n'as plus ni père ni mère, veux-tu de moi pour mari, pauvre enfant, si tu survis à ta blessure?

--Ronan, je serais morte, que l'espoir d'être votre femme à vous, si bon au pauvre monde, me ferait, il me semble, sortir du tombeau!...

Les Vagres et les esclaves révoltés se dirigent en hâte vers la forêt, Loysik et Ronan toujours portés sur les épaules de leurs compagnons. La petite Odille se prétend guérie de sa blessure depuis que Ronan, son ami, lui a promis de la prendre pour femme; elle se sent, dit-elle, de force à marcher; mais l'évêchesse n'y consent pas, et son Vagre, n'abandonnant pas son léger fardeau, continue de marcher près de Fulvie... Au bout de quelques pas, il entend deux Vagres et deux esclaves qui le suivaient à quelques pas, dire en soufflant et maugréant:

--Comme il est lourd, comme il est lourd...

--Si ce sanglier est trop pesant, relayez-vous pour le porter... Ah! ce n'est pas un léger et joli fardeau comme toi, Odille... passe ton petit bras autour de mon cou, tu seras ainsi plus à ton aise.

--De quel sanglier parles-tu donc, Veneur?

--Je parle, Ronan, de la part du butin de ton père, le vieux Karadeuk...

--Quel butin?... Mais, par le diable! c'est un homme que nos compagnons portent là...

--Oui... c'est un homme bâillonné, garrotté... Nos camarades en ont leur charge; il se fait lourd...

--Et cet homme, dis, Veneur, quel est-il?

--Réjouis-toi, Ronan, c'est le comte!...

--Neroweg!

--Lui-même... dextrement enlevé tout à l'heure au milieu de ses leudes, par ton père et deux de nos camarades!

--Neroweg! en notre pouvoir... à nous, Karadeuk, Ronan et Loysik, descendants de Scanvoch! Ciel et terre! est-ce possible?... Le comte Neroweg enlevé... je n'y puis croire!...

--Eh! vieux Karadeuk! viens donc de ce côté... Ronan ne peut croire encore à l'enlèvement du sanglier frank...

--Oui, mon fils; cet homme dont la tête est enveloppée d'une casaque, c'est Neroweg... c'est ma part du butin...

--C'est la tienne, Karadeuk... mais seulement nous te demandons, nous, anciens esclaves du comte, nous te demandons ses os et sa peau...

--Quel dommage de n'avoir pas aussi l'évêque... la fête serait complète...

--L'évêque Cautin est mort!...

--Belle évêchesse, tu serais veuve, si je n'étais ton mari.

--Cautin m'a fait beaucoup souffrir; mais, aussi vrai que je t'aime, mon Vagre, mon seul désir, à cette heure, est que sa mort n'ait pas été cruelle...

--Le Lion de Poitiers l'a tué.

--Mon père... cet évêque damné, vous l'avez vu mourir?

--Oui... frappé d'un coup d'épée, par le Lion de Poitiers... L'évêque fuyait l'un des bâtiments incendiés; le Lion de Poitiers le rencontrant face à face, lui a dit: «Tu m'as forcé de m'agenouiller devant toi, orgueilleux prélat... Je t'ai promis de me venger... je me venge... Meurs...»

--Sa fin est trop douce pour sa vie... Au diable l'évêque Cautin! il n'enterrera plus de vivants avec les morts... Et le comte, comment vous en êtes-vous emparé, mon père?

--Je vous suivais de l'oeil, toi et Loysik, portés par nos Vagres criant: «Place! place à des blessés que nous venons de retirer de dessous les décombres!» Tout en me mêlant, ainsi que trois des nôtres, à la foule éperdue, je me rapprochais peu à peu du pont; soudain, de loin, je vois accourir le comte, seul, et portant à grand'peine, entre ses bras, plusieurs gros sacs de peau remplis sans doute d'or ou d'argent, se dirigeant vers une citerne abandonnée. Neroweg était seul, et en ce moment assez éloigné du lieu de l'incendie; la pensée me vient de m'emparer de lui; moi et deux des nôtres nous nous glissons en rampant derrière des abrisseaux qui ombrageaient la citerne, au fond de laquelle le comte venait de jeter plusieurs de ses sacs, craignant sans doute qu'à travers le tumulte ils lui fussent volés, il comptait les retrouver plus tard dans cette cachette; nous tombons trois sur lui à l'improviste, il est terrassé, je lui mets les genoux sur la poitrine et la main sur la bouche pour l'empêcher de crier à l'aide... un des nôtres se dépouille de sa casaque, en enveloppe la tête de Neroweg, les autres lui lient les mains et les pieds avec leur ceinture, après quoi nos Vagres ayant ramassé les sacs restants, nous enlevons le seigneur comte... Le pont était voisin... et voici ma capture... ma part du butin à moi...

--Elle est lourde; aurons-nous loin encore à la porter, Karadeuk?

--On ne peut plus d'ici entendre au burg les cris du comte... débarrassez-le de la casaque qui lui enveloppe la tête.

--C'est fait.

--Comte Neroweg, tes mains resteront garrottées, mais tes jambes seront libres... Veux-tu marcher jusqu'à la lisière de la forêt? sinon l'on t'y portera comme on t'a porté jusqu'ici!...

--Vous allez m'égorger là!

--Veux-tu nous suivre, oui ou non?

--Marchons, bateleur maudit! vous verrez qu'un noble frank va d'un pas ferme à la mort! chiens gaulois, race d'esclaves!

On arrive à la lisière de la forêt, alors que l'aube naissait; elle est hâtive au mois de juin; au loin, l'on aperçoit, luttant contre les premières clartés du jour, une lueur immense; ce sont les ruines du burg encore embrasées.

Ronan et l'ermite laboureur sont déposés sur l'herbe; la petite Odille est assise à leurs côtés. L'évêchesse s'agenouille près de l'enfant pour visiter sa blessure; les Vagres et les esclaves révoltés se rangent en cercle; le comte, toujours garrotté, l'air farouche, résolu, car ces barbares, féroces pillards et lâches dans leur vengeance, ont une bravoure sauvage, c'est à leurs ennemis de le dire; il jette sur les Vagres un regard intrépide; le vieux Karadeuk, vigoureux encore, semble rajeuni de vingt ans; la joie d'avoir sauvé ses fils et de tenir en son pouvoir un Neroweg, semble lui donner une vie nouvelle; son regard brille, sa joue est enflammée, il contemple le comte d'un oeil avide.

--Nous allons être vengés,--dit Ronan,--tu vas être vengée, petite Odille.

--Ronan, je ne demande pas pour moi de vengeance; dans la prison je disais au bon ermite laboureur: Si je redevenais libre, je ne rendrais pas le mal pour le mal: n'est-ce pas, Loysik?

--Oui, douce enfant... douce comme le pardon; mais ne craignez rien, notre père ne tuera pas cet homme désarmé.

--Il ne le tuera pas, mon frère? Si, de par le diable! notre père tuera ce Frank, aussi vrai qu'il nous a fait mettre tous deux à la torture, qu'il a accablé de coups cette enfant de quinze ans avant de la violenter... Sang et massacre! pas de pitié!

--Non, Ronan, notre père ne tuera pas un homme sans défense.

--Vous tardez beaucoup à m'égorger, chiens gaulois! qu'attendez-vous donc? Et toi, bateleur, chef de ces bandits! qu'as-tu à me regarder ainsi en silence?

--C'est qu'en te regardant ainsi, Neroweg, je songe au passé... je me souviens...

--De quoi te souviens-tu?

--De ton aïeul...

--Quel aïeul? mes aïeux sont nombreux.

--Neroweg, l'_Aigle terrible_...

--Oh! c'était un grand chef...--reprit le Frank avec un accent d'orgueil farouche,--c'était un grand roi, un des plus vaillants guerriers de ma race vaillante! son nom est encore glorifié en Germanie!... Puisse ma honte à moi, prisonnier de votre bande d'esclaves révoltés, être enfouie au fond de ma fosse... si vous me creusez une fosse...

--Écoute: il y a de cela plus de trois siècles; ton aïeul était chef d'une des hordes franques, rassemblées de l'autre côté du Rhin, et qui alors menaçaient la Gaule...

--Et nous l'avons conquise, cette Gaule! elle est notre terre aujourd'hui, et vous... vous êtes nos esclaves... race bâtarde!...

--Écoute encore: mon aïeul, soldat obscur, se nommait Scanvoch.

--Par ma chevelure! ces misérables savent les noms de leurs ancêtres ainsi que nous les savons, nous autres de race illustre! Mirff et Morff, mes deux limiers, que cet autre bandit déguisé en ours a mis à mort, Mirff et Morff connaissent leurs ancêtres, si tu connais les tiens!

--Mon aïeul Scanvoch fut lâchement mis à la torture par l'_Aigle terrible_, la veille d'une grande bataille du Rhin; le matin de ce combat, les soldats gaulois chantaient:

«_Combien sont-ils, ces Franks?... combien sont-ils donc, ces barbares?_»

Le soir ils chantaient après leur victoire:

«_Combien étaient-ils, ces Franks? combien étaient-ils donc ces barbares?..._»

--Si cette fois les lâches Gaulois ont vaincu les Franks valeureux, ce fut par trahison...