Les Mysteres Du Peuple Tome Iv Histoire D Une Famille De Prolet

Chapter 21

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Ronan et la famille de Kervan sont rassemblés dans la grande salle de la métairie; après le repas du matin les femmes filent leur quenouille ou s'occupent des soins domestiques; les hommes criblent le grain qu'ils tirent de grands sacs et qu'ils reversent dans d'autres. Des troncs d'orme et de chêne brûlent dans l'immense foyer, car au dehors vive est la froidure; Ronan va parler; on fait silence, et chacun tout en s'occupant de ses travaux jette de temps à autre un regard curieux sur le Vagre, fils du Bagaude.

--Mon oncle,--dit Ronan,--vous avez lu ce récit?

--Nous tous qui sommes ici nous l'avons entendu...

--Et que pensez-vous maintenant des Bagaudes et des Vagres?

--Je pense, ainsi que ton frère Loysik, que ces représailles contre les horreurs de la conquête franque, représailles légitimées par la conquête elle-même, étaient malheureusement stériles et désastreuses comme l'est la vengeance si juste qu'elle soit; cependant, je crois, je sens qu'il fallait frapper de terreur ces féroces conquérants! sur eux seuls doit retomber tant de sang versé...

--Implacable et légitime a été notre vengeance, mais non pas stérile, Loysik l'a proclamé lui-même; rappelez-vous ces paroles de votre grand-père Araïm, à propos de la Bagaudie, je les ai lues cette nuit, Kervan; elles étaient, elles sont, elles seront éternellement justes: «--L'insurrection a toujours du bon... car on y gagne toujours quelque chose. Qu'un peuple conquis ou opprimé implore ses maîtres, au nom de la justice, au nom de l'humanité, ses maîtres se rient de lui; qu'il se révolte... ils tremblent et accordent à la terreur ce qu'ils avaient refusé au bon droit.» Araïm disait vrai. N'est-ce pas aux grandes insurrections de la Bagaudie que l'Armorique a dû son complet affranchissement de la domination des empereurs, lorsque, bien qu'allégée des charges écrasantes contre lesquelles la Bagaudie avait protesté par les armes, les autres contrées de la Gaule étaient redevenues provinces romaines après l'ère glorieuse et libre de Victoria la Grande!

--C'est la vérité, Ronan... mais en quoi votre Vagrerie a-t-elle été pour vous aussi fructueuse que la Bagaudie? Et mon pauvre frère Karadeuk comment est-il mort?

--Pour répondre à vos questions, Kervan, il me faut d'abord vous apprendre ce qui s'est passé après l'incendie du burg du comte Neroweg.

--Nous t'écoutons...

--Le succès de notre attaque terrifia d'abord les Franks et les évêques de la contrée; ceux des esclaves qui n'étaient pas hébétés par les prêtres, les colons pressurés par les seigneurs, enfin les hommes de coeur qui sentaient encore couler dans leurs veines quelques gouttes de sang gaulois, reprirent quelque espoir; notre bande, dont mon père conserva le commandement, devint considérable; on vit alors des prélats et des seigneurs franks, épouvantés par la Vagrerie, améliorer un peu le sort de leurs esclaves, pressurer moins leurs colons; foi de Vagre! mon oncle... la terreur faisait battre d'une charité passagère tous ces coeurs jusqu'alors endurcis...

--Et ton frère Loysik?

--Fidèle à ce principe de Jésus de Nazareth: «que ce sont surtout les malades qui ont besoin de médecins,» il ne nous quittait pas, il eut bientôt sur notre troupe l'ascendant qu'il savait prendre sur les hommes les plus endiablés; sa bonté, son courage, son éloquence, son amour de la Gaule, son horreur de la conquête franque, lui acquirent bientôt tous les coeurs, souvent il empêcha des désastres inutiles ou de sanglantes représailles. Lorsque ainsi que moi il fut guéri des suites de notre torture, il nous quitta pendant quelque temps et nous demanda, sans nous dire ses motifs, de nous rapprocher des confins de la Bourgogne; il devait nous rejoindre aux environs de Marcigny, ville située à l'extrême frontière de cette province, il avait obtenu de nous, non sans peine, de ne plus incendier les burgs et les villas épiscopales; mais le pillage allait toujours au profit du pauvre monde, et nous faisions bonne justice des seigneurs franks, dont les cruautés étaient avérées.

--Et les Franks ne se sont pas armés contre vous?

--Le roi Clotaire ordonna une levée d'hommes, mais les seigneurs bénéficiers craignirent en se séparant de leurs leudes de laisser leurs burgs désarmés à la merci des esclaves, ou livrés sans défense aux attaques de notre troupe; ils n'envoyèrent que peu de gens à la levée, aussi, par deux fois, nous avons rudement combattu et battu les Franks; mais, selon le désir de Loysik, nous nous rapprochions toujours des frontières de la Bourgogne...

--Et la petite Odille, Ronan?

--Je l'avais prise pour femme... la chère enfant ne me quittait pas, aussi douce que vaillante, aussi dévouée que tendre.

--Pauvre petite... et l'évêchesse qui nous a intéressés malgré son égarement?

--Fulvie était pour le veneur ce qu'Odille était pour moi.

--Et ce roi Chram qui rêvait le parricide a-t-il exécuté ses projets de révolte contre son père Clotaire? cet autre monstre qui tuait les enfants de son frère à coups de couteau!

--Kervan, il y a trois jours en me rendant ici... j'ai retrouvé Chram et son père sur les frontières de notre Armorique.

--Le père et le fils sur nos frontières?

--Oui, et ils se sont montrés dignes l'un de l'autre... Ah! Kervan! j'ai dès mon enfance couru la Vagrerie... j'ai dans ma vie assisté à de terribles spectacles... mais, foi de Vagre, je n'ai jamais éprouvé une pareille épouvante... et d'horreur encore je frissonne quand je songe à ce qui, sous mes yeux, s'est passé lors de la rencontre de Chram et de son père.

--Je te crois, Ronan, car te voici tout pâle à ce souvenir.

--Horrible... horrible... mais je viendrai tout à l'heure à ce récit; fidèles à notre promesse envers Loysik, nous nous rapprochions des confins de la Bourgogne. Cette contrée, l'une des premières conquises avant Clovis par d'autres barbares venus de Germanie, et appelés _Burgondes_, était aussi pleine des héroïques souvenirs de la vieille Gaule! À la voix de Vercingétorix, _le chef des cent vallées_, les populations s'étaient soulevées en armes contre les Romains, _Epidorix_, _Convictolitan_, _Lictavic_, et d'autres patriotes de cette province, avaient rejoint avec leurs tribus _le chef des cent vallées_, jaloux de combattre avec lui pour la liberté des Gaules.

--Et cette contrée autrefois si vaillante... a subi le sort commun!

--Là comme ailleurs, Kervan, les évêques avaient hébêté ces populations jadis si viriles.

--Oui, tandis que dans notre Armorique les druides chrétiens ou non chrétiens nous prêchent encore l'amour de la patrie, la haine de l'étranger.

--Aussi la Bretagne est jusqu'ici restée libre; il n'en fut pas ainsi de la malheureuse province dont je vous parle; dès 355, son peuple avait dégénéré, deux chefs de hordes, _Westralph_ et _Chnodomar_, avaient envahi cette contrée; d'autres barbares, les Burgondes, venus des environs de Mayence, chassèrent à leur tour ces premiers envahisseurs et s'établirent en ce pays vers l'année 416. Ces Burgondes, qui ont donné leur nom à cette province, étaient des peuples pasteurs, moins féroces que les autres tribus de Germanie. Le plus grand nombre des habitants gaulois de ce pays avaient été massacrés ou emmenés en esclavage lors de la première conquête de 355. La race de ceux qui en petit nombre survécurent, asservie par les Burgondes, ne fut pas aussi misérable que celles de la majorité des provinces conquises; les rois _Gondiok_, _Gondebaud_ et son fils _Sigismond_, régnèrent tour à tour sur ce pays jusqu'en 534; à cette époque, Childebert et Clotaire, fils de Clovis, attaquant ces rois burgondes, comme eux de race germaine, ravagèrent de nouveau ce pays, asservirent également et la race burgonde et la race gauloise, et ajoutèrent ce territoire aux autres possessions de la royauté franque.

--Que de ruines! que de massacres! que d'esclavage!... Heureux sont nos pères des siècles passés... ils vivent ailleurs qu'en ce triste monde!...

--C'est un terrible temps! mais, foi de Vagre, nous l'avons rendu terrible aussi pour bon nombre de nos conquérants... Je vous l'ai dit, selon notre promesse faite à Loysik, nous nous étions rapprochés des confins de la Bourgogne... Nous arrivâmes près de Marcigny au commencement de l'automne; dans ces climats fortunés cette saison est aussi douce que l'été. Le soleil baissait, nous avions marché toute la journée, traversant des contrées jadis fécondes autant que peuplées, et alors incultes, presque désertes. Quelques esclaves se joignirent à nous, d'autres se réfugièrent dans la cité de Marcigny et y jetèrent l'alarme. Nous attendions toujours le retour de Loysik; pour plus de prudence, nous avions campé sur une colline boisée, d'où l'on dominait au loin la ville, à peine défendue par des murailles en ruines... Vers la fin du jour, nous vîmes arriver mon frère; il accourait, instruit de notre venue par les esclaves fugitifs. Il me semble encore le voir, gravissant la colline d'un pas précipité, ses traits rayonnaient de bonheur; après avoir répondu aux témoignages d'affection dont nous l'entourions à l'envi, Loysik fit signe qu'il voulait parler; il gravit un monticule ombragé d'une châtaigneraie séculaire: la foule s'assembla autour de lui; à ses pieds s'assirent un grand nombre de femmes qui couraient avec nous la Vagrerie. Au premier rang parmi elles se trouvaient Odille et l'évêchesse. Loysik portait ce jour-là une robe de grosse laine blanche; un rayon du soleil couchant, traversant les châtaigniers, semblait entourer d'une auréole dorée sa grave et douce figure encadrée de ses longs cheveux, séparés sur son front un peu chauve, et blonds comme sa barbe légère. Je ne sais pourquoi me vint alors à la pensée le souvenir du jeune homme de Nazareth, prêchant sur la montagne la foule vagabonde dont il était toujours suivi... Un grand silence se fit dans notre troupe; Loysik nous dit ces paroles, que bientôt après j'ai écrites sur ce parchemin que voici, afin de ne pas les oublier:

«--Mes amis, mes frères, vous tous qui m'entendez, je reviens au milieu de vous avec la _bonne nouvelle_...écoutez-moi: jusqu'ici vous avez, par de terribles représailles, rendu aux Franks et aux évêques le mal pour le mal: les méchants l'ont voulu, la violence a appelé la violence! l'oppression, la révolte; l'iniquité, la vengeance! Elles se sont réalisées, ces menaçantes paroles de Jésus: _Qui frappera de l'épée périra par l'épée!--Malheur à vous qui retenez votre prochain en esclavage!--Malheur à vous, riches au coeur impitoyable!_ Aux pauvres qui manquaient du nécessaire, vous avez distribué les biens de ces conquérants pillards ou de ces nouveaux _princes des prêtres, race de serpents et de vipères, qui_, selon le Christ, _dévore le bien des pauvres.--Affreux hypocrites qui jurent par l'or de l'autel et non par la sainteté du temple..._ Beaucoup d'hommes endurcis, frappés par vous de terreur, ont dès lors montré quelque charité... Vous avez enfin fait justice; mais, hélas! justice aventureuse, implacable, comme nos temps implacables! temps de tyrannie et de guerre civile, d'esclavage et de révolte, de misère atroce et de criminelle opulence! effrayants désastres qui ont jeté les peuples hors de toutes les voies humaines. L'éternelle notion du juste et de l'injuste, du bien et du mal, s'obscurcit dans les esprits: les uns, hébétés par l'épouvante et l'ignorance, subissent des maux inouïs avec une résignation dégradante, impie! les autres, se jetant comme vous dans une révolte légitime, mais impuissante parce qu'elle est partielle, sont en proie à je ne sais quel vertige furieux, sanglant, et mêlent les actes les plus généreux aux actes les plus déplorables... Votre vengeance est légitime, et elle engendre fatalement d'incalculables malheurs! Aujourd'hui, frappés par vous de terreur, quelques coeurs, jusqu'alors impitoyables, se montrent moins cruels envers leurs esclaves; mais demain? demain... vous serez loin et les bourreaux redoubleront de cruauté... Vous incendiez les demeures de ces conquérants barbares établis en Gaule par le massacre et le pillage; mais ces demeures écroulées dans les flammes, qui les rebâtira? nos frères esclaves! Vous partagez entre eux les dépouilles des seigneurs et des prélats enrichis par la rapine, l'exaction, la simonie; mais ces ressources précaires, dites, combien durent-elles pour nos frères esclaves? quelques jours à peine; puis la misère pèsera plus atroce encore sur ces malheureux! Ces coffres vidés par vous, charitablement je le sais, qui devra les remplir? nos frères esclaves, par de nouveaux et écrasants labeurs! Et que de larmes! que de sang versé! que de ruines!...

»--Oui, des larmes! des ruines! du sang!--crièrent plusieurs voix.--Nos conquérants ne l'ont-ils pas fait couler à flots, le sang de notre race!... Périsse le monde, et nous avec lui, et avec nous l'iniquité qui nous dévore!...

»--Périsse l'iniquité! oui, périsse l'esclavage! oui, périssent la misère, l'ignorance!... Oui, oui! demandez à Ronan, mon frère, je ne lui disais pas un jour: Comme toi, j'ai horreur de la conquête barbare; comme toi, j'ai horreur de l'asservissement; comme toi, j'ai horreur de l'ignorance funeste où de faux prêtres de Jésus tiennent leurs semblables; comme toi, j'ai horreur de la dégradation de notre Gaule bien-aimée... Mais pour vaincre à jamais la barbarie, l'ignorance, la misère, l'esclavage, il faut les combattre, le moment venu, par la civilisation, par le savoir, par la vertu, par le travail, par le réveil de l'antique patriotisme gaulois, non pas mort, mais engourdi au fond de tant de coeurs!

»--Ermite notre ami, comment pouvons-nous combattre nos ennemis autrement que par les armes? Le pouvons-nous, hommes errants, loups que nous sommes?

»--Je vous l'ai dit: vos représailles sont légitimes; la violence appelle la violence! l'oppression, la révolte! mais la révolte, rendue toujours nécessaire par l'aveugle iniquité des oppresseurs, n'est qu'un moyen terrible d'atteindre à ce but divin: le bonheur de l'humanité... La révolte déblaye le terrain, le travail, la vertu, la liberté le fécondent. Et pourtant, croyez-moi, mes amis, mes frères, croyez-moi! l'heure redoutable et sainte des grands soulèvements populaires n'a pas encore sonné... Notre génération, comme celles qui l'ont précédée, a été façonnée par l'Église à subir les horreurs de la conquête avec une résignation impie, oui, impie! oui, sacrilége! Quoi! la rapine, le massacre, la tyrannie étrangère désolent, ravagent, oppriment notre pays! quoi! nos conquérants et leurs complices effrayent le monde de leurs forfaits! quoi! voir nos pères, nos mères, nos femmes, nos soeurs, nos enfants, subir les hontes, les tortures de l'esclavage, et au nom de l'éternelle justice humaine et divine, ne pas protester par la révolte contre ces iniquités épouvantables! Ah! cette soumission, plus criminelle encore qu'imbécile, outrage le ciel et les hommes... Mais, je vous l'ai dit, mes amis, pour que cette révolte porte ses fruits, il faut que, comme nos puissantes insurrections des temps passés, elle soit générale, et elle ne peut, elle ne pourra l'être ni aujourd'hui, ni demain... En doutez-vous? Voyez le petit nombre d'esclaves qui répondent à votre appel de liberté... Croyez-moi, je vous le répète... non, elle n'a pas sonné, l'heure redoutable et sainte des grands soulèvements populaires... Cette heure, vous la devancez d'un siècle, et plus peut-être... Aussi, malgré votre courage, malgré vos succès récents, tôt ou tard vous serez anéantis, et, comme nos conquérants abhorrés, vous n'aurez laissé après vous que des ruines! Suivez au contraire mes avis, et vos frères trouveront dans votre exemple un utile enseignement pour l'avenir!

»--Explique-toi, ermite laboureur, explique-toi, notre ami.

»--Dites, mes amis, qui vous a faits Vagres, vous, hommes de toutes conditions avant d'être réduits en servitude? oui, qui vous a jetés dans la révolte? N'est-ce pas la spoliation, la misère, la haine de l'esclavage et des malheurs affreux dont nous sommes victimes depuis la conquête franque?

»--Oui, oui, voilà pourquoi nous courons la Vagrerie.

»--Mais si l'on vous disait: Renoncez à votre vie errante, et votre travail vous assurera largement les nécessités de la vie; votre courage garantira votre repos et votre liberté... Vous qui regrettez ou désirez la paix du foyer, les joies de la famille, vous aurez ces pures et douces jouissances... Vous qui préférez l'austère isolement du célibat, vous suivrez votre goût, et vous vivrez heureux, tranquilles.

»--Ermite notre ami, ces promesses sont-elles réalisables? Tu n'es pas de ces fourbes qui prétendent, ainsi que les fourbes évêques, posséder le don des miracles...

»--Ah! s'ils l'eussent voulu! les évêques eussent chaque jour, et sans fourberie, accompli de pareils miracles au nom de la fraternité humaine prêchée par Jésus... Oui, s'ils avaient agi par justice et par humanité, ainsi que vient d'agir par terreur l'évêque de Châlons, une voie d'émancipation pacifique et véritablement chrétienne s'ouvrait pour la Gaule...

»--Et qu'a-t-il donc fait l'évêque de Châlons?

»--Après m'être séparé de vous, je suis allé dans cette petite ville de Marcigny, qui dépend du diocèse de Châlons; c'est là que l'évêque a sa villa où il habite l'été... Ce n'est pas un méchant homme, quoiqu'il commette, ainsi que les autres prélats, le crime affreux pour un prêtre du Christ de retenir ses frères en esclavage; ses jours se sont écoulés, jusqu'ici, selon ses désirs, dans le calme, la fainéantise et l'opulence; il est d'ailleurs grand ami du roi Clotaire. Depuis longtemps je connais cet évêque; ma vie, contraire à la sienne, lui impose; il a foi à ma parole, il la sait sincère... Je suis donc allé le trouver, cet évêque, et je lui ai dit ceci:

»--As-tu entendu parler des Vagres d'Auvergne?--Hélas! oui... car ils commettent d'effrayants ravages en ce pays-là; mais, grâce à Dieu, la Vagrerie n'est point venue jusqu'en Bourgogne.--Évêque, elle s'en approche à grands pas; avant quinze jours les Vagres seront aux frontières de ton diocèse.--Alors, malheur, malheur à nous, moine! ils ont, dit-on, deux fois battu les leudes envoyés contre eux... Hélas! hélas! si la Vagrerie approche, qu'allons-nous devenir? mon diocèse va être ravagé, mon trésor pillé, mon beau palais de Châlons saccagé, ma riante villa incendiée... comme celle de l'évêque Cautin... Moine, c'est une grande désolation!... Que faire, mon Dieu!... que faire!...--Évêque, la vallée de Charolles est située dans ton diocèse?--Oui, elle appartient au glorieux roi Clotaire, comme toutes les terres de la Gaule qui n'ont pas été distribuées en bénéfices, soit par lui, soit par son père Clovis, aux chefs des leudes ou à l'Église.--Tu es l'ami du roi Clotaire?--Ce grand prince me témoigne beaucoup de bonne volonté: je lui ai remis plusieurs de ses péchés...--Demande-lui pour moi la donation de la vallée de Charolles; j'y fonderai une communauté de moines laboureurs; autour de ce monastère se fondera une colonie laïque; une partie des terres sera réservée aux moines laboureurs, l'autre, abandonnée à la colonie; mais je veux cette donation absolue, héréditaire, exempte de toutes charges et redevances... Les colons seront reconnus, de droit et de fait, hommes libres, eux et leur descendance... Obtiens, et tu le peux, cette donation de ton ami le roi Clotaire, et la troupe de Vagres qui t'épouvante devient, par la possession de ce territoire, un établissement d'hommes de paix et de travail... Choisis donc, pour ton diocèse, entre les désastres de la Vagrerie ou les féconds labeurs d'une colonie d'hommes libres...--Je connaissais, mes amis, le caractère de l'évêque Florent: son choix ne pouvait être douteux. Il eut cependant quelque velléité de demander la donation pour lui-même; mais il apprit le même jour, par des voyageurs, que les Vagres s'approchaient de plus en plus des frontières de Bourgogne. Il dépêcha un messager au roi Clotaire, alors à Bourges, lui écrivit une lettre pressante en ma faveur... Hier, ce messager a rapporté à l'évêque de Châlons cette donation accordée ainsi qu'il suit, par une charte, selon la formule ordinaire:

CLOTAIRE, guerrier illustre, roi des Franks... L'office et le devoir d'un roi est de venir en aide aux serviteurs de Dieu et d'accueillir favorablement leurs demandes. D'autre part, comme nous ne demeurons que peu de temps en cette vie, il importe d'amasser au plus vite des richesses pour l'éternité. Ces richesses, nous pouvons les acquérir facilement au moyen de largesses accordées aux évêques et à l'Église. C'est pourquoi nous accueillons la demande de notre vénérable père en Christ, Florent, évêque de Châlons-sur-Saône, et faisons savoir à tous nos _fidèles_ présents et futurs qu'un certain moine, nommé _Loysik_, nous a demandé, par l'entremise dudit Florent, notre vénérable père en Christ et ami, une terre où il pût habiter librement, prier et implorer pour nous la miséricorde divine; il a ajouté qu'il était suivi d'un grand nombre d'hommes qu'il voulait retirer des désordres et des misères du siècle; ces hommes ont promis de se fixer auprès de lui, et de se livrer à une vie paisible et laborieuse; pour nous, considérant que la demande du moine est sage; parce que nous croyons, d'ailleurs, que, si nous l'accueillons favorablement, nous ferons une chose agréable à Dieu et méritoire pour la rémission de nos péchés, nous accordons à ce moine la possession de la vallée de Charolles, située dans le diocèse de Châlons, bornée au nord par les rochers dits _Roches-Balues_; au midi par la rivière de Charolles, dont une branche traverse ladite vallée; à l'ouest par le ravin appelé _Ravin d'Epidorix_; à l'est, par la lisière des bois dits _Bois aux Chèvres_, touchant aux terres de l'église de Marcigny. Nous concédons à ce moine Loysik tout ce qu'il rencontrera sur lesdites terres, esclaves, animaux domestiques, constructions, vignes, champs cultivés, prairies et bois; il usera de tout librement et pourra, sans que nul ait droit d'y mettre empêchement, labourer, planter, bâtir: nous l'exemptons, lui et ceux qui s'établiront avec lui dans la vallée de Charolles, de tout ce qui est dû à notre fisc. Nous défendons à tous nos leudes, évêques, ducs, comtes et autres, d'exiger pour eux et pour leur suite, ni argent, ni présent, ni logement, ni redevance de ce moine Loysik, ni de ceux qui s'établiront sur le territoire que nous lui avons accordé, les tenant et reconnaissant pour hommes libres. Que nul ne soit assez audacieux pour enfreindre nos commandements, nous voulons que ce moine Loysik, ses compagnons et leurs successeurs vivent libres et tranquilles sous notre protection. Et pour que le présent acte ait plus de force, nous avons voulu qu'il fût signé de notre main et scellé de notre sceau.

CLOTAIRE[B].

»L'évêque, en me remettant cette charte, m'a dit:

»--Je me suis bien gardé de mander à notre glorieux roi Clotaire qu'il s'agissait des Vagres. Il aurait par orgueil et vengeance refusé la donation; mais quand il saura que, grâce à elle, cette province n'a plus à craindre ces hommes déterminés, que l'on finirait toujours par écraser, mais au prix de nouveaux désastres, il ne regrettera pas sa concession. Maintenant, moine, j'ai foi à ta parole, je sais qu'on y doit compter, fais que pour mon repos la Vagrerie ne désole pas mon diocèse.