Les Mysteres Du Peuple Tome I Histoire D Une Famille De Proleta

Chapter 14

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--Vous le voyez, mes enfants,--ajouta M. Lebrenn en reposant le livre sur la table,--notre chronique de famille s'explique ainsi; et malheureusement vous verrez que quelques-uns de nos aïeux n'ont été que trop fidèles à cette coutume de poursuivre une vengeance de génération en génération... Car plus d'une fois, dans le cours des âges, les Plouernel...

--Que dites-vous, mon père?--s'écria Georges.--Les ancêtres du comte de Plouernel ont été parfois les ennemis de notre race?...

--Oui, mes enfants... vous le verrez... Mais n'anticipons pas... Vous comprendrez donc que si nos pères se transmettaient une vengeance de génération en génération, depuis les temps les plus reculés, ils se transmettaient nécessairement aussi les causes de cette vengeance, et en outre les faits les plus importants de chaque génération; c'est ainsi que nos archives se sont trouvées écrites d'âge en âge jusqu'à aujourd'hui.

--Vous avez raison, mon père,--dit Sacrovir;--cette coutume explique ce qui nous avait d'abord semblé si extraordinaire.

--Tout à l'heure, mes enfants,--reprit le marchand,--je vous donnerai d'autres éclaircissements sur la langue employée dans ces manuscrits; laissez-moi d'abord appeler vos regards sur ces pieuses reliques, qui vous diront tant de choses après la lecture de ces manuscrits... Cette faucille d'or,--ajouta M. Lebrenn en replaçant le bijou sur la table,--est donc le symbole du manuscrit numéro 1, portant la date de l'an 57 avant Jésus-Christ. Vous le verrez, ce temps a été pour notre famille, libre alors, une époque de joyeuse prospérité, de mâles vertus, de fiers enseignements. C'était, hélas! la fin d'un beau jour... de terribles maux l'ont suivi, l'esclavage, les supplices, la mort...--Et après un moment de silence pensif, le marchand reprit:--En un mot, chacun de ces manuscrits vous dira presque siècle par siècle la vie de nos aïeux.

Pendant quelques instants, les enfants de M. Lebrenn, non moins silencieux et émus que leur père, parcoururent d'un regard avide ces débris du passé, dont nous donnerons une sorte de nomenclature chronologique, comme s'il s'agissait de l'inventaire du cabinet d'un antiquaire.

Nous l'avons dit, à la petite =faucille d'or=[23] était joint un manuscrit portant la date de l'an 57 avant Jésus-Christ.

[Note 23: Rien de moins invraisemblable que la conservation séculaire d'un pareil bijou; on peut voir au Cabinet des antiques de la Bibliothèque nationale, un _bracelet d'or_ d'un délicieux travail et de fabrication gauloise; ce bracelet a été reproduit dans l'excellent et curieux _Livre d'or des métiers_, p. 3, 1re liv., par le bibliophile Jacob et Ferdinand Serré.]

Au manuscrit nº 2, portant la date de l'an 56 avant Jésus-Christ, était jointe =une clochette d'airain=, pareille à celle dont on garnit aujourd'hui en Bretagne les colliers des boeufs.

Cette clochette datait donc au moins de =dix-neuf cent six= _ans_.....

Au manuscrit nº 3, portant la date de l'année 50 après Jésus-Christ, était joint un fragment de =collier de fer=, ou carcan, rongé de rouille, sur lequel on reconnaissait les vestiges de ces lettres romaines burinées dans le fer:

SERVUS SUM...

_Je suis esclave de_...

Nécessairement le nom du possesseur de l'esclave se devait trouver sur le débris du collier qui manquait.

Ce carcan datait donc au moins de dix-sept cent quatre-vingt-dix-neuf ans.

Au manuscrit nº 4, portant la date de l'an 290 de notre histoire, était jointe =une petite croix d'argent= attachée à une chaînette du même métal, qui semblaient avoir été noircies par le feu.

Cette petite croix datait donc au moins de quinze cent cinquante-neuf ans.

Au manuscrit nº 5, portant la date de l'an 393 de notre histoire, était joint un ornement de cuivre massif, ayant appartenu au cimier d'un casque, et représentant une =alouette= les ailes à demi étendues.

Ce débris de casque datait donc au moins de quatorze cent cinquante-six ans.

Au manuscrit nº 6, portant la date de l'année 497 de notre histoire, était jointe _la garde d'un poignard de fer_, noir de vétusté; sur la coquille on lisait d'un côté ce mot:

GHILDE;

Et de l'autre, ces deux mots en langue celtique ou gauloise (le breton de nos jours ou peu s'en faut):

AMINTIAICH (Amitié).

COUMUNITEZ (Communauté).

Ce manche de poignard datait donc au moins de treize cent cinquante-deux ans.

Au manuscrit nº 7, portant la date de l'an 675 de notre histoire, était jointe une =crosse abbatiale= en argent repoussé, autrefois doré. On remarquait parmi les ornements de cette crosse le nom de _Méroflède_.

Cette crosse datait donc au moins de onze cent soixante-quatorze ans.

Au manuscrit nº 8, portant la date de l'an 787 de notre histoire, étaient jointes =deux petites pièces de monnaie dites carlovingiennes=, l'une de cuivre, l'autre d'argent, réunies entre elles par un fil de fer.

Ces deux pièces de monnaie dataient donc au moins de mille soixante-deux ans.

Au manuscrit nº 9, portant la date de l'an 885 de notre histoire, était joint le fer d'une =sagette= (ou flèche) =barbelée=.

Cette flèche datait donc au moins de neuf cent soixante-quatre ans.

Au manuscrit nº 10, et portant la date de l'an 999 de notre histoire, était joint =un crâne d'enfant= de huit à dix ans (à en juger par sa structure et son volume). On lisait sur les parois extérieures de ce crâne ces mots, gravés en langue gauloise:

FIN--AL--BÈD (Fin du monde).

Ce crâne datait donc au moins de huit cent cinquante ans.

Au manuscrit nº 11, portant la date de l'an 1010 de notre histoire, était jointe une =coquille blanche= côtelée, pareille à celles que l'on voit sur les manteaux des pèlerins.

Cette coquille datait au moins de huit cent trente-neuf ans.

Au manuscrit nº 12, portant la date de l'an 1137 de notre histoire, était joint un =anneau pastoral= en or, tel que les ont portés les évêques. Sur l'un des chatons dont il était orné, on voyait gravées les armes des =Plouernel= (leur blason était de _trois serres d'aigle de sable_ (d'or) _sur champ de gueule_ (fond rouge).

Cet anneau datait donc au moins de sept cent douze ans.

Au manuscrit nº 13, portant la date de l'an 1208 de notre histoire, était jointe une =paire de tenailles de fer, instrument de torture=, découpée en lame de scie, de sorte que les dents s'emboîtaient les unes dans les autres.

Cet instrument de torture datait donc au moins de six cent quarante-un ans.

Au manuscrit nº 14, portant la date de l'an 1358 de notre histoire, étaient joints deux objets:

1º Un =petit trépied de fer= de six pouces de diamètre, qui semblait à moitié rougi par le feu;

2º La =poignée d'une dague= richement damasquinée, et dont le pommeau était orné des armes des comtes de _Plouernel_.

Ce trépied de fer et cette poignée de dague dataient donc au moins de quatre cent quatre-vingt-onze ans.

Au manuscrit nº 15, portant la date de l'an 1413 de notre histoire, était joint un =couteau de boucher= _à manche de corne_, et dont la lame était à demi brisée.

Ce couteau datait donc au moins de quatre cent trente-six ans.

Au manuscrit nº 16, portant la date de l'an 1515 de notre histoire, était jointe une =petite Bible de poche=, appartenant aux premiers temps de l'imprimerie: la couverture de ce livre était presque entièrement brûlée, ainsi que les angles des pages, comme si cette Bible était restée quelque temps exposée au feu; on remarquait aussi sur plusieurs de ses pages quelques taches de sang.

Cette Bible datait donc au moins de trois cent trente-quatre ans.

Au manuscrit nº 17, portant la date de l'an 1648 de notre histoire, était joint =le fer d'un lourd marteau de forgeron= sur lequel on voyait ces mots incrustés dans le métal en langue bretonne:

EZ--LIBR (Être libre).

Ce marteau datait donc au moins de deux cent un ans.

Au manuscrit nº 18, et portant la date de l'an 1794 de notre histoire, était joint un _sabre d'honneur_ à garde de cuivre doré, avec ces inscriptions gravées des deux côtés de la lame:

_République française. Liberté--Égalité--Fraternité. Jean =Lebrenn= a bien mérité de la patrie._

Enfin l'on voyait, mais sans être accompagnés de manuscrit, et seulement portant la date de 1848 et 1849, les deux derniers objets dont se composait cette collection:

Le =casque de dragon= donné par le comte de Plouernel à M. Lebrenn.

La =manille= ou l'anneau de fer que le marchand avait porté au bagne de Rochefort.

On comprendra sans doute avec quel pieux respect, avec quelle ardente curiosité, ces débris du passé furent examinés par la famille du marchand. Il interrompit le silence pensif que gardaient ses enfants pendant cet examen, et reprit:

--Ainsi, vous le voyez, mes enfants, ces manuscrits racontent l'histoire de notre famille plébéienne depuis près de deux mille ans; aussi cette histoire pourrait-elle s'appeler l'histoire du peuple, de ses vicissitudes, de ses coutumes, de ses moeurs, de ses douleurs, de ses fautes, de ses excès, parfois même de ses crimes; car l'esclavage, l'ignorance et la misère dépravent souvent l'homme en le dégradant. Mais, grâce à Dieu, dans notre famille les mauvaises actions ont été rares, tandis que nombreux ont été les traits de patriotisme et d'héroïsme de nos aïeux, =gaulois= et =gauloises=, pendant leur longue lutte contre la conquête des _Romains_ et des _Franks_! Oui, hommes et femmes... car vous le verrez dans bien des pages de ces récits, les femmes, en dignes filles de la Gaule, ont rivalisé de dévouement, de vaillance! Aussi plusieurs de ces figures touchantes ou héroïques resteront chéries et glorifiées dans votre mémoire comme les saints de notre légende domestique... Un dernier mot sur la langue employée dans ces manuscrits... Vous le savez, mes enfants, votre mère et moi, nous vous avons toujours donné, dès votre plus bas âge, une bonne de notre pays, afin que vous apprissiez à parler le breton en même temps que le français; aussi, votre mère et moi, nous vous avons toujours entretenus dans l'habitude de cette langue en nous en servant souvent avec vous?...

--Oui, mon père...

--Eh bien, mon enfant,--dit M. Lebrenn à son fils,--en t'apprenant le breton, j'avais surtout en vue, suivant d'ailleurs une tradition de notre famille, qui n'a jamais abandonné sa langue maternelle, de te mettre à même de lire ces manuscrits.

--Ils sont donc écrits en langue bretonne, père?--demanda Velléda.

--Oui, enfants; car la langue bretonne n'est autre que la langue celtique ou gauloise, qui se parlait dans toute la Gaule avant les conquêtes des Romains et des Franks. Sauf quelques altérations causées par les siècles, elle s'est à peu près conservée dans notre Bretagne jusqu'à nos jours[24]; car, de toutes les provinces de la Gaule, la Bretagne est la dernière qui se soit soumise aux rois francks, issus de la conquête... Oui... et ne l'oublions jamais, cette fière et héroïque devise de nos pères asservis, dépouillés par l'étranger: «_Il nous reste notre nom, notre langue, notre foi..._» Or, mes enfants, depuis deux mille ans de lutte et d'épreuves, notre famille a conservé son nom, sa langue et sa foi; car nous nous appelons _Lebrenn_, nous parlons gaulois, et je vous ai élevés dans la foi de nos pères, dans cette foi à l'immortalité de l'âme et à la continuité de l'existence, qui nous fait regarder la mort comme un changement d'habitation, rien de plus[25]... foi sublime, dont la moralité, enseignée par les druides, se résumait par des préceptes tels que ceux-ci: «_Adorer Dieu. Ne point faire le mal. Exercer la générosité. Celui-là est pur et saint qui fait des oeuvres célestes et pures._»... Ainsi donc, mes amis, conservons, comme nos aïeux, _notre nom, notre langue, notre foi_.

[Note 24: L'un des plus illustres historiens de nos jours, dont l'autorité ne saurait être contestée, M. Amédée Thierry, dit dans son introduction à l'_Histoire des Gaulois_, page =xcvi=: «On trouve encore aujourd'hui dans quelques cantons de France et d'Angleterre le reste des langues originales; la France en possède deux: le _basque_, parlé dans les Pyrénées-Orientales; le =bas-breton= (ou _gaulois-armoricain_), plus étendu naguère, resserré maintenant à l'extrémité de la Bretagne;--l'Angleterre le _gallois_, parlé dans le pays de Galles.» Voir aussi la préface du _Dictionnaire français-celtique_, de Grégoire de Rostrenen (édit. de Guingaud, 1834).]

[Note 25: Nous avons dit dans une des notes précédentes que cette foi sublime de continuité de la vie, enseignée par les druides, avait encore de nos jours de fervents adeptes; nous ne pouvons résister au désir de citer à ce sujet quelques passages d'une admirable page d'=Armand Barbès=, l'un des plus vaillants soldats de la démocratie, aujourd'hui prisonnier comme tant d'autres de nos frères, une page dédiée à la mémoire de Godefroid Cavaignac, et intitulée: _Deux jours d'une_ =condamnation à mort=. On verra par ces extraits avec quelle religieuse sérénité Armand Barbès attendait l'heure de son exécution; sérénité puisée, ainsi qu'il le dit, dans sa foi à la perpétuité de la vie, point fondamental de la croyance druidique.

«... C'était le 12 juillet 1839, la Cour des Pairs, après quatre jours de délibération, venait de me notifier son arrêt. Suivant l'usage, c'était le greffier en chef qui me l'avait apporté, et l'honorable M. Cauchy crut devoir ajouter à son message une petite réclame en faveur de la religion catholique, apostolique et romaine. Je lui répondis que j'avais en effet ma religion, que je croyais en Dieu; mais que ce n'était pas une raison pour que j'eusse, quoi que ce soit, à faire des consolations d'un prêtre; qu'il voulût donc bien aller dire à ses maîtres que j'étais prêt à mourir, et que je leur souhaitais d'avoir à leur dernière heure l'âme aussi tranquille que l'était la mienne en ce moment.»

=Armand Barbès= dit ensuite comment, spiritualiste par instinct, et ramené par l'approche de son heure dernière à un ordre de pensées élevées, il se rappela, avec une touchante reconnaissance, à quelle source il avait puisé cette tranquillité suprême en face de la mort, et il poursuit ainsi:

«... Un jour je lus, dans l'_Encyclopédie nouvelle_, le magnifique article =Ciel=, par Jean Raynaud. Sans parler des raisons péremptoires par lesquelles il détruit en passant le ciel et l'enfer des catholiques, sa capitale idée (telle que l'enseignait la foi druidique), de faire découler de la loi du progrès la série infinie de nos vies, progressant continuement dans des mondes qui y gravitaient eux-mêmes de plus en plus vers Dieu, me parut satisfaire à la fois nos aspirations multiples. Sens moral, imagination, désirs, tout n'y trouve-t-il pas de place? Cependant, emporté, lorsque je lus cet article, par les préoccupations d'un républicain actif, j'en méditai peu les détails, je ne fis que les déposer, en quelque sorte, _bruts_, dans mon sein; mais depuis que, ramassé blessé dans la rue, j'habitais une chambre de prison avec l'échafaud en perspective, je les avais tirés de la place où je les gardais en réserve comme une dernière richesse dont il m'importait de connaître enfin toute la valeur... et c'est ce qui vint naturellement se présenter à ma pensée au moment où je veillais, victime déjà liée pour le bourreau (on avait eu l'infamie de mettre à =Barbès= la camisole de force des condamnés à mort)... où je veillais la solennelle nuit de la mort...

»Que Jean Raynaud, l'éloquent encyclopédiste, me pardonne, si je changeai en un _plomb vil_, pour le besoin du moment, _l'or pur_ de sa haute métaphysique; mais voici comment, après m'être confirmé par quelques raisonnements préliminaires ma croyance à l'immortalité de l'âme, il m'a semblé voir se dérouler une sublime échelle de Jacob, dont le pied s'appuyait sur la terre pour monter vers le ciel, sans finir jamais, d'astre en astre, de sphère en sphère! La terre, cette petite planète, où je venais de passer trente ans, me parut un des lieux innombrables où l'homme fait sa première étape dans la vie... d'où il commence à monter devant Dieu; et lorsque le phénomène que nous appelons _la mort_ s'accomplit, l'homme, emporté par l'attraction du progrès, va renaître dans un astre supérieur avec un nouvel épanouissement de son être...»

Nous ne connaissons rien de plus beau que cette _solennelle veillée de la mort_ d'=Armand Barbès=, puisant dans ces pensées sa fière sérénité d'âme, au moment du supplice qu'il croyait imminent.]

--À cet engagement nous ne faillirons pas, mon père!--répondit Velléda.

--Nous ne montrerons ni moins de courage ni moins de persistance que nos ancêtres,--ajouta Sacrovir.--Ah! quelle émotion sera la mienne lorsque je lirai ces caractères vénérés qu'ils ont tracés!... Mais l'écriture de la langue celtique ou gauloise est-elle donc tout à fait la même que l'écriture bretonne, que nous avons l'habitude de lire, père?

--Non, mon enfant; depuis nombre de siècles l'écriture gauloise, qui était d'abord la même que celle des Grecs[26], s'est peu à peu modifiée par le temps, et est tombée en désuétude; mais mon grand-père, ouvrier imprimeur, aussi obscur qu'érudit et lettré, a traduit en écriture bretonne moderne tous les manuscrits écrits en gaulois. Grâce à ce travail, tu pourras donc lire ces manuscrits aussi couramment que tu lis ces légendes si aimées de notre brave Gildas, et qui, composées il y a huit ou neuf cents ans, courent encore nos villages de Bretagne, imprimées sur papier gris.

[Note 26: «Les Gaulois employaient les mêmes caractères ou lettres que les Grecs. Tacite parle de plusieurs inscriptions gauloises trouvées sur les frontières de la Germanie, et observe qu'elles étaient écrites en caractères grecs.» (Latour-d'Auvergne, _Origines gauloises_, ch. I, p. 12.)]

--Mon père,--dit Sacrovir,--une question encore... Notre famille a-t-elle donc pendant tant de siècles toujours habité la Bretagne?

--Non... pas toujours, ainsi que tu le verras par ces récits... La conquête, les guerres, les rudes et différentes vicissitudes auxquelles était soumise, dans ces temps-là, une famille comme la nôtre, ont souvent forcé nos pères de quitter le pays natal, tantôt parce qu'ils étaient traînés esclaves ou prisonniers dans d'autres provinces, tantôt pour échapper à la mort, tantôt pour gagner leur pain, tantôt pour obéir à des lois étranges, tantôt par suite des hasards du sort; mais il est bien peu de nos ancêtres qui n'aient accompli une sorte de pieux pèlerinage, que j'ai accompli moi-même, et que tu accompliras à ton tour le 1er janvier de l'année qui suivra ta majorité, c'est-à-dire le 1er janvier prochain.

--Pourquoi particulièrement ce jour, père?

--Parce que le premier jour de chaque nouvelle année a toujours été dans les Gaules un jour solennel.

--Et ce pèlerinage, quel est-il?

--Tu iras aux pierres druidiques de =Karnac=, près d'_Auray_.

--On dit, en effet, mon père, que cet assemblage de gigantesques blocs de granit, que l'on voit encore de nos jours alignés d'une façon mystérieuse, remontent à la plus haute antiquité?

--Il y a deux mille ans et plus, mon enfant, que l'on ignorait déjà à quelle époque, perdue dans la nuit des temps, les pierres de _Karnak_ avaient été ainsi disposées.

--Ah! père! on éprouve une sorte de vertige en songeant à l'âge que doivent avoir ces pierres monumentales.

--Dieu seul le sait, mes amis! et si l'on juge de leur durée à venir par leur durée passée, des milliers de générations se succéderont encore devant ces monuments gigantesques, qui défient les âges, et sur lesquels les regards de nos pères se sont tant de fois arrêtés de siècle en siècle avec un pieux recueillement.

--Et pourquoi faisaient-ils ce pèlerinage, père?

--Parce que le berceau de notre famille, les champs et la maison du premier de nos aïeux dont ces manuscrits fassent mention, étaient situés près des pierres de Karnak; car, tu le verras, cet aïeul, nommé _Joel, en Brenn an Lignez an Karnak_, ce qui signifie, tu le sais, en breton: _Joel, le chef de la tribu de Karnak_[27], cet aïeul était chef ou patriarche, élu par sa tribu, ou par son clan, comme disent les Écossais...

[Note 27: Afin de démontrer la vraisemblance de notre fiction, et de prouver qu'un pareil souvenir a pu traverser les siècles, nous extrayons le passage suivant de _Grégoire de Rostrenen_, qui écrivait au milieu du dernier siècle:

«... Ce que j'ai trouvé de plus ancien sur la langue gauloise ou bretonne, c'est le livre manuscrit en langue bretonne des prédictions de _Guin-Clan_, astronome breton, très-fameux encore aujourd'hui chez les Bretons; il marque, au commencement de ses prédictions, qu'il écrivait l'an de l'ère chrétienne 240, =demeurant entre Roc'h Hellas et le Potz-Guen=, c'est-à-dire aujourd'hui entre _Morlaix_ et la ville de _Tréguier_.» (Grég. de Rostrenen, liste de la plupart des auteurs, livres ou manuscrits dont il s'est servi pour la confection de son _Dictionnaire_.) Or, nous le demandons, si l'on sait aujourd'hui, en 1849, que Guin-Clan habitait, en 240, c'est-à-dire il y a seize cent neuf ans, entre Morlaix et Tréguier, il n'y a rien de vraisemblable dans notre fable qui suppose que les descendants de la famille Lebrenn savaient que leur aïeul demeurait il y a environ deux mille ans, près des pierres de Karnak, qui existent encore de nos jours telles qu'elles étaient alors.]

--De sorte,--dit Georges Duchêne,--que notre nom, mon père, le nom de _Brenn_, signifie chef?