Les Mysteres Du Peuple Tome I Histoire D Une Famille De Proleta

Chapter 15

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--Oui, mon ami, cette appellation honorifique, jointe au nom individuel de chacun, au nom de baptême, comme on a dit, depuis le christianisme, s'est, par le temps, changée en nom de famille; car l'usage des noms de famille ne commence guère à se répandre généralement dans les familles plébéiennes que vers le quatorzième ou le quinzième siècle. Ainsi, dans les premiers âges, on a appelé, par exemple, le fils du premier de nos aïeux dont je vous ai parlé: _Guilhern, mab eus an Brenn_[28], _Guilhern_, fils du chef, puis _Kirio_, petit-fils du chef, etc., etc. Mais avec les siècles, les mots petit-fils et arrière-petit-fils ont été supprimés, et l'on n'a plus ajouté au mot _Brenn_, devenu par corruption _Lebrenn_, que le nom de baptême. Ainsi presque tous les noms empruntés à une profession, tels que M. _Charpentier_, M. _Serrurier_, M. _Boulanger_, M. _Tisserand_, M. _Meunier_, etc., etc., ont eu presque toujours pour origine une profession manuelle, dont la désignation s'est transformée, avec le temps, en nom de famille[29]. Ces explications vous sembleront peut-être puériles, et pourtant elles constatent un fait grave et douloureux: l'absence du nom de famille chez nos frères du peuple... Hélas! tant qu'ils ont été esclaves ou serfs, pouvaient-ils avoir des noms, eux qui ne s'appartenaient pas? leur maître leur donnait des noms bizarres ou grotesques, de même qu'on donne un nom de fantaisie à un cheval ou à un chien; puis l'esclave vendu à un autre maître, on l'affublait d'un autre nom... Mais, vous le verrez, à mesure que ces opprimés, grâce à leur lutte énergique, incessante, arrivent à une condition moins servile, la conscience de leur dignité d'homme se développe davantage; et lorsqu'ils purent enfin avoir _un nom à eux_ et le transmettre à leurs enfants, obscur, mais honorable, c'est que déjà ils n'étaient plus esclaves ni serfs, quoique encore bien malheureux... La conquête du nom _propre_, du nom de _famille_, en raison des devoirs qu'il impose et des droits qu'il donne, a été l'un des plus grands pas de nos aïeux vers un complet affranchissement... Un dernier mot, au sujet des manuscrits que nous allons lire. Vous y trouverez un admirable sentiment de la nationalité gauloise et de sa foi religieuse, sentiment d'autant plus indomptable, d'autant plus exagéré peut-être, que la conquête romaine et franque s'appesantissait davantage sur ces hommes et sur ces femmes héroïques, si fiers de leur race, et poussant le mépris de la mort jusqu'à une grandeur surhumaine... Admirons-les, imitons-les, dans cet ardent amour du pays, dans cette inexorable haine de l'oppression, dans cette croyance à la perpétuité progressive de la vie, qui nous délivre du _mal de la mort_... Mais tout en glorifiant pieusement le passé, continuons, selon le mouvement de l'humanité, de marcher vers l'avenir... N'oublions pas qu'un nouveau monde avait commencé avec le christianisme... Sans doute son divin esprit de fraternité, d'égalité, de liberté, a été outrageusement renié, refoulé, persécuté, dès les premiers siècles, par la plupart des évêques catholiques, possesseurs d'esclaves et de serfs, gorgés de richesses subtilisées aux Francs conquérants, en retour de l'absolution de leurs crimes abominables, que leur vendait le haut clergé... Sans doute, nos pères esclaves, voyant la parole évangélique étouffée, impuissante à les affranchir, ont fait, comme on dit, leurs affaires eux-mêmes, se sont soulevés en armes contre la tyrannie des conquérants, et presque toujours, ainsi que vous allez en avoir la preuve, là où le sermon avait échoué, l'insurrection obtenait des concessions durables, selon ce sage axiome de tous les temps: _Aide-toi... le ciel t'aidera..._ Mais enfin, malgré l'Église catholique, apostolique et romaine, le souffle chrétien a passé sur le monde; il le pénètre de plus en plus de cette chaleur douce et tendre, dont manquait, dans sa sublimité, la foi druidique de nos aïeux, qui, ainsi rajeunie, complétée, doit prendre une sève nouvelle... Sans doute encore il a été cruel pour nous, conquis, de perdre jusqu'au nom de notre nationalité, de voir imposer à cette antique et illustre Gaule le nom de _France_, par une horde de conquérants féroces... Aussi, chose remarquable, lors de notre première révolution la réaction contre les souvenirs de la conquête et de ces rois de prétendu droit divin, fut si profondément nationale, que des citoyens ont maudit jusqu'au nom Français[30], trouvant (et c'était à un certain point de vue aussi logique que patriotique), trouvant odieux et stupide de conserver ce nom au jour de la victoire et après quatorze siècles de lutte contre ces rois et cette race étrangère qui nous l'avaient infligé comme le stigmate de la conquête!...

[Note 28: D'antiques généalogies, conservées soigneusement par les _Bardes_, servirent à désigner ceux qui pouvaient prétendre à la dignité de chefs de canton ou de famille, car ces mots étaient synonymes dans la langue des anciens Gaulois-Bretons, et les liens de la parenté étaient la base de leur état social. (Augustin Thierry, _État social des anciens Bretons, Hist. de la conq. d'Angl._, p. 10-11.)]

[Note 29: On verra dans le cours de cette histoire des personnages n'ayant, selon l'usage du temps, d'autre nom que des surnoms, parfois grotesques, terribles, et touchants, empruntés soit à leur condition, soit à une qualité ou à une difformité physique ou morale, à un acte de leur vie.]

[Note 30: Une très-vive et très-profonde réaction gauloise s'est en effet manifestée à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci; la fondation de _l'Académie celtique_, dont les immenses travaux ont été dirigés vers la recherche de nos origines nationales, date de cette époque; enfin, plusieurs pétitions furent adressées à la Convention pour revendiquer le nom de Gaule pour le pays. Nous citons ici plusieurs passages d'une pétition à ce sujet, adressée au directoire du département de Paris. Ce document fort curieux et fort caractéristique, a été publié dans la _Revue rétrospective_, t. 1, 2e série.

«Citoyens administrateurs,

»Jusques à quand souffrirez-vous que nous portions encore l'infâme nom de _Français_? Tout ce que la démence a de faiblesse, tout ce que l'absurdité a de contraire à la raison, tout ce que la turpitude a de bassesse, ne sont pas comparables à notre manie de nous couvrir de ce nom. Quoi! une troupe de brigands (les Francs conquérants) vient nous ravir tous nos biens, nous soumet à ses lois, nous réduit à la servitude, et pendant quatorze siècles ne s'attache qu'à nous priver de toutes les choses nécessaires à la vie, à nous accabler d'outrages, et lorsque nous brisons nos fers, nous avons encore l'extravagante bassesse de continuer à nous appeler comme eux! Sommes-nous donc descendants de leur sang impur? à Dieu ne plaise, Citoyens, nous sommes _du sang pur des Gaulois_! Chose plus qu'étonnante, Paris est une pépinière de savants, Paris a fait la révolution, et pas un de ces savants n'a encore daigné nous instruire de notre origine, quelque intérêt que nous ayons à la connaître.»

Après avoir parlé d'une adresse à la Convention, présentée par lui, et d'une lettre à ses concitoyens, qui offriraient sans doute un curieux intérêt, l'auteur de la pétition termine ainsi:

«... Souffrirez-vous, Citoyens, que nous ayons fait la révolution pour faire honneur de notre courage à nos ennemis de quatorze siècles? aux bourreaux de nos ancêtres? Non sans doute, et vous recourrez avec moi à l'autorité de la Convention nationale afin qu'elle nous _rende le nom de Gaulois_, etc., etc.

_Signé_, =Ducalle=. ]

--Cela me rappelle mon pauvre grand-père,--reprit Georges en souriant,--me disant qu'il n'était plus fier du tout d'être Français depuis qu'il savait porter le nom des barbares, des _cosaques_, qui nous avaient dépouillés et asservis.

--Moi, je conçois parfaitement,--reprit Sacrovir,--que l'on revendique ce vieux et illustre nom de Gaule pour notre pays!

--Certes,--reprit M. Lebrenn,--la _république gauloise_ sonnerait non moins bien à mes oreilles que la république française; mais, d'abord, notre première et immortelle république a, ce me semble, suffisamment purifié le nom français de ce qu'il avait de monarchique en le portant si haut et si loin en Europe; et puis, voyez-vous, mes amis,--ajouta le marchand en souriant,--il en est de cette brave Gaule comme de ces femmes héroïques qui s'illustrent sous le nom de leur mari... quoique le mariage de la Gaule avec le Franc ait été singulièrement forcé.

--Je comprends cela, père,--dit Velléda souriant aussi.--De même que beaucoup de femmes signent leur nom de famille à côté de celui qu'elles tiennent de leur mari, toutes les admirables choses accomplies par notre héroïne, sous un nom qui n'était pas le sien, doivent être signées: =France=, _née_ =Gaule=...

--Rien de plus juste que cette comparaison,--ajouta madame Lebrenn.--Notre nom a pu changer, notre race est restée notre race...

--Maintenant,--reprit M. Lebrenn avec émotion.--vous êtes initiés à la tradition de famille qui a fondé nos archives plébéiennes; vous prenez l'engagement solennel de les continuer, et d'engager vos enfants à les continuer?... Toi, mon fils, et toi, ma fille, à défaut de lui, vous me jurez d'écrire avec sincérité vos faits et vos actes, justes ou injustes, louables ou mauvais, afin qu'au jour où vous quitterez cette existence pour une autre, ce récit de votre vie vienne augmenter cette chronique de famille, et que l'inexorable justice de nos descendants estime ou mésestime notre mémoire selon que nous aurons mérité...

--Oui, père... nous te le jurons!...

--Eh bien, Sacrovir, aujourd'hui que tu as accompli ta vingt-et-unième année, tu peux, selon notre tradition, lire ces manuscrits... Cette lecture, nous la ferons dès aujourd'hui, chaque soir, en commun; et pour que Georges puisse y participer, nous la traduirons en français.

* * * * *

Et ce même soir, M. Lebrenn, sa femme, sa fille et Georges s'étant réunis, Sacrovir Lebrenn commença ainsi la lecture du premier manuscrit, intitulé:

LA FAUCILLE D'OR.

* * * * *

L'AUTEUR AUX ABONNÉS DES MYSTÈRES DU PEUPLE.

Chers lecteurs,

Permettez-moi d'abord de vous remercier du bienveillant accueil fait par vous aux _Mystères du Peuple_, dont le succès dépasse aujourd'hui toutes mes espérances; j'ai reçu de précieux encouragements, de vives preuves de sympathie. Après y avoir répondu privément, je suis heureux et fier de vous en témoigner publiquement ici ma reconnaissance; ce cordial appui double mes forces. Je vous ai parlé des louanges, je vous parlerai non moins sincèrement d'une critique qui m'a été adressée, sous la forme la plus amicale d'ailleurs; celle critique m'a paru grave, chers lecteurs, aussi m'a-t-elle engagé à vous écrire ces quelques mots:

On m'a reproché le grand nombre de notes dont plusieurs livraisons sont accompagnées: j'étais allé de moi-même au devant de cette objection, dès la deuxième livraison, en vous suppliant de lire attentivement ces notes, dont j'espérais faire aussi comprendre la haute importance. Je vais être plus explicite:

Quelque confiance que vous daigniez accorder à ma parole, vous trouverez dans les prochains récits des faits si étranges, si extraordinaires, souvent même si monstrueux, je dirais presque si peu croyables, que, sans l'irrécusable autorité historique dont je les accompagnerai, le lecteur le plus favorable à cet ouvrage, pourrait croire, non, sans doute, que je l'ai voulu tromper, mais qu'entraîné par mon imagination de romancier, j'ai exagéré les faits au delà des limites du possible, afin de les rendre plus saisissants. Je n'aurai pas cette crainte lorsque la citation historique textuelle, irréfragable, servant, pour ainsi dire de poinçon, de contrôle à mon récit, prouvera du moins que, quelle que soit sa valeur, il est pur et sans alliage.

Et puis, une fois l'oeuvre accomplie, cet notes qui l'accompagnent dès le début, et choisies par moi, je vous l'affirme, avec un soin scrupuleux, parmi d'innombrables documents, ces notes formeront, à côté du récit, que je tâche de rendre amusant et varié, non-seulement une histoire authentique des misères, des souffrances, des luttes et souvent grâce à Dieu, des triomphes de nos pères à nous autres prolétaires et bourgeois, mais encore une histoire authentique de leur origine, de leurs religions, de leurs lois, de leurs moeurs, de leur langage, de leurs costumes, de leurs habitations, de leurs professions, de leurs arts, de leur industrie, de leurs métiers, etc., etc.

Un mot à ce sujet, chers lecteurs. Jusqu'ici (sauf quelques-uns des éminents et modernes historiens déjà cités dans les notes), l'on avait toujours écrit l'histoire de _nos rois_, de leurs cours, de leurs amours adultères, de leurs batailles, mais jamais notre histoire à nous autres bourgeois et prolétaires; on nous la voilait, au contraire, afin que nous ne pussions y puiser ni mâles enseignements, ni foi, ni espérance ardente à un avenir meilleur, par la connaissance et la conscience du passé. Ç'a été un grand mal, car plus nous aurons conscience et connaissance de ce que nos pères et nos mères ont souffert pour nous conquérir à travers les âges, pas à pas, siècle à siècle, au prix de leurs larmes, de leur martyre, de leur sang, les droits et les libertés consacrés, résumés aujourd'hui par la _souveraineté du peuple_ écrite dans notre Constitution, plus les droits, plus les libertés nous seront chers et sacrés, plus nous serons résolus de les défendre!

Plus nous aurons conscience et connaissance de l'épouvantable esclavage moral et physique sous lequel nos ennemis de tous les temps, les rois et seigneurs, issus de la conquête _franque_, ainsi que les ultramontains, leurs dignes alliés, jésuites, inquisiteurs, etc., etc., ont fait gémir nos aïeux à nous, race de _Gaulois_ conquis, plus nous serons résolus de briser le joug sanglant et abhorré, si l'on tentait de nous l'imposer de nouveau.

Enfin, chers lecteurs, plus nous aurons conscience et connaissance du progrès incessant de l'humanité, qui, l'histoire le prouve, n'a jamais fait un pas rétrograde, plus nous serons inébranlables dans notre foi à un avenir toujours progressif, et plus victorieusement nous triompherons de ce découragement funeste dont les plus forts se laissent souvent accabler aux jours des rudes épreuves! découragement fatal, car nos ennemis, sans cesse en éveil, l'exploitent avec un art infernal, pour arrêter, momentanément, notre marche _vers la terre promise_.

Enfin et surtout, plus nous aurons conscience et connaissance des barbaries, des usurpations, des pilleries, des désastres, des guerres civiles, sociales ou religieuses, des bouleversements et des révolutions sans nombre, renaissant pour ainsi dire à chaque siècle de notre histoire, depuis le sacre de ce bandit couronné, nommé _Clovis_, jusqu'en 1848, plus nous rirons de ces hableurs qui ont la triste audace de nous présenter le gouvernement monarchique de droit divin, ou autre, comme une garantie d'ordre, de paix, de bonheur et de stabilité, et plus nous serons convaincus qu'il n'y a désormais de salut et de repos pour la France que dans la République.

C'est donc cette conscience et cette connaissance du passé qui, seule, peut donner foi et certitude dans l'avenir, que je tâche de vous inspirer, par ces récits, selon la faible mesure de mes forces; or, quelle que soit la bienveillante sympathie dont vous m'honoriez, je crois de _mon devoir envers vous_ de joindre la preuve aux faits, l'autorité historique à la scène que je représente à vos yeux. Il me semble aussi que votre conviction sera plus puissante, plus féconde pour vous-même, lorsque vous direz: Cette conviction, je l'ai puisée aux sources les plus profondes et les plus pures de l'histoire.

Et voila pourquoi, chers lecteurs, je vous conjure de nouveau de lire attentivement ces notes, dont je suis aussi sobre que possible, mais qui, à mon avis (puissiez-vous le partager!), sont le complément indispensable de cette oeuvre si cordialement encouragée par vous dès son début.

Permettez-moi d'espérer que vous me continuerez cette précieuse bienveillance, et croyez à tous mes efforts pour m'en rendre de plus en plus digne.

=Eugène SUE.=

Aux Bordes, 20 janvier 1850.

* * * * *

LES MYSTÈRES DU PEUPLE.

LA FAUCILLE D'OR,

ou

HÊNA LA VIERGE DE L'ÎLE DE SÊN.

=AN 57 AVANT JÉSUS-CHRIST.=

CHAPITRE PREMIER.

Les Gaulois il y a _dix-neuf cents ans_.--=Joel=, _le laboureur_, chef (ou _brenn_) de la tribu de Karnak.--=Guilhern=, fils de Joel.--Rencontre qu'ils font d'un voyageur.--Étrange façon d'offrir l'hospitalité.--Joel, étant aussi causeur que le voyageur l'est peu, parle avec complaisance de son fameux étalon, =Tom-Bras=, et de son fameux dogue de guerre, =Deber-Trud=, _le mangeur d'hommes_.--Ces confidences ne rendant pas le voyageur plus communicatif, le bon Joel parle non moins complaisamment de ses trois fils, =Guilhern=, _le laboureur_, =Mikael=, _l'armurier_, et =Albinick=, _le marin_, ainsi que de sa fille =Hêna=, _la vierge de l'île de Sên_.--Au nom d'Hêna, la langue du voyageur se délie.--On arrive à la maison de Joel.

Celui qui écrit ceci se nomme =Joel=, _le brenn de la tribu de Karnak_; il est fils de _Marik_, qui était fils de _Kirio_, fils de _Tiras_, fils de _Gomez_, fils de _Vorr_, fils de _Glenan_, fils d'_Erer_, fils de _Roderik_, choisi pour être chef de l'armée gauloise qui, il y a deux cent soixante-dix-sept ans, fit payer rançon à Rome.

Joel (pourquoi ne le dirait-il pas?) craignait les dieux, avait le coeur droit, le courage ferme et l'esprit joyeux; il aimait à rire, à conter, et surtout à entendre raconter, en vrai Gaulois qu'il était.

Au temps où vivait César[31] (que son nom soit maudit), Joel demeurait à deux lieues d'_Alrè_[32], non loin de la mer et de l'île de Roswallan, près la lisière de la forêt de Karnak, la plus célèbre forêt de la Gaule bretonne.

[Note 31: 57 avant Jésus-Christ. Le récit suivant remonte donc à dix-neuf cents ans environ.]

[Note 32: _Alrè_, aujourd'hui _Auray_, département du Finistère.]

Un soir, le soir du jour qui précédait celui où _Hêna_, sa fille... sa fille bien aimée lui était née... il y avait dix-huit ans de cela... Joel et son fils aîné, _Guilhern_, à la tombée du jour, retournaient à leur maison, dans un chariot traîné par quatre de ces jolis petits boeufs bretons dont les cornes sont moins grandes que les oreilles. Joel et son fils venaient de porter de la _marne_ dans leurs terres, ainsi que cela se fait à la saison d'automne, afin que les champs soient _marnés_ pour les semailles de printemps. Le chariot gravissait péniblement la côte de _Craig'h_, à un endroit où le chemin très-montueux est resserré entre de grandes roches, et d'où l'on aperçoit au loin la mer, et plus loin encore _l'île de Sen_, île mystérieuse et sacrée.

--Mon père,--dit Guilhern à Joel,--voyez donc là-bas, au sommet de la côte, ce cavalier qui accourt vers nous... Malgré la raideur de la descente, il a lancé son cheval au galop.

--Aussi vrai que le bon _Elldud_[33] a inventé la charrue, cet homme va se casser le cou.

[Note 33: «_Elldud_, le saint homme de _Côr-Dewdws_, améliora la culture, enseigna aux Gaulois une meilleure manière de cultiver la terre que celle qui était connue auparavant, et leur montra l'art de la _marner_ et de labourer à la charrue. Avant le temps d'Elldud, la terre était seulement cultivée avec la bêche et le hoyau. (Jean Raynaud, _Notes du Druidisme_, p. 415.--_Encyclopédie nouvelle._)]

--Où peut-il aller ainsi, père? Le soleil se couche; il fait grand vent, le temps est à l'orage, et ce chemin ne mène qu'aux grèves désertes...

--Mon fils, cet homme n'est pas de la Gaule bretonne; il porte un bonnet de fourrure, une casaque poilue, et ses jambes sont enveloppées de peaux tannées assujéties avec des bandelettes rouges.

--À sa droite pend une courte hache, à sa gauche un long couteau dans sa gaîne.

--Son grand cheval noir ne bronche pas dans cette descente..... Mais où va-t-il ainsi?

--Mon père, cet homme est sans doute égaré?

--Ah! mon fils,--que _Teutâtès_ t'entende[34]!... Nous offririons l'hospitalité à ce cavalier; son costume annonce qu'il est étranger... Quels beaux récits il nous ferait sur son pays et sur ses voyages!...

[Note 34: «_Teutâtès_ est le demi-dieu (ou le =Saint=) qui, aux yeux de nos pères, tenait dans ses mains les destinées particulières de toutes les âmes; c'est lui qui présidait à la circulation non-seulement sur la terre, mais dans tous les cercles de l'univers, véritables _guides_ comme le nomme César, _des voies et des voyages_. (Jean Raynaud, art. _Druid._, _Encyclop. nouv._)]

--Que le divin _Ogmi_[35], dont la parole enchaîne les hommes par des liens d'or, nous soit favorable, père! Depuis si longtemps un étranger conteur ne s'est assis à notre foyer!

[Note 35: Un des traités les plus caractéristique de ce génie conteur, et surtout de ce besoin d'entendre raconter, si particulier aux Gaulois, c'est la semi-divinité d'_Ogmi_.

«Il est impossible,--dit Jean Raynaud,--que chez les Gaulois, si amoureux de la parole, l'art qui lui correspond ne fût pas mis au premier rang parmi les inventions de l'esprit. Le demi-dieu qui symbolise cette puissance de la parole dont _Lucain_ a décrit les attributs est figuré sous les apparences de la vieillesse, comme pour marquer qu'au détriment des vertus du corps, il possédait celles de la tradition et de l'expérience; revêtu de la peau du lion et de la massue d'Hercule, ce n'était pourtant point par la force qu'il s'attachait ses captifs. Liés à des chaînes d'or et d'ambre, qui partant de leurs oreilles venaient se réunir à la bouche, loin de lui résister, ils le suivaient, avec empressement, comme ces bêtes farouches autrefois asservies par la lyre d'Orphée.» (Jean Raynaud, art. _Druid._, _Encyclop. nouv._)]

--Et nous n'avons aucune nouvelle de ce qui se passe dans le reste de la Gaule.

--Malheureusement!

--Ah! mon fils! si j'étais tout-puissant comme _Hésus_[36], j'aurais chaque soir un nouveau conteur à mon souper.

[Note 36: =Hésus=, comme le =Jéhovah= des Hébreux et le =Jupiter= des Païens, était le dieu suprême de la religion des Gaulois. Le nom de =Hésus= signifiait _je suis celui qui suis_.]

--Moi, j'enverrais des hommes partout voyager, afin qu'ils revinssent me réciter leurs aventures.

--Et si j'avais le pouvoir d'_Hésus_, quelles aventures surprenantes je leur ménagerais, à mes voyageurs, pour doubler l'intérêt de leurs récits au retour!...

--Mon père! mon père! voici le cavalier près de nous.

--Oui... il arrête son cheval, car la route est étroite, et nous lui barrons le passage avec notre chariot... Allons, Guilhern, le moment est propice; ce voyageur doit être nécessairement égaré, offrons-lui l'hospitalité pour cette nuit... nous le garderons demain, et peut-être plusieurs jours encore... Nous aurons fait une chose bonne, et il nous donnera des nouvelles de la Gaule et des pays qu'il peut avoir parcourus.

--Et ce sera aussi une grande joie pour ma soeur Hêna, qui vient demain à la maison pour la fête de sa naissance.

--Ah! Guilhern! je n'avais pas songé au plaisir qu'aurait ma fille chérie à écouter cet étranger..... Il faut absolument qu'il soit notre hôte!

--Et il le sera, père!... Oh! il le sera...--reprit Guilhern d'un air très-déterminé.