Les Mysteres Du Peuple Tome I Histoire D Une Famille De Proleta

Chapter 13

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--Pauvres chers aveugles!--reprit en souriant M. Lebrenn,--le prodigieux mouvement industriel qui s'opère dans les différentes classes de travailleurs et de bourgeois ne frappe donc pas vos yeux? Songez donc à ces innombrables associations ouvrières qui se fondent de toutes parts, à ces excellents essais de banque d'échange, de comptoirs communaux, de crédit foncier, etc., etc. Ces tentatives, les unes couronnées de succès, les autres incertaines encore, mais toutes entreprises avec intelligence, courage, probité, persévérance et foi dans l'avenir démocratique et social, ne prouvent-elles pas que le peuple et la bourgeoisie, ne comptant plus, et bien ils font, sur le concours et l'aide de l'_État_, cette impuissante chimère, cherchent leur force et leurs ressources en eux-mêmes, afin de se délivrer de l'exploitation capitaliste et usuraire, comme ils se sont délivrés de la tyrannie monarchique et jésuitique?... Croyez-moi, mes enfants, lorsque tout un peuple comme le nôtre se met à chercher la solution d'un problème, d'où descend sa vraie liberté, son travail, son bien-être et celui de la famille... ce problème, il le trouve... et, le socialisme aidant, il le trouvera[20].

[Note 20: Pour donner une idée du prodigieux mouvement industriel dont nous parlons, et qui éclôt pacifiquement sous la féconde influence du socialisme, nous donnerons sans commentaire la pièce suivante:

ASSOCIATIONS OUVRIÈRES FRATERNELLES. =commission centrale des associations fraternelles.=

Les associations sont enfin unies.

La _Mutualité du travail_ commence sérieusement, et de cette mutualité va naître la =gratuité du crédit=, basée sur la _solidarité proportionnelle_ que les associations établissent entre elles.

La commission centrale s'occupe activement de former des centres de production et de consommation, afin de rendre très-facile la circulation des _bons d'échange_, qui seront émis prochainement.

Cette publication des associations adhérentes s'accroîtra chaque semaine des adhésions reçues et des associations nouvelles qui auront été formées.

La commission centrale de _l'Union_ invite les associations qui n'ont pas encore envoyé leurs statuts à les envoyer le plus promptement possible, afin qu'elle puisse les faire jouir du bénéfice de la publicité des journaux démocratiques. Il a été bien compris que l'envoi des statuts et l'adhésion aux rectifications n'impose pas l'obligation d'adhérer au _Contrat d'union_.

Le siége de la Commission centrale est rue Saint-André-des-Arts, 27, ancien 35. Ouvert tous les jours, de dix heures du matin à quatre heures, et de six à dix heures du soir.

=Union des associations fraternelles.=

_Mutualité du travail et du crédit.--Solidarité des associations._

=BLANCHISSEUSES.= Rue Michel-Lecomte, 27.

=BONNETIERS.= Rue de la Vannerie, 47.

=BOULANGERS.= Bureau central, rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, 7.--Succursales: Rue de la Glacière, 32, et rue Vincent, à Belleville.--Rue Mogador, 13, à la Villette.

=CASQUETTES= (Ouvrières en). Rue Saint-Germain-l'Auxerrois, 45.

=CHARBONS DE TERRE ET DE BOIS.= Rue de Châtillon, 3.

=CHAUSSONNIERS.= Rue Jean-de-l'Épine, 11.

=CHEMISIÈRES ET COUTURIÈRES.= Rue de la Corderie Saint-Honoré, 7.

=CLOUTIERS.= Rue Château-Landon, 6.

=COIFFEURS.= Associations solidaires. Rue Saint-Honoré, 87.--Rue Jean-Robert, 22.--Cloître Saint-Benoît.--Rue Saint-Denis, 278.--Chaussée du Maine, 56.--Rue Michel-le-Comte, 50.--À Saint-Denis (banlieue), rue Compoise, 57.--Rue Saint-Nicolas-Saint-Antoine, 26.

=CORDONNIERS.= Rue du Cadran, 15.--Rue Rambuteau, 57.--Place du Louvre, 26.

=CUISINIERS.= Jardin de la Liberté, rue des Poissonniers, 38 et 40, à la Chapelle-Saint-Denis, et rue Saint Sauveur, 53.

--Réunis, barrière Pigale et barrière des Amandiers, et rue Aubry-le-Boucher, 32.

--Français, barrière des Trois-Couronnes.

--Rue Notre-Dame-des-Victoires, 7.

--Rue de la Grande-Truanderie, 40.

=DAGUERRÉOTYPES= (Fabricants d'appareils de). Rue Galande, 47.

=ÉCRIVAINS RÉDACTEURS.= Rue du Petit-Reposoir, 3.

=GRAVEURS.= Rue des Vieux-Augustins, 58.

=LIMONADIERS.= Rue du Roule, 3.

=LINGÈRES.= Rue du Faubourg-Saint-Denis, 23.

=LITHOGRAPHES.= Passage du Caire, 64-65.

=MAÇONS ET TAILLEURS DE PIERRE.= Rue Geoffroy-Lasnier, 11.

=MÉDECINS ET PHARMACIENS.= Rue Montmartre, 20.

=OEUFS, BEURRE, FROMAGE= (pour la vente). Rue Saint-Honoré, 49.

=PEINTRES EN BATIMENTS.= Fusion des trois associations, ayant leurs siéges respectifs rue des Arcis, 8; rue de Paradis-Poissonnière, 40, et rue du Faubourg-Saint-Denis, 123.

=PHARMACIENS.= Pharmacie humanitaire, rue Constantine, 26, et rue du Temple, 55.

=SAGES FEMMES.= Rue du Cherche-Midi, 12.

=SERRURIERS EN TOUS GENRES.= Faubourg Saint-Denis, 135.

=TRAVAILLEURS= de toutes professions et de tous pays, à Châtillon, près Montrouge (département de la Seine).

_Associations dont les statuts ont été vérifiés, mais qui n'ont pas adhéré à l'Union._

=APPAREILLEURS DE GAZ.= Rue Saint-Denis, 257, passage du Renard, et rue du Renard-Saint-Sauveur, 4.

=CHAPELIERS.= Boulevard Saint-Denis, 4, et rue Dauphine, 11.

=CHARPENTIERS.= Rue Vieille-du-Temple, 79.

=COIFFEURS.= Rue Lamartine, 1.--Succursale: rue Saint-Honoré, 139.

=CORDONNIERS.= Rue Saint-Honoré, 22.

=CORPORATIONS RÉUNIES.= Impasse des Couronnes, 6 et 8, à la Chapelle-Saint-Denis.

=CORROYEURS.= Rue de la Terrasse, 4, aux Batignolles. Dépôt à Paris, rue du Renard-Saint-Sauveur, 7.

=CUISINIERS.= Rue du Faubourg-du-Temple, 58.--Rue du Four Saint-Germain, 46.--Rue Dauphine.

=FACTEURS DE PIANOS.= Rue de Chabrol, 24.

=GRAINETIERS.= Rue des Fourreurs, 12.

=GRAVEURS SUR BOIS= pour illustrations typographiques. Quai Bourbon, 39, île Saint-Louis.

=INSTITUTEURS, INSTITUTRICES et PROFESSEURS= socialistes. Rue de Bréda, 21.

=LIMES= (Ouvriers en). Rue Phélippeaux, 27.

=LUNETTIERS EN ACIER.= Rue Saint-Martin, 180, entrée rue Jean-Robert, 28.

=MARBRIERS ET TAILLEURS DE PIERRES= réunis, pour monuments funèbres. Rue Fontaine-Saint-Georges, 52.

=MÉGISSIERS.= Rue Saint-Hippolyte, 13.

=MENUISIERS EN BATIMENTS.= Rue de Jessaint, à la Chapelle Saint-Denis.

=PHARMACIENS.= Pharmacie médicale, rue Zacharie, 5.

=SERRURIERS MÉCANICIENS.= Rue du Grand-Hurleur, 5.

_Pour la Commission_, Le secrétaire, =JEANNE=. ]

--Mais où sont nos forces, mon père? Notre parti est décimé!... Les républicains-socialistes sont traqués, calomniés, dénoncés, emprisonnés, proscrits!... Enfin, que dirai-je? Comment ne pas se décourager, se désespérer, lorsque l'on pense que toi... toi... tu dois la tardive justice qu'on t'a rendue... à qui?... au comte de Plouernel... à un royaliste tout-puissant aujourd'hui!...

--Hélas! mon père!--ajouta Georges,--n'est-ce pas le déplorable symbole de cette situation dont la pensée nous écrase?... Les royalistes tout-puissants, les républicains persécutés!

--Et quelle est, mes enfants, la conclusion de votre découragement?

--Hélas!--reprit tristement Sacrovir,--ce que nous redoutons, c'est la ruine de la république, c'est le retour au passé; c'est de rétrograder au lieu d'avancer, c'est la négation du progrès... c'est d'en arriver à cette désolante conviction: que l'humanité, au lieu de marcher toujours, est fatalement condamnée à tourner incessamment sur elle-même, dans un cercle de fer, dont elle ne peut jamais sortir... Ainsi, que la République succombe, peut-être allons-nous retourner sur nos pas... revenir au delà même du point dont nos pères sont partis en 89!

--C'est absolument ce que disent et ce qu'espèrent les royalistes, mes enfants...

--Il n'est que trop vrai, mon père...

--Que les royalistes commettent cette erreur de logique, soit, je le conçois; rien n'aveugle comme la passion, l'intérêt, ou les préjugés de caste; mais que nous... mes enfants, nous fermions les yeux à l'évidence du progrès... plus éclatant que le soleil, pour nous plonger de gaieté de coeur dans les ténèbres du doute... mais que nous, mes enfants, nous fassions à la sainteté de notre cause l'injure de douter de sa puissance, de son triomphe souverain... lorsqu'il se manifeste de toutes parts...

--Que dites-vous, mon père?

--Je dis: lorsque notre triomphe se manifeste de toutes parts; je dis que, en de telles circonstances, se laisser abattre, se décourager, ce serait compromettre notre cause!... si le progrès de l'humanité ne poursuivait pas sa marche éternelle, malgré l'incrédulité, l'aveuglement, les faiblesses, les trahisons ou les crimes des hommes!...

--Comment!... l'humanité sans cesse en progrès?...

--Sans cesse, mes enfants.

--Mais il y a bien des siècles... nos pères les Gaulois vivaient libres, heureux! et pourtant ils ont été dépouillés, asservis, par la conquête romaine, puis par celle de rois franks: était-ce donc un progrès cela?

--Je n'ai pas dit, mes amis, que nos pères n'ont pas souffert, mais que l'humanité avait marché... Derniers fils d'un ancien monde qui s'écroulait de toutes parts pour faire place au monde chrétien, progrès immense!... nos pères ont été meurtris, mutilés, sous les débris de la société antique... Mais en même temps une grande transformation sociale s'opérait; car, je vous le répète, l'humanité marche toujours... parfois lentement, jamais elle n'a fait un pas en arrière.

--Mon père, je vous crois... cependant...

--Malgré toi tu doutes encore, Sacrovir? Je comprends cela; heureusement les enseignements, les _preuves_, les _dates_, les _faits_, les _noms_, que tu trouveras tout à l'heure dans la chambre mystérieuse, te convaincront mieux que mes paroles... Et lorsque vous verrez, mes amis, qu'aux temps les plus affreux de notre histoire, tels que les ont presque toujours faits à notre pays les rois, les seigneurs et le haut clergé catholique; lorsque vous verrez que nous autres _conquis_, nous sommes partis de l'=esclavage= pour arriver progressivement, à travers les siècles, à la =souveraineté du peuple=, vous vous demanderez si à cette heure, où nous sommes investis de cette souveraineté si laborieusement gagnée, nous ne serions pas criminels de douter de l'avenir... En douter, grand Dieu! ah! nos pères, malgré leur martyre, n'en ont jamais douté, eux! Aussi, n'est-il presque pas de siècle où ils n'aient fait un pas vers l'affranchissement... Hélas! ce pas était presque toujours ensanglanté. Car si nos maîtres les conquérants se sont montrés implacables, vous le verrez, il n'est pas de siècle où de terribles représailles n'aient éclaté contre eux pour satisfaire la justice de Dieu... Oui, vous le verrez, pas de siècle où le bonnet de laine ne se soit insurgé contre le casque d'or! où la faux du paysan ne se soit croisée avec la lance du chevalier! ou la main calleuse du vassal n'ait brisé la main douillette de quelque tyranneau d'évêque! Vous le verrez, mes enfants... pas de siècle où les infâmes débauches, les voleries, les férocités des rois et de la plupart des seigneurs et des membres du haut clergé catholique, n'aient soulevé les populations, et où elles n'aient protesté par les armes contre la tyrannie du trône, de la noblesse et des papes!... Vous le verrez, pas de siècle où les affamés, se dressant inexorables comme la faim, n'aient jeté les repus dans la terreur... pas de siècle qui n'ait eu son festin de Balthazar, enseveli avec ses coupes d'or, ses fleurs, ses chants et ses magnificences, sous le flot vengeur de quelque torrent populaire... Sans doute, hélas! à ces terribles, mais légitimes représailles de l'opprimé, succédaient contre lui de féroces vengeances; mais de formidables exemples étaient faits; et toujours l'insurrection ou l'épouvante a _arraché_ aux éternels oppresseurs de nos pères _quelque durable concession =écrite dans la loi= et forcément observée_.

--Je vous crois,--dit Sacrovir;--si l'on juge du passé par le présent, car dans ces derniers temps l'insurrection a conquis nos libertés de 89 et 92, l'insurrection, en 1830, nous a rendu une partie de nos droits; enfin, en 1848, l'insurrection a proclamé la souveraineté du peuple, et le suffrage universel, qui met un terme à ces luttes fratricides.

--Et il en a été toujours ainsi, mon enfant; car tu le verras, _il n'est pas une réforme sociale, politique, civile ou religieuse, que nos pères n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle au prix de leur sang_!... Hélas! cela est cruel... cela est déplorable; mais que faire? qui invoquer? que résoudre? Il fallait bien recourir aux armes, lorsque des privilégiés opiniâtres, inexorables, incorrigibles, répondaient aux larmes, aux douleurs, aux prières des opprimés: =Rien, rien, rien!!=... Alors d'effroyables colères surgissaient et le désespoir rendait les faibles forts... alors des torrents de sang coulaient des deux côtés... Mais sur qui ce sang doit-il retomber?... Ah! qu'il retombe tout entier sur ceux-là qui, par la force, réduisaient leurs frères à un abominable esclavage, sous lequel l'homme, parfois ravalé au niveau de la brute, n'en différait que par ces divins instincts de justice et de liberté que l'oppression la plus affreuse n'étouffe jamais en nous! Aussi ces instincts se réveillaient-ils formidables lorsque sonnait, d'âge en âge, l'heure de l'affranchissement progressif de l'humanité... C'est ainsi qu'à force de vaillance, d'opiniâtreté, de batailles, de martyres, nos pères ont brisé d'abord les fers de l'esclavage antique où les Franks les avaient maintenus lors de la conquête; puis ils sont arrivés au servage, condition un peu moins horrible. Puis, de serfs, ils sont devenus vassaux, puis main-mortables, nouveaux progrès; et toujours ainsi, de pas en pas, se frayant, à force de patience et d'énergie, une route à travers les siècles et les obstacles, ils sont enfin arrivés à reconquérir leur =droit divin=, à eux et à nous; c'est-à-dire la =souveraineté du peuple=. Et n'est-ce pas à la fois un droit et une récompense? car enfin, à cette heure, tout ce qui constitue la richesse de la France que nos pères avaient reçue des mains de Dieu, nue, inculte et sauvage, ces terres cultivées, ces industries, ces monuments, ces routes, ces canaux, que sais-je? enfin toutes les merveilles de civilisation dont la France est aujourd'hui couverte, ne sont-elles pas le fruit de l'accumulation du travail de nos aïeux, prolétaires et bourgeois durant des siècles? Ah! eux seuls ne sont jamais restés oisifs! et tandis que les rois, les seigneurs de la _conquête franque_, et le haut clergé catholique, leur éternel et indigne complice, jouissaient dans l'indolence; chacune de nos laborieuses générations, à nous autres _Gaulois conquis, asservis et dépouillés_, augmentait les incalculables richesses du pays! Et pour prix de ces labeurs séculaires, le prolétariat aujourd'hui émancipé n'interviendrait pas légalement, pacifiquement, de par son droit souverain, dans une plus équitable exploitation de ces trésors, créés, fécondés, par la sueur et par le sang de ses pères! Quoi! pauvres enfants! le prolétariat risquerait d'être demain replongé dans le servage, parce que, selon la nature des choses, à l'action succède une réaction passagère; parce que des traîtres ont escaladé le pouvoir; parce que les rois d'Europe, sentant leur fin venue, redoublent de férocité comme la bête sauvage aux abois?... Vous désespérez de l'avenir? lorsque, grâce au suffrage universel, leur dernière et impérissable conquête, les déshérités d'hier, aujourd'hui majorité immense, peuvent demain imposer à la minorité privilégiée de la veille leur volonté, souveraine comme l'équité? Quoi! vous désespérez? lorsque le pouvoir est révocable à la voix de nos représentants, nommés commis par nous =juges suprêmes= de ce pouvoir?... dans le cas où il aurait l'audace de violer la constitution, cette arche sainte de la république, que nous défendrions au prix de notre sang! Quoi! vous désespérez, parce que, depuis dix-huit mois, nous avons lutté, quelque peu souffert?... Ah! ce n'est pas pendant dix-huit mois que nos pères ont souffert, ont lutté; c'est pendant plus de dix-huit siècles... Et si chaque génération a eu ses martyrs, elle a eu ses conquêtes!... et de ces martyrs, de ces conquêtes, vous allez voir les pieuses reliques, les glorieux trophées... Venez, mes enfants, suivez-moi.

Et ce disant, M. Lebrenn se dirigea, suivi de sa famille, dans la chambre aux volets fermés, où le fils, la fille et le gendre du marchand entraient pour la première fois.

CHAPITRE XIV.

Comment la famille Lebrenn vit de nombreuses curiosités historiques dans la chambre mystérieuse.--Quelles étaient ces curiosités, et pourquoi elles se trouvaient là, ainsi que plusieurs manuscrits singuliers.--De l'engagement sacré que prit Sacrovir entre les mains de son père avant de commencer la lecture de ces manuscrits qui doit chaque soir se faire en famille.

La chambre mystérieuse où M. Lebrenn introduisait pour la première fois son fils, sa fille et Georges Duchêne, n'avait, quant à ses dispositions intérieures, rien d'extraordinaire, sinon qu'elle était toujours éclairée par une lampe de forme antique, de même que le sont certains sanctuaires sacrés; et ce lieu n'était-il pas le sanctuaire des pieux souvenirs, des traditions souvent héroïques de cette famille plébéienne? Au-dessous de la lampe, les enfants du marchand virent une grande table recouverte d'un tapis, sur cette table un coffret de bronze. Autour de ce coffret, verdi par les siècles, étaient rangés différents objets, dont quelques-uns remontaient à l'antiquité la plus reculée, et dont les plus modernes étaient le _casque_ du comte de Plouernel et _l'anneau de fer_ que le marchand avait rapporté du bagne de Rochefort.

--Mes enfants,--dit M. Lebrenn d'une voix pénétrée en leur désignant du geste les curiosités historiques rassemblées sur la table,--voici les reliques de notre famille... À chacun de ces objets se rattache, pour nous, un souvenir, un nom, un fait, une date; de même que lorsque notre descendance possédera le récit de ma vie écrite par moi, le casque de monsieur de Plouernel et l'anneau de fer que j'ai porté au bagne auront leur signification historique. C'est ainsi que presque toutes les générations qui nous ont succédé, ont, depuis près de deux mille ans, fourni leur tribut à cette collection.

--Depuis tant de siècles, mon père!--dit Sacrovir avec un profond étonnement, en regardant sa soeur et son beau-frère.

--Vous saurez plus tard, mes enfants, comment sont parvenues jusqu'à nous ces reliques, peu volumineuses, vous le voyez; car, sauf le casque de monsieur de Plouernel et un sabre d'honneur donné à mon père à la fin du dernier siècle, ces objets peuvent être renfermés, ainsi qu'ils l'ont été souvent, dans ce coffret de bronze... tabernacle de nos souvenirs, enfoui parfois dans quelque solitude, et y restant de longues années jusqu'à des temps plus calmes.

M. Lebrenn prit alors sur la table le premier de ces débris du passé, rangés par ordre chronologique. C'était un bijou d'or noirci par les siècles, ayant la forme d'une _faucille_; un anneau mobile fixé au manche indiquait que ce bijou avait dû se porter suspendu à une chaîne ou à une ceinture.

--Cette petite faucille d'or, mes enfants,--poursuivit M. Lebrenn,--est un emblème druidique; c'est le plus ancien souvenir que nous possédions de notre famille; son origine remonte à l'année 57 avant Jésus-Christ; c'est-à-dire qu'il y a de cela aujourd'hui dix-neuf cent six ans.

--Et ce bijou... l'un des nôtres l'a porté, mon père?--demanda Velléda.

--Oui, mon enfant,--répondit M. Lebrenn avec émotion.--Celle qui l'a porté était jeune comme toi, belle comme toi... et le coeur le plus angélique!... le courage le plus fier! Mais à quoi bon?... vous lirez cette admirable légende de notre famille dans ce manuscrit,--ajouta M. Lebrenn en indiquant à ses enfants un livret auprès duquel était placée la _faucille d'or_. Ce livret, ainsi que les plus anciens de ceux que l'on voyait sur la table, se composait d'un grand nombre de feuillets oblongs de _peau tannée_ (sorte de parchemin), jadis cousus à la suite les uns des autres en manière de bande longue et étroite[21]; mais, pour plus de commodité, ils avaient été décousus les uns des autres et reliés en un petit volume, recouvert de chagrin noir, sur le plat duquel on lisait en lettres argentées:

_An 57 av. J.-C._

[Note 21: L'emploi de _peaux tannées_ pour écrire remonte à une antiquité très-reculée, et fut répandu chez les peuples de l'Asie, ainsi que chez les Grecs, les Romains et les =Gaulois=. On conserve à la bibliothèque de Bruxelles un manuscrit du Pentateuque que l'on croit antérieur au neuvième siècle; il est écrit en cinquante-sept peaux cousues ensemble, formant un rouleau de trente-six mètres de long. (=Ludovic Lalanne=, _Cur. bibl._, p. 11.)]

--Mais, mon père,--dit Sacrovir,--je vois sur cette table un livret à peu près pareil à celui-ci, à côté de chacun des objets dont vous nous avez parlé?...

--C'est qu'en effet, mes enfants, chaque relique provenant d'un des membres de notre famille est accompagnée d'un manuscrit de sa main, racontant sa vie et souvent celle des siens.

--Comment, mon père?--dit Sacrovir de plus en plus étonné;--ces manuscrits?...

--Ont tous été écrits par quelqu'un de nos aïeux... Cela vous surprend, mes enfants? Vous avez peine à comprendre qu'une famille inconnue possède _sa chronique_, comme si elle était d'antique race royale? puis vous vous demandez comment cette chronique a pu se succéder, sans interruption, de siècle en siècle, depuis près de deux mille ans jusqu'à nos jours?

--En effet, mon père,--dit le jeune homme,--cela me semble si extraordinaire...

--... Que cela touche à l'invraisemblance, n'est-ce pas?--reprit le marchand.

--Non, mon père,--dit Velléda,--puisque vous affirmez que cela est; mais cela nous étonne beaucoup!

--Sachez d'abord, mes enfants, que cet usage de se transmettre, de génération en génération, soit oralement, soit par écrit, les traditions de famille, a toujours été l'une des coutumes les plus caractéristiques de nos pères les Gaulois, et encore plus religieusement observée chez les Gaulois de Bretagne que partout ailleurs. Chaque famille, si obscure qu'elle fût, avait sa tradition, tandis que dans les autres pays d'Europe cette coutume se pratiquait même rarement parmi les princes et les rois. Pour vous en convaincre,--ajouta le marchand en prenant sur la table un vieux petit livre qui semblait dater des premiers temps de l'imprimerie,--je vais vous citer un passage traduit d'un des plus anciens ouvrages sur la Bretagne, et dont l'autorité fait foi dans le monde savant.

Et M. Lebrenn lut ce qui suit:

«_Chez les =Bretons=, les gens de la moindre condition connaissent leurs aïeux et retiennent de mémoire toute la ligne de leur ascendance =jusqu'aux générations les plus reculées=, et l'expriment ainsi, par exemple: =Érès=, fils de =Théodrik=,--fils =d'Enn=,--fils =d'Aecle=,--fils de =Cadel=,--fils de =Roderik= le Grand, ou le chef. Et ainsi de reste. Leurs ancêtres sont pour eux l'objet d'un vrai culte, et les injures qu'ils punissent le plus sont celles faites à leur race. Leurs vengeances sont cruelles et sanguinaires, et ils punissent non-seulement les insultes nouvelles, mais aussi les plus anciennes, faites à leur race, et qu'ils ont toujours présentes tant qu'elles ne sont pas vengées[22]._»

[Note 22: M. Augustin Thierry, l'illustre historien, au témoignage duquel nous en appellerons plus d'une fois, car nul plus que lui n'a envisagé l'histoire sous un jour plus national et plus démocratique, a cité (1º v. page 11 de son _Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands_) trois lignes seulement de ce document curieux qu'il indique sommairement ainsi: _Geraldi Cambrensis Itenerari Walliæ_. Nous sommes allés aux sources, et nous avons trouvé tout le passage ci-dessus. L'époque de la publication de ce livre écrit en latin est ainsi désignée: _Londini apud Edmonidum Bollifantum impress. Henrici dembani et Radulfi nuberii._--1585.]