Les mystères de Paris, Tome IV

Chapter 8

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--Rien de plus simple, monseigneur, et pardonnez-moi la comparaison; mais, de même que certains hommes ont l'ivresse joyeuse et bienveillante, vous avez l'amour bon et généreux.

--Pourtant ma haine des méchants est aussi devenue plus vivace; mon aversion pour Sarah augmente sans doute en raison du chagrin que me cause la mort de ma fille. Je m'imagine que cette mauvaise mère l'a négligée, qu'une fois ses ambitieuses espérances ruinées par mon mariage, la comtesse, dans son impitoyable égoïsme, aura abandonné notre enfant à des mains mercenaires, et que ma fille sera peut-être morte par le manque de soins... C'est ma faute, aussi... je n'ai pas alors senti l'étendue des devoirs sacrés que la paternité impose... Lorsque le véritable caractère de Sarah m'a été tout à coup révélé, j'aurais dû à l'instant lui enlever ma fille, veiller sur elle avec amour et sollicitude. Je devais prévoir que la comtesse ne serait jamais qu'une mère dénaturée... C'est ma faute, vois-tu, c'est ma faute...

--Monseigneur, la douleur vous égare. Pouviez-vous, après l'événement si funeste que vous savez... différer d'un jour le long voyage qui vous était imposé... comme...

--Comme une expiation!... Tu as raison, mon ami, dit Rodolphe avec accablement.

--Vous n'avez pas entendu parler de la comtesse Sarah depuis mon départ, monseigneur?

--Non, depuis ces infâmes délations qui, par deux fois, ont failli perdre Mme d'Harville, je n'ai eu d'elle aucune nouvelle... Sa présence ici me pèse, m'obsède; il me semble que mon mauvais ange est auprès de moi, que quelque nouveau malheur me menace.

--Patience, monseigneur, patience... Heureusement, l'Allemagne lui est interdite, et l'Allemagne nous attend.

--Oui... bientôt nous partirons. Au moins, durant mon court séjour à Paris, j'aurai accompli une promesse sacrée, j'aurai fait quelques pas de plus dans cette voie méritante qu'une auguste et miséricordieuse volonté m'a tracée pour ma rédemption... Dès que le fils de Mme Georges sera rendu à sa tendresse, innocent et libre; dès que Jacques Ferrand sera convaincu et puni de ses crimes; dès que j'aurai assuré l'avenir de toutes les honnêtes et laborieuses créatures qui, par leur résignation, leur courage et leur probité, ont mérité mon intérêt, nous retournerons en Allemagne; mon voyage n'aura pas été du moins stérile.

--Surtout si vous parvenez à démasquer cet abominable Jacques Ferrand, monseigneur, la pierre angulaire, le pivot de tant de crimes.

--Quoique la fin justifie les moyens... et que les scrupules soient peu de mise envers ce scélérat, quelquefois je regrette de faire intervenir Cecily dans cette réparation juste et vengeresse.

--Elle doit maintenant arriver d'un moment à l'autre?

--Elle est arrivée.

--Cecily?

--Oui... Je n'ai pas voulu la voir; de Graün lui a donné des instructions très-détaillées, elle a promis de s'y conformer.

--Tiendra-t-elle sa promesse?

--D'abord tout l'y engage; l'espoir d'un adoucissement dans son sort à venir, et la crainte d'être immédiatement renvoyée dans sa prison d'Allemagne; car de Graün ne la quittera pas de vue; à la moindre incartade, il obtiendra son extradition.

--C'est juste, elle est arrivée ici comme évadée; lorsqu'on saurait quels crimes ont motivé sa détention perpétuelle, on accorderait aussitôt son extradition.

--Et, lors même que son intérêt ne l'obligerait pas de servir nos projets, la tâche qu'on lui a imposée ne pouvant se réaliser qu'à force de ruse, de perfidies et de séductions diaboliques, Cecily doit être ravie (et elle l'est, m'a dit le baron) de cette occasion d'employer les détestables avantages dont elle a été si libéralement douée.

--Est-elle toujours bien jolie, monseigneur?

--De Graün la trouve plus attrayante que jamais; il a été, m'a-t-il dit, ébloui de sa beauté à laquelle le costume alsacien qu'elle a choisi donnait beaucoup de piquant. Le regard de cette diablesse a toujours, dit-il, la même expression véritablement magique.

--Tenez, monseigneur, je n'ai jamais été ce qu'on appelle un écervelé, un homme sans coeur et sans moeurs; eh bien! à vingt ans, j'aurais rencontré Cecily, qu'alors même que je l'aurais sue aussi dangereuse, aussi pervertie qu'elle l'est à cette heure, je n'aurais pas répondu de ma raison si j'étais resté longtemps sous le feu de ses grands yeux noirs et brûlants qui étincellent au milieu de sa figure pâle et ardente... Oui, par le ciel! je n'ose songer où aurait pu m'entraîner un si funeste amour.

--Cela ne m'étonne pas, mon digne Murph, car je connais cette femme. Du reste, le baron a été presque effrayé de la sagacité avec laquelle Cecily a compris ou plutôt deviné le rôle à la fois provoquant et platonique qu'elle doit jouer auprès du notaire.

--Mais s'introduira-t-elle chez lui aussi facilement que vous l'espériez, monseigneur, grâce à l'intervention de Mme Pipelet? Les gens de l'espèce de ce Jacques Ferrand sont si soupçonneux!

--J'avais, avec raison, compté sur la vue de Cecily pour combattre et vaincre la méfiance du notaire.

--Il l'a déjà vue?

--Hier. D'après le récit de Mme Pipelet, je ne doute pas qu'il n'ait été fasciné par la créole, car il l'a prise aussitôt à son service.

--Allons, monseigneur, notre partie est gagnée.

--Je l'espère; une cupidité féroce, une luxure sauvage ont conduit le bourreau de Louise Morel aux forfaits les plus odieux... C'est dans sa luxure, c'est dans sa cupidité qu'il trouvera la punition terrible de ses crimes... punition qui surtout ne sera pas stérile pour ses victimes... car tu sais à quel but doivent tendre tous les efforts de la créole.

--Cecily!... Cecily!... Jamais méchanceté plus grande, jamais corruption plus dangereuse, jamais âme plus noire n'auront servi à l'accomplissement d'un projet d'une moralité plus haute et d'une fin plus équitable... Et David, monseigneur?

--Il approuve tout; au point de mépris et d'horreur où il est arrivé envers cette créature, il ne voit en elle que l'instrument d'une juste vengeance. «Si cette maudite pouvait jamais mériter quelque commisération après tout le mal qu'elle m'a fait, m'a-t-il dit, ce serait en se vouant à l'impitoyable punition de ce scélérat, dont il faut qu'elle soit le démon exterminateur.»

Un huissier ayant légèrement frappé à la porte, Murph sortit, et revint bientôt apportant deux lettres, dont l'une seulement était destinée à Rodolphe.

--C'est un mot de Mme Georges, s'écria ce dernier en lisant rapidement.

--Eh bien! monseigneur... la Goualeuse?...

--Plus de doute, s'écria Rodolphe après avoir lu, il s'agit encore de quelque complot ténébreux. Le soir du jour où cette pauvre enfant a disparu de la ferme, et au moment où Mme Georges allait m'instruire de cet événement, un homme qu'elle ne connaît pas, envoyé en exprès et à cheval, est venu de ma part la rassurer, lui disant que je savais la brusque disparition de Fleur-de-Marie, et que dans quelques jours je la ramènerais à la ferme. Malgré cet avis, Mme Georges, inquiète de mon silence au sujet de sa protégée, ne peut, me dit-elle, résister au désir de savoir des nouvelles de sa fille chérie, ainsi qu'elle appelle cette pauvre enfant.

--Cela est étrange, monseigneur.

--Dans quel but enlever Fleur-de-Marie?

--Monseigneur, dit tout à coup Murph, la comtesse Sarah n'est pas étrangère à cet enlèvement.

--Sarah? Et qui te fait croire?...

--Rapprochez ces événements de ses dénonciations contre Mme d'Harville.

--Tu as raison, s'écria Rodolphe frappé d'une clarté subite, c'est évident... je comprends maintenant... oui, toujours le même calcul. La comtesse s'opiniâtre à croire qu'en parvenant à briser toutes les affections qu'elle me suppose, elle me fera sentir le besoin de me rapprocher d'elle. Cela est aussi odieux qu'insensé. Il faut pourtant qu'une si indigne persécution ait un terme. Ce n'est pas seulement à moi, mais à tout ce qui mérite respect, intérêt, pitié, que cette femme s'attaque. Tu enverras sur l'heure M. de Graün officiellement chez la comtesse; il lui déclarera que j'ai la certitude de la part qu'elle a prise à l'enlèvement de Fleur-de-Marie, et que si elle ne donne pas les renseignements nécessaires pour retrouver cette malheureuse enfant, je serai sans pitié, et alors c'est à la justice que M. de Graün s'adressera.

--D'après la lettre de Mme d'Harville, la Goualeuse serait conduite à Saint-Lazare.

--Oui, mais Rigolette affirme l'avoir vue libre et sortie de prison. Il y a là un mystère qu'il faut éclaircir.

--Je vais à l'instant donner vos ordres au baron de Graün, monseigneur; mais permettez-moi d'ouvrir cette lettre; elle est de mon correspondant de Marseille, à qui j'avais recommandé le Chourineur; il devait faciliter le passage de ce pauvre diable en Algérie.

--Eh bien! est-il parti?

--Monseigneur, voici qui est singulier!

--Qu'y a-t-il?

--Après avoir longtemps attendu à Marseille un bâtiment en partance pour l'Algérie, le Chourineur, qui semblait de plus en plus triste et soucieux, a subitement déclaré, le jour même fixé pour son embarquement, qu'il préférait retourner à Paris.

--Quelle bizarrerie!

--Bien que mon correspondant eût, ainsi qu'il était convenu, mis une assez forte somme à la disposition du Chourineur, celui-ci n'a pris que ce qui lui était rigoureusement nécessaire pour revenir à Paris, où il ne peut tarder à arriver, me dit-on.

--Alors il nous expliquera lui-même son changement de résolution; mais envoie à l'instant de Graün chez la comtesse Mac-Gregor, et va toi-même à Saint-Lazare t'informer de Fleur-de-Marie.

Au bout d'une heure, le baron de Graün revint de chez la comtesse Sarah Mac-Gregor.

Malgré son sang-froid habituel et officiel, le diplomate semblait bouleversé; à peine l'huissier l'eut-il introduit, que Rodolphe remarqua sa pâleur.

--Eh bien!... de Graün... qu'avez-vous?... Avez-vous vu la comtesse?...

--Ah! monseigneur!...

--Qu'y a-t-il?

--Que Votre Altesse Royale se prépare à apprendre quelque chose de bien pénible.

--Mais encore?...

--Mme la comtesse Mac-Gregor...

--Eh bien!...

--Que Votre Altesse Royale me pardonne de lui apprendre si brusquement un événement si funeste, si imprévu, si...

--La comtesse est donc morte?

--Non, monseigneur... mais on désespère de ses jours... elle a été frappée d'un coup de poignard.

--Ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe ému de pitié malgré son aversion pour Sarah. Et qui a commis ce crime?

--On l'ignore, monseigneur; ce meurtre a été accompagné de vol, on s'est introduit dans l'appartement de Mme la comtesse et l'on a enlevé une grande quantité de pierreries.

--À cette heure, comment va-t-elle?

--Son état est presque désespéré, monseigneur... elle n'a pas encore repris connaissance... son frère est dans la consternation.

--Il faudra aller chaque jour vous informer de la santé de la comtesse, mon cher de Graün...

À ce moment, Murph revenait de Saint-Lazare.

--Apprends une triste nouvelle, lui dit Rodolphe, la comtesse Sarah vient d'être assassinée... ses jours sont dans le plus grand danger.

--Ah! monseigneur, quoiqu'elle soit bien coupable, on ne peut s'empêcher de la plaindre.

--Oui, une telle fin serait épouvantable!... Et la Goualeuse?

--Mise en liberté depuis hier, monseigneur, on le suppose, par la protection de Mme d'Harville.

--Mais c'est impossible! Mme d'Harville me prie, au contraire, de faire les démarches nécessaires pour faire sortir de prison cette malheureuse enfant.

--Sans doute, monseigneur... et pourtant une femme âgée, d'une figure respectable, est venue à Saint-Lazare, apportant l'ordre de remettre Fleur-de-Marie en liberté. Toutes deux ont quitté la prison.

--C'est ce que m'a dit Rigolette; mais cette femme âgée qui est venue chercher Fleur-de-Marie, qui est-elle? Où sont-elles allées toutes deux? Quel est ce nouveau mystère? La comtesse Sarah pourrait peut-être seule l'éclaircir; et elle se trouve hors d'état de donner aucun renseignement. Pourvu qu'elle n'emporte pas ce secret dans la tombe!

--Mais son frère, Thomas Seyton, fournirait certainement quelques lumières. De tout temps il a été le conseil de la comtesse.

--Sa soeur est mourante; s'il s'agit d'une nouvelle trame, il ne parlera pas; mais, dit Rodolphe en réfléchissant, il faut savoir le nom de la personne qui s'est intéressée à Fleur-de-Marie pour la faire sortir de Saint-Lazare; ainsi l'on apprendra nécessairement quelque chose.

--C'est juste, monseigneur.

--Tâchez donc de connaître et de voir cette personne le plus tôt possible, mon cher de Graün; si vous n'y réussissez pas, mettez votre M. Badinot en campagne, n'épargnez rien pour découvrir les traces de cette pauvre enfant.

--Votre Altesse Royale peut compter sur mon zèle.

--Ma foi, monseigneur, dit Murph, il est peut-être bon que le Chourineur nous revienne; ses services pourront vous être utiles... pour ces recherches.

--Tu as raison, et maintenant je suis impatient de voir arriver à Paris mon brave sauveur, car je n'oublierai jamais que je lui dois la vie.

XII

L'étude

Plusieurs jours s'étaient passés depuis que Jacques Ferrand avait pris Cecily à son service.

Nous conduirons le lecteur (qui connaît déjà ce lieu) dans l'étude du notaire à l'heure du déjeuner des clercs.

Chose inouïe, exorbitante, merveilleuse! au lieu du maigre et peu attrayant ragoût apporté chaque matin à ces jeunes gens par feu Mme Séraphin, un énorme dindon froid, servi dans le fond d'un vieux carton à dossier, trônait au milieu d'une des tables de l'étude, accosté de deux pains tendres, d'un fromage de Hollande et de trois bouteilles de vin cacheté; une vieille écritoire de plomb, remplie d'un mélange de poivre et de sel, servait de salière; tel était le menu du repas.

Chaque clerc, armé de son couteau et d'un formidable appétit, attendait l'heure du festin avec une impatience affamée; quelques-uns même mâchaient à vide, en maudissant l'absence de M. le maître clerc, sans lequel on ne pouvait hiérarchiquement commencer à déjeuner.

Un progrès, ou plutôt un bouleversement si radical dans l'ordinaire des clercs de Jacques Ferrand, annonçait une énorme perturbation domestique.

L'entretien suivant, éminemment _béotien_ (s'il nous est permis d'emprunter cette expression au très-spirituel écrivain qui l'a popularisée[8]) jettera quelques lumières sur cette importante question.

--Voilà un dindon qui ne s'attendait pas, quand il est entré dans la vie, à jamais paraître à déjeuner sur la table des clercs du patron.

--De même que le patron, quand il est entré dans la vie... de notaire, ne s'attendait pas à donner à ses clercs un dindon pour déjeuner.

--Car enfin ce dindon est à nous, s'écria le saute-ruisseau de l'étude avec une gourmande convoitise.

--Saute-ruisseau, mon ami, tu t'oublies; cette volaille doit être pour toi une étrangère.

--Et, comme Français, tu dois avoir la haine de l'étranger.

--Tout ce qu'on pourra faire sera de te donner les pattes.

--Emblème de la vélocité avec laquelle tu fais les courses de l'étude.

--Je croyais avoir au moins droit à la carcasse, dit le saute-ruisseau en murmurant.

--On pourra te l'octroyer... mais tu n'y a pas droit, ainsi qu'il en a été de la Charte de 1814, qui n'était qu'une autre carcasse de liberté, dit le Mirabeau de l'étude.

--À propos de carcasse, reprit un des jeunes gens avec une insensibilité brutale, Dieu veuille avoir l'âme de la mère Séraphin! car depuis qu'elle s'est noyée dans une partie de campagne, nous ne sommes plus condamnés à ses ratatouilles forcées à perpétuité.

--Et depuis une bonne semaine, le patron, au lieu de nous donner à déjeuner...

--Nous alloue à chacun quarante sous par jour.

--C'est ce qui me fait dire: «Dieu veuille avoir l'âme de la mère Séraphin!»

--Au fait, de son temps, jamais le patron ne nous aurait donné les quarante sous.

--C'est énorme!

--C'est fabuleux!

--Il n'y a pas une étude à Paris...

--En Europe...

--Dans l'univers, où l'on donne quarante sous... à un simple clerc pour son déjeuner.

--À propos de Mme Séraphin, qui de vous a vu la servante qui la remplace?

--Cette Alsacienne que la portière de la maison où habitait cette pauvre Louise a amenée un soir, nous a dit le portier?

--Oui.

--Je ne l'ai pas encore vue.

--Ni moi.

--Parbleu! c'est tout bonnement impossible de la voir, puisque le patron est plus féroce que jamais pour nous empêcher d'entrer dans le pavillon de la cour.

--Et puis c'est le portier qui range l'étude maintenant: comment la verrait-on, cette donzelle?

--Eh bien! moi, je l'ai vue.

--Toi?

--Où cela?

--Comment est-elle?

--Grande ou petite?

--Jeune ou vieille?

--D'avance, je suis sûr qu'elle n'a pas une figure aussi avenante que cette pauvre Louise... bonne fille!

--Voyons, puisque tu l'as aperçue, comment est-elle, cette nouvelle servante?

--Quand je dis que je l'ai vue... j'ai vu son bonnet, un drôle de bonnet.

--Ah bah! et comment?

--Il était de couleur cerise et en velours, je crois; une espèce de béguin comme en ont les vendeuses de petits balais.

--Comme les Alsaciennes? C'est tout simple, puisqu'elle est alsacienne.

--Tiens, tiens, tiens...

--Parbleu! qu'est-ce qui vous étonne là-dedans? Chat échaudé craint l'eau froide.

--Ah çà! Chalamel, quel rapport ton proverbe a-t-il avec ce bonnet d'Alsacienne?

--Il n'en a aucun.

--Pourquoi le dis-tu alors?

--Parce qu'un «bienfait n'est jamais perdu», et que «le lézard est l'ami de l'homme».

--Tiens, si Chalamel commence ses bêtises en proverbes, qui ne riment à rien, il en a pour une heure. Voyons, dis donc ce que tu sais de cette nouvelle servante.

--Je passais avant-hier dans la cour; elle était adossée à une des fenêtres du rez-de-chaussée.

--La cour?

--Quelle bêtise! non, la servante. Les carreaux d'en bas sont si sales que je n'ai pu rien voir de l'Alsacienne; mais ceux du milieu de la fenêtre étant moins troubles, j'ai vu son bonnet cerise et une profusion de boucles de cheveux noirs comme du jais; car elle avait l'air d'être coiffée à la Titus.

--Je suis sûr que le patron n'en aura pas vu tant que toi à travers ses lunettes; car en voilà encore un, comme on dit que, s'il restait seul avec une femme sur la terre, le monde finirait bientôt.

--Cela n'est pas étonnant: «Rira bien qui rira le dernier», d'autant plus que «l'exactitude est la politesse des rois».

--Dieu, que Chalamel est assommant quand il s'y met!

--Dame, «dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es».

--Oh! que c'est joli!

--Moi, j'ai dans l'idée que c'est la superstition qui abrutit de plus en plus le patron.

--C'est peut-être par pénitence qu'il nous donne quarante sous pour notre déjeuner.

--Le fait est qu'il faut qu'il soit fou.

--Ou malade.

--Moi, depuis quelques jours, je lui trouve l'air très-égaré.

--Ce n'est pas qu'on le voie beaucoup... Lui qui était pour notre malheur dans son cabinet dès le _patron-minet_, et toujours sur notre dos, il reste maintenant des deux jours sans mettre le nez dans l'étude.

--Ce qui fait que le maître clerc est accablé de besogne.

--Et que ce matin nous sommes obligés de mourir de faim en l'attendant.

--En voilà du changement dans l'étude!

--C'est ce pauvre Germain qui serait joliment étonné si on lui disait: «Figure-toi, mon garçon, que le patron nous donne quarante sous pour notre déjeuner.--Ah bah! c'est impossible.--C'est si possible que c'est à moi, Chalamel, parlant à sa personne, qu'il l'a annoncé.--Tu veux rire?--Je veux rire! Voilà comme ça s'est passé: pendant les deux ou trois jours qui ont suivi le décès de la mère Séraphin, nous n'avons pas eu à déjeuner du tout; nous aimions mieux cela, d'une façon, parce que c'était moins mauvais; mais, d'une autre, notre réfection nous coûtait de l'argent; pourtant nous patientions, disant: «Le patron n'a plus ni servante ni femme de ménage; quand il en aura repris une, nous reprendrons notre dégoûtante pâtée.» Eh bien! pas du tout, mon pauvre Germain, le patron a repris une servante, et notre déjeuner a continué à être enseveli dans le fleuve de l'oubli. Alors j'ai été comme qui dirait député pour porter au patron les doléances de nos estomacs. Il était avec le maître clerc. «--Je ne veux plus vous nourrir le matin, a-t-il dit d'un ton bourru et comme s'il pensait à autre chose; ma servante n'a pas le temps de s'occuper de votre déjeuner.--Mais, monsieur, il est convenu que vous nous devez notre repas du matin.--Eh bien! vous ferez venir votre déjeuner du dehors, et je le payerai. Combien vous faut-il, quarante sous chacun? a-t-il ajouté en ayant l'air de penser de plus en plus à autre chose, et de dire quarante sous comme il aurait dit vingt sous ou cent sous.--Oui, monsieur, quarante sous nous suffiront, m'écriai-je en prenant la balle au bond.--Soit: le maître clerc se chargera de cette dépense, je compterai avec lui.» «Et là-dessus le patron m'a fermé la porte au nez. Avouez, messieurs, que Germain serait furieusement étonné des libéralités du patron.

--Germain dirait que le patron a bu.

--Et que c'est un abus.

--Chalamel, nous préférons tes proverbes.

--Sérieusement je crois le patron malade. Depuis dix jours il n'est pas reconnaissable, ses joues sont creuses à y fourrer le poing.

--Et des distractions! faut voir. L'autre jour il a levé ses lunettes pour lire un acte, il avait les yeux rouges et brûlants comme des charbons ardents.

--Il en avait le droit, «les bons comptes font les bons amis».

--Laisse-moi donc parler. Je vous dis, messieurs, que c'est très-singulier. Je présente donc cet acte à lire au patron, mais il avait la tête en bas.

--Le patron? Le fait est que c'est très-singulier. Qu'est-ce qu'il pouvait donc faire ainsi la tête en bas? Il devait suffoquer; à moins que ses habitudes ne soient, comme tu dis, bien changées.

--Oh! que ce Chalamel est fatigant; je te dis que je lui ai présenté l'acte à lire à l'envers.

--Ah! a-t-il dû bougonner!

--Ah bien! oui... il ne s'en est pas seulement aperçu; il a regardé l'acte pendant dix minutes, ses gros yeux rouges fixés dessus, et puis il me l'a rendu... en me disant: «C'est bien!»

--Toujours la tête en bas?

--Toujours...

--Il n'avait donc pas lu l'acte?

--Pardieu! à moins qu'il ne lise à l'envers.

--C'est drôle!

--Le patron avait l'air si sombre et si méchant dans ce moment-là, que je n'ai osé rien dire, et je m'en suis allé comme si de rien n'était.

--Et moi donc, il y a quatre jours, j'étais dans le bureau du maître clerc; arrivent un client, deux clients, trois clients, auxquels le patron avait donné rendez-vous. Ils s'impatientaient d'attendre; à leur demande, je vais frapper à la porte du cabinet; on ne me répond pas, j'entre...

--Eh bien?

--M. Jacques Ferrand avait ses deux bras croisés sur son bureau, et son front chauve et peu ragoûtant appuyé sur ses bras; il ne bougea pas.

--Il dormait?

--Je le croyais. Je m'approche: «Monsieur, il y a là des clients à qui vous avez donné rendez-vous...» Il ne bronche pas. «Monsieur!...» Pas de réponse. Enfin je le touche à l'épaule, il se redresse comme si le diable l'avait mordu; dans ce brusque mouvement, ses grandes lunettes vertes tombent de dessus son nez, et je vois... Vous ne le croirez jamais.

--Eh bien! que vois-tu?

--Des larmes...

--Ah! quelle farce!

--En voilà une de sévère!

--Le patron pleurer? Allons donc!

--Quand on verra ça... les hannetons joueront du cornet à piston.

--Et les poules porteront des bottes à revers.

--Ta ta ta ta, vos bêtises n'empêcheront pas que je l'aie vu comme je vous vois.

--Pleurer?

--Oui, pleurer; il a ensuite eu l'air si furieux d'être surpris en cet état lacrymatoire, qu'il a rajusté à la hâte ses lunettes, en me criant: «--Sortez!... Sortez!...--Mais, monsieur...--Sortez!...--Il y a là des clients auxquels vous avez donné rendez-vous, et...--Je n'ai pas le temps; qu'ils s'en aillent au diable, et vous avec!» «Là-dessus il s'est levé tout furieux comme pour me mettre à la porte; je ne l'ai pas attendu, j'ai filé et renvoyé les clients, qui n'avaient pas l'air plus contents qu'il ne faut... mais, pour l'honneur de l'étude, je leur ai dit que le patron avait la coqueluche.