Les mystères de Paris, Tome IV

Chapter 7

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«Au coin de la cheminée, debout auprès de lui, le docteur Polidori s'apprêtait à verser dans une tasse que lui présentait une garde-malade quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon de cristal qu'il tenait à la main...

«Sa longue barbe rousse donnait une expression plus sinistre encore à sa physionomie. J'entrai si précipitamment qu'il fit un geste de surprise, échangea un regard d'intelligence avec ma belle-mère qui me suivait en hâte, et au lieu de faire prendre à mon père la potion qu'il lui avait préparée, il posa brusquement le flacon sur la cheminée.

«Guidée par un instinct dont il m'est encore impossible de me rendre compte, mon premier mouvement fut de m'emparer de ce flacon.

«Remarquant aussitôt la surprise et la frayeur de ma belle-mère et de Polidori, je me félicitai de mon action. Mon père, stupéfait, semblait irrité de me voir, je m'y attendais. Polidori me lança un coup d'oeil féroce; malgré la présence de mon père et celle de la garde-malade, je craignis que ce misérable, voyant son crime presque découvert, ne se portât contre moi à quelque extrémité.

«Je sentis le besoin d'un appui dans ce moment décisif, je sonnai: un des gens de mon père accourut; je le priai de dire à mon valet de chambre (il était prévenu) d'aller chercher quelques objets que j'avais laissés au tournebride; sir Walter Murph savait que, pour ne pas éveiller les soupçons de ma belle-mère dans le cas où je serais obligée de donner mes ordres devant elle, j'emploierais ce moyen pour le mander auprès de moi...

«La surprise de mon père, de ma belle-mère, était telle que le domestique sortit avant qu'ils eussent pu dire un mot: je fus rassurée; au bout de quelques instants sir Walter Murph serait auprès de moi...

«--Qu'est-ce que cela signifie? me dit enfin mon père d'une voix faible, mais impérieuse et courroucée. Vous ici, Clémence... sans que je vous y aie appelée?... Puis à peine arrivée vous vous emparez du flacon qui contient la potion que le docteur allait me donner... M'expliquerez-vous cette folie?

«--Sortez, dit ma belle-mère à la garde-malade.

«Cette femme obéit.

«--Calmez-vous, mon ami, reprit ma belle-mère en s'adressant à mon père; vous le savez, la moindre émotion pourrait vous être nuisible. Puisque votre fille vient ici malgré vous, et que sa présence vous est désagréable, donnez-moi votre bras, je vous conduirai dans le petit salon; pendant ce temps-là notre bon docteur fera comprendre à Mme d'Harville ce qu'il y a d'imprudent, pour ne pas dire plus, dans sa conduite...

«Et elle jeta un regard significatif à son complice.

«Je compris le dessein de ma belle-mère. Elle voulait emmener mon père et me laisser seule avec Polidori, qui, dans ce cas extrême, aurait sans doute employé la violence pour m'arracher le flacon qui pouvait fournir une preuve évidente de ses projets criminels.

«--Vous avez raison, dit mon père à ma belle-mère. Puisqu'on vient me poursuivre jusque chez moi, sans respect pour mes volontés, je laisserai la place libre aux importuns...

«Et se levant avec peine il accepta le bras que lui offrait ma belle-mère et fit quelques pas vers le petit salon.

«À ce moment, Polidori s'avança vers moi; mais, me rapprochant aussitôt de mon père, je lui dis:

«--Je vais vous expliquer ce qu'il y a d'imprévu dans mon arrivée et d'étrange dans ma conduite... Depuis hier je suis veuve... Depuis hier je sais que vos jours sont menacés, mon père.

«Il marchait péniblement courbé. À ces mots, il s'arrêta, se redressa vivement et, me regardant avec un étonnement profond, il s'écria:

«--Vous êtes veuve... mes jours sont menacés!... Qu'est-ce que cela signifie?

«--Et qui ose menacer les jours de M. d'Orbigny, madame? me demanda audacieusement ma belle-mère.

«--Oui, qui les menace?... ajouta Polidori.

«--Vous, monsieur; vous, madame, répondis-je.

«--Quelle horreur!... s'écria ma belle-mère en faisant un pas vers moi.

«--Ce que je dis, je le prouverai, madame, lui répondis-je.

«--Mais une telle accusation est épouvantable! s'écria mon père.

«--Je quitte à l'instant cette maison, puisque j'y suis exposé à de si atroces calomnies! dit le docteur Polidori avec l'indignation apparente d'un homme outragé dans son honneur. Commençant à sentir le danger de sa position, il voulait fuir sans doute.

«Au moment où il ouvrait la porte, il se trouva face à face avec sir Walter Murph...

Rodolphe, s'interrompant de lire, tendit la main au squire et lui dit:

--Très-bien, mon vieil ami, ta présence a dû foudroyer ce misérable.

--C'est le mot, monseigneur... Il est devenu livide... et a fait deux pas en arrière en me regardant avec stupeur; il semblait anéanti... Me retrouver au fond de la Normandie, dans un moment pareil!... Il croyait faire un mauvais rêve... Mais continuez, monseigneur, vous allez voir que cette infernale comtesse d'Orbigny a eu aussi son tour _de foudroiement,_ grâce à ce que vous m'aviez appris de sa visite au charlatan Bradamanti-Polidori dans la maison de la rue du Temple... Car, après tout, c'est vous qui agissiez... ou plutôt je n'étais que l'instrument de votre pensée... aussi, jamais, je vous le jure, vous ne vous êtes plus heureusement et plus justement substitué à l'indolente Providence que dans cette occasion.

Rodolphe sourit et continua la lecture de la lettre de Mme d'Harville:

«À la vue de sir Walter Murph, Polidori resta pétrifié; ma belle-mère tombait de surprise en surprise; mon père, ému de cette scène, affaibli par la maladie, fut obligé de s'asseoir dans un fauteuil. Sir Walter ferma à double tour la porte par laquelle il était entré; et se plaçant devant celle qui conduisait à un autre appartement, afin que le docteur Polidori ne pût s'échapper, il dit à mon pauvre père avec l'accent du plus profond respect:

«--Mille pardons, monsieur le comte, de la licence que je prends; mais une impérieuse nécessité, dictée par votre seul intérêt (et vous allez bientôt le reconnaître), m'oblige à agir ainsi... Je me nomme sir Walter Murph, ainsi que peut vous l'affirmer ce misérable, qui à ma vue tremble de tous ses membres: je suis le conseiller intime de S. A. R. monseigneur le grand-duc régnant de Gerolstein.

«--Cela est vrai, dit le docteur Polidori en balbutiant, éperdu de frayeur.

«--Mais alors, monsieur... que venez-vous faire ici? Que voulez-vous?

«--Sir Walter Murph, repris-je en m'adressant à mon père, vient se joindre à moi pour démasquer les misérables dont vous avez failli être victime.

«Puis, remettant à sir Walter le flacon de cristal, j'ajoutai:--J'ai été assez bien inspirée pour m'emparer de ce flacon au moment où le docteur Polidori allait verser quelques gouttes de la liqueur qu'il contient dans une potion qu'il offrait à mon père.

«--Un praticien de la ville voisine analysera devant vous le contenu de ce flacon; et s'il est prouvé qu'il renferme un poison lent et sûr, dit Walter Murph à mon père, il ne pourra plus vous rester de doute sur les dangers que vous couriez, et que la tendresse de madame votre fille a heureusement prévenus.

«Mon pauvre père regardait tour à tour sa femme, le docteur Polidori, moi et sir Walter d'un air égaré; ses traits exprimaient une angoisse indéfinissable. Je lisais sur son visage navré la lutte violente qui déchirait son coeur. Sans doute il résistait de tout son pouvoir à de croissants et terribles soupçons, craignant d'être obligé de reconnaître la scélératesse de ma belle-mère; enfin, cachant sa tête dans ses mains, il s'écria:

«--Ô mon Dieu, mon Dieu!... tout cela est horrible... impossible. Est-ce un rêve que je fais?

«--Non, ce n'est pas un rêve..., s'écria audacieusement ma belle-mère, rien de plus réel que cette atroce calomnie concertée d'avance pour perdre une malheureuse femme dont le seul crime a été de vous consacrer sa vie. Venez, venez, mon ami, ne restons pas une seconde de plus ici, ajouta-t-elle en s'adressant à mon père; peut-être votre fille n'aura-t-elle pas l'insolence de vous retenir malgré vous...

«--Oui, oui, sortons, dit mon père hors de lui, tout cela n'est pas vrai, ne peut pas être vrai, je ne veux pas entendre davantage, ma raison n'y résisterait pas... d'épouvantables méfiances s'élèveraient dans mon coeur, empoisonneraient le peu de jours qui me restent à vivre, et rien ne pourrait me consoler d'une si abominable découverte.

«Mon père semblait si souffrant, si désespéré, qu'à tout prix j'aurais voulu mettre fin à cette scène, si cruelle pour lui. Sir Walter devina ma pensée; mais, voulant faire pleine et entière justice, il répondit à mon père:

«--Encore quelques mots, monsieur le comte; vous allez avoir le chagrin, sans doute bien pénible, de reconnaître qu'une femme que vous vous croyiez attachée par la reconnaissance a toujours été un monstre hypocrite; mais vous trouverez des consolations certaines dans l'affection de votre fille, qui ne vous a jamais manqué.

«--Cela passe toutes les bornes! s'écria ma belle-mère avec rage; et de quel droit, monsieur, et sur quelles preuves osez-vous baser de si effroyables calomnies? Vous dites que ce flacon contient du poison?... Je le nie, monsieur, et je le nierai jusqu'à preuve du contraire; et lors même que le docteur Polidori aurait, par méprise, confondu un médicament avec un autre, est-ce une raison pour m'accuser d'avoir voulu... de complicité avec lui... Oh! non, non, je n'achèverai pas... Une idée si horrible est déjà un crime; encore une fois, monsieur, je vous défie de dire sur quelles preuves, vous et madame, osez appuyer cette affreuse calomnie..., dit ma belle-mère avec une audace incroyable.

«--Oui, sur quelles preuves? s'écria mon malheureux père. Il faut que la torture que l'on m'impose ait un terme.

«--Je ne suis pas venu ici sans preuves, monsieur le comte, dit sir Walter; et ces preuves, les réponses de ce misérable vous les fourniront tout à l'heure. Puis sir Walter adressa la parole en allemand au docteur Polidori, qui semblait avoir repris un peu d'assurance, mais qui la perdit aussitôt.

--Que lui as-tu dit? demanda Rodolphe au squire en s'interrompant de lire.

--Quelques mots significatifs, monseigneur; à peu près ceux-ci: «Tu as échappé par la fuite à la condamnation dont tu avais été frappé par la justice du grand-duché; tu demeures rue du Temple, sous le faux nom de Bradamanti; on sait à quel abominable métier tu te livres; tu as empoisonné la première femme du comte; il y a trois jours, Mme d'Orbigny est allée te chercher pour t'emmener ici empoisonner son mari; S. A. R. est à Paris, elle a les preuves de tout ce que j'avance. Si tu avoues la vérité, afin de confondre cette misérable femme, tu peux espérer, non ta grâce, mais un adoucissement au châtiment que tu mérites; tu me suivras à Paris, où je te déposerai en lieu sûr jusqu'à ce que S. A. ait décidé de toi. Sinon, de deux choses l'une, ou S. A. R. fait demander et obtient ton extradition, ou bien à l'instant même j'envoie chercher à la ville voisine un magistrat; ce flacon renfermant du poison lui sera remis, on t'arrêtera sur-le-champ, on fera des perquisitions chez toi, rue du Temple; tu sais combien elles te compromettront, et la justice française suivra son cours... Choisis donc...»

«Ces révélations, ces accusations, ces menaces qu'il savait fondées, se succédant coup sur coup, accablèrent cet infâme, qui ne s'attendait pas à me voir si bien instruit. Dans l'espoir d'adoucir la position qui l'attendait, il n'hésita pas a sacrifier sa complice, et me répondit: «Interrogez-moi, je dirai la vérité en ce qui concerne cette femme.»

--Bien, bien, mon digne Murph, je n'attendais pas moins de toi.

--Pendant mon entretien avec Polidori, les traits de la belle-mère de Mme d'Harville se décomposaient d'une manière effrayante, quoiqu'elle ne comprît pas l'allemand. Elle voyait, à l'abattement croissant de son complice, à son attitude suppliante, que je le dominais. Dans une anxiété terrible, elle cherchait à rencontrer les yeux de Polidori, afin de lui donner du courage ou d'implorer sa discrétion, mais il évitait constamment son regard.

--Et le comte?

--Son émotion était inexprimable; de ses doigts crispés, il serrait convulsivement les bras de son fauteuil, la sueur baignait son front, il respirait à peine, ses yeux ardents, fixes, ne quittaient pas les miens. Ses angoisses égalaient celles de sa femme. La suite de la lettre de Mme d'Harville vous dira la fin de cette scène pénible, monseigneur.

XI

Punition

Rodolphe continua la lecture de la lettre de Mme d'Harville.

«Après un entretien en allemand qui dura quelques minutes entre sir Walter Murph et Polidori, sir Walter dit à ce dernier:

«--Maintenant, répondez. N'est-ce pas madame--et il désigna ma belle-mère--qui, lors de la maladie de la première femme de M. le comte, vous a introduit chez lui comme médecin?

«--Oui, c'est elle..., répondit Polidori.

«--Afin de servir les affreux projets de... madame... n'avez-vous pas été assez criminel pour rendre mortelle par vos prescriptions homicides la maladie d'abord légère de Mme la comtesse d'Orbigny?

«--Oui, dit Polidori.

«Mon père poussa un gémissement douloureux, leva ses deux mains au ciel et les laissa retomber avec accablement.

«--Mensonge et infamie! s'écria ma belle-mère. Tout cela est faux; ils s'entendent pour me perdre.

«--Silence, madame! dit sir Walter Murph d'une voix imposante. Puis, continuant de s'adresser à Polidori: Est-il vrai qu'il y a trois jours madame a été vous chercher rue du Temple, n° 17, où vous habitez, caché sous le faux nom de Bradamanti?

«--Cela est vrai.

«--Madame ne vous a-t-elle pas proposé de venir ici assassiner le comte d'Orbigny, comme vous aviez assassiné sa femme?

«--Hélas! je ne puis le nier, dit Polidori.

«À cette accablante révélation, mon père se leva debout, menaçant; d'un geste foudroyant il montra la porte à ma belle-mère; puis, me tendant les bras, il s'écria d'une voix entrecoupée:

«--Au nom de ta malheureuse mère, pardon! pardon!... Je l'ai bien fait souffrir... mais, je te jure... j'étais étranger au crime qui l'a conduite au tombeau.

«Et avant que j'aie pu l'empêcher, mon père tomba à mes genoux.

«Lorsque moi et sir Walter nous le relevâmes, il était évanoui.

«Je sonnai les gens; sir Walter prit le docteur Polidori par le bras et sortit avec lui en disant à ma belle-mère:

«--Croyez-moi, madame, quittez cette maison avant une heure, sinon je vous livre à la justice.

«La misérable sortit de l'appartement dans un état de frayeur et de rage que vous concevez facilement, monseigneur.

«Lorsque mon père reprit ses sens, tout ce qui venait de se passer lui parut un rêve horrible. Je fus dans la triste nécessité de lui raconter mes premiers soupçons sur la mort prématurée de ma mère, soupçons que votre connaissance des premiers crimes du docteur Polidori, monseigneur, avait changés en certitude.

«Je dus dire aussi à mon père comment ma belle-mère m'avait poursuivie de sa haine jusque dans mon mariage, et quel avait été son but en me faisant épouser M. d'Harville...

«Autant mon père s'était montré faible, aveugle à l'égard de cette femme, autant il voulait se montrer impitoyable envers elle; il s'accusait avec désespoir d'avoir été presque le complice de ce monstre en lui donnant sa main après la mort de ma mère; il voulait livrer Mme d'Orbigny aux tribunaux; je lui représentai le scandale odieux d'un tel procès, dont l'éclat serait si fâcheux pour lui; je l'engageai à chasser pour jamais ma belle-mère de sa présence, en lui assurant seulement ce qui lui était nécessaire pour vivre, puisqu'elle portait son nom.

«J'eus assez de peine à obtenir de mon père ces résolutions modérées; il voulut me charger de la chasser de la maison. Cette mission m'était doublement pénible; je songeai que sir Walter voudrait peut-être bien s'en charger... Il y consentit.

--Et j'y ai pardieu consenti avec joie, monseigneur, dit Murph à Rodolphe; rien ne me plaît davantage que de donner aux méchants cette espèce d'extrême-onction...

--Et qu'a dit cette femme?

--Mme d'Harville avait en effet poussé la bonté jusqu'à demander à son père une pension de cent louis pour cette infâme; ceci me parut non pas de la bonté, mais de la faiblesse: il était déjà mal de dérober à la justice une si dangereuse créature. J'allai trouver le comte, il adopta parfaitement mes observations; il fut convenu qu'on donnerait, en tout et pour tout, vingt-cinq louis à l'infâme pour la mettre à même d'attendre un emploi ou du travail.

«--Et à quel emploi, à quel travail, moi, comtesse d'Orbigny, pourrai-je me livrer? me demanda-t-elle insolemment.

«--Ma foi, c'est votre affaire! Vous serez quelque chose comme garde-malade ou gouvernante; mais, croyez-moi, recherchez le métier le plus humble, le plus obscur; car si vous aviez l'audace de dire votre nom, ce nom que vous devez à un crime, on s'étonnerait de voir la comtesse d'Orbigny réduite à une telle condition; on s'informerait et vous jugez des conséquences, si vous étiez assez insensée pour ébruiter le passé. Cachez-vous donc au loin; faites-vous surtout oublier; devenez Mme Pierre ou Mme Jacques, et repentez-vous..., si vous pouvez.

«--Et vous croyez, monsieur, me dit-elle, ayant sans doute ménagé ce coup de théâtre, que je ne réclamerai pas les avantages que m'assure mon contrat de mariage?

«--Comment donc, madame! rien de plus juste; il serait indigne à M. d'Orbigny de ne pas exécuter ses promesses, et de méconnaître tout ce que vous avez fait, et surtout ce que vous vouliez faire pour lui... Plaidez... plaidez, adressez-vous à la justice; je ne doute pas qu'elle ne vous donne raison contre votre mari...»

«Un quart d'heure après notre entretien, la créature était en route pour la ville voisine.

--Tu as raison, il est pénible de laisser presque impunie une aussi détestable mégère; mais le scandale d'un procès... pour ce vieillard déjà si affaibli... Il n'y fallait pas songer.

«J'ai facilement décidé mon père à quitter Les Aubiers aujourd'hui même, reprit Rodolphe, continuant de lire la lettre de Mme d'Harville; de trop tristes souvenirs le poursuivraient ici. Quoique sa santé soit chancelante, les distractions d'un voyage de quelques jours, le changement d'air ne peuvent que lui être favorables, a dit le médecin que le docteur Polidori avait remplacé, et que j'ai fait aussitôt mander à la ville voisine. Mon père a voulu qu'il analysât le contenu du flacon, sans lui rien dire de ce qui s'était passé; le médecin répondit qu'il ne pouvait s'occuper de cette opération que chez lui, et qu'avant deux heures nous saurions le résultat de l'expérience. Le résultat fut que plusieurs doses de cette liqueur, composée avec un art infernal, pouvaient, en un temps donné, causer la mort sans laisser néanmoins d'autres traces que celles d'une maladie ordinaire que le médecin nomma.

«Dans quelques heures, monseigneur, je pars avec mon père et ma fille pour Fontainebleau; nous y resterons quelque temps, puis, selon le désir de mon père, nous reviendrons à Paris, mais non pas chez moi; il me serait impossible d'y demeurer après le déplorable accident qui s'y est passé.

«Ainsi que je vous l'ai dit, monseigneur, en commençant cette lettre, les faits vous prouvent tout ce que je dois encore à votre inépuisable sollicitude... Prévenue par vous, aidée de vos conseils, forte de l'appui de votre excellent et courageux sir Walter, j'ai pu arracher mon père à un péril certain, et je suis assurée du retour de sa tendresse...

«Adieu, monseigneur; il m'est impossible de vous en dire davantage, mon coeur est trop plein, trop d'émotions l'agitent, je vous exprimerais mal tout ce qu'il ressent.

«D'ORBIGNY D'HARVILLE»

«Je rouvre cette lettre à la hâte, monseigneur, pour réparer un oubli dont je suis confuse. En cherchant, d'après vos nobles inspirations, quelque bien à faire, j'étais allée à la prison de Saint-Lazare visiter de pauvres prisonnières; j'y ai trouvé une malheureuse enfant à laquelle vous vous êtes intéressé... Sa douceur angélique, sa pieuse résignation font l'admiration des respectables femmes qui surveillent les détenues... Vous apprendre où est la Goualeuse (tel est son surnom si je ne me trompe), c'est vous mettre à même d'obtenir à l'instant sa liberté; cette infortunée vous racontera par quel concours de circonstances sinistres, enlevée de l'asile où vous l'aviez placée, elle a été jetée dans cette prison, où du moins elle a su faire apprécier la candeur de son caractère.

«Permettez-moi de vous rappeler aussi mes deux futures protégées, monseigneur, cette malheureuse mère et sa fille, dépouillées par le notaire Ferrand... Où sont-elles? Avez-vous eu quelques renseignements sur elles? Oh! de grâce, tâchez de retrouver leurs traces, et qu'à mon retour à Paris je puisse leur payer la dette que j'ai contractée envers tous les malheureux!...

--La Goualeuse a donc quitté la ferme de Bouqueval, monseigneur? s'écria Murph, aussi étonné que Rodolphe de cette nouvelle révélation.

--Tout à l'heure encore on vient de me dire l'avoir vue sortir de Saint-Lazare, répondit Rodolphe. Ma tête s'y perd: le silence de Mme Georges me confond et m'inquiète... Pauvre petite Fleur-de-Marie! quels nouveaux malheurs sont donc venus la frapper? Fais monter un homme à cheval à l'instant; qu'il se rende en hâte à la ferme, et écris à Mme Georges que je la prie instamment de venir à Paris; dis aussi à M. de Graün de m'obtenir une permission pour entrer à Saint-Lazare... D'après ce que me dit Mme d'Harville, Fleur-de-Marie y serait détenue. Mais non, reprit Rodolphe en réfléchissant, elle n'y est plus prisonnière, car Rigolette l'a vue sortir de cette prison avec une femme âgée. Serait-ce Mme Georges? Sinon quelle est cette femme? Où est allée la Goualeuse[7]?

--Patience, monseigneur; avant ce soir vous saurez à quoi vous en tenir; puis, demain, il vous faudra interroger ce misérable Polidori; il a, dit-il, d'importantes révélations à vous faire, mais à vous seul...

--Cette entrevue me sera odieuse, dit tristement Rodolphe, car je n'ai pas revu cet homme depuis le jour fatal... où j'ai...

Rodolphe ne put achever; il cacha son front dans sa main.

--Eh! mort-dieu! monseigneur, pourquoi consentir à ce que demande Polidori? Menacez-le de la justice française ou d'une extradition immédiate; il faudra bien qu'il se résigne à me révéler ce qu'il ne veut révéler qu'à vous.

--Tu as raison, mon pauvre ami, car la présence de ce misérable rendrait plus menaçants encore ces souvenirs terribles auxquels se rattachent tant de douleurs incurables... depuis la mort de mon père jusqu'à celle de ma pauvre petite fille... Je ne sais, mais plus j'avance dans la vie, plus cette enfant me manque... Combien je l'aurais adorée! Combien il m'eût été cher et précieux, ce fruit charmant de mon premier amour, de mes premières et pures croyances, ou plutôt de mes jeunes illusions!... J'aurais déversé sur cette innocente créature les trésors d'affection dont son odieuse mère est indigne; et puis il me semble que, telle que je l'avais rêvée, cette enfant, par la beauté de son âme, par le charme de ses qualités, eût adouci, calmé tous les chagrins, tous les remords qui se rattachent, hélas! à sa funeste naissance...

--Tenez, monseigneur; je vois avec peine l'empire toujours croissant que prennent sur votre esprit ces regrets aussi stériles que cruels.

Après quelques moments de silence, Rodolphe dit à Murph:

--Je puis maintenant te faire un aveu, mon vieil ami: j'aime... oui, j'aime profondément une femme digne de l'affection la plus noble et la plus dévouée... Et, depuis que mon coeur s'est ouvert de nouveau à toutes les douceurs de l'amour, depuis que je suis prédisposé aux émotions tendres, je ressens plus vivement encore la perte de ma fille... J'aurais pour ainsi dire pu craindre qu'un attachement de coeur n'affaiblît l'amertume de mes regrets... Il n'en est rien: toutes mes facultés aimantes ont augmenté... je me sens meilleur, plus charitable, et plus que jamais il m'est cruel de n'avoir pas ma fille à adorer...