Les mystères de Paris, Tome IV
Chapter 6
--Très-bien, madame Pipelet! Je n'oublie pas ma promesse; voilà ce que je vous ai promis si vous parveniez à me placer cette pauvre fille qui m'embarrassait...
--Attendez à demain, mon roi des locataires, dit Mme Pipelet en refusant l'argent de Rodolphe; car enfin M. Ferrand n'a qu'à se raviser, quand ce soir je vas lui conduire Cecily...
--Je ne crois pas qu'il se ravise; mais où est-elle?
--Dans le cabinet qui dépend de l'appartement du commandant; elle n'en bouge pas d'après vos ordres; elle a l'air résignée comme un mouton, quoiqu'elle ait des yeux... ah! quels yeux!... Mais à propos du commandant, est-il intrigant! Lorsqu'il est venu lui-même surveiller l'emballement de ses meubles, est-ce qu'il ne m'a pas dit que s'il venait ici des lettres adressées à une Mme Vincent, c'était pour lui, et de les lui envoyer rue Mondovi, n° 5? Il se fait écrire sous un nom de femme, ce bel oiseau! Comme c'est malin!... Mais ce n'est pas tout, est-ce qu'il n'a pas eu l'effronterie de me demander ce qu'était devenu son bois!...
«--Votre bois!... Pourquoi donc pas votre forêt tout de suite?» que je lui ai répondu. Tiens, c'est vrai pour deux mauvaises voies... de rien du tout: une de flotté et une de neuf, car il n'avait pas pris tout bois neuf, le grippe-sous... fait-il son embarras! Son bois! «Je l'ai brûlé, votre bois, que je lui dis, pour sauver vos effets de l'humidité: sans cela il aurait poussé des champignons sur votre calotte brodée et sur votre robe de chambre de ver luisant, que vous avez mise joliment souvent pour le roi de Prusse... en attendant cette petite dame qui se moquait de vous.»
Un gémissement sourd et plaintif d'Alfred interrompit Mme Pipelet.
--Voilà le vieux chéri qui rumine, il va s'éveiller... Vous permettez, mon roi des locataires?
--Certainement... j'ai d'ailleurs encore quelques renseignements à vous demander...
--Eh bien! vieux chéri, comment ça va-t-il? demanda Mme Pipelet à son mari, en ouvrant ses rideaux; voilà M. Rodolphe; il sait la nouvelle infamie de Cabrion, il te plaint de tout son coeur.
--Ah! monsieur, dit Alfred en tournant languissamment sa tête vers Rodolphe, cette fois je n'en relèverai pas... le monstre m'a frappé au coeur... Je suis l'objet des brocards de la capitale... mon nom se lit sur tous les murs de Paris... accolé à celui de ce misérable, Pipelet-Cabrion, avec un énorme trait d'union... _môssieur_... un trait d'union... moi!... uni à cet infernal polisson aux yeux de la capitale de l'Europe!
--M. Rodolphe sait cela... mais ce qu'il ne sait pas, c'est ton aventure d'hier soir avec ces deux grandes drôlesses.
--Ah! monsieur, il avait gardé sa plus monstrueuse infamie pour la dernière; celle-là a passé toutes les bornes, dit Alfred d'une voix dolente.
--Voyons, mon cher monsieur Pipelet... racontez-moi ce nouveau malheur.
--Tout ce qu'il m'a fait jusqu'à présent n'était rien auprès de cela, monsieur... Il est arrivé à ses fins... grâce aux procédés les plus honteux... Je ne sais si je vais avoir la force de vous faire ce narré... la confusion... la pudeur m'entraveront à chaque pas.
M. Pipelet s'étant mis péniblement sur son séant croisa pudiquement les revers de son gilet de laine et commença en ces termes:
--Mon épouse venait de sortir; absorbé dans l'amertume que me causait la nouvelle prostitution de mon nom écrit sur tous les murs de la capitale, je cherchais à me distraire en m'occupant d'un ressemelage d'une botte vingt fois reprise et vingt fois abandonnée, grâce aux opiniâtres persécutions de mon bourreau. J'étais assis devant une table, lorsque je vois la porte de ma loge s'ouvrir et une femme entrer.
«Cette femme était enveloppée d'un manteau à capuchon; je me soulevai honnêtement de mon siège et portai la main à mon chapeau. À ce moment une seconde femme, aussi enveloppée d'un manteau à capuchon, entre dans ma loge et ferme la porte en dedans... Quoique étonné de la familiarité de ce procédé et du silence que gardaient les deux femmes, je me ressoulève de ma chaise, et je reporte la main à mon chapeau... Alors, monsieur... non, non, je ne pourrai jamais... ma pudeur se révolte...
--Voyons, vieille bégueule... nous sommes entre hommes... va donc.
--Alors, reprit Alfred en devenant cramoisi, les manteaux tombent et qu'est-ce que je vois? Deux espèces de sirènes ou de nymphes, sans autres vêtements qu'une tunique de feuillage, la tête aussi couronnée de feuillage; j'étais pétrifié... Alors toutes deux s'avancent vers moi en me tendant leurs bras, comme pour m'engager à m'y précipiter[6]...
--Les coquines!... dit Anastasie.
--Les avances de ces impudiques me révoltèrent, reprit Alfred, animé d'une chaste indignation; et, selon cette habitude qui ne m'abandonne jamais dans les circonstances les plus critiques de ma vie, je restai complètement immobile sur ma chaise; alors, profitant de ma stupeur, les deux sirènes s'approchent avec une espèce de cadence, en faisant des ronds de jambe et en arrondissant les bras... Je m'immobilise de plus en plus. Elles m'atteignent... elles m'enlacent.
--Enlacer un homme d'âge et marié... les gredines! Ah! si j'avais été là... avec mon manche à balai..., s'écria Anastasie, je vous en aurais donné, de la cadence et des ronds de jambe, gourgandines!
--Quand je me sens enlacé, reprit Alfred, mon sang ne fait qu'un tour... j'ai la petite mort... Alors l'une des sirènes... la plus effrontée, une grande blonde, se penche sur mon épaule, m'enlève mon chapeau et me met le chef à nu, toujours en cadence... avec des ronds de jambe et en arrondissant les bras. Alors sa complice, tirant une paire de ciseaux de son feuillage, rassemble en une énorme mèche tout ce qui me restait de cheveux derrière la tête, et me coupe le tout, monsieur, le tout... toujours avec des ronds de jambe; puis elle dit en chantonnant et en cadençant: «C'est pour Cabrion...» Et l'autre impudique de répéter en choeur: «C'est pour Cabrion... c'est pour Cabrion!»
Après une pause accompagnée d'un soupir douloureux, Alfred reprit:
--Pendant cette impudente spoliation... je lève les yeux et je vois collée aux vitres de la loge la figure infernale de Cabrion avec sa barbe et son chapeau pointu... il riait, il riait... il était hideux. Pour échapper à cette vision odieuse, je ferme les yeux... Quand je les ai rouverts, tout avait disparu... je me suis retrouvé sur ma chaise... le chef à nu et complètement dévasté!... Vous le voyez, monsieur, Cabrion est arrivé à ses fins à force de ruse, d'opiniâtreté et d'audace... et par quels moyens, mon Dieu!... Il voulait me faire passer pour son ami!... Il a commencé par afficher ici que nous faisions commerce d'amitié ensemble. Non content de cela... à cette heure mon nom est accolé au sien sur tous les murs de la capitale avec un énorme trait d'union. Il n'y a pas à cette heure un habitant de Paris qui mette en doute mon intimité avec ce misérable; il voulait de mes cheveux, il en a... il les a tous, grâce aux exactions de ces sirènes effrontées. Maintenant, monsieur, vous le voyez, il ne me reste qu'à quitter la France... ma belle France... où je croyais vivre et mourir...
Et Alfred se jeta à la renverse sur son lit en joignant les mains.
--Mais au contraire, vieux chéri, maintenant qu'il a de tes cheveux, il te laissera tranquille.
--Me laisser tranquille! s'écria M. Pipelet avec un soubresaut convulsif; mais tu ne le connais pas, il est insatiable. Maintenant qui sait ce qu'il voudra de moi?
Rigolette, paraissant à l'entrée de la loge, mit un terme aux lamentations de M. Pipelet.
--N'entrez pas, mademoiselle! cria M. Pipelet, fidèle à ses habitudes de chaste susceptibilité. Je suis au lit et en linge.
Ce disant, il tira un de ses draps jusqu'à son menton. Rigolette s'arrêta discrètement au seuil de la porte.
--Justement, ma voisine, j'allais chez vous, lui dit Rodolphe. Veuillez m'attendre un moment. Puis, s'adressant à Anastasie: N'oubliez pas de conduire Cecily ce soir chez M. Ferrand.
--Soyez tranquille, mon roi des locataires, à sept heures, elle y sera installée. Maintenant que la femme Morel peut marcher, je la prierai de garder ma loge, car Alfred ne voudrait pas, pour un empire, rester tout seul.
IX
Voisin et voisine
Les roses du teint de Rigolette pâlissaient de plus en plus; sa charmante figure, jusqu'alors si fraîche, si ronde, commençait à s'allonger un peu; sa piquante physionomie, ordinairement si animée, si vive, était devenue sérieuse et plus triste encore qu'elle ne l'était lors de la dernière entrevue de la grisette et de Fleur-de-Marie à la porte de la prison de Saint-Lazare.
--Combien je suis contente de vous rencontrer mon voisin, dit Rigolette à Rodolphe lorsque celui-ci fut sorti de la loge de Mme Pipelet. J'ai bien des choses à vous dire, allez...
--D'abord, ma voisine, comment vous portez-vous? Voyons, cette jolie figure... est-elle toujours rose et gaie? Hélas! non; je vous trouve pâle... Je suis sûr que vous travaillez trop...
--Oh! non, monsieur Rodolphe, je vous assure que maintenant je suis faite à ce petit surcroît d'ouvrage... Ce qui ne change, c'est tout bonnement le chagrin. Mon Dieu oui, toutes les fois que je vois ce pauvre Germain, je m'attriste de plus en plus.
--Il est donc toujours bien abattu?
--Plus que jamais, monsieur Rodolphe, et ce qui est désolant, c'est que tout ce que je fais pour le consoler tourne contre moi, c'est comme un sort... Et une larme vint voiler les grands yeux noirs de Rigolette.
--Expliquez-moi cela, ma voisine.
--Hier, par exemple, je vais le voir et lui porter un livre qu'il m'avait priée de lui procurer, parce que c'était un roman que nous lisions dans notre bon temps de voisinage. À la vue de ce livre il fond en larmes; cela ne m'étonne pas, c'était bien naturel... Dame!... ce souvenir de nos soirées si tranquilles, si gentilles au coin de mon poêle, dans ma jolie petite chambre, comparer cela à son affreuse vie de prison; pauvre Germain! c'est bien cruel.
--Rassurez-vous, dit Rodolphe à la jeune fille. Lorsque Germain sera hors de prison et que son innocence sera reconnue, il retrouvera sa mère, des amis, et il oubliera bien vite auprès d'eux et de vous ces durs moments d'épreuve.
--Oui; mais jusque-là, monsieur Rodolphe, il va encore se tourmenter davantage. Et puis, ce n'est pas tout...
--Qu'y a-t-il encore?
--Comme il est le seul honnête homme au milieu de ces bandits, ils l'ont en grippe, parce qu'il ne peut pas prendre sur lui de frayer avec eux. Le gardien du parloir, un bien brave homme, m'a dit d'engager Germain, dans son intérêt, à être moins fier... à tâcher de se familiariser avec ces mauvaises gens... mais il ne le peut pas, c'est plus fort que lui, et je tremble qu'un jour ou l'autre on ne lui fasse du mal... Puis, s'interrompant tout à coup et essuyant une larme, Rigolette reprit: Mais, voyez donc, je ne pense qu'à moi, et j'oubliais de vous parler de la Goualeuse.
--De la Goualeuse? dit Rodolphe avec surprise.
--Avant-hier, en allant voir Louise à Saint-Lazare, je l'ai rencontrée.
--La Goualeuse?
--Oui, monsieur Rodolphe.
--À Saint-Lazare?
--Elle en sortait avec une vieille dame.
--C'est impossible!... s'écria Rodolphe stupéfait.
--Je vous assure que c'était bien elle, mon voisin.
--Vous vous serez trompée.
--Non, non; quoiqu'elle fût vêtue en paysanne, je l'ai tout de suite reconnue: elle est toujours bien jolie, quoique pâle, et elle a le même petit air doux et triste qu'autrefois.
--Elle, à Paris... sans que j'en sois instruit! Je ne puis le croire. Et que venait-elle faire à Saint-Lazare?
--Comme moi, voir une prisonnière sans doute; je n'ai pas eu le temps de lui en demander davantage; la vieille dame qui l'accompagnait avait l'air si grognon et si pressé... Ainsi, vous la connaissez aussi, la Goualeuse, monsieur Rodolphe?
--Certainement.
--Alors plus de doute, c'est bien de vous qu'elle m'a parlé.
--De moi?
--Oui, mon voisin. Figurez-vous que je lui racontais le malheur de Louise et de Germain, tous deux si bons et honnêtes et si persécutés par ce vilain M. Jacques Ferrand, me gardant bien de lui apprendre, comme vous me l'aviez défendu, que vous vous intéressiez à eux; alors la Goualeuse m'a dit que si une personne généreuse qu'elle connaissait était instruite du sort malheureux et peu mérité de mes deux pauvres prisonniers, elle viendrait bien sûr à leur secours; je lui ai demandé le nom de cette personne, et elle vous a nommé, monsieur Rodolphe.
--C'est elle, c'est bien elle...
--Vous pensez que nous avons été bien étonnées toutes deux de cette découverte ou de cette ressemblance de nom; aussi nous nous sommes promis de nous écrire si notre Rodolphe était le même... Et il paraît que vous êtes le même, mon voisin.
--Oui, je me suis aussi intéressé à cette pauvre enfant... Mais ce que vous me dites de sa présence à Paris me surprend tellement que si vous ne m'aviez pas donné tant de détails sur votre entrevue avec elle, j'aurais persisté à croire que vous vous trompiez... Mais adieu... ma voisine, ce que vous venez de m'apprendre à propos de la Goualeuse m'oblige de vous quitter... Restez toujours aussi réservée à l'égard de Louise et de Germain sur la protection que des amis inconnus leur manifesteront lorsqu'il en sera temps. Ce secret est plus nécessaire que jamais. À propos, comment va la famille Morel?
--De mieux en mieux, monsieur Rodolphe; la mère est tout à fait sur pied maintenant; les enfants reprennent à vue d'oeil. Tout le ménage vous doit la vie, le bonheur... Vous êtes si généreux pour eux!... Et ce pauvre Morel, lui, comment va-t-il?
--Mieux... J'ai eu hier de ses nouvelles; il semble avoir de temps en temps quelques moments lucides; on a bon espoir de le guérir de sa folie... Allons, courage, et à bientôt, ma voisine... Vous n'avez besoin de rien? Le gain de votre travail vous suffit toujours?
--Oh! oui, monsieur Rodolphe; je prends un peu sur mes nuits, et ce n'est guère dommage, allez, car je ne dors presque plus.
--Hélas! ma pauvre petite voisine, je crains bien que papa Crétu et Ramonette ne chantent plus beaucoup s'ils vous attendent pour commencer.
--Vous ne vous trompez pas, monsieur Rodolphe; mes oiseaux et moi nous ne chantons plus, mon Dieu non; mais, tenez, vous allez vous moquer, eh bien! il me semble qu'ils comprennent que je suis triste; oui, au lieu de gazouiller gaiement quand j'arrive, ils font un petit ramage si doux, si plaintif, qu'ils ont l'air de vouloir me consoler. Je suis folle, n'est-ce pas, de croire cela, monsieur Rodolphe?
--Pas du tout; je suis sûr que vos bons amis les oiseaux vous aiment trop pour ne pas s'apercevoir de votre chagrin.
--Au fait, ces pauvres petites bêtes sont si intelligentes! dit naïvement Rigolette, très-contente d'être rassurée sur la sagacité de ses compagnons de solitude.
--Sans doute, rien de plus intelligent que la reconnaissance. Allons, adieu... Bientôt, ma voisine, avant peu, je l'espère, vos jolis yeux seront redevenus bien vifs, vos joues bien roses, et vos chants si gais, si gais, que papa Crétu et Ramonette pourront à peine vous suivre.
--Puissiez-vous dire vrai, monsieur Rodolphe! reprit Rigolette avec un grand soupir. Allons, adieu, mon voisin.
--Adieu, ma voisine, et à bientôt.
Rodolphe, ne pouvant comprendre comment Mme Georges avait, sans l'en prévenir, amené ou envoyé Fleur-de-Marie à Paris, se rendit chez lui pour envoyer un exprès à la ferme de Bouqueval.
Au moment où il rentrait rue Plumet, il vit une voiture de poste s'arrêter devant la porte de l'hôtel: c'était Murph qui revenait de Normandie.
Le squire y était allé, nous l'avons dit, pour déjouer les sinistres projets de la belle-mère de Mme d'Harville et de Bradamanti son complice.
X
Murph et Polidori
La figure de sir Walter Murph était rayonnante.
En descendant de voiture, il remit à un des gens du prince une paire de pistolets, ôta sa longue redingote de voyage et, sans prendre le temps de changer de vêtements, il suivit Rodolphe, qui, impatient, l'avait précédé dans son appartement.
--Bonne nouvelle, monseigneur, bonne nouvelle! s'écria le squire lorsqu'il se trouva seul avec Rodolphe; les misérables sont démasqués, M. d'Orbigny est sauvé... vous m'avez fait partir à temps... Une heure de retard... un nouveau crime était commis!
--Et Mme d'Harville?
--Elle est tout à la joie que lui cause le retour de l'affection de son père, et tout au bonheur d'être arrivée, grâce à vos conseils, assez à temps pour l'arracher à une mort certaine.
--Ainsi, Polidori...
--Était encore cette fois le digne complice de la belle-mère de Mme d'Harville. Mais quel monstre que cette belle-mère!... Quel sang-froid! Quelle audace!... Et ce Polidori!... Ah! monseigneur, vous avez bien voulu quelquefois me remercier de ce que vous appeliez mes preuves de dévouement...
--J'ai toujours dit les preuves de ton amitié, mon bon Murph...
--Eh bien! monseigneur, jamais, non, jamais cette amitié n'a été mise à une plus rude épreuve que dans cette circonstance, dit le squire d'un air moitié sérieux, moitié plaisant.
--Comment cela?
--Les déguisements de charbonnier, les pérégrinations dans la Cité, et _tutti quanti_, cela n'a rien été, monseigneur, rien absolument, auprès du voyage que je viens de faire avec cet infernal Polidori.
--Que dis-tu? Polidori...
--Je l'ai ramené...
--Avec toi?
--Avec moi... Jugez... quelle compagnie... pendant douze heures côte à côte avec l'homme que je méprise et que je hais le plus au monde. Autant voyager avec un serpent... ma bête d'antipathie.
--Et où est Polidori, maintenant?
--Dans la maison de l'allée des Veuves... sous bonne et sûre garde...
--Il n'a donc fait aucune résistance pour te suivre?
--Aucune... Je lui ai laissé le choix d'être arrêté sur-le-champ par les autorités françaises ou d'être mon prisonnier allée des Veuves: il n'a pas hésité.
--Tu as eu raison, il vaut mieux l'avoir ainsi sous la main. Tu es un homme d'or, mon vieux Murph; mais raconte-moi ton voyage... Je suis impatient de savoir comment cette femme indigne et son indigne complice ont été enfin démasqués.
--Rien de plus simple: je n'ai eu qu'à suivre vos instructions à la lettre pour terrifier et écraser ces infâmes. Dans cette circonstance, monseigneur, vous avez sauvé, comme toujours, des gens de bien, et puni des méchants. Noble providence que vous êtes!...
--Sir Walter, sir Walter, rappelez-vous les flatteries du baron de Graün..., dit Rodolphe en souriant.
--Allons, soit, monseigneur. Je commencerai donc ou plutôt vous voudrez bien lire d'abord cette lettre de Mme la marquise d'Harville, qui vous instruira de tout ce qui s'est passé avant que mon arrivée ait confondu Polidori.
--Une lettre?... Donne vite.
Murph, remettant à Rodolphe la lettre de la marquise, ajouta:
--Ainsi que cela était convenu, au lieu d'accompagner Mme d'Harville chez son père, j'étais descendu à une auberge servant de tournebride, à deux pas du château, où je devais attendre que Mme la marquise me fît demander.
Rodolphe lut ce qui suit avec une tendre et impatiente sollicitude:
«Monseigneur,
«Après tout ce que je vous dois déjà, je vous devrai la vie de mon père!...
«Je laisse parler les faits: ils vous diront mieux que moi quels nouveaux trésors de gratitude envers vous je viens d'amasser dans mon coeur.
«Comprenant toute l'importance des conseils que vous m'avez fait donner par sir Walter Murph, qui m'a rejointe sur la route de Normandie, presque à ma sortie de Paris, je suis arrivée en toute hâte au château des Aubiers.
Je ne sais pourquoi la physionomie des gens qui me reçurent me parut sinistre; je ne vis parmi eux aucun des anciens serviteurs de notre maison: personne ne me connaissait; je fus obligée de me nommer. J'appris que depuis quelques jours mon père était très-souffrant, et que ma belle-mère venait de ramener un médecin de Paris.
«Plus de doute, il s'agissait du docteur Polidori.
«Voulant me faire conduire à l'instant auprès de mon père, je demandai où était un vieux valet de chambre auquel il était très-attaché. Depuis quelque temps cet homme avait quitté le château; ces renseignements m'étaient donnés par un intendant qui m'avait conduite dans mon appartement, disant qu'il allait prévenir ma belle-mère de mon arrivée.
«Était-ce illusion, prévention? il me semblait que ma venue était même importune aux gens de mon père. Tout dans le château me paraissait morne, sinistre. Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, on cherche à tirer des inductions des moindres circonstances. Je remarquai partout des marques de désordre, d'incurie, comme si on avait trouvé inutile de soigner une habitation qui devait être bientôt abandonnée...
«Mes inquiétudes, mes angoisses augmentaient à chaque instant. Après avoir établi ma fille et sa gouvernante dans mon appartement, j'allais me rendre chez mon père, lorsque ma belle-mère entra.
«Malgré sa fausseté, malgré l'empire qu'elle possédait ordinairement sur elle-même, elle parut atterrée de ma brusque arrivée.
«--M. d'Orbigny ne s'attend pas a votre visite, madame, me dit-elle. Il est si souffrant qu'une pareille surprise lui serait funeste. Je crois donc convenable de lui laisser ignorer votre présence; il ne pourrait aucunement se l'expliquer, et...
«Je ne la laissai pas achever.
«--Un grand malheur est arrivé, madame, lui dis-je. M. d'Harville est mort... victime d'une funeste imprudence. Après un si déplorable événement, je ne pouvais rester à Paris chez moi, et je viens passer auprès de mon père les premiers temps de mon deuil.
«--Vous êtes veuve!... Ah! c'est un bonheur insolent! s'écria ma belle-mère avec rage.
«D'après ce que vous savez du malheureux mariage que cette femme avait tramé pour se venger de moi, vous comprendrez, monseigneur, l'atrocité de son exclamation.
«--C'est parce que je crains que vous ne vouliez être aussi insolemment heureuse que moi, madame, que je viens ici, lui dis-je, peut-être imprudemment. Je veux voir mon père.
«--Cela est impossible en ce moment, me dit-elle en pâlissant; votre aspect lui causerait une révolution dangereuse.
«--Puisque mon père est si gravement malade, m'écriai-je, comment n'en suis-je pas instruite?
«--Telle a été la volonté de M. d'Orbigny, me répondit ma belle-mère.
«--Je ne vous crois pas, madame, et je vais m'assurer de la vérité, lui dis-je en faisant un pas pour sortir de ma chambre.
«--Je vous répète que votre vue inattendue peut faire un mal horrible à votre père, s'écria-t-elle en se plaçant devant moi pour me barrer le passage. Je ne souffrirai pas que vous entriez chez lui sans que je l'aie prévenu de votre retour avec les ménagements que réclame sa position.
«J'étais dans une cruelle perplexité, monseigneur. Une brusque surprise pouvait, en effet, porter un coup dangereux à mon père; mais cette femme, ordinairement si froide, si maîtresse d'elle-même, me semblait tellement épouvantée de ma présence, j'avais tant de raisons de douter de la sincérité de sa sollicitude pour la santé de celui qu'elle avait épousé par cupidité, enfin la présence du docteur Polidori, le meurtrier de ma mère, me causait une terreur si grande, que, croyant la vie de mon père menacée, je n'hésitai pas entre l'espoir de le sauver et la crainte de lui causer une émotion fâcheuse.
«--Je verrai mon père à l'instant, dis-je à ma belle-mère.
«Et quoique celle-ci m'eût saisie par le bras, je passai outre...
«Perdant complètement l'esprit, cette femme voulut, une seconde fois, presque par force, m'empêcher de sortir de ma chambre... Cette incroyable résistance redoubla ma frayeur, je me dégageai de ses mains. Connaissant l'appartement de mon père, j'y courus rapidement: j'entrai...
«Ô monseigneur! de ma vie je n'oublierai cette scène et le tableau qui s'offrit à ma vue...
«Mon père, presque méconnaissable, pâle, amaigri, la souffrance peinte sur tous les traits, la tête renversée sur un oreiller, était étendu dans un grand fauteuil...