Les mystères de Paris, Tome IV

Chapter 9

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Cet intéressant entretien fut interrompu par M. le premier clerc qui entra tout affairé; sa venue fut saluée par une acclamation générale, et tous les yeux se tournèrent sympathiquement vers le dindon avec une impatiente convoitise.

--Sans reproche, seigneur, vous nous faites diablement attendre, dit Chalamel.

--Prenez garde: une autre fois... notre appétit ne sera pas aussi subordonné.

--Eh! messieurs, ce n'est pas ma faute... je me faisais plus de mauvais sang que vous... Ma parole d'honneur, il faut que le patron soit devenu fou!

--Quand je vous le disais!

--Mais que cela ne nous empêche pas de manger...

--Au contraire!

--Nous parlerons tout aussi bien la bouche pleine.

--Nous parlerons mieux, s'écria le saute-ruisseau, pendant que Chalamel, dépeçant le dindon, dit au maître clerc:

--À propos, de quoi donc vous figurez-vous que le patron est fou?

--Nous avions déjà une velléité de le croire parfaitement abruti lorsqu'il nous a alloué quarante sous par tête pour notre déjeuner... quotidien.

--J'avoue que cela m'a surpris autant que vous, messieurs; mais cela n'était rien, absolument rien, auprès de ce qui vient de se passer tout à l'heure.

--Ah bah!

--Ah çà! est-ce que ce malheureux-là deviendrait assez insensé pour nous forcer d'aller dîner tous les jours à ses frais au Cadran-Bleu?

--Et ensuite au spectacle?

--Et ensuite au café, finir la soirée par un punch?

--Et ensuite...

--Messieurs, riez tant que vous voudrez, mais la scène à laquelle je viens d'assister est plutôt effrayante que plaisante.

--Eh bien! racontez-nous-la donc, cette scène.

--Oui, c'est ça, ne vous occupez pas de déjeuner, dit Chalamel, nous voilà tout oreilles.

--Et tout mâchoires, mes gaillards! Je vous vois venir; pendant que je parlerais, vous joueriez des dents... et le dindon serait fini avant mon histoire. Patience, ce sera pour le dessert.

Fut-ce l'aiguillon de la faim ou de la curiosité qui activa les jeunes praticiens, nous ne le savons; mais ils mirent une telle rapidité dans leur opération gastronomique que le moment du récit du maître clerc arriva presque instantanément.

Pour n'être pas surpris par le patron, on envoya en vedette dans la pièce voisine le saute-ruisseau, à qui la carcasse et les pattes de la bête avaient été libéralement dévolues.

M. le maître clerc dit à ses collègues:

--D'abord il faut que vous sachiez que depuis quelques jours le portier s'inquiétait de la santé du patron; comme le bonhomme veille très-tard, il avait vu plusieurs fois M. Ferrand descendre dans le jardin la nuit, malgré le froid ou la pluie, et s'y promener à grands pas. Il s'est hasardé une fois à sortir de sa niche et à demander à son maître s'il avait besoin de quelque chose. Le patron l'a envoyé se coucher d'un tel ton que, depuis, le portier s'est tenu coi, et qu'il s'y tient toujours dès qu'il entend le patron descendre au jardin, ce qui arrive presque toutes les nuits, tel temps qu'il fasse.

--Le patron est peut-être somnambule?

--Ça n'est pas probable... mais de pareilles promenades nocturnes annoncent une fameuse agitation... J'arrive à mon histoire... Tout à l'heure je me rends dans le cabinet du patron pour lui demander quelques signatures... au moment où je mettais la main au bouton de la serrure... il me semble entendre parler... je m'arrête... et je distingue deux ou trois cris sourds... on eût dit des plaintes étouffées. Après avoir un instant hésité à entrer... ma foi... craignant quelque malheur... j'ouvre la porte...

--Eh bien?

--Qu'est-ce que je vois? le patron à genoux... par terre...

--À genoux?

--Par terre?

--Oui... agenouillé sur le plancher... le front dans ses mains... et les coudes appuyés sur le fond d'un de ses vieux fauteuils...

--C'est tout simple; sommes-nous bêtes! il est si cagot, il faisait une prière d'extra.

--Ce serait une drôle de prière, en tout cas! On n'entendait que des gémissements étouffés; seulement de temps en temps il murmurait entre ses dents: «Mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu!...» comme un homme au désespoir. Et puis... voilà qui est encore bizarre... Dans un mouvement qu'il a fait, comme pour se déchirer la poitrine avec les ongles, sa chemise s'est entr'ouverte et j'ai très-bien distingué sur sa peau velue un petit portefeuille rouge suspendu à son cou par une chaînette d'acier...

--Tiens... tiens... tiens... Alors?

--Alors, ma foi, voyant ça, je ne savais plus si je devais rester ou sortir.

--Ça aurait été aussi mon opinion politique.

--Je restais donc là... très-embarrassé, lorsque le patron se relève et se retourne tout à coup; il avait entre ses dents un vieux mouchoir de poche à carreaux... ses lunettes restèrent sur le fauteuil... Non... non, messieurs... de ma vie je n'ai vu une figure pareille; il avait l'air d'un damné. Je me recule effrayé, ma parole d'honneur! effrayé. Alors lui...

--Vous saute à la gorge?

--Vous n'y êtes pas. Il me regarde d'abord d'un air égaré; puis, laissant tomber son mouchoir, qu'il avait sans doute rongé, coupé en grinçant des dents, il s'écrie en se jetant dans mes bras: «Ah! je suis bien malheureux!»

--Quelle farce!

--Quelle farce! Eh bien! ça n'empêche pas que malgré sa figure de tête de mort, quand il a prononcé ces mots-là... sa voix était si déchirante... je dirais presque si douce...

--Si douce... allons donc... il n'y a pas de crécelle, pas de chat-huant enrhumé dont le cri ne semble de la musique auprès de la voix du patron!

--C'est possible, ça n'empêche pas que dans ce moment sa voix était si plaintive que je me suis senti presque attendri, d'autant plus que M. Ferrand n'est pas expansif habituellement. «Monsieur, lui dis-je, croyez que...--Laisse-moi! Laisse-moi! me répondit-il en m'interrompant, cela soulage tant de pouvoir dire à quelqu'un ce que l'on souffre...» Évidemment il me prenait pour un autre.

--Il vous a tutoyé? Alors vous nous devez deux bouteilles de Bordeaux:

_Quand le patron vous a tutoyé,_ _À boire, vous devez payer._

«C'est le proverbe qui le dit, c'est sacré: les proverbes sont la sagesse des nations.

--Voyons, Chalamel, laissez là vos rébus: Vous comprenez bien, messieurs, qu'en entendant le patron me tutoyer, j'ai tout de suite compris qu'il se méprenait ou qu'il avait une fièvre chaude. Je me suis dégagé en lui disant: «Monsieur, calmez-vous!... Calmez-vous!... C'est moi.» Alors il m'a regardé d'un air stupide.

--À la bonne heure, vous voilà dans le vrai.

--Ses yeux étaient égarés. «Hein! a-t-il répondu, qu'est-ce?... Qui est là?... Que me voulez-vous?...» Et il passait, à chaque question, sa main sur son front, comme pour écarter le nuage qui obscurcissait sa pensée.

--Qui obscurcissait sa pensée... Comme c'est écrit... Bravo! maître clerc, nous ferons un mélodrame ensemble:

_Quand on parle si bien, sur mon âme!_ _On doit écrire un mélodrâââme._

--Mais tais-toi donc, Chalamel.

--Qu'est-ce donc que le patron peut avoir?

--Ma foi, je n'en sais rien; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que, lorsqu'il a eu retrouvé son sang-froid, ç'a été une autre chanson; il a froncé les sourcils d'un air terrible et m'a dit vivement, sans me donner le temps de lui répondre: «Que venez-vous faire ici? Y a-t-il longtemps que vous êtes là?... Je ne puis donc pas rester chez moi sans être environné d'espions? Qu'ai-je dit? Qu'avez-vous entendu? Répondez... répondez.» Ma foi, il avait l'air si méchant que j'ai repris: «Je n'ai rien entendu, monsieur, j'entre ici à l'instant même.--Vous ne me trompez pas?--Non, monsieur.--Eh bien! que voulez-vous?--Vous demander quelques signatures, monsieur.--Donnez.» Et le voilà qui se met à signer, à signer... sans les lire, une demi-douzaine d'actes notariés, lui qui ne mettait jamais son parafe sur un acte sans l'épeler, pour ainsi dire, lettre par lettre, et deux fois d'un bout à l'autre. Je remarquai que de temps en temps sa main se ralentissait au milieu de sa signature, comme s'il eût été absorbé par une idée fixe, et puis il reprenait et signait vite, vite, et comme convulsivement. Quand tout a été signé, il m'a dit de me retirer, et je l'ai entendu descendre par le petit escalier qui communique de son cabinet dans la cour.

--J'en reviens toujours là... qu'est-ce qu'il peut avoir?

--Messieurs, c'est peut-être Mme Séraphin qu'il regrette.

--Ah bien! oui... lui... regretter quelqu'un!

--Ça me fait penser que le portier a dit que le curé de Bonne-Nouvelle et son vicaire étaient venus plusieurs fois pour voir le patron et qu'ils n'avaient pas été reçus. C'est ça qui est surprenant! Eux qui ne démordaient pas d'ici.

--Moi, ce qui m'intrigue, c'est de savoir quels travaux il a fait faire au menuisier et au serrurier dans le pavillon.

--Le fait est qu'ils y ont travaillé trois jours de suite.

--Et puis un soir on a apporté des meubles dans une grande tapissière couverte.

--Ma foi, moi, messieurs, trou la la! je donne ma langue aux chiens, comme dit le cygne de Cambrai.

--C'est peut-être le remords d'avoir fait emprisonner Germain qui le tourmente...

--Des remords, lui?... Il est trop dur à cuire et trop culotté pour ça..., comme dit l'aigle de Meaux!

--Farceur de Chalamel!

--À propos de Germain, il va avoir de fameuses recrues dans sa prison, pauvre garçon!

--Comment cela!

--J'ai lu dans la _Gazette des tribunaux_ que la bande de voleurs et d'assassins qu'on a arrêtée aux Champs-Élysées, dans un de ces petits cabarets souterrains...

--En voilà de vraies cavernes...

--Que cette bande de scélérats a été écrouée à la Force.

--Pauvre Germain, ça va lui faire une jolie société!

--Louise Morel aura aussi sa part de recrues; car dans la bande on dit qu'il y a toute une famille de voleurs et d'assassins de père en fils... et de mère en fille...

--Alors on enverra les femmes à Saint-Lazare, où est Louise.

--C'est peut-être quelqu'un de cette bande qui a assassiné cette comtesse qui demeure près de l'Observatoire, une des clientes du patron. M'a-t-il assez souvent envoyé savoir de ses nouvelles, à cette comtesse! Il a l'air de s'intéresser joliment à sa santé. Il faut être juste, c'est la seule chose sur laquelle il n'ait pas l'air abruti... Hier encore, il m'a dit d'aller m'informer de l'état de Mme Mac-Gregor.

--Eh bien?

--C'est toujours la même chose: un jour on espère, le lendemain on désespère; on ne sait jamais si elle passera la journée; avant-hier on en désespérait, mais hier il y avait, a-t-on dit, une lueur d'espoir; ce qui complique la chose, c'est qu'elle a eu une fièvre cérébrale.

--Est-ce que tu as pu entrer dans la maison, et voir l'endroit où l'assassinat s'est commis?

--Ah bien! oui... je n'ai pu aller plus loin que la porte cochère, et le concierge n'a pas l'air causeur, tant s'en faut...

--Messieurs... à vous, à vous! Voici le patron qui monte, cria le saute-ruisseau en entrant dans l'étude toujours armé de sa carcasse.

Aussitôt les jeunes gens regagnèrent à la hâte leurs tables respectives, sur lesquelles ils se courbèrent en agitant leurs plumes, pendant que le saute-ruisseau déposait momentanément le squelette du dindon dans un carton rempli de dossiers.

Jacques Ferrand parut en effet.

S'échappant de son vieux bonnet de soie noire, ses cheveux roux, mêlés de mèches grises, tombaient en désordre de chaque côté de ses tempes: quelques-unes des veines qui marbraient son crâne paraissaient injectées de sang, tandis que sa face camuse et ses joues creuses étaient d'une pâleur blafarde. On ne pouvait voir l'expression de son regard, caché sous ses larges lunettes vertes; mais la profonde altération des traits de cet homme annonçait les ravages d'une passion dévorante.

Il traversa lentement l'étude, sans dire un mot à ses clercs, sans même paraître s'apercevoir qu'ils fussent là, entra dans la pièce où se tenait le maître clerc, la traversa ainsi que son cabinet, et redescendit immédiatement par le petit escalier qui conduisait à la cour.

Jacques Ferrand ayant laissé derrière lui toutes les portes ouvertes, les clercs purent à bon droit s'étonner de la bizarre évolution de leur patron, qui était monté par un escalier et descendu par un autre, sans s'arrêter dans une seule des chambres qu'il avait traversées machinalement.

XIII

Luxurieux point ne seras...

...Mais au lieu de m'en tenir à ce qu'il y a de lumineux et de pur dans cette union des esprits et des coeurs à qui l'amitié se borne, le fond bourbeux de ma lubricité, remué par cette pointe de volupté qui se fait sentir à l'âge où j'étais, exhalait des nuages qui offusquaient les yeux de mon esprit.

...Je m'abandonnais sans mesure à mes plaisirs sensuels, dont l'ardeur, comme une poix bouillante, brûlait mon coeur et consumait tout ce qu'il y avait de vigueur et de force.

...Quand je voyais mes compagnons qui se vantaient de leurs débauches, et qui s'en savaient d'autant meilleur gré qu'elles étaient plus infâmes, j'avais honte de n'en avoir pas fait autant.

_Confessions de saint Augustin,_ livre II, chapitre II et III

Il fait nuit.

Le profond silence qui règne dans le pavillon habité par Jacques Ferrand est interrompu de temps en temps par les gémissements du vent et par les rafales de la pluie qui tombe à torrents.

Ces bruits mélancoliques semblent rendre plus complète encore la solitude de cette demeure.

Dans une chambre à coucher du premier étage, très-confortablement meublée à neuf et garnie d'un épais tapis, une jeune femme se tient debout devant une cheminée où flambe un excellent feu.

Chose assez étrange! au milieu de la porte soigneusement verrouillée qui fait face au lit, on remarque un petit guichet de cinq ou six pouces carrés qui peut s'ouvrir du dehors.

Une lampe à réflecteur jette une demi-clarté dans cette chambre tendue d'un papier grenat; les rideaux du lit, de la croisée, ainsi que la couverture d'un vaste sofa, sont de damas soie et laine de même couleur.

Nous insistons minutieusement sur ces détails du demi-luxe si récemment importé dans l'habitation du notaire, parce que ce demi-luxe annonce une révolution complète dans les habitudes de Jacques Ferrand, jusqu'alors d'une avarice sordide et d'une insouciance de Spartiate (surtout à l'endroit d'autrui) pour tout ce qui touchait au bien-être.

C'est donc sur cette tenture grenat, fond vigoureux et chaud de ton, que se dessine la figure de Cecily, que nous allons tâcher de peindre.

D'une stature haute et svelte, la créole est dans la fleur et dans l'épanouissement de l'âge. Le développement de ses belles épaules et de ses larges hanches fait paraître sa taille ronde si merveilleusement mince que l'on croirait que Cecily peut se servir de son collier pour ceinture.

Aussi simple que coquet, son costume alsacien est d'un goût bizarre, un peu théâtral, et ainsi d'autant plus approprié à l'effet qu'elle a voulu produire.

Son spencer de casimir noir, à demi ouvert sur sa poitrine saillante, très-long de corsage, à manches justes, à dos plat, est légèrement bordé de laine pourpre sur les coutures et rehaussé d'une rangée de petits boutons d'argent ciselés. Une courte jupe de mérinos orange, qui semble d'une ampleur exagérée quoiqu'elle colle sur des contours d'une richesse sculpturale, laisse voir à demi le genou charmant de la créole, chaussée de bas écarlates à coins bleus, ainsi que cela se rencontre chez les vieux peintres flamands, qui montrent si complaisamment les jarretières de leurs robustes héroïnes.

Jamais artiste n'a rêvé un galbe aussi pur que celui des jambes de Cecily; nerveuses et fines au-dessous de leur mollet rebondi, elles se terminent par un pied mignon, bien à l'aise et bien cambré dans son tout petit soulier de maroquin noir à boucle d'argent.

Cecily, un peu hanchée sur le côté gauche, est debout en face de la glace qui surmonte la cheminée... L'échancrure de son spencer permet de voir son cou élégant et potelé, d'une blancheur éblouissante, mais sans transparence.

Otant son béguin de velours cerise pour le remplacer par un madras, la créole découvrit ses épais et magnifiques cheveux d'un noir bleu, qui, séparés au milieu du front et naturellement frisés, ne descendaient pas plus bas que le collier de Vénus qui joignait le col aux épaules.

Il faut connaître le goût inimitable avec lequel les créoles tortillent autour de leur tête ces mouchoirs aux couleurs tranchantes, pour avoir une idée de la gracieuse coiffure de nuit de Cecily et du contraste piquant de ce tissu bariolé de pourpre, d'azur et d'orange, avec ses cheveux noirs qui, s'échappant du pli serré du madras, encadrent de leurs mille boucles soyeuses ses joues pâles, mais rondes et fermes...

Les deux bras, élevés et arrondis au-dessus de sa tête, elle finissait, du bout de ses doigts déliés comme des fuseaux d'ivoire, de chiffonner une large rosette placée très-bas du côté gauche, presque sur l'oreille.

Les traits de Cecily sont de ceux qu'il est impossible d'oublier jamais.

Un front hardi, un peu saillant, surmonte son visage d'un ovale parfait; son teint a la blancheur mate, la fraîcheur satinée d'une feuille de camélia imperceptiblement dorée par un rayon de soleil; ses yeux, d'une grandeur presque démesurée, ont une expression singulière, car leur prunelle, extrêmement large, noire et brillante, laisse à peine apercevoir, aux deux coins des paupières frangées de longs cils la transparence bleuâtre du globe de l'oeil; son menton est nettement accusé; son nez droit et fin se termine par deux narines mobiles qui se dilatent à la moindre émotion; sa bouche, insolente et amoureuse, est d'un pourpre vif.

Qu'on s'imagine donc cette figure incolore, avec son regard tout noir qui étincelle, et ses deux lèvres rouges, lisses, humides, qui luisent comme du corail mouillé.

Disons-le, cette grande créole, à la fois svelte et charnue, vigoureuse et souple comme une panthère, était le type incarné de la sensualité brutale qui ne s'allume qu'aux feux des tropiques.

Tout le monde a entendu parler de ces filles de couleur pour ainsi dire mortelles aux Européens, de ces vampires enchanteurs qui, enivrant leur victime de séductions terribles, pompent jusqu'à sa dernière goutte d'or et de sang, et ne lui laissent, selon l'énergique expression du pays, que ses larmes à boire, que son coeur à ronger.

Telle est Cecily.

Seulement ses détestables instincts, quelque temps contenus par son véritable attachement pour David, ne s'étant développés qu'en Europe, la civilisation et l'influence des climats du Nord en avaient tempéré la violence, modifié l'expression.

Au lieu de se jeter violemment sur sa proie, et de ne songer, comme ses pareilles, qu'à anéantir au plus tôt une vie et une fortune de plus, Cecily, attachant sur ses victimes son regard magnétique, commençait par les attirer peu à peu dans le tourbillon embrasé qui semblait émaner d'elle; puis, les voyant alors pantelantes, éperdues, souffrant les tortures d'un désir inassouvi, elle se plaisait, par un raffinement de coquetterie féroce, à prolonger leur délire ardent; puis, en revenant à son premier instinct, elle les dévorait dans ses embrassements homicides.

Cela était plus horrible encore.

Le tigre affamé, qui bondit et emporte la proie qu'il déchire en rugissant, inspire moins d'horreur que le serpent qui la fascine silencieusement, l'aspire peu à peu, l'enlace de ses replis inextricables, l'y broie longuement, la sent palpiter sous ses lentes morsures et semble se repaître autant de ses douleurs que de son sang.

Cecily, nous l'avons dit, à peine arrivée en Allemagne, ayant d'abord été débauchée par un homme affreusement dépravé, put, à l'insu de David, qui l'aimait avec autant d'idolâtrie que d'aveuglement, déployer et exercer pendant quelque temps ses dangereuses séductions; mais bientôt le funeste scandale de ses aventures fut dévoilé; on fit d'horribles découvertes, et cette femme dut être condamnée à une prison perpétuelle.

Que l'on joigne à ces antécédents un esprit souple, adroit, insinuant, une si merveilleuse intelligence qu'en un an elle avait parlé le français et l'allemand avec la plus extrême facilité, quelquefois même avec une éloquence naturelle; qu'on se figure enfin une corruption digne des reines courtisanes de l'ancienne Rome, une audace et un courage à toute épreuve, des instincts d'une méchanceté diabolique, et l'on connaîtra à peu près la nouvelle servante de Jacques Ferrand... la créature déterminée qui avait osé s'aventurer dans la tanière du loup.

Et pourtant, anomalie singulière! en apprenant par M. de Graün le rôle provocant et PLATONIQUE qu'elle devait remplir auprès du notaire et à quelles fins vengeresses devaient aboutir ses séductions, Cecily avait promis de jouer son personnage avec amour, ou plutôt avec une haine terrible contre Jacques Ferrand, s'étant sincèrement indignée au récit des violences infâmes qu'il avait exercées contre Louise, récit qu'il fallut faire à la créole pour la mettre en garde contre les hypocrites tentatives de ce monstre.

Quelques mots rétrospectifs à propos de ce dernier sont indispensables.

Lorsque Cecily lui avait été présentée par Mme Pipelet comme une orpheline sur laquelle elle ne voulait conserver aucun droit, aucune surveillance, le notaire s'était peut-être senti moins encore frappé de la beauté de la créole que fasciné par son regard irrésistible, regard qui, dès la première entrevue, porta le feu dans les sens de Jacques Ferrand et le troubla dans sa raison.

Car, nous l'avons dit à propos de l'audace insensée de quelques-unes de ses paroles lors de sa conversation avec Mme la duchesse de Lucenay, cet homme, ordinairement si maître de soi, si calme, si fin, si rusé, oubliait les froids calculs de sa profonde dissimulation, lorsque le démon de la luxure obscurcissait sa pensée.

D'ailleurs il n'avait pu nullement se défier de la protégée de Mme Pipelet.

Après son entretien avec cette dernière, Mme Séraphin avait proposé à Jacques Ferrand, en remplacement de Louise, une jeune fille presque abandonnée dont elle répondait... Le notaire avait accepté avec empressement, dans l'espoir d'abuser impunément de la condition précaire et isolée de sa nouvelle servante.

Enfin, loin d'être prédisposé à la méfiance, Jacques Ferrand trouvait dans la marche des événements de nouveaux motifs de sécurité.

Tout répondait à ses voeux.

La mort de Mme Séraphin le débarrassait d'une complice dangereuse.

La mort de Fleur-de-Marie (il la croyait morte) le délivrait de la preuve vivante d'un de ses premiers crimes.

Enfin, grâce à la mort de la Chouette et au meurtre inopiné de la comtesse Mac-Gregor (son état était désespéré), il ne redoutait plus ces deux femmes dont les révélations et les poursuites auraient pu lui être funestes...

Nous le répétons, aucun sentiment de défiance n'étant venu balancer dans l'esprit de Jacques Ferrand l'impression subite, irrésistible, qu'il avait ressentie à la vue de Cecily, il saisit avec ardeur l'occasion d'attirer dans sa demeure solitaire la prétendue nièce de Mme Pipelet.

Le caractère, les habitudes et les antécédents de Jacques Ferrand connus et posés, la beauté provocante de la créole acceptée, telle que nous avons tâché de la peindre, quelques autres faits que nous exposerons plus bas feront comprendre, nous l'espérons, la passion subite, effrénée, du notaire pour cette séduisante et dangereuse créature.

Et puis, il faut le dire... si elles n'inspirent qu'éloignement, que répugnance aux hommes doués de sentiments tendres et élevés, de goûts délicats et épurés, les femmes de l'espèce de Cecily exercent une action soudaine, une omnipotence magique sur les hommes de sensualité brutale tels que Jacques Ferrand.