Les mystères de Paris, Tome III

Chapter 8

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--Vois-tu... vois-tu que j'avais raison de me défier de toi et de ne pas vouloir t'écouter... parce que ça tournerait mal pour moi! Pourquoi m'as-tu parlé ainsi? Pour te moquer de moi? Pour me tourmenter? Et cela, parce que j'ai été assez bête pour te dire que j'aurais aimé à vivre au fond des bois avec mon homme!... Mais qui es-tu donc?... Pourquoi me bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, malheureuse! Maintenant, malgré moi, je vais toujours penser à cette forêt, à cette maison, à ces enfants, à tout ce bonheur que je n'aurai jamais... jamais!... Et si je ne peux pas oublier ce que tu viens de dire, moi, ma vie va donc être un supplice, un enfer... et cela, par ta faute... oui, par ta faute!...

--Tant mieux! oh! tant mieux! dit Fleur-de-Marie.

--Tu dis tant mieux? s'écria la Louve, les yeux menaçants.

--Oui, tant mieux; car si votre misérable vie d'à présent vous paraît un enfer, vous préférerez celle dont je vous ai parlé.

--Et à quoi bon la préférer, puisqu'elle n'est pas faite pour moi? À quoi bon regretter d'être une fille des rues, puisque je dois mourir fille des rues? s'écria la Louve de plus en plus irritée, en saisissant dans sa forte main le petit poignet de Fleur-de-Marie. Réponds... réponds! Pourquoi es-tu venue me faire désirer ce que je ne peux pas avoir?

--Désirer une vie honnête et laborieuse, c'est être digne de cette vie, je vous l'ai dit, reprit Fleur-de-Marie, sans chercher à dégager sa main.

--Eh bien! après, quand j'en serais digne? Qu'est-ce que cela prouve? À quoi ça m'avancera-t-il?

--À voir se réaliser ce que vous regardez comme un rêve, dit Fleur-de-Marie, d'un ton si sérieux, si convaincu, que la Louve, dominée de nouveau, abandonna la main de la Goualeuse et resta frappée d'étonnement.

--Écoutez-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie d'une voix pleine de compassion, me croyez-vous assez méchante pour éveiller chez vous ces pensées, ces espérances, si je n'étais pas sûre, en vous faisant rougir de votre condition présente, de vous donner les moyens d'en sortir?

--Vous? Vous pourriez cela?

--Moi?... non; mais quelqu'un qui est bon, grand, puissant comme Dieu...

--Puissant comme Dieu?...

--Écoutez encore, la Louve... Il y a trois mois, comme vous j'étais une pauvre créature perdue... abandonnée. Un jour, celui dont je vous parle avec des larmes de reconnaissance--et Fleur-de-Marie essuya ses yeux--un jour celui-là est venu à moi; il n'a pas craint, tout avilie, toute méprisée que j'étais, de me dire de consolantes paroles... les premières que j'aie entendues!... Je lui avais raconté mes souffrances, mes misères, ma honte, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout à l'heure raconté votre vie, la Louve... Après m'avoir écoutée avec bonté, il ne m'a pas blâmée, il m'a plainte; il ne m'a pas reproché mon abjection, il m'a vanté la vie calme et pure que l'on menait aux champs.

--Comme vous tout à l'heure...

--Alors, cette abjection m'a paru d'autant plus affreuse que l'avenir qu'il me montrait me semblait plus beau!

--Comme moi, bon Dieu!

--Oui, et ainsi que vous je disais: «À quoi bon, hélas! me faire entrevoir ce paradis, à moi qui suis condamnée à l'enfer?...» Mais j'avais tort de désespérer... car celui dont je vous parle est, comme Dieu, souverainement juste, souverainement bon, et incapable de faire luire un faux espoir aux yeux d'une pauvre créature qui ne demandait à personne ni pitié, ni bonheur, ni espérance.

--Et pour vous... qu'a-t-il fait?

--Il m'a traitée en enfant malade; j'étais, comme vous, plongée dans un air corrompu, il m'a envoyé respirer un air salubre et vivifiant; je vivais aussi parmi des êtres hideux et criminels, il m'a confiée à des êtres faits à son image... qui ont épuré mon âme, élevé mon esprit... car, comme Dieu encore, à tous ceux qui l'aiment et le respectent, il donne une étincelle de sa céleste intelligence... Oui, si mes paroles vous émeuvent, la Louve, si mes larmes font couler vos larmes, c'est que son esprit et sa pensée m'inspirent! Si je vous parle de l'avenir plus heureux que vous obtiendrez par le repentir, c'est que je puis vous promettre cet avenir en son nom quoiqu'il ignore à cette heure l'engagement que je prends! Enfin, si je vous dis: «Espérez!...» c'est qu'il entend toujours la voix de ceux qui veulent devenir meilleurs... car Dieu l'a envoyé sur terre pour faire croire à la Providence...

En parlant ainsi, la physionomie de Fleur-de-Marie devint radieuse, inspirée; ses joues pâles se colorèrent un moment d'un léger incarnat, ses beaux yeux brillèrent doucement; elle rayonnait alors d'une beauté si noble, si touchante, que la Louve, déjà profondément émue de cet entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration et s'écria:

--Mon Dieu!... où suis-je? Est-ce que je rêve? Je n'ai jamais rien entendu, rien vu de pareil... ça n'est pas possible!... Mais qui êtes-vous donc aussi? Oh! je disais bien que vous étiez tout autre que nous!... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant, vous qui connaissez des gens si puissants... comment se fait-il que vous soyez ici... prisonnière avec nous?... Mais... mais... c'est donc pour nous tenter!!! Vous êtes donc pour le bien... comme le démon pour le mal?

Fleur-de-Marie allait répondre, lorsque Mme Armand vint l'interrompre et la chercher pour la conduire auprès de Mme d'Harville.

La Louve restait frappée de stupeur; l'inspectrice lui dit:

--Je vois avec plaisir que la présence de la Goualeuse dans la prison vous a porté bonheur à vous et à vos compagnes... Je sais que vous avez fait une quête pour cette pauvre Mont-Saint-Jean; cela est bien... cela est charitable, la Louve. Cela vous sera compté... J'étais bien sûre que vous valiez mieux que vous ne vouliez le paraître... En récompense de votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre qu'on fera abréger de beaucoup les jours de prison qui vous restent à subir.

Et Mme Armand s'éloigna, suivie de Fleur-de-Marie.

L'on ne s'étonnera pas du langage presque éloquent de Fleur-de-Marie en songeant que cette nature, si merveilleusement douée, s'était rapidement développée, grâce à l'éducation et aux enseignements qu'elle avait reçus à la ferme de Bouqueval.

Puis la jeune fille était surtout forte de son expérience.

Les sentiments qu'elle avait éveillés dans le coeur de la Louve avaient été éveillés en elle par Rodolphe, lors de circonstances à peu près semblables.

Croyant reconnaître quelques bons instincts chez sa compagne, elle avait tâché de la ramener à l'honnêteté en lui prouvant (selon la théorie de Rodolphe appliquée à la ferme de Bouqueval) qu'il était de son intérêt de devenir honnête, et en lui montrant sa réhabilitation sous de riantes et attrayantes couleurs...

Et, à ce propos, répétons que l'on procède d'une manière incomplète et, ce nous semble, inintelligente et inefficace, pour inspirer aux classes pauvres et ignorantes l'horreur du mal et l'amour du bien.

Afin de les détourner de la voie mauvaise, incessamment on les menace des vengeances divines et humaines; incessamment on fait bruire à leurs oreilles un cliquetis sinistre: clefs de prison, carcans de fer, chaînes de bagne; et enfin au loin, dans une pénombre effrayante, à l'extrême horizon du crime, on leur montre le coupe-tête du bourreau, étincelant aux lueurs des flammes éternelles...

On le voit, la part de l'intimidation est incessante, formidable, terrible...

À qui fait le mal... captivité, infamie, supplice...

Cela est juste; mais à qui fait le bien, la société décerne-t-elle dons honorables, distinctions glorieuses?

Non.

Par des bienfaisantes rémunérations, la société encourage-t-elle à la résignation, à l'ordre, à la probité, cette masse immense d'artisans voués à tout jamais au travail, aux privations, et presque toujours à une misère profonde?

Non.

En regard de l'échafaud où monte le grand coupable, est-il un pavois où monte le grand homme de bien?

Non.

Étrange, fatal symbole! On représente la justice aveugle, portant d'une main un glaive pour punir, de l'autre des balances où se pèsent l'accusation et la défense.

Ceci n'est pas l'image de la justice.

C'est l'image de la loi, ou plutôt de l'homme qui condamne ou absout selon sa conscience.

La JUSTICE tiendrait d'une main une épée, de l'autre une couronne; l'une pour frapper les méchants, l'autre pour récompenser les bons.

Le peuple verrait alors que, s'il est de terribles châtiments pour le mal, il est d'éclatants triomphes pour le bien; tandis qu'à cette heure, dans son naïf et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des tribunaux, des geôles, des galères et des échafauds.

Le peuple voit bien une justice criminelle _(sic),_ composée d'hommes fermes, intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à découvrir, à punir des scélérats.

Il ne voit pas de justice vertueuse[1], composée d'hommes fermes, intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à récompenser les gens de bien.

Tout lui dit: «Tremble!...»

Rien ne lui dit: «Espère!...»

Tout le menace...

Rien ne le console.

L'État dépense annuellement beaucoup de millions pour la stérile punition des crimes. Avec cette somme énorme, il entretient prisonniers et geôliers, galériens et argousins, échafauds et bourreaux.

Cela est nécessaire, soit.

Mais combien dépense l'État pour la rémunération si salutaire, si féconde, des gens de bien?

Rien.

Et ce n'est pas tout.

Ainsi que nous le démontrerons lorsque le cours de ce récit nous conduira aux prisons d'hommes, combien d'artisans d'une irréprochable probité seraient au comble de leurs voeux s'ils étaient certains de jouir un jour de la condition matérielle des prisonniers, toujours assurés d'une bonne nourriture, d'un bon lit, d'un bon gîte!

Et pourtant, au nom de leur dignité d'honnêtes gens rudement et longuement éprouvée, n'ont-ils pas le droit de prétendre à jouir du même bien-être que les scélérats, ceux-là qui, comme Morel le lapidaire, auraient pendant vingt ans vécu laborieux, probes, résignés, au milieu de la misère et des tentations?

Ceux-là ne méritent-ils pas assez de la société pour qu'elle se donne la peine de les chercher et, sinon de les récompenser, à la glorification de l'humanité, du moins de les soutenir dans la voie pénible et difficile qu'ils parcourent vaillamment?

Le grand homme de bien, si modeste qu'il soit, se cache-t-il donc plus obscurément que le voleur ou l'assassin?... Et ceux-ci ne sont-ils pas toujours découverts par la justice criminelle?

Hélas! c'est une utopie, mais elle n'a rien que de consolant.

Supposez, par la pensée, une société organisée de telle sorte qu'elle ait pour ainsi dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du crime.

Un ministère public signalant les nobles actions, les dénonçant à la reconnaissance de tous, comme on dénonce aujourd'hui les crimes à la vindicte des lois.

Voici deux exemples, deux justices: que l'on dise quelle est la plus féconde en enseignements, en conséquences, en résultats positifs:

Un homme a tué un autre homme pour le voler:

Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin reculé de Paris, et on coupe le cou de l'assassin, devant la lie de la populace, qui rit du juge, du patient et du bourreau.

Voilà le dernier mot de la société.

Voilà le plus grand crime que l'on puisse commettre contre elle, voilà le plus grand châtiment... voilà l'enseignement le plus terrible, le plus salutaire qu'elle puisse donner au peuple...

Le seul... car rien ne sert de contrepoids à ce billot dégouttant de sang.

Non... la société n'a aucun spectacle doux et bienfaisant à opposer à ce spectacle funèbre.

Continuons notre utopie...

N'en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous les yeux l'exemple de quelques grandes vertus hautement glorifiées et matériellement rémunérées par l'État?

Ne serait-il pas sans cesse encouragé au bien, s'il voyait souvent un tribunal auguste, imposant, vénéré, évoquer devant lui, aux yeux d'une foule immense, un pauvre et honnête artisan, dont on raconterait la longue vie probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait:

--Pendant vingt ans vous avez plus qu'aucun autre travaillé, souffert, courageusement lutté contre l'infortune; votre famille a été élevée par vous dans des principes de droiture et d'honneur... vos vertus supérieures vous ont hautement distingué: soyez glorifié et récompensé. Vigilante, juste et toute-puissante, la société ne laisse jamais dans l'oubli ni le mal ni le bien... À chacun elle paye selon ses oeuvres... l'État vous assure une pension suffisante à vos besoins. Environné de la considération publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance une vie qui doit servir d'enseignement à tous... et ainsi sont et seront toujours exaltés ceux qui, comme vous, auront justifié, perdant beaucoup d'années, d'une admirable persévérance dans le bien... et fait preuve de rares et grandes qualités morales... Votre exemple encouragera le plus grand nombre à vous imiter... l'espérance allégera le pénible fardeau que le sort leur impose durant une longue carrière. Animés d'une salutaire émulation, ils lutteront d'énergie dans l'accomplissement des devoirs les plus difficiles, afin d'être un jour distingués entre tous et rémunérés comme vous...

Nous le demandons: lequel de ces deux spectacles, du meurtrier égorgé, du grand homme de bien récompensé, réagira sur le peuple d'une façon plus salutaire, plus féconde?

Sans doute beaucoup d'esprits délicats s'indigneront à la seule pensée de ces ignobles rémunérations matérielles accordées à ce qu'il y a au monde de plus éthéré: la vertu!

Ils trouveront contre ces tendances toutes sortes de raisons plus ou moins philosophiques, platoniques, théologiques, mais surtout économiques, telles que celles-ci:

_Le bien porte en soi sa récompense..._

_La vertu est une chose sans prix..._

_La satisfaction de la conscience est la plus noble des récompenses._

Et enfin cette objection triomphante et sans réplique:

_Le bonheur éternel qui attend les justes dans l'autre vie doit uniquement suffire pour les encourager au bien._

À cela nous répondrons que la société, pour intimider et punir les coupables, ne nous paraît pas exclusivement se reposer sur la vengeance divine qui les atteindra certainement dans l'autre vie.

La société prélude au jugement dernier par des jugements humains...

En attendant l'heure inexorable des archanges aux armures d'hyacinthe, aux trompettes retentissantes et aux glaives de flamme, elle se contente modestement... de gendarmes.

Nous le répétons:

Pour terrifier les méchants, on matérialise, ou plutôt on réduit à des proportions humaines, perceptibles, visibles, les effets anticipés du courroux céleste...

Pourquoi n'en serait-il pas de même des effets de la rémunération divine à l'égard des gens de bien?

Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables, comme de véritables utopies qu'elles sont.

La société est si bien comme elle est! Interrogez plutôt tous ceux qui, la jambe avinée, l'oeil incertain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux banquet!

X

La protectrice

L'inspectrice entra bientôt avec la Goualeuse dans le petit salon où se trouvait Clémence; la pâleur de la jeune fille s'était légèrement colorée ensuite de son entretien avec la Louve.

--Mme la marquise, touchée des excellents renseignements que je lui ai donnés sur vous, dit Mme Armand à Fleur-de-Marie, désire vous voir, et daignera peut-être vous faire sortir d'ici avant l'expiration de votre peine.

--Je vous remercie, madame, répondit timidement Fleur-de-Marie à Mme Armand, qui la laissa seule avec la marquise.

Celle-ci, frappée de l'expression candide des traits de sa protégée, de son maintien rempli de grâce et de modestie, ne put s'empêcher de se souvenir que la Goualeuse avait, en dormant, prononcé le nom de Rodolphe, et que l'inspectrice croyait la pauvre prisonnière en proie à un amour profond et caché.

Quoique parfaitement convaincue qu'il ne pouvait être question du grand-duc Rodolphe, Clémence reconnaissait que du moins, quant à la beauté, la Goualeuse était digne de l'amour d'un prince...

À l'aspect de sa protectrice, dont la physionomie, nous l'avons dit, respirait une bonté charmante, Fleur-de-Marie se sentit sympathiquement attirée vers elle.

--Mon enfant, lui dit Clémence, en louant beaucoup la douceur de votre caractère et la sagesse exemplaire de votre conduite, Mme Armand se plaint de votre peu de confiance envers elle.

Fleur-de-Marie baissa la tête sans répondre.

--Les habits de paysanne dont vous étiez vêtue lorsqu'on vous a arrêtée, votre silence au sujet de l'endroit où vous demeuriez avant d'être amenée ici, prouvent que vous nous cachez certaines circonstances.

--Madame...

--Je n'ai aucun droit à votre confiance, ma pauvre enfant, je ne voudrais pas vous faire de question importune; seulement on m'assure que si je demandais votre sortie de prison, cette grâce pourrait m'être accordée. Avant d'agir, je désirerais causer avec vous de vos projets, de vos ressources pour l'avenir. Une fois libérée... que ferez-vous? Si, comme je n'en doute pas, vous êtes décidée à suivre la bonne voie où vous êtes entrée, ayez confiance en moi, je vous mettrai à même de gagner honorablement votre vie...

La Goualeuse fut émue jusqu'aux larmes de l'intérêt que lui témoignait Mme d'Harville. Après un moment d'hésitation, elle lui dit:

--Vous daignez, madame, vous montrer pour moi si bienveillante, si généreuse, que je dois peut-être rompre le silence que j'ai gardé jusqu'ici sur le passé... un serment m'y forçait.

--Un serment?

--Oui, madame, j'ai juré de taire à la justice et aux personnes employées dans cette prison par suite de quels événements j'ai été conduite ici; pourtant... si vous vouliez, madame, me faire une promesse...

--Laquelle?

--Celle de me garder le secret, je pourrais, grâce à vous, madame, sans manquer pourtant à mon serment, rassurer des personnes respectables qui, sans doute, sont bien inquiètes de moi.

--Comptez sur ma discrétion; je ne dirai que ce que vous m'autoriserez à dire.

--Oh! merci, madame; je craignais tant que mon silence envers mes bienfaiteurs ne ressemblât à de l'ingratitude!...

Le doux accent de Fleur-de-Marie, son langage presque choisi, frappèrent Mme d'Harville d'un nouvel étonnement.

--Je ne vous cache pas, lui dit-elle, que votre maintien, vos paroles, tout m'étonne au dernier point. Comment, avec une éducation qui paraît distinguée, avez-vous pu...

--Tomber si bas, n'est-ce pas, madame? dit la Goualeuse avec amertume. C'est qu'hélas! cette éducation, il y a bien peu de temps que je l'ai reçue. Je dois ce bienfait à un protecteur généreux, qui, comme vous, madame... sans me connaître... sans même avoir les favorables renseignements qu'on vous a donnés sur moi, m'a prise en pitié...

--Et ce protecteur... quel est-il?

--Je l'ignore, Madame...

--Vous l'ignorez?

--Il ne se fait connaître, dit-on, que par son inépuisable bonté; grâce au ciel, je me suis trouvée sur son passage.

--Et où l'avez-vous rencontré?

--Une nuit... dans la Cité, madame, dit la Goualeuse en baissant les yeux, un homme voulait me battre; ce bienfaiteur inconnu m'a courageusement défendue: telle a été ma première rencontre avec lui.

--C'était donc un homme... du peuple?

--La première fois que je l'ai vu, il en avait le costume et le langage... mais plus tard...

--Plus tard?

--La manière dont il m'a parlé, le profond respect dont l'entouraient les personnes auxquelles il m'a confiée, tout m'a prouvé qu'il avait pris par déguisement l'extérieur d'un de ces hommes qui fréquentent la Cité.

--Mais dans quel but?

--Je ne sais...

--Et le nom de ce protecteur mystérieux, le connaissez-vous?

--Oh! oui, madame, dit la Goualeuse avec exaltation. Dieu merci car je puis sans cesse bénir, adorer ce nom... Mon sauveur s'appelle M. Rodolphe, madame...

Clémence devint pourpre.

--Et n'a-t-il pas d'autre nom?... demanda-t-elle vivement à Fleur-de-Marie.

--Je l'ignore, madame... Dans la ferme où il m'avait envoyée, on ne le connaissait que sous le nom de M. Rodolphe.

--Et son âge?

--Il est jeune encore, madame...

--Et beau?

--Oh! oui... beau, noble... comme son coeur...

L'accent reconnaissant, passionné de Fleur-de-Marie en prononçant ces mots, causa une impression douloureuse à Mme d'Harville.

Un invincible, un inexplicable pressentiment lui disait qu'il s'agissait du prince.

Les remarques de l'inspectrice étaient fondées, pensait Clémence... la Goualeuse aimait Rodolphe... c'était son nom qu'elle avait prononcé pendant son sommeil...

Dans quelles circonstances étranges le prince et cette malheureuse s'étaient-ils rencontrés?

Pourquoi Rodolphe était-il allé déguisé dans la Cité?

La marquise ne put résoudre ces questions.

Seulement elle se souvint de ce que Sarah lui avait autrefois méchamment et faussement raconté des prétendues excentricités de Rodolphe, de ses amours étranges... N'était-il pas, en effet, bizarre, qu'il eût retiré de la fange cette créature d'une ravissante beauté, d'une intelligence peu commune?...

Clémence avait de nobles qualités; mais elle était femme, et elle aimait profondément Rodolphe, quoiqu'elle fût décidée à ensevelir ce secret au plus profond de son coeur...

Sans réfléchir qu'il ne s'agissait sans doute que d'une de ces actions généreuses que le prince était accoutumé de faire dans l'ombre; sans réfléchir qu'elle confondait peut-être avec l'amour un sentiment de gratitude exalté; sans réfléchir enfin que, ce sentiment eût-il été plus tendre, Rodolphe pouvait l'ignorer, la marquise, dans un premier moment d'amertume et d'injustice, ne put s'empêcher de regarder la Goualeuse comme sa rivale.

Son orgueil se révolta en reconnaissant qu'elle rougissait, qu'elle souffrait malgré elle d'une rivalité si abjecte.

Elle reprit donc d'un ton sec, qui contrastait cruellement avec l'affectueuse bienveillance de ses premières paroles:

--Et comment se fait-il, mademoiselle, que votre protecteur vous laisse en prison? Comment vous trouvez-vous ici?

--Mon Dieu! madame, dit timidement Fleur-de-Marie, frappée de ce brusque changement de langage, vous ai-je déplu en quelque chose?...

--Et en quoi pouvez-vous m'avoir déplu? demanda Mme d'Harville avec hauteur.

--C'est qu'il me semble... que tout à l'heure... vous me parliez avec plus de bonté, madame...

--En vérité, mademoiselle, ne faut-il pas que je pèse chacune de mes paroles? Puisque je consens à m'intéresser à vous... j'ai le droit, je pense, de vous adresser certaines questions...

À peine ces mots étaient-ils prononcés que Clémence, pour plusieurs raisons, en regretta la dureté.

D'abord par un louable retour de générosité, puis parce qu'elle songea qu'en brusquant sa rivale elle n'en apprendrait rien de ce qu'elle désirait savoir.

En effet, la physionomie de la Goualeuse, un moment ouverte et confiante, devint tout à coup craintive.

De même que la sensitive, à la première atteinte, referme ses feuilles délicates et se replie sur elle-même... le coeur de Fleur-de-Marie se serra douloureusement.

Clémence reprit doucement, pour ne pas éveiller les soupçons de sa protégée par un revirement trop subit:

--En vérité, je vous le répète, je ne puis comprendre qu'ayant autant à vous louer de votre bienfaiteur, vous soyez ici prisonnière. Comment, après être sincèrement revenue au bien, avez-vous pu vous faire arrêter la nuit dans une promenade qui vous était interdite? Tout cela, je vous l'avoue, me semble extraordinaire... Vous parlez d'un serment qui vous a jusqu'ici imposé le silence... mais ce serment même est si étrange!...

--J'ai dit la vérité, madame...