Les mystères de Paris, Tome III

Chapter 9

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--J'en suis certaine... il n'y a qu'à vous voir, qu'à vous entendre, pour vous croire incapable de mentir; mais ce qu'il y a d'incompréhensible dans votre situation augmente, irrite encore mon impatiente curiosité; c'est seulement à cela que vous devez attribuer la vivacité de mes paroles de tout à l'heure. Allons... je l'avoue... j'ai eu tort; car bien que je n'aie d'autre droit à vos confidences que mon vif désir de vous être utile, vous m'avez offert de me dire ce que vous n'avez dit à personne, et je suis très-touchée, croyez-moi, pauvre enfant, de cette preuve de votre foi dans l'intérêt que je vous porte... Aussi, je vous le promets, en gardant scrupuleusement votre secret, si vous me le confiez... je ferai mon possible pour arriver au but que vous vous proposez.

Grâce à ce _replâtrage_ assez habile (qu'on nous passe cette trivialité), Mme d'Harville regagna la confiance de la Goualeuse, un moment effarouchée.

Fleur-de-Marie, dans sa candeur, se reprocha même d'avoir mal interprété les mots qui l'avaient blessée.

--Pardonnez-moi, madame, dit-elle à Clémence; j'ai sans doute eu tort de ne pas vous dire tout de suite ce que vous désirez savoir; mais vous m'avez demandé le nom de mon sauveur... malgré moi je n'ai pu résister au bonheur de parler de lui...

--Rien de mieux... cela prouve combien vous lui êtes reconnaissante. Mais par quelle circonstance avez-vous quitté les honnêtes gens chez lesquels il vous avait placée sans doute? Est-ce à cet événement que se rapporte le serment dont vous m'avez parlé?

--Oui, madame; mais, grâce à vous, je crois maintenant pouvoir, tout en restant fidèle à ma parole, rassurer mes bienfaiteurs sur ma disparition...

--Voyons, ma pauvre enfant, je vous écoute.

--Il y a trois mois environ, M. Rodolphe m'avait placée dans une ferme située à quatre ou cinq lieues d'ici...

--Il vous y avait conduite... lui-même?

--Oui, madame... il m'avait confiée à une dame aussi bonne que vénérable... que j'aimai bientôt comme ma mère... Elle et le curé du village, à la recommandation de M. Rodolphe, s'occupèrent de mon éducation...

--Et monsieur... Rodolphe venait-il souvent à la ferme?

--Non, madame... il y est venu trois fois pendant le temps que j'y suis restée.

Clémence ne put cacher un tressaillement de joie.

--Et quand il venait vous voir, cela vous rendait bien heureuse... n'est-ce pas?

--Oh! oui, madame!... C'était pour moi plus que du bonheur... c'était un sentiment mêlé de reconnaissance, de respect, d'admiration et même d'un peu de crainte...

--De la crainte?

--De lui à moi... de lui aux autres... la distance est si grande!...

--Mais... quel est donc son rang?

--J'ignore s'il a un rang, madame.

--Pourtant, vous parlez de la distance qui existe entre lui... et les autres.

--Oh! madame... ce qui le met au-dessus de tout le monde, c'est l'élévation de son caractère... c'est son inépuisable générosité pour ceux qui souffrent... c'est l'enthousiasme qu'il inspire à tous... Les méchants mêmes ne peuvent entendre son nom sans trembler... ils le respectent autant qu'ils le redoutent... Mais, pardon, madame, de parler encore de lui... je dois me taire... je vous donnerais une idée incomplète de celui que l'on doit se borner à adorer en silence... autant vouloir exprimer par des paroles la grandeur de Dieu.

--Cette comparaison...

--Est peut-être sacrilège, madame... Mais est-ce offenser Dieu que de lui comparer celui qui m'a donné la conscience du bien et du mal, celui qui m'a retirée de l'abîme... celui enfin à qui je dois une vie nouvelle?

--Je ne vous blâme pas, mon enfant; je comprends toutes les nobles exagérations. Mais comment avez-vous abandonné cette ferme où vous deviez vous trouver si heureuse?

--Hélas!... cela n'a pas été volontairement, madame!

--Qui vous y a donc forcée?

--Un soir, il y a quelques jours, dit Fleur-de-Marie, tremblant encore à ce récit, je me rendais au presbytère du village, lorsqu'une méchante femme, qui m'avait tourmentée pendant mon enfance... et un homme son complice... qui était embusqué avec elle dans un chemin creux, se jetèrent sur moi, et, après m'avoir bâillonnée, m'emportèrent dans un fiacre.

--Et dans quel but?

--Je ne sais pas, madame. Mes ravisseurs obéissaient, je crois, à des personnes puissantes.

--Quelles furent les suites de cet enlèvement?

--À peine le fiacre était-il en marche que la méchante femme, qui s'appelle la Chouette, s'écria: «J'ai du vitriol, je vais en frotter le visage de la Goualeuse pour la défigurer.»

--Quelle horreur!... malheureuse enfant!... Et qui vous a sauvée de ce danger?

--Le complice de cette femme... un aveugle, nommé le Maître d'école.

--Il a pris votre défense?

--Oui, madame, dans cette occasion et dans une autre encore. Cette fois une lutte s'engagea entre lui et la Chouette... Usant de sa force, le Maître d'école la força de jeter par la portière la bouteille qui contenait le vitriol. Tel est le premier service qu'il m'ait rendu, après avoir pourtant aidé à mon enlèvement... La nuit était profonde... Au bout d'une heure et demie, la voiture s'arrêta, je crois, sur la grande route qui traverse la plaine Saint-Denis; un homme à cheval attendait à cet endroit... «--Eh bien! dit-il, la tenez-vous enfin?--Oui, nous la tenons! répondit la Chouette, qui était furieuse de ce qu'on l'avait empêchée de me défigurer. Si vous voulez vous débarrasser de cette petite, il y a un bon moyen: je vais l'étendre par terre, sur la route, je lui ferai passer les roues de la voiture sur la tête... elle aura l'air d'avoir été écrasée par accident.»

--Mais c'est épouvantable!

--Hélas! madame, la Chouette était bien capable de faire ce qu'elle disait. Heureusement l'homme à cheval lui répondit qu'il ne voulait pas qu'on me fît mal, qu'il fallait seulement me tenir pendant deux mois enfermée dans un endroit d'où je ne pourrais ni sortir ni écrire à personne. Alors la Chouette proposa de me mener chez un homme appelé Bras-Rouge, maître d'une taverne située aux Champs-Élysées. Dans cette taverne, il y avait plusieurs chambres souterraines; l'une d'elles pourrait, disait la Chouette, me servir de prison. L'homme à cheval accepta cette proposition; puis il me promit qu'après être restée deux mois chez Bras-Rouge, on m'assurerait un sort qui m'empêcherait de regretter la ferme de Bouqueval.

--Quel mystère étrange!

--Cet homme donna de l'argent à la Chouette, lui en promit encore lorsqu'on me retirerait de chez Bras-Rouge et partit au galop de son cheval. Notre fiacre continua sa route vers Paris. Peu de temps avant d'arriver à la barrière, le Maître d'école dit à la Chouette: «Tu veux enfermer la Goualeuse dans une des caves de Bras-Rouge; tu sais bien qu'étant près de la rivière, ces caves sont dans l'hiver toujours submergées!... Tu veux donc la noyer?--Oui», répondit la Chouette.

--Mais, mon Dieu! qu'aviez-vous donc fait à cette horrible femme?

--Rien, madame, et depuis mon enfance elle s'est toujours ainsi acharnée sur moi... Le Maître d'école lui répondit: «--Je ne veux pas qu'on noie la Goualeuse; elle n'ira pas chez Bras-Rouge.»--La Chouette était aussi étonnée que moi, madame, d'entendre cet homme me défendre ainsi. Elle se mit alors dans une colère horrible et jura qu'elle me conduirait chez Bras-Rouge, malgré le Maître d'école. «--Je t'en prie, dit celui-ci, car je tiens la Goualeuse par le bras, je ne la lâcherai pas et je t'étranglerai si tu t'approches d'elle.--Mais que veux-tu donc en faire alors? s'écria la Chouette, puisqu'il faut qu'elle disparaisse pendant deux mois sans qu'on sache où elle est?--Il y a un moyen, dit le Maître d'école; nous allons aller aux Champs-Élysées, nous ferons stationner le fiacre à quelque distance d'un corps de garde; tu iras chercher Bras-Rouge à sa taverne; il est minuit, tu le trouveras, tu le ramèneras, il prendra la Goualeuse et il la conduira au poste, en déclarant que c'est une fille de la Cité qu'il a trouvée rôdant autour de son cabaret. Comme les filles sont condamnées à trois mois de prison quand on les surprend aux Champs-Élysées, et que la Goualeuse est encore inscrite à la police, on l'arrêtera, on la mettra à Saint-Lazare, où elle sera aussi bien gardée et cachée que dans la cave de Bras-Rouge.--Mais, reprit la Chouette, la Goualeuse ne se laissera pas arrêter. Une fois au corps de garde, elle dira que nous l'avons enlevée, elle nous dénoncera. En supposant même qu'on l'emprisonne, elle écrira à ses protecteurs, tout sera découvert.--Non, elle ira en prison de bonne volonté, reprit le Maître d'école, et elle va jurer de ne nous dénoncer à personne tant qu'elle restera à Saint-Lazare, ni ensuite non plus; elle me doit cela, car je l'ai empêchée d'être défigurée par toi, la Chouette, et noyée chez Bras-Rouge. Mais si, après avoir juré de ne pas parler, elle avait le malheur de le faire, nous mettrions la ferme de Bouqueval à feu et à sang. Puis, s'adressant à moi, le Maître d'école ajouta:--Décide-toi; fais le serment que je te demande; tu en seras quitte pour aller deux mois en prison; sinon je t'abandonne à la Chouette, qui te mènera dans la cave de Bras-Rouge, où tu seras noyée. Voyons, dépêche-toi... Je sais que si tu fais le serment, tu le tiendras.»

--Et vous avez juré?

--Hélas! oui, madame, tant je craignais d'être défigurée par la Chouette ou d'être noyée par elle dans une cave... Cela me paraissait affreux... Une autre mort m'eût paru moins effrayante; je n'aurais peut-être pas cherché à y échapper.

--Quelle idée sinistre, à votre âge!... dit Mme d'Harville en regardant la Goualeuse avec surprise. Une fois sortie d'ici, remise aux mains de vos bienfaiteurs, ne serez-vous pas bien heureuse? Votre repentir n'aura-t-il pas effacé le passé?

--Est-ce que le passé s'efface? Est-ce que le passé s'oublie? Est-ce que le repentir tue la mémoire, madame? s'écria Fleur-de-Marie d'un ton si désespéré que Clémence tressaillit.

--Mais toutes les fautes se rachètent, malheureuse enfant!

--Et le souvenir de la souillure... madame, ne devient-il pas de plus en plus terrible à mesure que l'âme s'épure, à mesure que l'esprit s'élève! Hélas! plus vous montez, plus l'abîme dont vous sortez vous paraît profond.

--Ainsi, vous renoncez à tout espoir de réhabilitation, de pardon?

--De la part des autres... non, madame; vos bontés prouvent que l'indulgence ne manque jamais aux remords.

--Vous serez donc la seule impitoyable envers vous?

--Les autres pourront ignorer, pardonner, oublier ce que j'ai été... Moi, madame, je ne pourrai jamais l'oublier...

--Et quelquefois vous désirez mourir?

--Quelquefois! dit la Goualeuse en souriant avec amertume. Puis elle reprit, après un moment de silence: Quelquefois... oui, madame.

--Pourtant, vous craigniez d'être défigurée par cette horrible femme; vous teniez donc à votre beauté, pauvre petite? Cela annonce que la vie a encore quelque attrait pour vous. Courage donc, courage!...

--C'est peut-être une faiblesse de penser cela; mais si j'étais belle, comme vous le dites, madame, je voudrais mourir belle en prononçant le nom de mon bienfaiteur...

Les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes.

Fleur-de-Marie avait dit ces derniers mots si simplement; ses traits angéliques, pâles, abattus, son douloureux sourire, étaient tellement d'accord avec ses paroles, qu'on ne pouvait douter de la réalité de son funeste désir.

Mme d'Harville était douée de trop de délicatesse pour ne pas sentir ce qu'il y avait d'inexorable, de fatal dans cette pensée de la Goualeuse:

«Je n'oublierai jamais ce que j'ai été...»

Idée fixe, incessante, qui devait dominer, torturer la vie de Fleur-de-Marie.

Clémence, honteuse d'avoir un instant méconnu la générosité toujours si désintéressée du prince, regrettait aussi de s'être laissé entraîner à un mouvement de jalousie absurde contre la Goualeuse, qui exprimait avec une naïve exaltation sa reconnaissance envers son protecteur.

Chose étrange, l'admiration que cette pauvre prisonnière ressentait si vivement pour Rodolphe augmentait peut-être encore l'amour profond que Clémence devait toujours lui cacher.

Elle reprit, pour fuir ces pensées:

--J'espère qu'à l'avenir vous serez moins sévère pour vous-même. Mais parlons de votre serment; maintenant je m'explique votre silence. Vous n'avez pas voulu dénoncer ces misérables?

--Quoique le Maître d'école eût pris part à mon enlèvement, il m'avait deux fois défendue... j'aurais craint d'être ingrate envers lui.

--Et vous vous êtes prêtée aux desseins de ces monstres?

--Oui, madame... j'étais si effrayée! La Chouette alla chercher Bras-Rouge; il me conduisit au corps de garde, disant qu'il m'avait trouvée rôdant autour de son cabaret; je ne l'ai pas nié, on m'a arrêtée et l'on m'a conduite ici.

--Mais vos amis de la ferme doivent être en proie à une inquiétude mortelle?

--Hélas madame, dans mon premier mouvement d'épouvante, je n'avais pas réfléchi que mon serment m'empêcherait de les rassurer... Maintenant cela me désole... Mais je crois, n'est-ce pas? que, sans manquer à ma parole, je puis vous prier d'écrire à Mme Georges, à la ferme de Bouqueval, de n'avoir aucune inquiétude à mon égard, sans lui apprendre pourtant où je suis, car j'ai promis de le taire...

--Mon enfant, ces précautions deviendront inutiles si, à ma recommandation, on vous fait grâce. Demain vous retournerez à la ferme, sans avoir trahi pour cela votre serment; plus tard vous consulterez vos bienfaiteurs pour savoir jusqu'à quel point vous engage cette promesse arrachée par la menace.

--Vous croyez, madame... que, grâce à vos bontés... je puis espérer de sortir bientôt d'ici?

--Vous méritez tant d'intérêt que je réussirai, j'en suis sûre; et je ne doute pas qu'après-demain vous ne puissiez aller vous-même rassurer vos bienfaiteurs...

--Mon Dieu, madame, comment ai-je pu mériter tant de bontés de votre part? Comment les reconnaître?...

--En continuant de vous conduire comme vous faites. Je regrette seulement de ne pouvoir rien faire pour votre avenir; c'est un bonheur que vos amis se sont réservé...

Mme Armand entra tout à coup d'un air consterné.

--Madame la marquise, dit-elle à Clémence avec hésitation, je suis désolée du message que j'ai à remplir auprès de vous.

--Que voulez-vous dire, madame?...

--M. le duc de Lucenay est en bas... il vient de chez vous, madame...

--Mon Dieu, vous m'effrayez; qu'y a-t-il?

--Je l'ignore, madame; mais M. de Lucenay est chargé pour vous, dit-il, d'une nouvelle... aussi triste qu'imprévue... Il a appris chez Mme la duchesse, sa femme, que vous étiez ici, et il est venu en toute hâte...

--Une triste nouvelle!... se dit Mme d'Harville. Puis, tout à coup, elle s'écria avec un accent déchirant: Ma fille... ma fille... peut-être!... Oh! parlez, madame!...

--J'ignore, madame...

--Oh! de grâce, de grâce, madame, conduisez-moi auprès de M. de Lucenay! s'écria Mme d'Harville en sortant, tout éperdue, suivie de Mme Armand.

--Pauvre mère! dit tristement la Goualeuse en suivant Clémence du regard. Oh! non... c'est impossible!... Au moment même où elle vient de se montrer si bienveillante pour moi, un tel coup la frapper!... Non, non, encore une fois, c'est impossible.

XI

Une intimité forcée

Nous conduirons le lecteur dans la maison de la rue du Temple, le jour du suicide de M. d'Harville, vers les trois heures du soir.

M. Pipelet, seul dans sa loge, travailleur consciencieux et infatigable, s'occupait de restaurer la botte qui lui était plus d'une fois tombée des mains lors de la dernière et audacieuse incartade de Cabrion.

La physionomie du chaste portier était abattue et beaucoup plus mélancolique que de coutume.

Ainsi qu'un soldat, dans l'humiliation de sa défaite, passe tristement la main sur la cicatrice de ses blessures, souvent M. Pipelet poussait un profond soupir, s'interrompait de travailler et promenait un doigt tremblant sur la cassure transversale dont son vénérable chapeau tromblon avait été sillonné par la main insolente de Cabrion.

Alors tous les chagrins, toutes les inquiétudes, toutes les craintes d'Alfred se réveillaient en songeant aux inconcevables et incessantes poursuites du rapin.

M. Pipelet n'avait pas un esprit très-étendu, très-élevé; son imagination n'était pas des plus vives ni des plus poétiques, mais il possédait un sens très-droit, très-solide et très-logique.

Malheureusement, par une conséquence naturelle de la rectitude de son jugement, ne pouvant comprendre l'excentrique et folle portée de ce qu'en langage d'atelier on appelle une charge, M. Pipelet s'efforçait de trouver des motifs raisonnables, possibles, à la conduite exorbitante de Cabrion, et il se posait à ce sujet une foule de questions insolubles.

Aussi quelquefois, nouveau Pascal, se sentait-il saisi de vertige à force de sonder l'abîme sans fond que le génie infernal du peintre avait creusé sous ses pas.

Que de fois, blessé dans ses épanchements, il avait été forcé de se replier sur lui-même, grâce au pyrrhonisme effréné de Mme Pipelet, qui, ne s'arrêtant qu'aux faits et dédaignant d'approfondir les causes, considérait grossièrement la conduite incompréhensible de Cabrion à l'égard d'Alfred comme une simple farce!

M. Pipelet, homme sérieux et grave, ne pouvait admettre une telle interprétation; il gémissait de l'aveuglement de sa femme; sa dignité d'homme se révoltait à cette pensée qu'il pouvait être le jouet d'une combinaison aussi vulgaire: une farce... Il était absolument convaincu que la conduite inouïe de Cabrion cachait quelque complot ténébreux dissimulé sous une frivole apparence.

Nous l'avons dit, c'est à résoudre ce funeste problème que l'homme au chapeau tromblon épuisait incessamment sa puissance dialectique.

--Je porterais plutôt ma tête sur l'échafaud, disait cet homme austère, qui, dès qu'il les touchait, agrandissait immensément les questions, je porterais ma tête sur l'échafaud plutôt que d'admettre que, dans l'unique intention de faire une plaisanterie stupide, Cabrion s'acharne si opiniâtrement contre moi; on ne fait une farce que pour la galerie. Or, dans sa dernière entreprise, cette créature malfaisante n'avait aucun témoin; il a agi seul et dans l'ombre, comme toujours; il s'est clandestinement introduit dans la solitude de ma loge pour déposer sur mon front indigné son hideux baiser. Et cela, je le demanderai à toute personne désintéressée: dans quel but? Ce n'était pas par bravade... personne ne le voyait; ce n'était pas par plaisir... les lois de la nature s'y opposent; ce n'était pas par amitié... je n'ai qu'un ennemi au monde, c'est lui. Il faut donc reconnaître qu'il y a là un mystère que ma raison ne peut pénétrer! Alors, où tend ce plan diabolique, concerté de longue main et poursuivi avec une persistance qui m'épouvante? Voilà ce que je ne puis comprendre; c'est l'impossibilité où je suis de soulever ce voile qui peu à peu me mine et me consume!

Telles étaient les réflexions pénibles de M. Pipelet au moment où nous les présentons au lecteur.

L'honnête portier venait même de raviver ses plaies toujours saignantes en portant mélancoliquement la main à la cassure de son chapeau, lorsqu'une voix perçante, partant d'un des étages supérieurs de la maison, fit retentir ces mots dans la cage sonore de l'escalier:

--Vite, vite, monsieur Pipelet, montez... dépêchez-vous!

--Je ne connais pas cet organe, dit Alfred, après un moment d'audition réfléchie; et il laissa tomber sur ses genoux son avant-bras chaussé de la botte qu'il réparait.

--Monsieur Pipelet, dépêchez-vous donc! répéta la voix d'un ton pressant.

--Cet organe m'est complètement étranger. Il est mâle, il m'appelle, lui... voilà ce que je puis affirmer... Ça n'est pas une raison suffisante pour que j'abandonne ma loge... La laisser seule... la déserter en l'absence de mon épouse... jamais! s'écria héroïquement Alfred, jamais!!

--Monsieur Pipelet, reprit la voix, montez donc vite... Mme Pipelet se trouve mal!...

--Anastasie!... s'écria Alfred en se levant de son siège; puis il retomba, en se disant à lui-même: «Enfant que je suis... c'est impossible, mon épouse est sortie il y a une heure! Oui, mais ne peut-elle pas être rentrée sans que je l'aie aperçue? Ceci serait peu régulier; mais je dois déclarer que cela peut être.»

--Monsieur Pipelet, montez donc, j'ai votre femme entre les bras!

--On a mon épouse entre les bras! dit M. Pipelet en se levant brusquement.

--Je ne puis pas délacer Mme Pipelet tout seul! ajouta la voix.

Ces mots firent un effet magique sur Alfred; il devint pourpre; sa chasteté se révolta.

--L'organe mâle et inconnu parler de délacer Anastasie! s'écria-t-il, je m'y oppose! Je le défends!!

Et il se précipita hors de sa loge; mais, sur le seuil, il s'arrêta.

M. Pipelet se trouvait dans une de ces positions horriblement critiques et éminemment dramatiques souvent exploitées par les poëtes. D'un côté le devoir le retenait dans sa loge; d'un autre côté sa pudique et conjugale susceptibilité l'appelait aux étages supérieurs de la maison.

Au milieu de ces perplexités terribles, la voix reprit:

--Vous ne venez pas, monsieur Pipelet!... Tant pis... je coupe les cordons et je ferme les yeux!...

Cette menace décida M. Pipelet.

--Môssieurr..., s'écria-t-il d'une voix de stentor, en sortant éperdument de la loge, au nom de l'honneur, je vous adjure, môssieurr, de ne rien couper, de laisser mon épouse intacte!... Je monte... Et Alfred s'élança dans les ténèbres de l'escalier, en laissant, dans son trouble, la porte de sa loge ouverte.

À peine l'eut-il quittée que tout à coup un homme y entra vivement, prit sur la table le marteau du savetier, sauta sur le lit, et, au moyen de quatre pointes fichées d'avance à chaque coin d'un épais carton qu'il tenait à la main, cloua ce carton dans le fond de l'obscure alcôve de M. Pipelet, puis disparut.

Cette opération fut faite si prestement que le portier, s'étant souvenu presque au même instant qu'il avait laissé la porte de sa loge ouverte, redescendit précipitamment, la ferma, emporta la clef et remonta sans pouvoir soupçonner que quelqu'un était entré chez lui. Après cette mesure de précaution, Alfred s'élança de nouveau au secours d'Anastasie en criant de toutes ses forces:

--Môssieurr, ne coupez rien... je monte... me voici... je mets mon épouse sous la sauvegarde de votre délicatesse!

Le digne portier devait tomber d'étonnement en étonnement.

À peine avait-il de nouveau gravi les premières marches de l'escalier qu'il entendit la voix d'Anastasie, non pas à l'étage supérieur, mais dans l'allée.

Cette voix, plus glapissante que jamais, s'écriait:

--Alfred! comment, tu laisses la loge seule?... Où es-tu donc, vieux coureur?

À ce moment, M. Pipelet allait poser son pied droit sur le palier du premier étage; il resta pétrifié, la tête tournée vers le bas de l'escalier, la bouche béante, les yeux fixes, le pied levé.

--Alfred!!! cria de nouveau Mme Pipelet.

«Anastasie est en bas... elle n'est donc pas en haut occupée à se trouver mal!... se dit M. Pipelet, fidèle à son argumentation logique et serrée. Mais alors... cet organe mâle et inconnu qui me menaçait de la délacer, quel est-il?... C'est donc un imposteur?... Il se fait donc un jeu cruel de mon inquiétude?... Quel est son dessein? Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire... Il n'importe. «Fais ton devoir, advienne que pourra...» Après avoir été répondre à mon épouse, je remonterai pour éclaircir ce mystère et vérifier cet organe.»

M. Pipelet descendit fort inquiet et se trouva face à face avec sa femme.

--C'est toi! lui dit-il.

--Eh bien! oui, c'est moi; qui veux-tu que ça _soye_?

--C'est toi, ma vue ne m'abuse point?

--Ah çà! qu'est-ce que tu as encore à faire tes gros yeux en boules de loto? Tu me regardes comme si tu allais me manger...

--C'est que ta présence me révèle qu'il se passe ici des choses... des choses...