Les mystères de Paris, Tome III
Chapter 7
--Il était braconnier dans la forêt de Rambouillet. Il y a un an, il a _censé_ tirer sur un garde qui avait tiré sur lui... gueux de garde! Enfin ça n'a pas été prouvé en justice, mais Martial a été obligé de quitter le pays... Alors il est venu à Paris pour apprendre l'état de serrurier: c'est là où je l'ai connu. Comme il était trop mauvaise tête pour s'arranger avec son bourgeois, il a mieux aimé retourner à Asnières près de ses parents, et marauder sur la rivière; c'est moins assujettissant... Mais il regrette toujours les bois; il y retournera un jour ou l'autre. À force de me parler du braconnage et des forêts, il m'a fourré ces idées-là dans la tête... et maintenant il me semble que je suis née pour ça. Mais c'est toujours de même... ce que veut votre homme, vous le voulez... Si Martial avait été voleur... j'aurais été voleuse... Quand on a un homme, c'est pour être comme son homme.
--Et vos parents, la Louve, où sont-ils?
--Est-ce que je sais, moi!...
--Il y a longtemps que vous ne les avez vus?
--Je ne sais seulement pas s'ils sont morts ou en vie.
--Ils étaient donc méchants pour vous?
--Ni bons ni méchants: j'avais, je crois bien, onze ans quand ma mère s'en est allée d'un côté avec un soldat. Mon père, qui était journalier, a amené dans notre grenier une maîtresse à lui, avec deux garçons qu'elle avait, un de six ans et un de mon âge. Elle était marchande de pommes à la brouette. Ça n'a pas été trop mal dans les commencements; mais ensuite, pendant qu'elle était à sa charretée, il venait chez nous une écaillère avec qui mon père faisait des traits à l'autre... qui l'a su. Depuis ce temps-là, il y avait presque tous les soirs à la maison des batteries si enragées que ça nous en donnait la petite mort, à moi et aux deux garçons avec qui je couchais; car notre logement n'avait qu'une pièce, et nous avions un lit pour nous trois... dans la même chambre que mon père et sa maîtresse. Un jour, c'était justement le jour de sa fête, à elle, la Sainte-Madeleine, voilà-t-il pas qu'elle lui reproche de ne pas lui avoir souhaité sa fête! De raisons en raisons, mon père a fini par lui fendre la tête d'un coup de manche à balai. J'ai joliment cru que c'était fini. Elle est tombée comme un plomb, la mère Madeleine mais elle avait la vie dure et la tête aussi. Après ça, elle le rendait bien à mon père; une fois, elle l'a mordu si fort à la main que le morceau lui est resté dans les dents. Faut dire que ces massacres-là, c'était comme qui dirait les jours des grandes eaux à Versailles; les jours ouvrables, les batteries étaient moins voyantes; il y avait des bleus, mais pas de rouge...
--Et cette femme était méchante pour vous?
--La mère Madeleine? Non, au contraire, elle n'était que vive; sauf ça une brave femme... Mais à la fin mon père en a eu assez; il lui a abandonné le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus revenu. Il était bourguignon, faut croire qu'il sera retourné au pays. Alors j'avais quinze ou seize ans.
--Et vous êtes restée avec l'ancienne maîtresse de votre père?
--Où est-ce que je serais allée? Alors elle s'est mise avec un couvreur qui est venu habiter chez nous. Des deux garçons de la mère Madeleine, il y en a un, le plus grand, qui s'est noyé à l'île des Cygnes; l'autre est entré en apprentissage chez un menuisier.
--Et que faisiez-vous chez cette femme?
--Je tirais sa charrette avec elle, je faisais la soupe, j'allais porter à manger à son homme, et quand il rentrait gris, ce qui lui arrivait plus souvent qu'à son tour, j'aidais la mère Madeleine à le rouer de coups pour en avoir la paix, car nous habitions toujours la même chambre. Il était méchant comme un âne rouge quand il était dans le vin, il voulait tout tuer. Une fois, si nous ne lui avions pas arraché sa hachette, il nous aurait assassinées toutes les deux. La mère Madeleine a eu pour sa part un coup sur l'épaule qui a saigné comme une vraie boucherie.
--Et comment êtes-vous devenue... ce que nous sommes? dit Fleur-de-Marie en hésitant.
--Le fils de la Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noyé à l'île des Cygnes, avait été... avec moi... à peu près depuis le temps que lui, sa mère et son frère étaient venu loger chez nous, quand nous étions deux enfants... quoi!... Après lui le couvreur, ça m'est égal; mais j'avais peur d'être mise à la porte par la mère Madeleine, si elle s'apercevait de quelque chose. Ça est arrivé; comme elle était bonne femme, elle m'a dit: «Puisque c'est ainsi, tu as seize ans, tu n'es propre à rien, tu es trop mauvaise tête pour te mettre en place ou pour apprendre un état; tu vas venir avec moi te faire inscrire à la police; à défaut de tes parents, je répondrai de toi, ça te fera toujours un sort autorisé par le gouvernement; t'auras rien à faire qu'à nocer; je serai tranquille sur toi, et tu ne seras plus à charge. Qu'est-ce que tu dis de cela, ma fille?--Ma foi, au fait, vous avez raison, que je lui ai répondu, je n'avais pas songé à ça.» Nous avons été au bureau des moeurs, elle m'a recommandée dans une maison et c'est depuis ce temps-là que je suis inscrite. J'ai revu la mère Madeleine, il y a de ça un an; j'étais à boire avec mon homme, nous l'avons invitée; elle nous a dit que le couvreur était aux galères. Depuis je ne l'ai pas rencontrée, elle; je ne sais plus qui, dernièrement, soutenait qu'elle avait été apportée à la morgue il y a trois mois. Si ça est, ma foi, tant pis! car c'était une brave femme, la mère Madeleine, elle avait le coeur sur la main, et pas plus de fiel qu'un pigeon.
Fleur-de-Marie, quoique plongée jeune, dans une atmosphère de corruption, avait depuis respiré un air si pur qu'elle éprouva une oppression douloureuse à l'horrible récit de la Louve.
Et si nous avons eu le triste courage de le faire, ce récit, c'est qu'il faut bien qu'on sache que, si hideux qu'il soit, il est encore mille fois au-dessous d'innombrables réalités.
Oui, l'ignorance et la misère conduisent souvent les classes pauvres à ces effrayantes dégradations humaines et sociales.
Oui, il est une foule de tanières où enfants et adultes, filles et garçons, légitimes ou bâtards, gisant pêle-mêle sur la même paillasse comme des bêtes dans la même litière, ont continuellement sous les yeux d'abominables exemples d'ivresse, de violences, de débauches et de meurtres.
Oui, et trop fréquemment encore, l'inceste vient ajouter une horreur de plus à ces horreurs.
Les riches peuvent entourer leurs vices d'ombre et de mystère, et respecter la sainteté du foyer domestique.
Mais les artisans les plus honnêtes, occupant presque toujours une seule chambre avec leur famille, sont forcés, faute de lits et d'espace, de faire coucher leurs enfants ensemble frères et soeurs, à quelques pas d'eux, maris et femmes.
Si l'on frémit déjà des fatales conséquences de telles nécessités, presque toujours inévitablement imposées aux artisans pauvres, mais probes, que sera-ce donc lorsqu'il s'agira d'artisans dépravés par l'ignorance ou par l'inconduite?
Quels épouvantables exemples ne donneront-ils pas à de malheureux enfants abandonnés, ou plutôt excités, dès leur plus tendre jeunesse, à tous les penchants brutaux, à toutes les passions animales! Auront-ils seulement l'idée du devoir, de l'honnêteté, de la pudeur?
Ne seront-ils pas aussi étrangers aux lois sociales que les sauvages du nouveau monde?
Pauvres créatures corrompues en naissant, qui, dans les prisons où les conduisent souvent le vagabondage et le délaissement, sont déjà flétries par cette grossière et terrible métaphore:
«Graines de bagne!!!»
Et la métaphore a raison.
Cette sinistre prédiction s'accomplit presque toujours: galères ou lupanar, chaque sexe a son avenir.
Nous ne voulons justifier ici aucun débordement.
Que l'on compare seulement la dégradation volontaire d'une femme pieusement élevée au sein d'une famille aisée, qui ne lui aurait donné que de nobles exemples; que l'on compare, disons-nous, cette dégradation à celle de la Louve, créature pour ainsi dire élevée dans le vice, par le vice et pour le vice, à qui l'on montre, non sans raison, la prostitution comme un état protégé par le gouvernement!
Ce qui est vrai.
Il y a un bureau où cela s'enregistre, se certifie et se paraphe.
Un bureau où souvent la mère vient autoriser la prostitution de sa fille; le mari, la prostitution de sa femme.
Cet endroit s'appelle le «bureau des moeurs»!!!
Ne faut-il pas qu'une société ait un vice d'organisation bien profond, bien incurable, à l'endroit des lois qui régissent la condition de l'homme et de la femme, pour que le pouvoir--le pouvoir... cette grave et morale abstraction--soit obligé non-seulement de tolérer, mais de réglementer, mais de légaliser, mais de protéger, pour la rendre moins dangereuse, cette vente du corps et de l'âme, qui, multipliée par les appétits effrénés d'une population immense, atteint chaque jour à un chiffre presque incommensurable!
IX
Châteaux en Espagne
La Goualeuse, surmontant l'émotion que lui avait causé la triste confession de sa compagne, lui dit timidement:
--Écoutez-moi sans vous fâcher.
--Voyons, dites, j'espère que j'ai assez bavardé; mais au fait c'est égal, puisque c'est la dernière fois que nous causons ensemble.
--Êtes-vous heureuse, la Louve?
--Comment?
--De la vie que vous menez?
--Ici, à Saint-Lazare?
--Non, chez vous, quand vous êtes libre?
--Oui, je suis heureuse.
--Toujours?
--Toujours.
--Vous ne voudriez pas changer votre sort contre un autre?
--Contre quel sort? Il n'y a pas d'autre sort pour moi.
--Dites-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie, après un moment de silence, est-ce que vous n'aimez pas à faire quelquefois des châteaux en Espagne? C'est si amusant en prison!
--À propos de quoi, des châteaux en Espagne?
--À propos de Martial.
--De mon homme?
--Oui.
--Ma foi, je n'en ai jamais fait.
--Laissez-moi en faire un pour vous et pour Martial.
--Bah! à quoi bon?
--À passer le temps.
--Eh bien! voyons ce château en Espagne.
--Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il en arrive quelquefois vous fasse rencontrer une personne qui vous dise: «Abandonnée de votre père et de votre mère, votre enfance a été entourée de si mauvais exemples qu'il faut vous plaindre autant que vous blâmer d'être devenue...»
--D'être devenue quoi?
--Ce que vous et moi nous sommes devenues, répondit la Goualeuse d'une voix douce; et elle continua: Supposez que cette personne vous dise encore: «Vous aimez Martial, il vous aime; vous et lui, quittez une vie mauvaise; au lieu d'être sa maîtresse, soyez sa femme.»
La Louve haussa les épaules.
--Est-ce qu'il voudrait de moi pour sa femme?
--Excepté le braconnage, il n'a commis, n'est-ce pas, aucune autre action coupable?
--Non... il est braconnier sur la rivière comme il l'était dans les bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sont pas comme le gibier, à qui peut les prendre? Où donc est la marque de leur propriétaire?
--Eh bien! supposez qu'ayant renoncé à son dangereux métier de maraudeur de rivière, il veuille devenir tout à fait honnête; supposez qu'il inspire, par la franchise de ses bonnes résolutions, assez de confiance à un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une place... de garde-chasse, par exemple, à lui qui était braconnier, ça serait dans ses goûts, j'espère; c'est le même état, mais en bien.
--Ma foi, oui, c'est toujours vivre dans les bois.
--Seulement on ne lui donnerait cette place qu'à la condition qu'il vous épouserait et qu'il vous emmènerait avec lui.
--M'en aller avec Martial!
--Oui, vous seriez si heureuse, disiez-vous, d'habiter ensemble au fond des forêts! N'aimeriez-vous pas mieux, au lieu d'une mauvaise hutte de braconnier, où vous vous cacheriez tous deux comme des coupables, avoir une honnête petite chaumière dont vous seriez la ménagère active et laborieuse?
--Vous vous moquez de moi! Est-ce que c'est possible?
--Qui sait? Le hasard! D'ailleurs c'est toujours un château en Espagne.
--Ah! comme ça, à la bonne heure.
--Dites donc, la Louve, il me semble déjà vous voir établie dans votre maisonnette, en pleine forêt, avec votre mari et deux ou trois enfants. Des enfants! quel bonheur, n'est-ce pas!
--Des enfants de mon homme? s'écria la Louve avec une passion farouche; oh! oui, ils seraient fièrement aimés, ceux-là!
--Comme ils vous tiendraient compagnie dans votre solitude! Puis, quand ils seraient un peu grands, ils commenceraient à vous rendre bien des services; les plus petits ramasseraient des branches mortes pour votre chauffage; le plus grand irait dans les herbes de la forêt faire pâturer une vache ou deux qu'on vous donnerait pour récompenser votre mari de son activité; car ayant été braconnier, il n'en serait que meilleur garde-chasse.
--Au fait... c'est vrai. Tiens, c'est amusant, ces châteaux en Espagne. Dites-m'en donc encore, la Goualeuse!
--On serait très-content de votre mari... vous auriez de son maître quelques douceurs... une basse-cour, un jardin; mais, dame! aussi, il vous faudrait courageusement travailler, la Louve! et cela du matin au soir.
--Oh! si ce n'était que ça, une fois auprès de mon homme, l'ouvrage ne me ferait pas peur, à moi... j'ai de bons bras...
--Et vous auriez de quoi les occuper, je vous en réponds... Il y a tant à faire!... tant à faire!... C'est l'étable à soigner, les repas à préparer, les habits de la famille à raccommoder; c'est un jour le blanchissage, un autre jour le pain à cuire, ou bien encore la maison à nettoyer du haut en bas, pour que les autres gardes de la forêt disent: «Oh! il n'y a pas une ménagère comme la femme à Martial; de la cave au grenier sa maison est un miracle de propreté... et des enfants toujours si bien soignés! C'est qu'aussi elle est fièrement laborieuse, Mme Martial...»
--Dites donc, la Goualeuse, c'est vrai, je m'appellerais Mme Martial... reprit la Louve avec une sorte d'orgueil; Mme Martial!...
--Ce qui vaudrait mieux que de vous appeler la Louve, n'est-ce pas?
--Bien sûr, j'aimerais mieux le nom de mon homme que le nom d'une bête... Mais, bah!... bah!... louve je suis née... louve je mourrai...
--Qui sait?... qui sait?... Ne pas reculer devant une vie bien dure, mais honnête, ça porte bonheur... Ainsi, le travail ne vous effrayerait pas?...
--Oh! pour ça non, ce n'est pas mon homme et trois ou quatre mioches à soigner qui m'embarrasseraient, allez!
--Et puis aussi tout n'est pas labeur, il y a des moments de repos; l'hiver, à la veillée, pendant que les enfants dorment, et que votre mari fume sa pipe en nettoyant ses armes ou en caressant ses chiens... écoutez donc, vous pouvez prendre un peu de bon temps.
--Bah! bah! du bon temps... rester les bras croisés! ma foi non; j'aimerais mieux raccommoder le linge de la famille, le soir, au coin du feu; ça n'est pas déjà si fatigant... L'hiver, les jours sont si courts!
Aux paroles de Fleur-de-Marie, la Louve oubliait de plus en plus le présent pour ces rêves d'avenir... aussi vivement intéressée que précédemment la Goualeuse, lorsque Rodolphe lui avait parlé des douceurs rustiques de la ferme de Bouqueval.
La Louve ne cachait pas les goûts sauvages que lui avait inspirés son amant. Se souvenant de l'impression profonde, salutaire, qu'elle avait ressentie aux riantes peintures de Rodolphe, à propos de la vie des champs, Fleur-de-Marie voulait tenter le même moyen d'action sur la Louve, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez émouvoir au tableau d'une existence rude, pauvre et solitaire, pour désirer ardemment une vie pareille... cette femme mériterait intérêt et pitié.
Enchantée de voir sa compagne l'écouter avec curiosité, la Goualeuse reprit en souriant:
--Et puis, voyez-vous... madame Martial... laissez-moi vous appeler ainsi... qu'est-ce que cela vous fait?
--Tiens, au contraire, ça me flatte... Puis la Louve haussa les épaules en souriant aussi et reprit: Quelle bêtise de jouer à la madame! Sommes-nous enfants!... C'est égal... allez toujours... c'est amusant... Vous dites donc?...
--Je dis, madame Martial, qu'en parlant de votre vie, l'hiver au fond des bois, nous ne songeons qu'à la pire des saisons.
--Ma foi, non, ça n'est pas la pire... Entendre le vent siffler la nuit dans la forêt et de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien loin... je ne trouverais pas ça ennuyeux, moi, pourvu que je sois au coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou même toute seule sans mon homme, s'il était à faire sa ronde; oh! un fusil ne me fait pas peur, à moi... Si j'avais mes enfants à défendre... je serais bonne, là... allez... La Louve garderait bien ses louveteaux!
--Oh! je vous crois... vous êtes très-brave, vous... mais moi, poltronne, je préfère le printemps à l'hiver... Oh! le printemps! madame Martial, le printemps! quand verdissent les feuilles, quand fleurissent les jolies fleurs des bois, qui sentent si bon, si bon, que l'air est embaumé... C'est alors que vos enfants se rouleraient gaiement dans l'herbe nouvelle; et puis la forêt serait si touffue qu'on apercevrait à peine votre maison au milieu du feuillage. Il me semble que je la vois d'ici. Il y a devant la porte un berceau de vigne que votre mari a plantée et qui ombrage le banc de gazon où il dort durant la grande chaleur du jour, pendant que vous allez et venez en recommandant aux enfants de ne pas réveiller leur père... Je ne sais pas si vous avez remarqué cela: mais dans le fort de l'été, sur le midi, il se fait dans les bois autant de silence que pendant la nuit... on n'entend ni les feuilles remuer, ni les oiseaux chanter...
--Ça, c'est vrai, répéta machinalement la Louve qui, oubliant de plus en plus la réalité, croyait presque voir se dérouler à ses yeux les riants tableaux que lui présentait l'imagination poétique de Fleur-de-Marie, si instinctivement amoureuse des beautés de la nature.
Ravie de la profonde attention que lui prêtait sa compagne, la Goualeuse reprit en se laissant elle-même entraîner au charme des pensées qu'elle évoquait:
--Il y a une chose que j'aime presque autant que le silence des bois, c'est le bruit des grosses gouttes de pluie d'été tombant sur les feuilles; aimez-vous cela aussi?
--Oh! oui... j'aime bien aussi la pluie d'été.
--N'est-ce pas? Lorsque les arbres, la mousse, l'herbe, tout est bien trempé, quelle bonne odeur fraîche! Et puis, comme le soleil, en passant à travers les arbres, fait briller toutes ces gouttelettes d'eau qui pendent aux feuilles après l'ondée! Avez-vous aussi remarqué cela?
--Oui... mais je m'en souviens parce que vous me le dites à présent... Comme c'est drôle pourtant! Vous racontez si bien, la Goualeuse, qu'on semble tout voir, tout voir, à mesure que vous parlez... et puis, dame! je ne sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous dites... ça sent bon... ça rafraîchit... comme la pluie d'été dont nous parlons.
Ainsi que le beau, que le bien, la poésie est souvent contagieuse. La Louve, cette nature brute et farouche, devait subir en tout l'influence de Fleur-de-Marie. Celle-ci reprit en souriant:
--Il ne faut pas croire que nous soyons seules à aimer la pluie d'été. Et les oiseaux donc! Comme ils sont contents, comme ils secouent leurs plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que vos enfants... vos enfants libres, gais et légers comme eux. Voyez-vous, à la tombée du jour, les plus petits courir à travers bois au-devant de l'aîné, qui ramène deux génisses du pâturage? Ils ont bien vite reconnu le tintement lointain des clochettes, allez!...
--Dites donc, la Goualeuse, il me semble voir le plus petit et le plus hardi, qui s'est fait mettre, par son frère aîné qui le soutient, à califourchon sur le dos d'une des vaches...
--Et l'on dirait que la pauvre bête sait quel fardeau elle porte, tant elle marche avec précaution... Mais voilà l'heure du souper: votre aîné, tout en menant pâturer son bétail, s'est amusé à remplir pour vous un panier de belles fraises des bois, qu'il a rapportées au frais, sous une couche épaisse de violettes sauvages.
--Fraises et violettes... c'est ça qui doit être un baume! Mais mon Dieu! mon Dieu! où diable allez-vous donc chercher ces idées-là, la Goualeuse?
--Dans les bois où mûrissent les fraises, où fleurissent les violettes... il n'y a qu'à regarder et à ramasser, madame Martial... Mais parlons ménage... voici la nuit, il faut traire vos laitières, préparer le souper sous le berceau de vigne; car vous entendez aboyer les chiens de votre mari, et bientôt la voix de leur maître, qui, tout harassé qu'il est, rentre en chantant... Et comment n'avoir pas envie de chanter, quand, par une belle soirée d'été, le coeur satisfait, on regarde la maison où vous attendent une bonne femme et deux enfants? N'est-ce pas, madame Martial?
--C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve, devenant de plus en plus songeuse.
--À moins qu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Marie, émue elle-même. Et ces larmes-là sont aussi douces que des chansons... Et puis, quand la nuit est venue tout à fait, quel bonheur de rester sous la tonnelle à jouir de la sérénité d'une belle soirée... à respirer l'odeur de la forêt... à écouter babiller ses enfants... à regarder les étoiles... Alors le coeur est si plein, si plein... qu'il faut qu'il déborde par la prière... Comment ne pas remercier celui à qui l'on doit la fraîcheur du soir, la senteur des bois, la douce clarté du ciel étoilé?... Après ce remerciement ou cette prière, on va dormir paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Créateur... car cette vie pauvre, laborieuse, mais calme et honnête, est celle de tous les jours...
--De tous les jours!... répéta la Louve, la tête baissée sur sa poitrine, le regard fixe, le sein oppressé, car c'est vrai, le bon Dieu est bon de nous donner de quoi vivre si heureux avec si peu...
--Eh bien! dites maintenant, reprit doucement Fleur-de-Marie, dites, ne devrait-il pas être béni comme Dieu celui qui vous donnerait cette vie paisible et laborieuse, au lieu de la vie misérable que vous menez dans la boue des rues de Paris?
Ce mot de Paris rappela brusquement la Louve à la réalité.
Il venait de se passer dans l'âme de cette créature un phénomène étrange.
Peinture naïve d'une condition humble et rude, ce simple récit, tour à tour éclairé des douces lueurs du foyer domestique, doré par quelques joyeux rayons de soleil, rafraîchi par la brise des grands bois ou parfumé de la senteur des fleurs sauvages, ce récit avait fait sur la Louve une impression plus profonde, plus saisissante que ne l'aurait fait une exhortation d'une moralité transcendante.
Oui, à mesure que parlait Fleur-de-Marie, la Louve avait désiré d'être ménagère infatigable, vaillante épouse, mère pieuse et dévouée.
Inspirer, même pendant un moment, à une femme violente, immorale, avilie, l'amour de la famille, le respect du devoir, le goût du travail, la reconnaissance envers le Créateur, et cela seulement en lui promettant ce que Dieu donne à tous, le soleil du ciel et l'ombre des forêts... ce que l'homme doit à qui travaille, un toit et du pain, n'était-ce pas un beau triomphe pour Fleur-de-Marie!
Le moraliste le plus sévère, le prédicateur le plus fulminant, auraient-ils obtenu davantage en faisant gronder dans leurs prédictions menaçantes toutes les vengeances humaines, toutes les foudres divines?
La colère douloureuse dont se sentit transportée la Louve en revenant à la réalité, après s'être laissé charmer par la rêverie nouvelle et salutaire où, pour la première fois, l'avait plongée Fleur-de-Marie, prouvait l'influence des paroles de cette dernière sur sa malheureuse compagne.
Plus les regrets de la Louve étaient amers en retombant de ce consolant mirage dans l'horreur de sa position, plus le triomphe de la Goualeuse était manifeste.
Après un moment de silence et de réflexion, la Louve redressa brusquement la tête, passa la main sur son front, et se levant menaçante, courroucée: