Les mystères de Paris, Tome III

Chapter 6

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--Ni nous non plus...

--Un pauvre petit innocent!

--Qu'est-ce qui aurait le coeur de vouloir lui faire mal?

--Faudrait être des monstres!

--Des sans-coeur!

--Des bêtes sauvages!

--Je vous le disais bien, reprit Fleur-de-Marie, que vous n'étiez pas méchantes; vous êtes bonnes, votre tort c'est de ne pas réfléchir que Mont-Saint-Jean, au lieu d'avoir son enfant dans ses bras pour vous apitoyer... l'a dans son sein... voilà tout...

--Voilà tout! reprit la Louve avec exaltation, non, ça n'est pas tout. Vous avez raison, la Goualeuse, nous étions des lâches... et vous êtes brave d'avoir osé nous le dire, et vous êtes brave de n'avoir pas tremblé après nous l'avoir dit. Voyez-vous, nous avons beau dire et beau faire, nous débattre contre ça, que vous n'êtes pas une créature comme nous autres, faut toujours finir par en convenir... Ça me vexe, mais ça est... Tout à l'heure encore nous avons eu tort... vous étiez plus courageuse que nous...

--C'est vrai qu'il lui a fallu du courage à cette blondinette pour nous dire comme ça nos vérités en face...

--Oh! mais, c'est que ces yeux bleus tout doux, tout doux, une fois que ça s'y met...

--Ça devient des vrais petits lions.

--Pauvre Mont-Saint-Jean! Elle lui doit une fière chandelle!

--Après tout, c'est que c'est vrai, quand nous battons Mont-Saint-Jean, nous battons son enfant.

--Je n'avais pas pensé à cela.

--Ni moi non plus.

--Mais la Goualeuse, elle, pense à tout.

--Et battre un enfant... c'est affreux!

--Pas une de nous n'en serait capable.

Rien de plus mobile que les passions populaires; rien de plus brusque, de plus rapide que leurs retours du mal au bien et du bien au mal.

Quelques simples et touchantes paroles de Fleur-de-Marie avaient opéré une réaction subite en faveur de Mont-Saint-Jean, qui pleurait d'attendrissement.

Tous les coeurs étaient émus, parce que, nous l'avons dit, les sentiments qui se rattachent à la maternité sont toujours vifs et puissants chez les malheureuses dont nous parlons.

Tout à coup la Louve, violente et exaltée en toute chose, prit le petit bonnet qu'elle tenait à la main, en fit une sorte de bourse, fouilla dans sa poche, en tira vingt sous, les jeta dans le bonnet et s'écria en le présentant à ses compagnes:

--Je mets vingt sous pour acheter de quoi faire une layette au petit de Mont-Saint-Jean. Nous taillerons et nous coudrons tout nous-mêmes, afin que la façon ne lui coûte rien...

--Oui... oui...

--C'est ça!... cotisons-nous!...

--J'en suis!

--Fameuse idée!

--Pauvre femme!

--Elle est laide comme un monstre... mais elle est mère comme une autre...

--La Goualeuse avait raison, au fait, c'est à pleurer toutes les larmes de son corps que de voir cette malheureuse layette de haillons.

--Je mets dix sous.

--Moi trente.

--Moi vingt.

--Moi, quatre sous... je n'ai que ça.

--Moi, je n'ai rien... mais je vends ma ration de demain pour mettre à la masse. Qui me l'achète?

--Moi, dit la Louve, je mets dix sous pour toi... mais tu garderas ta ration, et Mont-Saint-Jean aura une layette comme une princesse.

Exprimer la surprise, la joie de Mont-Saint-Jean serait impossible; son grotesque et laid visage, inondé de larmes, devenait presque touchant. Le bonheur, la reconnaissance y rayonnaient.

Fleur-de-Marie aussi était bien heureuse, quoiqu'elle eût été obligée de dire à la Louve, quand celle-ci lui tendit le petit bonnet:

--Je n'ai pas d'argent... mais je travaillerai tant qu'on voudra...

--Oh! mon bon petit ange du paradis, s'écria Mont-Saint-Jean en tombant aux genoux de la Goualeuse, et en tâchant de lui prendre la main pour la baiser; qu'est-ce que je vous ai donc fait pour que vous soyez aussi charitable pour moi, et toutes ces dames aussi? C'est-il bien possible, mon bon Dieu sauveur!... Une layette pour mon enfant, une bonne layette, tout ce qu'il lui faudra? Qui aurait jamais cru cela pourtant! J'en deviendrai folle, c'est sûr. Moi qui tout à l'heure étais le _pâtiras_ de tout le monde, en un rien de temps, parce que vous leur avez dit... quelque chose... de votre chère petite voix de séraphin... voilà que vous les retournez de mal à bien, voilà qu'elles m'aiment à cette heure. Et moi aussi, je les aime. Elles sont si bonnes! J'avais tort de me fâcher. Étais-je donc bête, et injuste, et ingrate; tout ce qu'elles me faisaient, c'était pour rire, elles ne me voulaient pas de mal, c'était pour mon bien, en voilà la preuve. Oh! maintenant on m'assommerait sur la place que je ne dirais pas ouf. J'étais par trop susceptible aussi!

--Nous avons quatre-vingt-huit francs et sept sous, dit la Louve en finissant, de compter le montant de la collecte, qu'elle enveloppa dans le petit bonnet. Qui est-ce qui sera la trésorière jusqu'à ce qu'on ait employé l'argent! Faut pas le donner à Mont-Saint-Jean, elle est trop sotte.

--Que la Goualeuse garde l'argent, cria-t-on tout d'une voix.

--Si vous m'en croyez, dit Fleur-de-Marie, vous prierez l'inspectrice, Mme Armand, de se charger de cette somme et de faire les emplettes nécessaires à la layette; et puis, qui sait? Mme Armand sera sensible à la bonne action que vous avez faite, et peut-être demandera-t-elle qu'on ôte quelques jours de prison à celles qui sont bien notées... Eh bien! la Louve, ajouta Fleur-de-Marie en prenant sa compagne par le bras, est-ce que vous ne vous sentez pas plus contente que tout à l'heure, quand vous jetiez au vent les pauvres haillons de Mont-Saint-Jean?

La Louve ne répondit pas d'abord.

À l'exaltation généreuse qui avait un moment animé ses traits succédait une sorte de défiance farouche.

Fleur-de-Marie la regardait avec surprise, ne comprenant rien à ce changement subit.

--Goualeuse... venez... j'ai à vous parler, dit la Louve d'un air sombre.

Et, se détachant du groupe des détenues, elle emmena brusquement Fleur-de-Marie près du bassin à margelles de pierre creusé au milieu du préau. Un banc était tout près.

La Louve et la Goualeuse s'y assirent et se trouvèrent ainsi presque isolées de leurs compagnes.

VIII

La Louve et la Goualeuse

Nous croyons fermement à l'influence de certains caractères dominateurs, assez sympathiques aux masses, assez puissants sur elles pour leur imposer le bien ou le mal.

Les uns, audacieux, emportés, indomptables, s'adressant aux mauvaises passions, les soulèveront comme l'ouragan soulève l'écume de la mer; mais, ainsi que tous les orages, ces orages seront aussi furieux qu'éphémères; à ces funestes effervescences succéderont de sourds ressentiments de tristesse, de malaise, qui empireront les plus misérables conditions. Le déboire d'une violence est toujours amer, le réveil d'un excès toujours pénible.

_La Louve_, si l'on veut, personnifiera cette influence funeste.

D'autres organisations, plus rares, parce qu'il faut que leurs généreux instincts soient fécondés par l'intelligence, et que chez elles l'esprit soit au niveau du coeur, d'autres, disons-nous, inspireront le bien, ainsi que les premiers inspirent le mal. Leur action pénétrera doucement les âmes, comme les tièdes rayons du soleil pénètrent les corps d'une chaleur vivifiante... comme la fraîche rosée d'une nuit d'été imbibe la terre aride et brûlante.

_Fleur-de-Marie_, si l'on veut, personnifiera cette influence bienfaisante.

La réaction en bien n'est pas brusque comme la réaction en mal; ses effets se prolongent davantage. C'est quelque chose d'onctueux, d'ineffable, qui peu à peu détend, calme, épanouit les coeurs les plus endurcis et leur fait goûter une sensation d'une inexprimable sérénité.

Malheureusement le charme cesse.

Après avoir entrevu de célestes clartés, les gens pervers retombent dans les ténèbres de leur vie habituelle; le souvenir des suaves émotions qui les ont un moment surpris s'efface peu à peu. Parfois pourtant ils cherchent vaguement à se les rappeler, de même que nous essayons de murmurer les chants dont notre heureuse enfance a été bercée.

Grâce à la bonne action qu'elle leur avait inspirée, les compagnes de la Goualeuse venaient de connaître la douceur passagère de ces ressentiments, aussi partagés par la Louve. Mais celle-ci, pour des raisons que nous dirons bientôt, devait rester moins longtemps que les autres prisonnières sous cette bienfaisante impression.

Si l'on s'étonne d'entendre et de voir Fleur-de-Marie, naguère si passivement, si douloureusement résignée, agir, parler avec courage et autorité, c'est que les nobles enseignements qu'elle avait reçus pendant son séjour à la ferme de Bouqueval avaient rapidement développé les rares qualités de cette nature excellente.

Fleur-de-Marie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un passé irréparable, et qu'on ne se réhabilitait qu'en faisant le bien ou en l'inspirant.

Nous l'avons dit: la Louve s'était assise sur un banc de bois à côté de la Goualeuse.

Le rapprochement de ces deux jeunes filles offrait un singulier contraste.

Les pâles rayons d'un soleil d'hiver les éclairaient; le ciel pur se pommelait çà et là de petites nuées blanches et floconneuses; quelques oiseaux, égayés par la tiédeur de la température, gazouillaient dans les branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois moineaux plus effrontés que les autres venaient boire et se baigner dans un petit ruisseau où s'écoulait le trop-plein du bassin; les mousses vertes veloutaient les revêtements de pierre des margelles; entre leurs assises disjointes poussaient çà et là quelques touffes d'herbe et de plantes pariétaires épargnées par la gelée.

Cette description d'un bassin de prison semblera puérile, mais Fleur-de-Marie ne perdait pas un de ces détails; les yeux tristement fixés sur ce petit coin de verdure et sur cette eau limpide où se réfléchissait la blancheur mobile des nuées courant sur l'azur du ciel, où se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d'un beau soleil, elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature qu'elle aimait, qu'elle admirait si poétiquement, et dont elle était encore privée.

--Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse à sa compagne, qui, assise auprès d'elle, restait sombre et silencieuse.

--Il faut que nous ayons une explication, s'écria durement la Louve; ça ne peut pas durer ainsi.

--Je ne vous comprends pas, la Louve.

--Tout à l'heure, dans la cour, à propos de Mont-Saint-Jean, je m'étais dit: «Je ne veux plus céder à la Goualeuse», et pourtant je viens encore de vous céder...

--Mais...

--Mais je vous dis que ça ne peut pas durer...

--Qu'avez-vous contre moi, la Louve?

--J'ai... que je ne suis plus la même depuis votre arrivée ici, non, je n'ai plus ni coeur, ni force, ni hardiesse...

Puis, s'interrompant, la Louve releva tout à coup la manche de sa robe, et, montrant à la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d'un duvet noir, elle lui fit remarquer, sur la partie antérieure de ce bras, un tatouage indélébile représentant un poignard bleu à demi enfoncé dans un coeur rouge; au-dessous de cet emblème on lisait ces mots:

_Mort aux lâches!_ _Martial._ _P. L. V. (pour la vie)._

--Voyez-vous cela? s'écria la Louve.

--Oui... cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en détournant la vue.

--Quand Martial, mon amant, m'a écrit, avec une aiguille rougie au feu, ces mots sur le bras: Mort aux lâches! il me croyait brave; s'il savait ma conduite depuis trois jours, il me planterait son couteau dans le corps comme ce poignard est planté dans ce coeur... et il aurait raison, car il a écrit là: Mort aux lâches! et je suis lâche.

--Qu'avez-vous fait de lâche?

--Tout...

--Regrettez-vous votre bonne pensée de tout à l'heure?

--Oui...

--Ah! je ne vous crois pas...

--Je vous dis que je la regrette, moi, car c'est encore une preuve de ce que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n'avez pas entendu Mont-Saint-Jean quand elle était à genoux... à vous remercier?...

--Qu'a-t-elle dit?

--Elle a dit, en parlant de nous, que «d'un rien vous nous tourniez de mal à bien». Je l'aurais étranglée quand elle a dit ça... car, pour notre honte... c'était vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez du blanc au noir: on vous écoute, on se laisse aller à ses premiers mouvements... et on est votre dupe, comme tout à l'heure...

--Ma dupe... pour avoir secouru généreusement cette pauvre femme!

--Il ne s'agit pas de tout ça, s'écria la Louve avec colère, je n'ai jusqu'ici courbé la tête devant personne... La Louve est mon nom, et je suis bien nommée... plus d'une femme porte mes marques... plus d'un homme aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me mettra sous ses pieds...

--Moi!... et comment?

--Est-ce que je le sais, comment?... Vous arrivez ici... vous commencez d'abord par m'offenser...

--Vous offenser?

--Oui... vous demandez qui veut votre pain... la première, je réponds: «Moi!...» Mont-Saint-Jean ne vous le demande qu'ensuite... et vous lui donnez la préférence... Furieuse de cela, je m'élance sur vous, mon couteau levé...

--Et je vous dis: «Tuez-moi si vous voulez... mais ne me faites pas trop souffrir...», reprit la Goualeuse... voilà tout.

--Voilà tout?... oui, voilà tout!... Et pourtant ces seuls mots-là m'ont fait tomber mon couteau des mains... m'ont fait vous demander pardon... à vous qui m'aviez offensée... Est-ce que c'est naturel?... Tenez, quand je reviens dans mon bon sens, je me fais pitié à moi-même... Et le soir de votre arrivée ici, lorsque vous vous êtes mise à genoux pour votre prière, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d'ameuter tout le dortoir, pourquoi ai-je dit: «Faut la laisser tranquille... Elle prie, c'est qu'elle en a le droit...» Et le lendemain, pourquoi, moi et les autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous?

--Je ne sais pas... la Louve.

--Vraiment! reprit cette violente créature avec ironie, vous ne le savez pas! C'est sans doute, comme nous l'avons dit quelquefois en plaisantant, que vous êtes d'une autre espèce que nous. Vous croyez peut-être cela?

--Je ne vous ai jamais dit que je le croyais.

--Non, vous ne le dites pas... mais vous faites tout comme.

--Je vous en prie, écoutez-moi.

--Non, ça m'a été trop mauvais de vous écouter... de vous regarder. Jusqu'ici je n'avais jamais envié personne; eh bien! deux ou trois fois je me suis surprise... faut-il être bête et lâche!... je me suis surprise à envier votre figure de sainte Vierge, votre air doux et triste... Oui, j'ai envié jusqu'à vos cheveux blonds et à vos yeux bleus, moi qui ai toujours détesté les blondes, vu que je suis brune... Vouloir vous ressembler... moi, la Louve!... moi!... Il y a huit jours, j'aurais marqué celui qui m'aurait dit ça... Ce n'est pourtant pas votre sort qui peut tenter; vous êtes chagrine comme une Madeleine. Est-ce naturel, dites?

--Comment voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous cause?

--Oh! vous savez bien ce que vous faites... avec votre air de ne pas y toucher.

--Mais quel mauvais dessein me supposez-vous?

--Est-ce que je le sais, moi? C'est justement parce que je ne comprends rien à tout cela que je me défie de vous. Il y a autre chose: jusqu'ici j'avais été toujours gaie ou colère... mais jamais songeuse... et vous m'avez rendue songeuse. Oui, il y a des mots que vous dites qui, malgré moi, m'ont remué le coeur et m'ont fait songer à toutes sortes de choses tristes.

--Je suis fâchée de vous avoir peut-être attristée, la Louve... mais je ne me souviens pas de vous avoir dit...

--Eh! mon Dieu, s'écria la Louve en interrompant sa compagne avec une impatience courroucée, ce que vous faites est quelquefois aussi émouvant que ce que vous dites!... Vous êtes si maligne!...

--Ne vous fâchez pas, la Louve... expliquez-vous...

--Hier, dans l'atelier de travail, je vous voyais bien... vous aviez la tête et les yeux baissés sur l'ouvrage que vous cousiez; une grosse larme est tombée sur votre main... Vous l'avez regardée pendant une minute... et puis vous avez porté votre main à vos lèvres, comme pour la baiser et l'essuyer, cette larme; est-ce vrai?

--C'est vrai, dit la Goualeuse en rougissant.

--Ça n'a l'air de rien... mais dans cet instant-là vous aviez l'air si malheureux, si malheureux, que je me suis sentie tout écoeurée, toute sens dessus dessous... Dites donc, est-ce que vous croyez que c'est amusant? Comment! j'ai toujours été dure comme roc pour ce qui me touche... personne ne peut se vanter de m'avoir vue pleurer... et il faut qu'en regardant seulement votre petite frimousse je me sente des lâchetés plein le coeur!... Oui, car tout ça c'est des pures lâchetés; et la preuve, c'est que depuis trois jours je n'ai pas osé écrire à Martial, mon amant, tant j'ai une mauvaise conscience... Oui, votre fréquentation m'affadit le caractère, il faut que ça finisse... j'en ai assez; ça tournerait mal... je m'entends... Je veux rester comme je suis... et ne pas me faire moquer de moi...

--Et pourquoi se moquerait-on de vous?

--Pardieu! parce qu'on me verrait faire la bonne et la bête, moi qui faisais trembler tout le monde ici! Non, non; j'ai vingt ans, je suis aussi belle que vous dans mon genre, je suis méchante... on me craint, c'est ce que je veux... Je me moque du reste... Crève qui dit le contraire!

--Vous êtes fâchée contre moi, la Louve?

--Oui, vous êtes pour moi une mauvaise connaissance; si ça continuait, dans quinze jours, au lieu de m'appeler la Louve, on m'appellerait... la Brebis. Merci!... ça n'est pas moi qu'on châtrera jamais comme ça... Martial me tuerait... Finalement, je ne veux plus vous fréquenter; pour me séparer tout à fait de vous, je vais demander à être changée de salle; si on me refuse, je ferai un mauvais coup pour me remettre en haleine et pour qu'on m'envoie au cachot jusqu'à ma sortie... Voilà ce que j'avais à vous dire, la Goualeuse.

Fleur-de-Marie comprit que sa compagne, dont le coeur n'était pas complètement vicié, se débattait, pour ainsi dire, contre de meilleures tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient été éveillées chez la Louve par la sympathie, par l'intérêt involontaire que lui inspirait Fleur-de-Marie. Heureusement pour l'humanité, de rares mais éclatants exemples prouvent, nous le répétons, qu'il est des âmes d'élite, douées, presque à leur insu, d'une telle puissance d'attraction qu'elles forcent les êtres les plus réfractaires à entrer dans leur sphère et à tendre plus ou moins à s'assimiler à elles.

Les résultats prodigieux de certaines missions, de certains apostolats, ne s'expliquent pas autrement...

Dans un cercle infiniment borné, telle était la nature des rapports de Fleur-de-Marie et de la Louve; mais celle-ci, par une contradiction singulière, ou plutôt par une conséquence de son caractère intraitable et pervers, se défendait de tout son pouvoir contre la salutaire influence qui la gagnait... de même que les caractères honnêtes luttent énergiquement contre les influences mauvaises.

Si l'on songe que le vice a souvent un orgueil infernal, l'on ne s'étonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour conserver sa réputation de créature indomptable et redoutée, et pour ne pas devenir de louve... brebis, ainsi qu'elle disait.

Pourtant ces hésitations, ces colères, ces combats, mêlés çà et là de quelques élans généreux, révélaient chez cette malheureuse des symptômes trop favorables et trop significatifs pour que Fleur-de-Marie abandonnât l'espoir qu'elle avait un moment conçu.

Oui, pressentant que la Louve n'était pas absolument perdue, elle aurait voulu la sauver comme on l'avait sauvée elle-même.

«La meilleure manière de prouver ma reconnaissance à mon bienfaiteur, pensait la Goualeuse, c'est de donner à d'autres, qui peuvent encore les entendre, les nobles conseils qu'il m'a donnés.»

Prenant timidement la main de sa compagne, qui la regardait avec une sombre défiance, Fleur-de-Marie lui dit:

--Je vous assure, la Louve... que vous vous intéressez à moi... non pas parce que vous êtes lâche, mais parce que vous êtes généreuse. Les braves coeurs sont les seuls qui s'attendrissent sur le malheur des autres.

--Il n'y a ni générosité ni courage là-dedans, dit brutalement la Louve; c'est de la lâcheté... D'ailleurs, je ne veux pas que vous me disiez que je me suis attendrie... ça n'est pas vrai...

--Je ne le dirai plus, la Louve; mais puisque vous m'avez témoigné de l'intérêt... vous me laisserez vous en être reconnaissante, n'est-ce pas?

--Je m'en moque pas mal!... Ce soir, je serai dans une autre salle que vous... ou seule au cachot, et bientôt je serai dehors, Dieu merci!

--Et où irez-vous en sortant d'ici?

--Tiens!... chez moi, donc, rue Pierre-Lescot. Je suis dans mes meubles.

--Et Martial... dit la Goualeuse, qui espérait continuer l'entretien en parlant à la Louve d'un objet intéressant pour elle, et Martial, vous serez bien contente de le revoir?

--Oui... oh, oui!... répondit-elle avec un accent passionné. Quand j'ai été arrêtée, il relevait de maladie... une fièvre qu'il avait eue parce qu'il demeure toujours sur l'eau... Pendant dix-sept jours et dix-sept nuits, je ne l'ai pas quitté d'une minute, j'ai vendu la moitié de mon bazar pour payer le médecin, les drogues, tout... Je peux m'en vanter, et je m'en vante... si mon homme vit, c'est à moi qu'il le doit... J'ai encore hier fait brûler un cierge pour lui... C'est des bêtises... mais c'est égal, on a vu quelquefois de très-bons effets de ça pour la convalescence...

--Et où est-il maintenant? Que fait-il?

--Il demeure toujours près du pont d'Asnières, sur le bord de l'eau.

--Sur le bord de l'eau?

--Oui, il est établi là, avec sa famille, dans une maison isolée. Il est toujours en guerre avec les gardes-pêche, et une fois qu'il est dans son bateau, avec son fusil à deux coups, il ne ferait pas bon l'approcher, allez! dit orgueilleusement la Louve.

--Quel est donc son état?

--Il pêche en fraude, la nuit; et puis, comme il est brave comme un lion, quand un poltron veut faire chercher querelle à un autre, il s'en charge, lui... Son père a eu des malheurs avec la justice. Il a encore sa mère, deux soeurs et un frère... Autant vaudrait pour lui... ne pas l'avoir, ce frère-là, car c'est un scélérat qui se fera guillotiner un jour ou l'autre... ses soeurs aussi... Enfin, n'importe, c'est à eux leur cou.

--Et où l'avez-vous connu, Martial?

--À Paris. Il avait voulu apprendre l'état de serrurier... un bel état, toujours du fer rouge et du feu autour de soi... du danger, quoi!... ça lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise tête, ça n'a pas pu marcher avec ses bourgeois; alors il s'en est retourné auprès de ses parents, et il s'est mis à marauder sur la rivière. Il vient me voir à Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir à Asnières: c'est tout près: ça serait plus loin que j'irais tout de même, quand ça serait sur les genoux et sur les mains.

--Vous serez bien heureuse d'aller à la campagne... vous la Louve! dit la Goualeuse en soupirant; surtout si vous aimez, comme moi, à vous promener dans les champs.

--J'aimerais bien mieux me promener dans les bois, dans les grandes forêts, avec mon homme.

--Dans les forêts?... Vous n'auriez pas peur?

--Peur? ah! bien oui, peur! Est-ce qu'une louve a peur? Plus la forêt serait déserte et épaisse, plus j'aimerais ça. Une hutte isolée où j'habiterais avec Martial, qui serait braconnier; aller avec lui la nuit tendre des pièges au gibier... et puis, si les gardes venaient pour nous arrêter, leur tirer des coups de fusils, nous deux mon homme, en nous cachant dans les broussailles, ah! dame... c'est ça qui serait bon!

--Vous avez donc déjà habité des bois, la Louve?

--Jamais.

--Qui vous a donc donné ces idées-là?

--Martial.

--Comment?