Les mystères de Paris, Tome III
Chapter 5
--Non, non, je vous assure; ce que je fais, d'autres le font avec plus de succès et d'intelligence que moi... Une des inspectrices de l'autre quartier de Saint-Lazare, destinée aux prévenues de différents crimes, vous intéresserait bien davantage... Elle me racontait ce matin l'arrivée d'une jeune fille prévenue d'infanticide. Jamais je n'ai rien entendu de plus déchirant... Le père de cette malheureuse, un honnête artisan lapidaire, est devenu fou de douleur en apprenant la honte de sa fille; il paraît que rien n'était plus affreux que la misère de toute cette famille, logée dans une misérable mansarde de la rue du Temple.
--La rue du Temple! s'écria Mme d'Harville étonnée, quel est le nom de cet artisan?
--Sa fille s'appelle Louise Morel...
--C'est bien cela...
--Elle était au service d'un homme respectable, M. Jacques Ferrand, notaire.
--Cette pauvre famille m'avait été recommandée, dit Clémence en rougissant; mais j'étais loin de m'attendre à la voir frappée de ce nouveau coup terrible... Et Louise Morel?
--Se dit innocente: elle jure que son enfant était mort... et il paraît que ces paroles ont l'accent de la vérité. Puisque vous vous intéressez à sa famille, madame la marquise, si vous étiez assez bonne pour daigner la voir, cette marque de votre bonté calmerait son désespoir, qu'on dit effrayant.
--Certainement je la verrai; j'aurai ici deux protégées au lieu d'une... Louise Morel et la Goualeuse... car tout ce que vous me dites de cette pauvre fille me touche à un point extrême... Mais que faut-il faire pour obtenir sa liberté? Ensuite je la placerais, je me chargerais de son avenir...
--Avec les relations que vous devez avoir, madame la marquise, il vous sera très-facile de la faire sortir de prison du jour au lendemain. Cela dépend absolument de la volonté de M. le préfet de police... la recommandation d'une personne considérable serait décisive auprès de lui. Mais me voici bien loin, madame, de l'observation que j'avais faite sur le sommeil de la Goualeuse. Et à ce propos je dois vous avouer que je ne serais pas étonnée qu'au sentiment profondément douloureux de sa première abjection se joignit un autre chagrin... non moins cruel.
--Que voulez-vous dire, madame?
--Peut-être me trompé-je... mais je ne serais pas étonnée que cette jeune fille, sortie par je ne sais quel événement de la dégradation où elle était d'abord plongée, eût éprouvé... éprouvât peut-être un amour honnête... qui fût à la fois son bonheur et son tourment...
--Et pour quelle raison croyez-vous cela?
--Le silence obstiné qu'elle garde sur l'endroit où elle a passé les trois mois qui ont suivi son départ de la Cité me donne à penser qu'elle craint de se faire réclamer par les personnes chez qui peut-être elle avait trouvé un refuge.
--Et pourquoi cette crainte?
--Parce qu'il lui faudrait avouer un passé qu'on ignore sans doute.
--En effet, ses vêtements de paysanne...
--Puis une dernière circonstance est venue renforcer mes soupçons. Hier au soir, en allant faire mon inspection dans le dortoir, je me suis approchée du lit de la Goualeuse; elle dormait profondément; au contraire de ses compagnes, sa figure était calme et sereine; ses grands cheveux blonds, à demi détachés sous sa cornette, tombaient en profusion sur son cou et sur ses épaules. Elle tenait ses deux petites mains jointes et croisées sur son sein, comme si elle se fût endormie en priant... Je contemplais depuis quelques moments avec attendrissement cette angélique figure, lorsqu'à voix basse et avec un accent à la fois respectueux, triste et passionné elle prononça un nom...
--Et ce nom?
Après un moment de silence, Mme Armand reprit gravement:
--Bien que je considère comme sacré ce que l'on peut surprendre pendant le sommeil, vous vous intéressez si généreusement à cette infortunée, madame, que je puis vous confier ce secret... Ce nom était Rodolphe...
--Rodolphe! s'écria Mme d'Harville en songeant au prince. Puis, réfléchissant qu'après tout Son Altesse le grand-duc de Gerolstein ne pouvait avoir aucun rapport avec le Rodolphe de la pauvre Goualeuse, elle dit à l'inspectrice, qui semblait étonnée de son exclamation:
--Ce nom m'a surprise, madame, car, par un hasard singulier... un de mes parents le porte aussi; mais tout ce que vous m'apprenez de la Goualeuse m'intéresse de plus en plus... Ne pourrais-je pas la voir aujourd'hui... tout à l'heure?...
--Si, madame; je vais, si vous le désirez, la chercher... Je pourrai m'informer aussi de Louise Morel, qui est dans l'autre quartier de la prison.
--Je vous en serai très-obligée, madame, répondit Mme d'Harville, qui resta seule.
«C'est singulier, se dit-elle; je ne puis me rendre compte de l'impression étrange que m'a causée ce nom de Rodolphe... En vérité, je suis folle! Entre lui... et une créature pareille, quels rapports peuvent exister? Puis, après un moment de silence, la marquise ajouta: Il avait raison!... combien tout cela m'intéresse!... L'esprit, le coeur s'agrandissent lorsqu'on les applique à de si nobles occupations!... Ainsi qu'il le dit, il semble que l'on participe un peu au pouvoir de la Providence en secourant ceux qui méritent... Et puis, ces excursions dans un monde que nous ne soupçonnons même pas sont si attachantes, si amusantes, comme il se plaît à le dire! Quel roman me donnerait ces émotions touchantes, exciterait à ce point ma curiosité?... Cette pauvre Goualeuse, par exemple, d'après ce qu'on vient de me dire, m'inspire une pitié profonde; je me laisse aveuglément aller à cette commisération, car la surveillante a trop d'expérience pour se tromper à l'égard de notre protégée... Et cette autre infortunée... la fille de l'artisan... que le prince a si généreusement secouru en mon nom! Pauvres gens! leur misère affreuse lui a servi de prétexte pour me sauver... J'ai échappé à la honte, à la mort peut-être... par un mensonge hypocrite: cette tromperie me pèse, mais je l'expierai à force de bienfaisance... cela me sera si facile!... Il est si doux de suivre les nobles conseils de Rodolphe!... C'est encore l'aimer que de lui obéir!... Oh! je le sens avec ivresse... son souffle seul anime et féconde la nouvelle vie qu'il m'a créée pour la consolation de ceux qui souffrent... j'éprouve une adorable jouissance à n'agir que par lui, à n'avoir d'autres idées que les siennes... car je l'aime... oh! oui, je l'aime! et toujours il ignorera cette éternelle passion de ma vie...»
Pendant que Mme d'Harville attend la Goualeuse, nous conduirons le lecteur au milieu des détenues.
VII
Mont-Saint-Jean
Deux heures sonnaient à l'horloge de la prison de Saint-Lazare.
Au froid qui régnait depuis quelques jours avait succédé une température douce, tiède, presque printanière; les rayons du soleil se reflétaient dans l'eau d'un grand bassin carré, à margelles de pierre, situé au milieu d'une cour plantée d'arbres et entourée de hautes murailles noirâtres, percées de nombreuses fenêtres grillées; des bancs de bois étaient scellés çà et là dans cette vaste enceinte pavée, qui servait de promenade aux détenues.
Le tintement d'une cloche annonçant l'heure de la récréation, les prisonnières débouchèrent en tumulte par une porte épaisse et guichetée qu'on leur ouvrit.
Ces femmes, uniformément vêtues, portaient des cornettes noires et de longs sarraus d'étoffe de laine bleue, serrés par une ceinture à boucle de fer. Elles étaient là deux cents prostituées, condamnées pour contraventions aux ordonnances particulières qui les régissent et les mettent en dehors de la loi commune.
Au premier abord, leur aspect n'avait rien de particulier; mais, en les observant plus attentivement, on reconnaissait sur presque toutes ces physionomies les stigmates presque ineffaçables du vice et surtout de l'abrutissement qu'engendrent l'ignorance et la misère.
À l'aspect de ces rassemblements de créatures perdues, on ne peut s'empêcher de songer avec tristesse que beaucoup d'entre elles ont été pures et honnêtes au moins pendant quelque temps. Nous faisons cette restriction, parce qu'un grand nombre ont été viciées, corrompues, dépravées, non pas seulement dès leur jeunesse, mais dès leur plus tendre enfance... mais dès leur naissance, si cela se peut dire, ainsi qu'on le verra plus tard...
On se demande donc avec une curiosité douloureuse quel enchaînement de causes funestes a pu amener là celles de ces misérables qui ont connu la pudeur et la chasteté.
Tant de pentes diverses inclinent à cet égout!...
C'est rarement la passion de la débauche pour la débauche, mais le délaissement, mais le mauvais exemple, mais l'éducation perverse, mais surtout la faim, qui conduisent tant de malheureuses à l'infamie; car les classes pauvres payent seules à la civilisation cet impôt de l'âme et du corps.
Lorsque les détenues se précipitèrent en courant et en criant dans le préau, il était facile de voir que la seule joie de sortir de leurs ateliers ne les rendait pas si bruyantes. Après avoir fait irruption par l'unique porte qui conduisait à la cour, cette foule s'écarta et fit cercle autour d'un être informe, qu'on accablait de huées.
C'était une petite femme de trente-six à quarante ans, courte, ramassée, contrefaite, ayant le cou enfoncé entre des épaules inégales. On lui avait arraché sa cornette; et ses cheveux, d'un blond ou plutôt d'un jaune blafard, hérissés, emmêlés, nuancés de gris, retombaient sur son front bas et stupide. Elle était vêtue d'un sarrau bleu comme les autres prisonnières et portait sous son bras droit un petit paquet enveloppé d'un mauvais mouchoir à carreaux, troué. Elle tâchait, avec son coude gauche, de parer les coups qu'on lui portait.
Rien de plus tristement grotesque que les traits de cette malheureuse: c'était une ridicule et hideuse figure, allongée en museau, ridée, tannée, sordide, d'une couleur terreuse, percée de deux narines et de deux petits yeux rouges bridés et éraillés; tour à tour colère ou suppliante, elle grondait, elle implorait, mais on riait encore plus de ses plaintes que de ses menaces.
Cette femme était le jouet des détenues.
Une chose aurait dû pourtant la garantir de ces mauvais traitements... elle était grosse.
Mais sa laideur, son imbécillité et l'habitude qu'on avait de la regarder comme une victime vouée à l'amusement général, rendaient ses persécutrices implacables malgré leur respect ordinaire pour la maternité.
Parmi les ennemies les plus acharnées de Mont-Saint-Jean (c'était le nom du souffre-douleur), on remarquait la Louve.
La Louve était une grande fille de vingt ans, leste, virilement découplée, et d'une figure assez régulière; ses rudes cheveux noirs se nuançaient de reflets roux; l'ardeur du sang couperosait son teint; un duvet brun ombrageait ses lèvres charnues; ses sourcils châtains, épais et drus, se rejoignaient entre eux, au-dessus de ses grands yeux fauves; quelque chose de violent, de farouche, de bestial, dans l'expression de la physionomie de cette femme; une sorte de rictus habituel, qui, retroussant surtout sa lèvre supérieure lors de ses accès de colère, laissait voir ses dents blanches et écartées, expliquait son surnom de la Louve.
Néanmoins, on lisait sur ce visage plus d'audace et d'insolence que de cruauté; en un mot, on comprenait que, plutôt viciée que foncièrement mauvaise, cette femme fût encore susceptible de quelques bons mouvements, ainsi que l'inspectrice venait de le raconter à Mme d'Harville.
--Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vous ai donc fait? criait Mont-Saint-Jean en se débattant au milieu de ses compagnes. Pourquoi vous acharnez-vous après moi?...
--Parce que ça nous amuse.
--Parce que tu n'es bonne qu'à être tourmentée...
--C'est ton état.
--Regarde-toi... tu verras, que tu n'as pas le droit de te plaindre...
--Mais vous savez bien que je ne me plains qu'à la fin... je souffre tant que je peux.
--Eh bien! nous te laisserons tranquille si tu nous dis pourquoi tu t'appelles Mont-Saint-Jean.
--Oui, oui, raconte-nous ça.
--Eh! Je vous l'ai dit cent fois, c'est un ancien soldat que j'ai aimé dans les temps, et qu'on appelait ainsi parce qu'il avait été blessé à la bataille de Mont-Saint-Jean... J'ai gardé son nom, là... Maintenant êtes-vous contentes? Quand vous me ferez répéter toujours la même chose?
--S'il te ressemblait, il était frais, ton soldat!
--Ça devait être un invalide...
--Un restant d'homme...
--Combien avait-il d'yeux de verre?
--Et de nez de fer-blanc?
--Il fallait qu'il eût les deux jambes et les deux bras de moins, avec ça sourd et aveugle... pour vouloir de toi...
--Je suis laide, un vrai monstre... je le sais bien, allez. Dites-moi des sottises, moquez vous de moi tant que vous voudrez... ça m'est égal; mais ne me battez pas, je ne demande que ça.
--Qu'est-ce que tu as dans ce vieux mouchoir? dit la Louve.
--Oui!... oui!... qu'est-ce qu'elle a là?
--Qu'elle nous le montre!
--Voyons! voyons!
--Oh! non, je vous en supplie!... s'écria la misérable en serrant de toutes ses forces son petit paquet entre ses mains.
--Il faut lui prendre...
--Oui, arrache-lui... la Louve!
--Mon Dieu! faut-il que vous soyez méchantes, allez... mais laissez donc ça... laissez donc ça...
--Qu'est-ce que c'est?
--Eh bien! c'est un commencement de layette pour mon enfant... je fais ça avec les vieux morceaux de linge dont personne ne veut et que je ramasse; ça vous est égal, n'est-ce pas?
--Oh! la layette du petit à Mont-Saint-Jean! C'est ça qui doit être farce!
--Voyons!!
--La layette... la layette!
--Elle aura pris mesure sur le petit chien de la gardienne... bien sûr...
--À vous, à vous, la layette! cria la Louve en arrachant le paquet des mains de Mont-Saint-Jean.
Le mouchoir presque en lambeaux se déchira, bon nombre de rognures d'étoffes de toutes couleurs et de vieux morceaux de linge à demi façonnés voltigèrent dans la cour et furent foulés aux pieds par les prisonnières, qui redoublèrent de huées et d'éclats de rire.
--Que ça de guenilles!
--On dirait le fond de la hotte d'un chiffonnier!
--En voilà des échantillons de vieilles loques!
--Quelle boutique!...
--Et pour coudre tout ça...
--Il y aura plus de fil que d'étoffe...
--Ça fait des broderies!
--Tiens, rattrape-les maintenant tes haillons... Mont-Saint-Jean!
--Faut-il être méchant, mon Dieu! faut-il être méchant! s'écria la pauvre créature en courant çà et là après les chiffons qu'elle tâchait de ramasser, malgré les bourrades qu'on lui donnait. Je n'ai jamais fait de mal à personne, ajouta-t-elle en pleurant, je leur ai offert, pour qu'elles me laissent tranquille, de leur rendre tous les services qu'elles voudraient, de leur donner la moitié de ma ration, quoique j'aie bien faim; eh bien! non, non, c'est tout de même... Mais qu'est-ce qu'il faut donc que je fasse pour avoir la paix?... Elles n'ont pas seulement pitié d'une pauvre femme enceinte! Faut être plus sauvage que des bêtes... J'avais eu tant de peine à ramasser ces petits bouts de linge! Avec quoi voulez-vous que je fasse la layette de mon enfant, puisque je n'ai de quoi rien acheter? À qui ça fait-il du tort de ramasser ce que personne ne veut plus, puisqu'on le jette. Mais tout à coup Mont-Saint-Jean s'écria avec un accent d'espoir: Oh! puisque vous voilà... la Goualeuse... je suis sauvée... parlez-leur pour moi... elles vous écouteront, bien sûr, puisqu'elles vous aiment autant qu'elles me haïssent.
La Goualeuse, arrivant la dernière des détenues, entrait alors dans le préau.
Fleur-de-Marie portait le sarrau bleu et la cornette noire des prisonnières; mais, sous ce grossier costume, elle était encore charmante. Pourtant, depuis son enlèvement de la ferme de Bouqueval (enlèvement dont nous expliquerons plus tard l'issue), ses traits semblaient profondément altérés; sa pâleur, autrefois légèrement rosée, était mate comme la blancheur de l'albâtre; l'expression de sa physionomie avait aussi changé: elle était alors empreinte d'une sorte de dignité triste.
Fleur-de-Marie sentait qu'accepter courageusement les douloureux sacrifices de l'expiation, c'est presque atteindre à la hauteur de la réhabilitation.
--Demandez-leur donc grâce pour moi, la Goualeuse, reprit Mont-Saint-Jean, implorant la jeune fille; voyez comme elles traînent dans la cour tout ce que j'avais rassemblé avec tant de peine pour commencer la layette de mon enfant... Quel beau plaisir ça peut-il leur faire?
Fleur-de-Marie ne dit mot, mais elle se mit à ramasser activement un à un, sous les pieds des détenues, tous les chiffons qu'elle put recueillir.
Une prisonnière retenait méchamment sous son sabot une sorte de brassière de grosse toile bise; Fleur-de-Marie, toujours baissée, leva sur cette femme son regard enchanteur et lui dit de sa voix douce:
--Je vous en prie, laissez-moi reprendre cela, au nom de cette pauvre femme qui pleure...
La détenue recula son pied...
La brassière fut sauvée ainsi que presque tous les autres haillons, que la Goualeuse conquit ainsi pièce à pièce.
Il lui restait à récupérer un petit bonnet d'enfant que deux détenues se disputaient en riant. Fleur-de-Marie leur dit:
--Voyons, soyez tout à fait bonnes... rendez-lui ce petit bonnet...
--Ah! bien oui... c'est donc pour un arlequin au maillot, ce bonnet! il est fait d'un morceau d'étoffe grise, avec des pointes en futaine vertes et noires, et une doublure de toile à matelas.
Ceci était exact.
Cette description du bonnet fut accueillie avec des huées et des rires sans fin.
--Moquez-vous-en, mais rendez-le-moi, disait Mont-Saint-Jean, et surtout ne le traînez pas dans le ruisseau comme le reste... Pardon de vous avoir fait salir les mains pour moi, la Goualeuse, ajouta Mont-Saint-Jean d'une voix reconnaissante.
--À moi le bonnet d'arlequin! dit la Louve, qui s'en empara et l'agita en l'air comme un trophée.
--Je vous en supplie, donnez-le-moi, dit la Goualeuse.
--Non, c'est pour le rendre à Mont-Saint-Jean!
--Certainement.
--Ah! bah! ça en vaut bien la peine... une pareille guenille!
--C'est parce que Mont-Saint-Jean, pour habiller son enfant, n'a que des guenilles... que vous devriez avoir pitié d'elle, la Louve, dit tristement Fleur-de-Marie en étendant la main vers le bonnet.
--Vous ne l'aurez pas! reprit brutalement la Louve; ne faudrait-il pas toujours vous céder, à vous, parce que vous êtes la plus faible?... Vous abusez de cela à la fin!...
--Où serait le mérite de me céder... si j'étais la plus forte?... répondit la Goualeuse avec un demi-sourire plein de grâce.
--Non, non; vous voulez encore m'entortiller avec votre petite voix douce... Vous ne l'aurez pas.
--Voyons, la Louve, ne soyez pas méchante...
--Laissez-moi tranquille, vous m'ennuyez...
--Je vous en prie!...
--Tiens! ne m'impatiente pas... j'ai dit non, c'est non! s'écria la Louve tout à fait irritée.
--Ayez donc pitié d'elle... voyez comme elle pleure!
--Qu'est-ce que ça me fait, à moi?... tant pis pour elle! Elle est notre souffre-douleur...
--C'est vrai, c'est vrai... il ne fallait pas lui rendre ses loques, murmuraient les détenues, entraînées par l'exemple de la Louve. Tant pis pour Mont-Saint-Jean!...
--Vous avez raison, tant pis pour elle! dit Fleur-de-Marie avec amertume, elle est votre souffre-douleur... elle doit se résigner... ses gémissements vous amusent... ses larmes vous font rire... Il vous faut bien passer le temps à quelque chose! On la tuerait sur place qu'elle n'aurait rien à dire... Vous avez raison, la Louve, cela est juste!... Cette pauvre femme ne fait de mal à personne, elle ne peut pas se défendre, elle est seule contre toutes... vous l'accablez... cela est surtout bien brave et bien généreux!
--Nous sommes donc des lâches? s'écria la Louve emportée par la violence de son caractère et par son impatience de toute contradiction. Répondras-tu! Sommes-nous des lâches, hein? reprit-elle de plus en plus irritée.
Des rumeurs menaçantes pour la Goualeuse commencèrent à se faire entendre.
Les détenues offensées se rapprochèrent et l'entourèrent en vociférant, oubliant ou plutôt se révoltant contre l'ascendant que la jeune fille avait jusqu'alors pris sur elles.
--Elle nous appelle lâches!
--De quel droit vient-elle nous blâmer?
--Est-ce qu'elle est plus que nous?
--Nous avons été trop bonnes enfants avec elle.
--Et maintenant elle veut prendre des airs avec nous.
--Si ça nous plaît de faire de la misère à Mont-Saint-Jean, qu'est-ce qu'elle a à dire?
--Puisque c'est comme ça, tu seras encore plus battue qu'auparavant, entends-tu, Mont-Saint-Jean?
--Tiens, voilà pour commencer, dit l'une en lui donnant un coup de poing.
--Et si tu te mêles encore de ce qui ne te regarde pas, la Goualeuse, on te traitera de même.
--Oui!... oui!
--Ça n'est pas tout! cria la Louve; il faut que la Goualeuse nous demande pardon de nous avoir appelées lâches! C'est vrai... si on la laissait faire, elle finirait par nous manger la laine sur le dos. Nous sommes bien bêtes, aussi... de ne pas nous apercevoir de ça!
--Qu'elle nous demande pardon!
--À genoux!
--À deux genoux!
--Ou nous allons la traiter comme Mont-Saint-Jean, sa protégée.
--À genoux! à genoux!
--Ah! nous sommes des lâches!
--Répète-le donc, hein!
Fleur-de-Marie ne s'émut pas de ces cris furieux; elle laissa passer la tourmente; puis, lorsqu'elle put se faire entendre, promenant sur les prisonnières son beau regard calme et mélancolique, elle répondit à la Louve, qui vociférait de nouveau:
--Ose donc répéter que nous sommes des lâches!»
--Vous? Non, non, c'est cette pauvre femme dont vous avez déchiré les vêtements, que vous avez battue, traînée dans la boue: c'est elle qui est lâche... Ne voyez-vous pas comme elle pleure, comme elle tremble en vous regardant? Encore une fois, c'est elle qui est lâche, puisqu'elle a peur de vous!
L'instinct de Fleur-de-Marie la servait parfaitement. Elle eût invoqué la justice, le devoir, pour désarmer l'acharnement stupide et brutal des prisonnières contre Mont-Saint-Jean, qu'elle n'eût pas été écoutée. Elle les émut en s'adressant à ce sentiment de générosité naturelle qui jamais ne s'éteint tout à fait, même dans les masses les plus corrompues.
La Louve et ses compagnes murmurèrent encore, mais elles se sentaient, elles s'avouaient lâches.
Fleur-de-Marie ne voulut pas abuser de ce premier triomphe et continua:
--Votre souffre-douleur ne mérite pas de pitié, dites-vous; mais, mon Dieu! son enfant en mérite, lui! Ne ressent-il pas les coups que vous donnez à sa mère? Quand elle vous crie «grâce!» ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant! Quand elle vous demande un peu de votre pain, si vous en avez de trop, parce qu'elle a plus faim que d'habitude, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!... Quand elle vous supplie, les larmes aux yeux, d'épargner ses haillons qu'elle a eu tant de peine à rassembler, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant! Ce pauvre petit bonnet de pièces et de morceaux doublé de toile à matelas, dont vous vous moquez tant, est bien risible... peut-être; pourtant, à moi, rien qu'à le voir, il me donne envie de pleurer, je vous l'avoue... Moquez-vous de moi et de Mont-Saint-Jean, si vous voulez.
Les détenues ne rirent pas.
La Louve regarda même tristement ce petit bonnet qu'elle tenait encore à la main.
--Mon Dieu! reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux du revers de sa main blanche et délicate, je sais que vous n'êtes pas méchantes... Vous tourmentez Mont-Saint-Jean par désoeuvrement, non par cruauté. Mais vous oubliez qu'ils sont deux... elle et son enfant. Elle le tiendrait entre ses bras qu'il la protégerait contre vous... Non-seulement vous ne la battriez pas, de peur de faire du mal à ce pauvre innocent, mais s'il avait froid, vous donneriez à sa mère tout ce que vous pourriez pour le couvrir, n'est-ce pas, la Louve?
--C'est vrai... un enfant, qui est-ce qui n'en aurait pas pitié?...
--C'est tout simple, ça...
--S'il avait faim, vous vous ôteriez le pain de la bouche pour lui, n'est-ce pas, la Louve?
--Oui, et de bon coeur... je ne suis pas plus méchante qu'une autre.