Les mystères de Paris, Tome III
Chapter 13
--La voilà, mon voisin, mais vous y ferez bien attention, n'est-ce pas? J'ai brûlé tous les billets doux que Cabrion et M. Giraudeau m'écrivaient dans les commencements de notre connaissance, avec des coeurs enflammés et des colombes sur le haut du papier, quand ils croyaient que je me laisserais prendre à leurs cajoleries; mais cette pauvre lettre de Germain je la garderai soigneusement et les autres aussi, s'il m'en écrit. Car enfin, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, ça prouve en ma faveur qu'il me demande ces petits services?
--Sans doute, cela prouve que vous êtes la meilleure petite amie qu'on puisse désirer. Mais j'y songe, au lieu d'aller tout à l'heure seule chez M. Germain, voulez-vous que je vous accompagne?
--Avec plaisir, mon voisin. La nuit vient, et le soir j'aime autant ne pas être toute seule dans les rues; sans compter qu'il faut que je porte de l'ouvrage près le Palais-Royal. Mais d'aller si loin, ça va vous fatiguer et vous ennuyer peut-être?
--Pas du tout... nous prendrons un fiacre.
--Vraiment! Oh! comme ça m'amuserait d'aller en voiture si je n'avais pas de chagrin! Et il faut que j'en aie, du chagrin, car voilà la première fois depuis que je suis ici que je n'ai pas chanté de la journée. Mes oiseaux en sont tout interdits. Pauvres petites bêtes! ils ne savent pas ce que cela signifie; deux ou trois fois papa Crétu a chanté un peu pour m'agacer; j'ai voulu lui répondre; ah bien! oui... au bout d'une minute je me suis mise à pleurer. Ramonette a recommencé, mais je n'ai pas pu lui répondre davantage.
--Quels singuliers noms vous avez donnés à vos oiseaux, papa Crétu et Ramonette!
--Dame, monsieur Rodolphe, mes oiseaux font la joie de ma solitude, ce sont mes meilleurs amis; je leur ai donné le nom des braves gens qui ont fait la joie de mon enfance et qui ont été aussi mes meilleurs amis; sans compter, pour achever la ressemblance, que papa Crétu et Ramonette étaient gais et chantaient comme les oiseaux du bon Dieu.
--Ah! maintenant, en effet, je me souviens, vos parents adoptifs s'appelaient ainsi.
--Oui, mon voisin; ces noms sont ridicules pour des oiseaux, je le sais, mais ça ne regarde que moi. Tenez, c'est encore à ce sujet-là que j'ai vu que Germain avait bien bon coeur.
--Comment donc?
--Certainement: M. Giraudeau et M. Cabrion..., M. Cabrion surtout, étaient toujours à faire des plaisanteries sur les noms de mes oiseaux; appeler un serin papa Crétu, voyez donc! M. Cabrion n'en revenait pas, et il partait de là pour faire des gorges chaudes à n'en plus finir. «Si c'était un coq, disait-il à la bonne heure, vous pourriez l'appeler Crétu. C'est comme le nom de la serine, Ramonette; ça ressemble à Ramona.» Enfin il m'a si fort impatientée que j'ai été deux dimanches sans vouloir sortir avec lui pour lui apprendre, et je lui ai dit très-sérieusement que s'il recommençait ses moqueries, qui me faisaient de la peine, nous n'irions plus jamais ensemble.
--Quelle courageuse résolution!
--Ça m'a coûté, allez, monsieur Rodolphe, moi qui attendais mes sorties du dimanche comme le Messie: j'avais le coeur bien gros de rester toute seule par un temps superbe; mais, c'est égal, j'aimais encore mieux sacrifier mon dimanche que de continuer à entendre M. Cabrion se moquer de ce que je respectais. Après ça, certainement que, sans l'idée que j'y attachais, j'aurais préféré donner d'autres noms à mes oiseaux. Tenez, il y a surtout un nom que j'aurais aimé à l'adoration. Colibri... Eh bien! je m'en suis privée, parce que jamais je n'appellerai les oiseaux que j'aurai autrement que Crétu et Ramonette; sinon il me semblerait que je sacrifie, que j'oublie mes bons parents adoptifs, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
--Vous avez raison, mille fois raison. Et Germain ne se moquait pas de ces noms, lui?
--Au contraire; seulement la première fois ils lui ont semblé drôles, ainsi qu'à tout le monde: c'était tout simple; mais, quand je lui ai expliqué mes raisons, comme je les avais pourtant expliquées à M. Cabrion, les larmes lui en sont venues aux yeux. De ce jour-là je me suis dit: «M. Germain est un bien bon coeur; il n'a contre lui que sa tristesse.» Et voyez-vous, monsieur Rodolphe, ça m'a porté malheur de lui reprocher sa tristesse. Alors je ne comprenais pas qu'on pût être triste, maintenant je ne le comprends que trop. Mais voilà mon paquet fini, mon ouvrage prêt à emporter. Voulez-vous me donner mon châle, mon voisin? Il ne fait pas assez froid pour prendre un manteau, n'est-ce pas?
--Nous allons en voiture et je vous ramènerai.
--C'est vrai, nous irons et nous reviendrons plus vite; ce sera toujours ça de temps gagné.
--Mais, j'y songe, comment allez-vous faire? Votre travail va souffrir de vos visites aux prisons?
--Oh! que non, que non, j'ai fait mon compte. D'abord j'ai mes dimanches à moi; j'irai voir Louise et Germain ces jours-là, ça me servira de promenade et de distraction; ensuite, dans la semaine, je retournerai à la prison une ou deux autres fois; chacune me prendra trois bonnes heures, n'est-ce pas? Eh bien! pour me trouver à mon aise, je travaillerai une heure de plus par jour, je me coucherai à minuit au lieu de me coucher à onze heures; ça me fera un gain tout clair de sept ou huit heures par semaine, que je pourrai dépenser pour aller voir Louise et Germain. Vous voyez, je suis plus riche que je n'en ai l'air, ajouta Rigolette en souriant.
--Et vous ne craignez pas que cela vous fatigue?
--Bah! je m'y ferai, on se fait à tout. Et puis ça ne durera pas toujours.
--Voilà votre châle, ma voisine. Je ne serai pas aussi indiscret qu'hier, je n'approcherai pas trop mes lèvres de ce cou charmant.
--Ah! mon voisin, hier, c'était hier, on pouvait rire; mais aujourd'hui c'est différent. Prenez garde de me piquer.
--Allons, l'épingle est tordue.
--Eh bien! prenez-en une autre, là, sur la pelote. Ah! j'oubliais, voulez-vous être bien gentil, mon voisin?
--Ordonnez, ma voisine.
--Taillez-moi une bonne plume, bien grosse, pour que je puisse, en rentrant, écrire à ce pauvre Germain que ses commissions sont faites. Il aura ma lettre demain de bonne heure à la prison, ça lui fera un bon réveil.
--Et où sont vos plumes?
--Là, sur la table, le canif est dans le tiroir. Attendez, je vais vous allumer ma bougie, car il commence à n'y plus faire clair.
--Ça ne sera pas de refus pour tailler la plume.
--Et puis il faut que je puisse attacher mon bonnet. Rigolette fit pétiller une allumette chimique et alluma un bout de bougie dans un petit bougeoir bien luisant.
--Diable, de la bougie, ma voisine! Quel luxe!
--Pour ce que j'en brûle, ça me coûte une idée plus cher que de la chandelle, et c'est bien plus propre.
--Pas plus cher?
--Mon Dieu, non! J'achète ces bouts de bougie à la livre, et une demi-livre me fait presque mon année.
--Mais, dit Rodolphe en taillant soigneusement la plume, pendant que la grisette nouait son bonnet devant son miroir, je ne vois pas de préparatifs pour votre dîner.
--Je n'ai pas l'ombre de faim. J'ai pris une tasse de lait ce matin, j'en prendrai une ce soir avec un peu de pain, j'en aurai bien assez.
--Vous ne voulez pas venir sans façon dîner avec moi en sortant de chez Germain?
--Je vous remercie, mon voisin, j'ai le coeur trop gros; une autre fois, avec plaisir. Tenez, la veille du jour où ce pauvre Germain sortira de prison, je m'invite, et après vous me mènerez au spectacle. Est-ce dit?
--C'est dit, ma voisine; je vous assure que je n'oublierai pas cet engagement. Mais aujourd'hui vous me refusez?
--Oui, monsieur Rodolphe, je vous serais une compagnie trop maussade, sans compter que ça me prendrait beaucoup de temps. Pensez donc... c'est surtout maintenant qu'il ne faut pas que je fasse la paresseuse, et que je dépense un quart d'heure mal à propos.
--Allons, je renonce à ce plaisir... pour aujourd'hui.
--Tenez, voilà mon paquet, mon voisin; passez devant, je fermerai la porte.
--Voici une plume excellente. Maintenant, votre paquet.
--Prenez garde de le chiffonner, c'est du pou-de-soie, ça garde le pli; tenez-le à votre main, comme ça, légèrement. Bien, passez, je vous éclairerai.
Et Rodolphe descendit, précédé de Rigolette.
Au moment où le voisin et la voisine passèrent devant la loge du portier, ils virent M. Pipelet qui, les bras pendants, s'avançait vers eux du fond de l'allée; d'une main il tenait l'enseigne qui annonçait au public qu'il ferait commerce d'amitié avec Cabrion, de l'autre main il tenait le portrait du damné peintre.
Le désespoir d'Alfred était si écrasant que son menton touchait à sa poitrine et qu'on n'apercevait que le fond immense de son chapeau tromblon.
En le voyant venir ainsi, la tête baissée, vers Rodolphe et Rigolette, on eût dit un bélier ou un brave champion breton se préparant au combat.
Anastasie parut bientôt sur le seuil de sa loge et s'écria à l'aspect de son mari:
--Eh bien! vieux chéri, te voilà donc! Qu'est-ce qu'il t'a dit le commissaire? Alfred! Alfred! mais fais donc attention, tu vas poquer dans mon roi des locataires qui te crève les yeux. Pardon, monsieur Rodolphe, c'est ce gueux de Cabrion qui l'abrutit de plus en plus. Il le fera, bien sûr, tourner en bourrique, ce vieux chéri!!! Alfred, mais réponds donc!
À cette voix chère à son coeur, M. Pipelet releva la tête; ses traits étaient empreints d'une sombre amertume.
--Qu'est-ce qu'il t'a dit, le commissaire? reprit Anastasie.
--Anastasie, il faudra rassembler le peu que nous possédons, serrer nos amis dans nos bras, faire nos malles... et nous expatrier de Paris... de la France... de ma belle France! car, sûr maintenant de l'impunité, le monstre est capable de me poursuivre partout... dans toute l'étendue des départements du royaume.
--Comment! Le commissaire?
--Le commissaire! s'écria M. Pipelet avec une indignation courroucée, le commissaire!... Il m'a ri au nez...
--À toi... un homme d'âge, qui as l'air si respectable que tu en paraîtrais bête comme une oie si on ne connaissait pas tes vertus!...
--Eh bien! malgré cela, lorsque j'eus respectueusement déposé par-devant lui mon amas de plaintes et de griefs contre cet infernal Cabrion... ce magistrat, après avoir regardé en riant... oui, en riant... et, j'ose le dire, en riant indécemment... l'enseigne et le portrait que j'apportais comme pièces justificatives, ce magistrat m'a répondu:
«--Mon brave homme, ce Cabrion est un très-drôle de corps, c'est un mauvais farceur; ne faites pas attention à ses plaisanteries. Je vous conseille, moi, tout bonnement, d'en rire, car il y a vraiment de quoi!--D'en rire, _môssieur_! me suis-je écrié, d'en rire!... Mais le chagrin me dévore... mais ce gueux-là empoisonne mon existence... il m'affiche, il me fera perdre la raison... Je demande qu'on l'enferme, qu'on l'exile... au moins de ma rue.» À ces mots, le commissaire a souri, il m'a obligeamment montré la porte... J'ai compris ce geste du magistrat... et me voici.
--Magistrat de rien du tout!... s'écria Mme Pipelet.
--Tout est fini, Anastasie, tout est fini... plus d'espoir! Il n'y a plus de justice en France... je suis atrocement sacrifié!...
Et, pour péroraison, M. Pipelet lança de toutes ses forces l'enseigne et le portrait au fond de l'allée...
Rodolphe et Rigolette avaient, dans l'ombre, un peu souri du désespoir de M. Pipelet.
Après avoir adressé quelques mots de consolation à Alfred, qu'Anastasie calmait de son mieux, le roi des locataires quitta la maison de la rue du Temple avec Rigolette, et tous deux montèrent en fiacre pour se rendre chez François Germain.
XV
Le testament
François Germain demeurait boulevard Saint-Denis, n° 11. Nous rappellerons au lecteur, qui l'a sans doute oublié, que Mme Mathieu, la courtière en diamants dont nous avons parlé à propos de Morel le lapidaire, logeait dans la même maison que Germain.
Pendant le long trajet de la rue du Temple à la rue Saint-Honoré, où demeurait la maîtresse couturière à qui Rigolette avait d'abord voulu rapporter son ouvrage, Rodolphe put apprécier davantage encore l'excellent naturel de la jeune fille. Ainsi que les caractères instinctivement bons et dévoués, elle n'avait pas la conscience de la délicatesse, de la générosité de sa conduite, qui lui semblait fort simple.
Rien n'eût été plus facile à Rodolphe que de libéralement assurer le présent et l'avenir de Rigolette, et de la mettre ainsi à même d'aller charitablement consoler Louise et Germain, sans qu'elle se préoccupât du temps que ses visites dérobaient à son travail, son unique ressource; mais le prince craignait d'affaiblir le mérite du dévouement de la grisette en le rendant trop facile; bien décidé à récompenser les qualités rares et charmantes qu'il avait découvertes en elle, il voulait la suivre jusqu'au terme de cette nouvelle et intéressante épreuve.
Est-il besoin de dire que, dans le cas où la santé de la jeune fille se fût le moins du monde altérée par le surcroît de travail qu'elle s'imposait vaillamment pour consacrer quelques heures chaque semaine à la fille du lapidaire et au fils du Maître d'école, Rodolphe fût à l'instant venu au secours de sa protégée?
Il étudiait avec autant de bonheur que d'émotion ce caractère si naturellement heureux et si peu habitué au chagrin que çà et là un éclair de gaieté venait l'illuminer encore.
Au bout d'une heure environ, le fiacre, de retour de la rue Saint-Honoré, s'arrêta boulevard Saint-Denis, n° 11, devant une maison de modeste apparence.
Rodolphe aida Rigolette à descendre; celle-ci entra chez le portier et lui communiqua les intentions de Germain, sans oublier la gratification promise. Grâce à l'aménité de son caractère, le fils du Maître d'école était partout aimé. Le confrère de M. Pipelet fut consterné d'apprendre que la maison perdait un locataire si honnête et si tranquille... Telles furent ses expressions.
La grisette, munie d'une lumière, rejoignit son compagnon, le portier ne devant monter que quelque temps après pour recevoir ses dernières instructions.
La chambre de Germain était située au quatrième étage. En arrivant devant la porte, Rigolette dit à Rodolphe, en lui donnant la clef:
--Tenez, mon voisin... ouvrez; la main me tremble trop... Vous allez vous moquer de moi; mais, en pensant que ce pauvre Germain ne reviendra plus jamais ici... il me semble que je vais entrer dans la chambre d'un mort...
--Soyez donc raisonnable, ma voisine, n'ayez pas de ces idées-là!
--J'ai tort, mais c'est plus fort que moi... Et elle essuya une larme.
Sans être aussi ému que sa compagne, Rodolphe éprouvait néanmoins une impression pénible en pénétrant dans ce modeste réduit.
Sachant de quelles détestables obsessions les complices du Maître d'école avaient poursuivi et poursuivaient peut-être encore Germain, il pressentait que cet infortuné avait dû passer de bien tristes heures dans cette solitude.
Rigolette posa la lumière sur une table.
Rien de plus simple que l'ameublement de cette chambre de garçon, composé d'une couchette, d'une commode, d'un secrétaire de noyer, de quatre chaises de paille et d'une table; des rideaux de coton blanc drapaient les fenêtres et l'alcôve; pour tout ornement on voyait sur la cheminée une carafe et un verre.
À l'affaissement du lit, qui n'était pas défait, on s'apercevait que Germain avait dû s'y jeter quelques instants tout habillé pendant la nuit qui avait précédé son arrestation.
--Pauvre garçon! dit tristement Rigolette en examinant avec intérêt l'intérieur de la chambre, on voit bien qu'il ne m'a plus pour sa voisine... C'est rangé, mais ça n'est pas soigné; il y a de la poussière partout, les rideaux sont enfumés, les vitres sont ternes, le carreau n'est pas ciré... Ah! quelle différence! Rue du Temple, ça n'était pas plus beau, mais c'était plus gai, parce que tout brillait de propreté, comme chez moi...
--C'est qu'aussi vous étiez là pour donner vos avis.
--Mais voyez donc! s'écria Rigolette en montrant le lit, il ne s'est pas couché l'autre nuit, tant il était inquiet! Tenez, ce mouchoir qu'il a laissé là, il a été tout trempé de larmes. Ça se voit bien... Et elle le prit en ajoutant: Germain a gardé une petite cravate de soie orange que je lui ai donnée quand nous étions heureux; moi, je garderai ce mouchoir en souvenir de ses malheurs; je suis sûr qu'il ne s'en fâchera pas...
--Au contraire, il sera très-heureux de ce témoignage de votre affection.
--Maintenant songeons aux choses sérieuses: je ferai tout à l'heure un paquet du linge que je trouverai dans la commode, afin de le lui porter en prison; la mère Bouvard, que j'enverrai ici demain, s'arrangera du reste... Je vais d'abord ouvrir le secrétaire pour y prendre les papiers et l'argent que Germain me prie de lui garder.
--Mais j'y songe, dit Rodolphe, Louise Morel m'a remis hier les treize cents francs en or que Germain lui avait donnés pour acquitter la dette du lapidaire, que j'avais déjà payée; j'ai cet argent: il appartient à Germain, puisqu'il a remboursé le notaire; je vais vous le remettre, vous le joindrez à celui dont vous allez être dépositaire.
--Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; pourtant, j'aimerais presque autant ne pas avoir chez moi une si grosse somme; il y a tant de voleurs maintenant!... Des papiers, à la bonne heure... on n'a rien à craindre, mais de l'argent... c'est dangereux...
--Vous avez peut-être raison, ma voisine; voulez-vous que je me charge de cette somme? Si Germain a besoin de quelque chose, vous me le ferez savoir tout de suite; je vous laisserai mon adresse et je vous enverrai ce qu'il vous demandera.
--Tenez, mon voisin, je n'aurais pas osé vous prier de nous rendre ce service; cela vaut bien mieux; je vous remettrai aussi ce qui proviendra de la vente des effets. Voyons donc ces papiers, dit la jeune fille en ouvrant le secrétaire et plusieurs tiroirs. Ah! c'est probablement cela. Voici une grosse enveloppe. Ah! mon Dieu! voyez donc, monsieur Rodolphe, comme c'est triste ce qu'il y a d'écrit dessus.
Et elle lut d'une voix émue:
«Dans le cas où je mourrais de mort violente ou autrement, je prie la personne qui ouvrira ce secrétaire de porter ces papiers chez Mlle Rigolette, couturière, rue du Temple, n° 17.»
--Est-ce que je puis décacheter cette enveloppe, monsieur Rodolphe?
--Sans doute; Germain ne vous annonce-t-il pas qu'il y a parmi les papiers qu'elle contient une lettre qui vous est particulièrement adressée?
La jeune fille rompit le cachet; plusieurs écrits s'y trouvaient renfermés; l'un d'eux portant cette suscription: _À Mademoiselle Rigolette_, contenait ces mots:
«Mademoiselle, lorsque vous lirez cette lettre, je n'existerai plus... Si, comme je le crains, je meurs de mort violente en tombant dans un guet-apens semblable à celui auquel j'ai dernièrement échappé, quelques renseignements joints ici sous le titre de: _Notes sur ma vie_, pourront mettre sur la trace de mes assassins.»
--Ah! monsieur Rodolphe, dit Rigolette en s'interrompant, je ne m'étonne plus maintenant de ce qu'il était si triste! Pauvre Germain! Toujours poursuivi de pareilles idées!
--Oui, il a dû être bien affligé; mais ses plus mauvais jours sont passés... croyez-moi.
--Hélas! je le désire, monsieur Rodolphe; mais pourtant, être en prison... accusé de vol...
--Soyez tranquille: une fois son innocence reconnue, au lieu de retomber dans l'isolement il retrouvera des amis. Vous d'abord, puis une mère bien-aimée, dont il a été séparé depuis son enfance.
--Sa mère! Il a encore sa mère?
--Oui... Elle le croyait perdu pour elle. Jugez de sa joie lorsqu'elle le reverra, mais absous de l'indigne accusation portée contre lui! J'avais donc raison de vous dire que ses plus mauvais jours étaient passés. Ne lui parlez pas de sa mère. Je vous confie ce secret parce que vous vous intéressez si généreusement à Germain qu'il faut au moins qu'à votre dévouement ne se joignent pas de trop cruelles inquiétudes sur son sort à venir.
--Je vous remercie, monsieur Rodolphe, vous pouvez être tranquille, je garderai votre secret...
Et Rigolette continua de lire la lettre de Germain.
«Si vous voulez, mademoiselle, jeter un coup d'oeil sur ces notes, vous verrez que j'ai été toute ma vie bien malheureux... excepté pendant le temps que j'ai passé auprès de vous... Ce que je n'aurais jamais osé vous dire, vous le trouverez écrit dans une espèce de _memento _intitulé: _Mes seuls jours de bonheur._
«Presque chaque soir, en vous quittant, j'épanchais ainsi les consolantes pensées que votre affection m'inspirait, et qui seules adoucissaient l'amertume de ma vie. Ce qui était amitié chez vous était de l'amour chez moi. Je vous ai caché que je vous aimais ainsi jusqu'à ce moment où je ne suis plus pour vous qu'un triste souvenir. Ma destinée était si malheureuse que je ne vous aurais jamais parlé de ce sentiment; quoique sincère et profond, il vous eût porté malheur.
«Il me reste un dernier voeu à former, et j'espère que vous voudrez bien l'accomplir.
«J'ai vu avec quel courage admirable vous travaillez, et combien il vous fallait d'ordre, de sagesse, pour vivre du modique salaire que vous gagnez si péniblement; souvent, sans vous le dire, j'ai tremblé en pensant qu'une maladie, causée peut-être par l'excès du labeur, pouvait vous réduire à une position si affreuse que je ne pouvais l'envisager sans frémir. Il m'est bien doux de penser que je pourrai du moins vous épargner en grande partie les tourments et peut-être... les misères que votre insouciante jeunesse ne prévoit pas, heureusement.»
--Que veut-il dire, monsieur Rodolphe? dit Rigolette étonnée.
--Continuez... nous allons voir.
Rigolette reprit:
«Je sais de combien peu vous vivez et de quelle ressource vous serait, en des temps difficiles, la plus modique somme; je suis bien pauvre, mais à force d'économie, j'ai mis de côté quinze cents francs, placés chez un banquier; c'est tout ce que je possède. Par mon testament, que vous trouverez ici, je me permets de vous les léguer; acceptez cela d'un ami, d'un bon frère... qui n'est plus.»
--Ah! monsieur Rodolphe! dit Rigolette en fondant en larmes et donnant la lettre au prince, cela me fait trop de mal. Bon Germain, s'occuper ainsi de mon avenir! Ah! quel coeur, mon Dieu! Quel coeur excellent!
--Digne et brave jeune homme! reprit Rodolphe avec émotion. Mais calmez-vous, mon enfant; Dieu merci, Germain n'est pas mort; ce testament anticipé aura du moins servi à vous apprendre combien il vous aimait... combien il vous aime.
--Et dire, monsieur Rodolphe, reprit Rigolette en essuyant ses larmes, que je ne m'en étais jamais doutée! Dans les commencements de notre voisinage, M. Giraudeau et M. Cabrion me parlaient toujours de leur passion enflammée, comme ils disaient; mais, voyant que cela ne les menait à rien, ils s'étaient déshabitués de me dire de ces choses-là; Germain, au contraire, ne m'avait jamais parlé d'amour. Quand je lui ai proposé d'être bons amis, il a franchement accepté, et depuis nous avons vécu en vrais camarades. Mais, tenez... je puis bien vous avouer cela maintenant, monsieur Rodolphe, certainement; je n'étais pas fâchée que Germain ne m'eût pas dit, comme les autres, qu'il m'aimait d'amour.
--Mais enfin vous en étiez... étonnée?
--Oui, monsieur Rodolphe, je pensais que c'était sa tristesse... qui le rendait ainsi.
--Et vous lui en vouliez un peu... de cette tristesse?
--C'était son seul défaut, dit naïvement la grisette; mais maintenant je l'excuse... je m'en veux de la lui avoir reprochée.
--D'abord parce que vous savez qu'il avait malheureusement beaucoup de sujets de chagrin, et puis... peut-être parce que vous voilà certaine que, malgré cette tristesse... il vous aimait d'amour? ajouta Rodolphe en souriant.
--C'est vrai... être aimée d'un si brave jeune homme, ça flatte le coeur... n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
--Et un jour peut-être vous partagerez cet amour.