Les mystères de Paris, Tome III

Chapter 12

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Cette tristesse était son seul inconvénient; car ses manières, naturellement distinguées, ne pouvaient se comparer aux ridicules prétentions de M. Giraudeau, le commis voyageur, ou aux turbulentes excentricités de Cabrion; mais M. Giraudeau, par son intarissable loquacité, et le peintre par son hilarité non moins intarissable l'emportaient sur Germain, dont la douce gravité imposait un peu à sa voisine.

Rigolette n'avait donc eu jusqu'alors de préférence marquée pour aucun de ses trois amoureux... Mais comme elle ne manquait pas de jugement, elle trouvait que Germain réunissait seul toutes les qualités nécessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable.

Ces antécédents posés, nous dirons pourquoi Rigolette était chagrine et pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient.

Sa ronde et fraîche figure avait un peu pâli; ses grands yeux noirs, ordinairement gais et brillants, étaient légèrement battus et voilés; ses traits révélaient une fatigue inaccoutumée. Elle avait employé à travailler une grande partie de la nuit.

De temps à autre, elle regardait tristement une lettre placée tout ouverte sur une table auprès d'elle; celle lettre venait de lui être adressée par Germain, et contenait ce qui suit:

«Prison de la Conciergerie.

«Mademoiselle,

«Le lieu d'où je vous écris vous dira l'étendue de mon malheur. Je suis incarcéré comme voleur... Je suis coupable aux yeux de tout le monde, et j'ose pourtant vous écrire!

«C'est qu'il me serait affreux de croire que vous me regardez aussi comme un être criminel et dégradé. Je vous en supplie, ne me condamnez pas avant d'avoir lu cette lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier coup m'accablerait tout à fait!

«Voici ce qui s'est passé.

«Depuis quelque temps, je n'habitais plus rue du Temple; mais je savais par la pauvre Louise que la famille Morel, à laquelle vous et moi nous nous intéressions tant, était de plus en plus misérable. Hélas! ma pitié pour ces pauvres gens m'a perdu! Je ne m'en repens pas, mais mon sort est bien cruel!...

«Hier, j'étais resté assez tard chez M. Ferrand, occupé d'écritures pressées. Dans la chambre où je travaillais se trouvait un bureau, mon patron y serrait chaque jour la besogne que j'avais faite. Ce soir-là, il paraissait inquiet, agité; il me dit: «Ne vous en allez pas que ces comptes ne soient terminés, vous les déposerez dans le bureau dont je vous laisse la clef.» Et il sortit.

«Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir pour l'y serrer; machinalement mes yeux s'arrêtèrent sur une lettre déployée, où je lus le nom de Jérôme Morel, le lapidaire.

«Je l'avoue, voyant qu'il s'agissait de cet infortuné, j'eus l'indiscrétion de lire cette lettre; j'appris ainsi que l'artisan devait être le lendemain arrêté pour une lettre de change de mille trois cent francs à la poursuite de M. Ferrand, qui, sous un nom supposé, le faisait emprisonner.

«Cet avis était de l'agent d'affaires de mon patron. Je connaissais assez la situation de la famille Morel pour savoir quel coup lui porterait l'incarcération de son seul soutien... Je fus aussi désolé qu'indigné. Malheureusement je vis dans le même tiroir une boîte ouverte, renfermant de l'or; elle contenait deux mille francs... À ce moment, j'entendis Louise monter l'escalier; sans réfléchir à la gravité de mon action, profitant de l'occasion que le hasard m'offrait, je pris mille trois cents francs. J'attendis Louise au passage; je lui mis l'argent dans la main, et lui dis: «On doit arrêter votre père demain au point du jour pour mille trois cents francs, les voici, sauvez-le, mais dites pas que c'est de moi que vous tenez cet argent... M. Ferrand est un méchant homme!...»

«Vous le voyez, mademoiselle, mon intention était bonne, mais ma conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici mon excuse.

«Depuis longtemps, à force d'économies, j'avais réalisé et placé chez un banquier une petite somme de mille cinq cents francs. Il y a huit jours, il me prévint que, le terme de son obligation envers moi étant arrivé, il tenait mes fonds à ma disposition dans le cas où je ne les lui laisserais pas.

«Je possédais donc plus que je ne prenais au notaire: je pouvais le lendemain toucher mes mille cinq cents francs; mais le caissier du banquier n'arrivait pas chez son patron avant midi, et c'est au point du jour qu'on devait arrêter Morel. Il me fallait donc mettre celui-ci en mesure de payer de très-bonne heure; sinon, lors même que je serais allé dans la journée le tirer de prison, il n'en eût pas moins été arrêté et emmené aux yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De plus, les frais considérables de l'arrestation auraient encore été à la charge du lapidaire. Vous comprenez, n'est-ce pas, que tous ces malheurs n'arrivaient pas, si je prenais les treize cents francs, que je croyais pouvoir remettre le lendemain matin dans le bureau, avant que M. Ferrand se fût aperçu de quelque chose. Malheureusement je me suis trompé.

«Je sortis de chez M. Ferrand n'étant plus sous l'impression d'indignation et de pitié qui m'avait fait agir. Je réfléchis à tout le danger de ma position: mille craintes vinrent alors m'assaillir; je connaissais la sévérité du notaire; il pouvait, après mon départ, revenir fouiller dans son bureau, s'apercevoir du vol; car à ses yeux, aux yeux de tous, c'est un vol.

«Ces idées me bouleversèrent: quoiqu'il fût tard, je courus chez le banquier pour le supplier de me rendre mes fonds à l'instant; j'aurais motivé cette demande extraordinaire; je serais ensuite retourné chez M. Ferrand remplacer l'argent que j'avais pris.

«Le banquier, par un funeste hasard, était depuis deux jours à Belleville dans une maison de campagne, où il faisait faire des plantations; j'attendis le jour avec une angoisse croissante, enfin j'arrivai à Belleville. Tout se liguait contre moi; le banquier venait de repartir à l'instant pour Paris; j'y accours, j'ai enfin mon argent. Je me présente chez M. Ferrand, tout était découvert!

«Mais ce n'est là qu'une partie de mes infortunes. Maintenant le notaire m'accuse de lui avoir volé quinze mille francs, en billets de banque, qui étaient, dit-il, dans le tiroir du bureau, avec les deux mille francs en or. C'est une accusation indigne, un mensonge infâme! Je m'avoue coupable de la première soustraction; mais par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, je vous jure, mademoiselle, que je suis innocent de la seconde. Je n'ai vu aucun billet de banque dans ce tiroir: il n'y avait que deux mille francs en or, sur lesquels j'ai pris les treize cents francs que je rapportais.

«Telle est la vérité, mademoiselle: je suis sous le coup d'une accusation accablante, et pourtant j'affirme que vous devez me savoir incapable de mentir... mais me croirez-vous? Hélas! comme m'a dit M. Ferrand, celui qui a volé une faible somme peut en voler une plus forte, et ses paroles ne méritent aucune confiance.

«Je vous ai toujours vue si bonne et si dévouée pour les malheureux, mademoiselle; je vous sais si loyale et si franche, que votre coeur vous guidera, je l'espère, dans l'appréciation de la vérité. Je ne demande rien de plus... Ajoutez foi à mes paroles, et vous me trouverez aussi à plaindre qu'à blâmer; car, je le répète, mon intention était bonne, des circonstances impossibles à prévoir m'ont perdu.

«Ah! mademoiselle Rigolette, je suis bien malheureux! Si vous saviez au milieu de quelles gens je suis destiné à vivre jusqu'au jour de mon jugement!

«Hier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le dépôt de préfecture de police. Je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouvé lorsque après avoir monté un sombre escalier, je suis arrivé devant une porte à guichet de fer que l'on a ouverte et qui s'est bientôt refermée sur moi.

«J'étais si troublé que je ne distinguai d'abord rien. Un air chaud, nauséabond, m'a frappé au visage; j'ai entendu un grand bruit de voix mêlé çà et là de rires sinistres, d'accents de colère et de chansons grossières; je me tenais immobile près de la porte, regardant les dalles de grès de cette salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux, croyant que tout le monde m'examinait.

«On ne s'occupait pas de moi: un prisonnier de plus ou de moins inquiète peu ces gens-là. Enfin je me suis hasardé à lever la tête. Quelles horribles figures, mon Dieu! Que de vêtements en lambeaux! Que de haillons souillés de boue! Tous les dehors de la misère et du vice. Ils étaient là quarante ou cinquante, assis, debout, ou couchés sur des bancs scellés dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous ceux qui avaient été arrêtés la nuit ou dans la journée.

«Lorsqu'ils se sont aperçus de ma présence, j'ai éprouvé une triste consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'étais pas des leurs. Quelques-uns me regardèrent d'un air insolent et moqueur; puis ils se mirent à parler entre eux à voix basse je ne sais quel langage hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux vint me frapper sur l'épaule et me demander de l'argent pour payer ma bienvenue.

«J'ai donné quelques pièces de monnaie, espérant acheter ainsi le repos: cela ne leur a pas suffi, ils ont exigé davantage, j'ai refusé. Alors plusieurs m'ont entouré en m'accablant d'injures et de menaces; ils allaient se précipiter sur moi lorsque heureusement, attiré par le tumulte, un gardien est entré. Je me suis plaint à lui: il a exigé que l'on me rendît l'argent que j'avais donné, et m'a dit que si je voulais je serais, pour une modique somme, conduit à ce qu'on appelle la pistole, c'est-à-dire que je pourrais être seul dans une cellule. J'acceptai avec reconnaissance et je quittai ces bandits au milieu de leurs menaces pour l'avenir; car nous devions, disaient-ils, nous retrouver, et alors je resterais sur la place.

«Le gardien me mena dans une cellule où je passai le reste de la nuit.

«C'est de là que je vous écris ce matin, mademoiselle Rigolette. Tantôt, après mon interrogatoire, je serai conduit à une autre prison qu'on appelle la Force, où je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons du dépôt.

«Le gardien, intéressé par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de vous faire parvenir cette lettre quoique de telles complaisances lui soient très-sévèrement défendues.

«J'attends, mademoiselle Rigolette, un dernier service de votre ancienne amitié, si toutefois vous ne rougissez pas maintenant de cette amitié.

«Dans le cas où vous voudriez bien m'accorder ma demande, la voici:

«Vous recevrez avec cette lettre une petite clef et un mot pour le portier de la maison que j'habite, boulevard Saint-Denis, n° 11. Je le préviens que vous pouvez disposer comme moi-même de tout ce qui m'appartient, et qu'il doit exécuter vos ordres. Il vous conduira dans ma chambre. Vous aurez la bonté d'ouvrir mon secrétaire avec la clef que je vous envoie; vous trouverez une grande enveloppe renfermant différents papiers que je vous prie de me garder: l'un d'eux vous était destiné, ainsi que vous le verrez par l'adresse. D'autres ont été écrits à propos de vous, et cela dans des temps bien heureux. Ne vous en fâchez pas, vous ne deviez jamais les connaître. Je vous prie aussi de prendre le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de nos dernières promenades du dimanche, et que vous m'avez donnée le jour où j'ai quitté la rue du Temple.

«Je voudrais enfin qu'à l'exception d'un peu de linge que vous m'enverriez à la Force vous fissiez vendre les meubles et les effets que je possède: acquitté ou condamné, je n'en serai pas moins flétri et obligé de quitter Paris. Où irai-je? Quelles seront mes ressources? Dieu le sait.

«Mme Bouvard, qui a déjà vendu et acheté plusieurs objets, se chargerait peut-être du tout; c'est une honnête femme; cet arrangement vous épargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien votre temps est précieux.

«J'avais payé mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien seulement donner une petite gratification au portier. Pardon, mademoiselle, de vous importuner de tous ces détails, mais vous êtes la seule personne au monde à laquelle j'ose et je puisse m'adresser.

«J'aurais pu réclamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec lequel je suis assez lié; mais j'aurais craint son indiscrétion au sujet de divers papiers; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit; quelques autres ont rapport à de tristes événements de ma vie.

«Ah! croyez-moi, mademoiselle Rigolette, si vous me l'accordez, cette dernière preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation dans le grand malheur qui m'accable; malgré moi j'espère que vous ne me refuserez pas.

«Je vous demande aussi la permission de vous écrire quelquefois... Il me serait si doux, si précieux, de pouvoir épancher dans un coeur bienveillant la tristesse qui m'accable!

«Hélas! je suis seul au monde; personne ne s'intéresse à moi. Cet isolement m'était déjà bien pénible, jugez maintenant!...

«Et je suis honnête pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais nui à personne, d'avoir toujours, même au péril de ma vie, témoigné de mon aversion pour ce qui était mal... ainsi que vous le verrez par les papiers que je vous prie de garder et que vous pouvez lire... Mais quand je dirai cela, qui me croira? M. Ferrand est respecté par tout le monde, sa réputation de probité est établie depuis longtemps, il y a un juste grief à me reprocher... il m'écrasera... Je me résigne d'avance à mon sort.

«Enfin, mademoiselle Rigolette, si vous me croyez, vous n'aurez, je l'espère, aucun mépris pour moi, vous me plaindrez, et vous penserez quelquefois à un ami sincère. Alors, si je vous fais bien... bien pitié, peut-être vous pousserez la générosité jusqu'à venir un jour... un dimanche (hélas! que de souvenirs ce mot me rappelle!), jusqu'à venir un dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous êtes si bonne... que...

«Je suis obligé d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi avec la clef et le petit mot pour le portier, que je vais écrire à la hâte. Le gardien vient m'avertir que je vais être conduit devant le juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolette... ne me repoussez pas... je n'ai d'espoir qu'en vous, qu'en vous seule!

«FRANÇOIS GERMAIN

_«P. S.--_Si vous me répondez, adressez votre lettre à la prison de la Force.»

On comprend maintenant la cause du premier chagrin de Rigolette. Son coeur excellent s'était profondément ému d'une infortune dont elle n'avait eu jusqu'alors aucun soupçon. Elle croyait aveuglément à l'entière véracité du récit de Germain, ce fils infortuné du Maître d'école.

Assez peu rigoriste, elle trouvait même que son ancien voisin s'exagérait énormément sa faute. Pour sauver un malheureux père de famille, il avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Cette action, aux yeux de la grisette, n'était que généreuse.

Par une de ces contradictions naturelles aux femmes, et surtout aux femmes de sa classe, cette jeune fille, qui jusqu'alors n'avait éprouvé pour Germain, comme pour ses autres voisins, qu'une cordiale et joyeuse amitié, ressentit pour lui une vive préférence.

Dès qu'elle le sut malheureux... injustement accusé et prisonnier, son souvenir effaça celui de ses anciens rivaux.

Chez Rigolette, ce n'était pas encore l'amour, c'était une affection vive, sincère, remplie de commisération et de dévouement résolu: sentiment très-nouveau pour elle en raison même de l'amertume qui s'y joignait.

Telle était la situation morale de Rigolette, lorsque Rodolphe entra dans sa chambre, après avoir discrètement frappé à la porte.

XIV

Amitié

--Bonjour, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette; je ne vous dérange pas?

--Non, mon voisin; je suis au contraire très-contente de vous voir, car j'ai beaucoup de chagrin.

--En effet, je vous trouve pâle, vous semblez avoir pleuré.

--Je crois bien que j'ai pleuré!... Il y a de quoi! Pauvre Germain! Tenez, lisez. Et Rigolette remit à Rodolphe la lettre du prisonnier. Si ce n'est pas à fendre le coeur! Vous m'avez dit que vous vous intéressiez à lui... voilà le moment de le montrer, ajouta-t-elle pendant que Rodolphe lisait attentivement. Faut-il que ce vilain M. Ferrand soit acharné après tout le monde! D'abord ç'a été contre Louise, maintenant c'est contre Germain. Oh! je ne suis pas méchante; mais il arriverait quelque bon malheur à ce notaire, que j'en serais contente. Accuser un si honnête garçon de lui avoir volé quinze mille francs! Germain! lui! la probité en personne!... Et puis, si rangé, si doux, si triste. Va-t-il être à plaindre, mon Dieu! au milieu de tous ces scélérats, dans sa prison! Ah! monsieur Rodolphe, d'aujourd'hui je commence à voir que tout n'est pas couleur de rose dans la vie.

--Et que comptez-vous faire, ma voisine?

--Ce que je compte faire?... Mais tout ce que Germain me demande; et cela le plus tôt possible. Je serais déjà partie sans cet ouvrage très-pressé que je finis et que je vais porter tout à l'heure rue Saint-Honoré, en me rendant à la chambre de Germain chercher les papiers dont il me parle. J'ai passé une partie de la nuit à travailler pour gagner quelques heures d'avance. Je vais avoir tant de choses à faire en dehors de mon ouvrage qu'il faut que je me mette en mesure. D'abord Mme Morel voudrait que je puisse voir Louise dans sa prison. C'est peut-être très-difficile, mais enfin je tâcherai... Malheureusement je ne sais pas seulement à qui m'adresser...

--J'avais songé à cela.

--Vous, mon voisin?

--Voici une permission.

--Quel bonheur! Est-ce que vous ne pourriez pas m'en avoir une aussi pour la prison de ce malheureux Germain?... Ça lui ferait tant de plaisir!

--Je vous donnerai aussi les moyens de voir Germain.

--Oh! merci, monsieur Rodolphe.

--Vous n'aurez donc pas peur d'aller dans sa prison?

--Bien sûr le coeur me battra très-fort la première fois... Mais c'est égal. Est-ce que, quand Germain était heureux, je ne le trouvais pas toujours prêt à aller au-devant de toutes mes volontés, à me mener au spectacle ou promener, à me faire la lecture le soir, à m'aider à arranger mes caisses de fleurs, à cirer ma chambre? Eh bien il est dans la peine, c'est à mon tour maintenant. Un pauvre petit rat comme moi ne peut pas grand-chose, je le sais, mais enfin tout ce que je pourrai, je le ferai, il peut y compter; il verra si je suis bonne amie. Tenez, monsieur Rodolphe, il y a une chose qui me désole, c'est sa méfiance. Me croire capable de le mépriser, moi! Je vous demande un peu pourquoi. Ce vieil avare de notaire l'accuse d'avoir volé; qu'est-ce que ça me fait?... Je sais bien que ça n'est pas vrai. La lettre de Germain ne m'aurait pas prouvé clair comme le jour qu'il est innocent, que je ne l'aurais pas cru coupable; il n'y qu'à le voir, qu'à le connaître, pour être sûr qu'il est incapable d'une vilaine action. Il faut être aussi méchant que M. Ferrand pour soutenir des faussetés pareilles.

--Bravo! ma voisine, j'aime votre indignation.

--Oh! tenez, je voudrais être homme pour pouvoir aller trouver ce notaire, et lui dire: «Ah! vous soutenez que Germain vous a volé, eh bien! tenez, voilà pour vous vieux menteur! Il ne vous volera pas cela, toujours!» Et pan! pan! pan! je le battrais comme plâtre.

--Vous avez une justice très-expéditive, dit Rodolphe en souriant de l'animation de Rigolette.

--C'est que ça révolte aussi; et, comme dit Germain dans sa lettre, tout le monde sera du parti de son patron contre lui, parce que son patron est riche, considéré, et que Germain n'est qu'un pauvre jeune homme sans protection, à moins que vous ne veniez à son secours, monsieur Rodolphe, vous qui connaissez des personnes si bienfaisantes. Est-ce qu'il n'y aurait pas à faire quelque chose?

--Il faut qu'il attende son jugement. Une fois acquitté, comme je le crois, de nombreuses preuves d'intérêt lui seront données, je vous l'assure. Mais écoutez, ma voisine, je sais par expérience qu'on peut compter sur votre discrétion.

--Oh! oui, monsieur Rodolphe; je n'ai jamais été bavarde.

--Eh bien! il faut que personne ne sache, et que Germain lui-même ignore que des amis veillent sur lui... car il a des amis.

--Vraiment?

--De très-puissants, de très-dévoués.

--Ça lui donnerait tant de courage de le savoir!

--Sans doute; mais il ne pourrait peut-être pas s'en taire. Alors M. Ferrand, effrayé, se mettrait sur ses gardes, sa défiance s'éveillerait, et, comme il est très-adroit, il deviendrait difficile de l'atteindre: ce qui serait fâcheux, car il faut non-seulement que l'innocence de Germain soit reconnue, mais que son calomniateur soit démasqué.

--Je vous comprends, monsieur Rodolphe.

--Il en est de même de Louise; je vous apportais cette permission de la voir, afin que vous la priiez de ne parler à personne de ce qu'elle m'a révélé; elle saura ce que cela signifie.

--Cela suffit, monsieur Rodolphe.

--En un mot, que Louise se garde de se plaindre dans sa prison de la méchanceté de son maître, c'est très-important. Mais elle devra ne rien cacher à un avocat qui viendra de ma part s'entendre avec elle pour sa défense; faites-lui bien toutes ces recommandations.

--Soyez tranquille, mon voisin, je n'oublierai rien, j'ai bonne mémoire. Mais je parle de bonté! C'est vous qui êtes bon et généreux! Quelqu'un est-il dans la peine, vous vous trouvez tout de suite là.

--Je vous l'ai dit, ma voisine, je ne suis qu'un pauvre commis marchand; mais quand, en flânant de côté et d'autre, je trouve de braves gens qui méritent protection, j'en instruis une personne bienfaisante qui a toute confiance en moi, et on les secourt. Ça n'est pas plus malin que ça.

--Et où logez-vous, maintenant que vous avez cédé votre chambre aux Morel?

--Je loge... en garni.

--Oh! que je détesterais ça! Être où a été tout le monde, c'est comme si tout le monde avait été chez vous.

--Je n'y suis que la nuit, et alors...

--Je conçois, c'est moins désagréable. Ce que c'est que de nous, pourtant, monsieur Rodolphe! Mon chez-moi me rendait si heureuse! Je m'étais arrangé une petite vie si tranquille que je n'aurais jamais cru possible d'avoir un chagrin, et vous voyez pourtant!... Non, je ne peux pas vous dire le coup que le malheur de Germain m'a porté. J'ai vu les Morel et d'autres encore bien à plaindre, c'est vrai; mais enfin la misère est la misère, entre pauvres gens on s'y attend, ça ne surprend pas, et l'on s'entraide comme on peut. Aujourd'hui c'est l'un, demain c'est l'autre. Quant à soi, avec du courage et de la gaieté, on se tire d'affaire. Mais voir un pauvre jeune homme, honnête et bon, qui a été votre ami pendant longtemps, le voir accusé de vol et emprisonné pêle-mêle avec des scélérats!... Ah! dame, monsieur Rodolphe, vrai, je suis sans force contre ça, c'est un malheur auquel je n'avais jamais pensé, ça me bouleverse.

Et les grands yeux de Rigolette se voilèrent de larmes.

--Courage! courage! Votre gaieté reviendra quand votre ami sera acquitté.

--Oh! il faudra bien qu'il soit acquitté. Il n'y aura qu'à lire aux juges la lettre qu'il m'a écrite: ça suffira, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?

--En effet, cette lettre simple et touchante a tout le caractère de la vérité; il faudra même que vous m'en laissiez prendre copie, cela sera nécessaire à la défense de Germain.

--Certainement, monsieur Rodolphe. Si je n'écrivais pas comme un vrai chat, malgré les leçons qu'il m'a données, ce bon Germain, je vous proposerais de vous la copier; mais mon écriture est si grosse, si de travers, et puis il y a tant, tant de fautes...

--Je vous demanderai de me confier seulement la lettre jusqu'à demain.