Les mystères de Paris, Tome III

Chapter 11

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--Oui, monsieur Rodolphe. Dame! grâce à vous ou au protecteur dont vous êtes l'agent, elle et ses enfants sont si heureux maintenant! Ils sont comme des poissons dans l'eau: ils ont du feu, de l'air, de bons lits, une bonne nourriture, une garde pour les soigner, sans compter Mlle Rigolette, qui tout en travaillant comme un petit castor, et sans avoir l'air de rien, ne les perd pas de l'oeil, allez!... et puis il est venu de votre part un médecin nègre voir la femme de Morel... Eh! eh! eh! dites donc, monsieur Rodolphe, je me suis dit à moi-même: «Ah çà! mais c'est donc le médecin des charbonniers, ce moricaud-là? Il peut leur tâter le pouls sans se salir les mains.» C'est égal, la couleur n'y fait rien; il paraît qu'il est fameux médecin, tout de même! Il a ordonné une potion à la femme Morel, qui l'a soulagée tout de suite.

--Pauvre femme! Elle doit être toujours bien triste?

--Oh! oui, monsieur Rodolphe... Que voulez-vous! avoir son mari fou... et puis sa Louise en prison. Voyez-vous, sa Louise, c'est son crève-coeur! Pour une famille honnête, c'est terrible... Et quand je pense que tout à l'heure la mère Séraphin, la femme de charge du notaire, est venue ici dire des horreurs de cette pauvre fille! Si je n'avais pas eu un goujon à lui faire avaler, à la Séraphin, ça ne se serait pas passé comme ça; mais pour le quart d'heure j'ai filé doux. Est-ce qu'elle n'a pas eu le front de venir me demander si je ne connaîtrais pas une jeunesse pour remplacer Louise chez ce grigou de notaire?... Sont-ils roués et avares! Figurez-vous qu'ils veulent une orpheline pour servante, si ça se rencontre. Savez-vous pourquoi, monsieur Rodolphe? C'est censé parce qu'une orpheline, n'ayant pas de parents, n'a pas occasion de sortir pour les voir et qu'elle est bien plus tranquille. Mais ça n'est pas ça, c'est une frime. La vérité vraie est qu'ils voudraient empaumer une pauvre fille qui ne tiendrait à rien, parce que n'ayant personne pour la conseiller, ils la grugeraient sur ses gages tout à leur aise. Pas vrai, monsieur Rodolphe?

--Oui... oui..., répondit celui-ci d'un air préoccupé.

Apprenant que Mme Séraphin cherchait une orpheline pour remplacer Louise comme servante auprès de M. Ferrand, Rodolphe entrevoyait dans cette circonstance un moyen peut-être certain d'arriver à la punition du notaire. Pendant que Mme Pipelet parlait, il modifiait donc peu à peu le rôle qu'il avait jusqu'alors dans sa pensée destiné à Cecily, principal instrument du juste châtiment qu'il voulait infliger au bourreau de Louise Morel.

--J'étais bien sûre que vous penseriez comme moi, reprit Mme Pipelet; oui, je le répète, ils ne veulent chez eux une jeunesse isolée que pour rogner ses gages; aussi plutôt mourir que de leur adresser quelqu'un. D'abord je ne connais personne... mais je connaîtrais n'importe qui, que je l'empêcherais bien d'entrer jamais dans une pareille baraque. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aurais raison?

--Madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service?

--Dieu de Dieu! monsieur Rodolphe... faut-il me jeter en travers du feu, friser ma perruque avec de l'huile bouillante? Aimez-vous mieux que je morde quelqu'un? Parlez... je suis toute à vous... moi et mon coeur nous sommes des esclaves... excepté ce qui serait de faire des traits à Alfred...

--Rassurez-vous, madame Pipelet... voilà de quoi il s'agit... J'ai à placer une jeune orpheline... elle est étrangère... elle n'était jamais venue à Paris, et je voudrais la faire entrer chez M. Ferrand...

--Vous me suffoquez!... Comment! Dans cette baraque, chez ce vieil avare?...

--C'est toujours une place... Si la jeune fille dont je vous parle ne s'y trouve pas bien, elle en sortira plus tard... mais au moins elle gagnera tout de suite de quoi vivre... et je serai tranquille sur son compte.

--Dame, monsieur Rodolphe, ça vous regarde, vous êtes prévenu... Si, malgré ça, vous trouvez la place bonne... vous êtes le maître... Et puis aussi, faut être juste, par rapport au notaire: s'il y a du contre, il y a du pour... Il est avare comme un chien, dur comme un âne, bigot comme un sacristain, c'est vrai... mais il est honnête homme comme il n'y en a pas... Il donne peu de gages... mais il les paie rubis sur _l'oncle... _La nourriture est mauvaise... mais elle est tous les jours la même chose. Enfin, c'est une maison où il faut travailler comme un cheval; mais c'est une maison on ne peut pas plus embêtante... où il n'y a jamais de risque qu'une jeune fille prenne les _allures_... Louise, c'est un hasard.

--Madame Pipelet, je vais confier un secret à votre honneur.

--Foi d'Anastasie Pipelet, née Galimard, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel... et qu'Alfred ne porte que des habits verts... je serai muette comme une tanche...

--Il ne faudra rien dire à M. Pipelet!...

--Je le jure sur la tête de mon vieux chéri... si le motif est honnête...

--Ah! madame Pipelet!

--Alors nous lui en ferons voir de toutes les couleurs; il ne saura rien de rien; figurez-vous que c'est un enfant de six mois, pour l'innocence et la malice.

--J'ai confiance en vous. Écoutez-moi donc.

--C'est entre nous à la vie, à la mort, mon roi des locataires... Allez votre train.

--La jeune fille dont je vous parle a fait une faute...

--Connu!... Si je n'avais pas à quinze ans épousé Alfred, j'en aurais peut-être commis des cinquantaines... des centaines de fautes! Moi, telle que vous ne voyez... j'étais un vrai salpêtre déchaîné, nom d'un petit bonhomme! Heureusement, Pipelet m'a éteinte dans sa vertu... sans ça... j'aurais fait des folies pour les hommes. C'est pour vous dire que si votre jeune fille n'en a commis qu'une de faute... il y a encore de l'espoir.

--Je le crois aussi. Cette jeune fille était servante, en Allemagne, chez une de mes parentes; le fils de cette parente a été le complice de la faute; vous comprenez?

--Alllllez donc!... je comprends... comme si je l'aurais faite, la faute.

--La mère a chassé la servante; mais le jeune homme a été assez fou pour quitter la maison paternelle et pour amener cette pauvre fille à Paris.

--Que voulez-vous?... Ces jeunes gens...

--Après le coup de tête sont venues les réflexions, réflexions d'autant plus sages que le peu d'argent qu'il possédait était mangé. Mon jeune parent s'est adressé à moi; j'ai consenti à lui donner de quoi retourner auprès de sa mère, mais à condition qu'il laisserait ici cette fille et que je tâcherais de la placer.

--Je n'aurais pas mieux fait pour mon fils... si Pipelet s'était plu à m'en accorder un...

--Je suis enchanté de votre approbation; seulement, comme la jeune fille n'a pas de répondants et qu'elle est étrangère, il est très-difficile de la placer... Si vous vouliez dire à Mme Séraphin qu'un de vos parents, établi en Allemagne, vous a adressé et recommandé cette jeune fille, le notaire la prendrait peut-être à son service; j'en serais doublement satisfait. Cecily, n'ayant été qu'égarée, se corrigerait certainement dans une maison aussi sévère que celle du notaire... C'est pour cette raison surtout que je tiendrais à la voir, cette jeune fille, entrer chez M. Jacques Ferrand. Je n'ai pas besoin de vous dire que présentée par vous... personne si respectable...

--Ah! monsieur Rodolphe...

--Si estimable...

--Ah! mon roi des locataires...

--Que cette jeune fille enfin, recommandée par vous, serait certainement acceptée par Mme Séraphin, tandis que présentée par moi...

--Connu!... C'est comme si je présentais un petit jeune homme! Eh bien! tope... ça me chausse... Allez donc!... Enfoncée la Séraphin! Tant mieux, j'ai une dent contre elle; je vous réponds de l'affaire, monsieur Rodolphe! Je lui ferai voir des étoiles en plein midi; je lui dirai que depuis je ne sais combien de temps j'ai une cousine établie en Allemagne, une Galimard; que je viens de recevoir la nouvelle qu'elle est défunte, comme son mari, et que leur fille, qui est orpheline, va me tomber sur le dos d'un jour à l'autre.

--Très-bien... Vous conduirez vous-même Cecily chez M. Ferrand, sans en parler davantage à Mme Séraphin. Comme il y a vingt ans que vous n'avez vu votre cousine, vous n'aurez rien à répondre, si ce n'est que depuis son départ pour l'Allemagne vous n'aviez eu d'elle aucune nouvelle.

--Ah çà! mais si la jeunesse ne baragouine que l'allemand?

--Elle parle parfaitement français. Je lui ferai sa leçon; ne vous occupez de rien, sinon de la recommander très-instamment à Mme Séraphin; ou plutôt, j'y songe, non... car elle soupçonnerait peut-être que vous voulez lui forcer la main... Vous le savez, souvent il suffit qu'on demande quelque chose pour qu'on vous refuse...

--À qui le dites-vous!... C'est pour ça que j'ai toujours rembarré les enjôleurs. S'ils ne m'avaient rien demandé... je ne dis pas...

--Cela arrive toujours ainsi... Ne faites donc aucune proposition à Mme Séraphin et voyez-la venir... Dites-lui seulement que Cecily est orpheline, étrangère, très-jeune, très-jolie, qu'elle va être pour vous une bien lourde charge, et que vous ne sentez pour elle qu'une très-médiocre affection, vu que vous étiez brouillée avec votre cousine, et que vous ne concevez rien au _cadeau_ qu'elle vous fait là...

--Dieu de Dieu! que vous êtes malin!... Mais soyez tranquille, à nous deux nous faisons la paire. Dites donc, monsieur Rodolphe, comme nous nous entendons bien... nous deux!... Quand je pense que si vous aviez été de mon âge dans le temps où j'étais un vrai salpêtre... ma foi, je ne sais pas... et vous?

--Chut!... Si M. Pipelet...

--Ah bien! oui... Pauvre cher homme, il pense bien à la gaudriole! Vous ne savez pas... une nouvelle infamie de ce Cabrion?... Mais je vous dirai cela plus tard... Quant à votre jeune fille, soyez calme... je gage que j'amène la Séraphin à me demander de placer ma parente chez eux.

--Si vous y réussissez, ma chère madame Pipelet, il y a cent francs pour vous. Je ne suis pas riche, mais...

--Est-ce que vous vous moquez du monde, monsieur Rodolphe? Est-ce que vous croyez que je fais ça par intérêt? Dieu de Dieu!... C'est de la pure amitié... Cent francs!

--Mais jugez donc que si j'avais longtemps cette jeune fille à ma charge, cela me coûterait bien plus que cette somme... au bout de quelques mois...

--C'est donc pour vous rendre service que je prendrai les cent francs, monsieur Rodolphe; mais c'est un fameux quine à la loterie pour nous que vous soyez venu dans la maison. Je puis le crier sur les toits, vous êtes le roi des locataires... Tiens, un fiacre!... C'est sans doute la petite dame de M. Bradamanti... Elle est venue hier, je n'ai pas pu bien la voir... Je vas lanterner à lui répondre pour la bien dévisager; sans compter que j'ai inventé un moyen pour avoir son nom... Vous allez me voir _travailler_... ça vous amusera.

--Non, non, madame Pipelet, peu m'importent le nom et la figura de cette dame, dit Rodolphe en se reculant dans le fond de la loge.

--Madame! cria Anastasie en se précipitant au-devant de la personne qui entrait, où allez-vous, madame?

--Chez M. Bradamanti, dit la femme visiblement contrariée d'être ainsi arrêtée au passage.

--Il n'y est pas...

--C'est impossible, j'ai rendez-vous avec lui.

--Il n'y est pas...

--Vous vous trompez...

--Je ne me trompe pas du tout..., dit la portière en manoeuvrant toujours habilement afin de distinguer les traits de cette femme, M. Bradamanti est sorti, bien sorti, très-sorti... c'est-à-dire excepté pour une dame...

--Eh bien! c'est moi... vous m'impatientez... laissez-moi passer.

--Votre nom, madame?... Je verrai bien si c'est le nom de la personne que M. Bradamanti m'a dit de laisser entrer. Si vous ne portez pas ce nom-là... il faudra que vous me passiez sur le corps pour monter...

--Il vous a dit mon nom? s'écria la femme avec autant de surprise que d'inquiétude.

--Oui, madame...

--Quelle imprudence! murmura la jeune femme. Puis, après un moment d'hésitation, elle ajouta impatiemment à voix basse, et comme si elle eût craint d'être entendue:--Eh bien! je me nomme Mme d'Orbigny.

À ce nom, Rodolphe tressaillit.

C'était le nom de la belle-mère de Mme d'Harville.

Au lieu de rester dans l'ombre, il s'avança, et, à la lueur du jour et de la lampe, il reconnut facilement cette femme grâce au portrait que Clémence lui en avait plus d'une fois tracé.

--Mme d'Orbigny? répéta Mme Pipelet, c'est bien ça le nom que m'a dit M. Bradamanti; vous pouvez monter, madame.

La belle-mère de Mme d'Harville passa rapidement devant la loge.

--Et alllllez donc! s'écria la portière d'un air triomphant, enfoncée la bourgeoise!... Je sais son nom, elle s'appelle d'Orbigny... pas mauvais le moyen, hein... monsieur Rodolphe? Mais qu'est-ce que vous avez donc? Vous voilà tout pensif!

--Cette dame est déjà venue voir M. Bradamanti? demanda Rodolphe à la portière.

--Oui. Hier soir, dès qu'elle a été partie, M. Bradamanti est tout de suite sorti, afin d'aller probablement retenir sa place à la diligence pour aujourd'hui: car hier, en revenant, il m'a priée d'accompagner ce matin sa malle jusqu'au bureau des voitures, parce qu'il ne se fiait pas à ce petit gueux de Tortillard.

--Et où va M. Bradamanti? Le savez-vous?

--En Normandie... route d'Alençon.

Rodolphe se souvint que la terre des Aubiers, qu'habitait M. d'Orbigny, était située en Normandie.

Plus de doute, le charlatan se rendait auprès du père de Clémence, nécessairement dans de sinistres intentions!

--C'est son départ, à M. Bradamanti, qui va joliment _ostiner_ la Séraphin! reprit Mme Pipelet. Elle est comme une enragée pour voir M. Bradamanti, qui l'évite le plus qu'il peut; car il m'a bien recommandé de lui cacher qu'il partait ce soir à six heures; aussi, quand elle va revenir, elle trouvera visage de bois! Je profiterai de ça pour lui parler de votre jeunesse. À propos, comment donc qu'elle s'appelle... _Cicé_?

--Cecily...

--C'est comme qui dirait Cécile avec un i au bout. C'est égal, faudra que je mette un morceau de papier dans ma tabatière pour me rappeler ce diable de nom-là... Cici... Caci... Cecily; bon, m'y voilà.

--Maintenant, je monte chez Mlle Rigolette, dit Rodolphe à Mme Pipelet, en sortant de sa loge.

--Et en redescendant, monsieur Rodolphe, est-ce que vous ne direz pas bonjour à ce pauvre vieux chéri? Il a bien du chagrin, allez! Il vous contera cela... ce monstre de Cabrion a encore fait des siennes...

--Je prendrai toujours part aux chagrins de votre mari, madame Pipelet...

Et Rodolphe, singulièrement préoccupé de la visite de Mme d'Orbigny à Polidori, monta chez Mlle Rigolette.

XIII

Le premier chagrin de Rigolette

La chambre de Rigolette brillait toujours de la même propreté coquette; la grosse montre d'argent, placée sur la cheminée dans un cartel de buis, marquait quatre heures; la rigueur du froid ayant cessé, l'économe ouvrière n'avait pas allumé son poêle.

À peine de la fenêtre apercevait-on un coin du ciel bleu à travers la masse irrégulière de toits, de mansardes et de hautes cheminées qui de l'autre côté de la rue formait l'horizon.

Tout à coup un rayon de soleil, pour ainsi dire égaré, glissant entre deux pignons élevés, vint pendant quelques instants empourprer d'une teinte resplendissante les carreaux de la chambre de la jeune fille.

Rigolette travaillait assise à côté de la croisée; le doux clair-obscur de son charmant profil se détachait alors sur la transparence lumineuse de la vitre comme un camée d'une blancheur rosée sur un fond vermeil.

De brillants reflets couraient sur sa noire chevelure, tordue derrière sa tête, et nuançaient d'une chaude couleur d'ambre l'ivoire de ses petites mains laborieuses, qui maniaient l'aiguille avec une incomparable agilité.

Les longs plis de sa robe brune, sur laquelle tranchait la dentelure d'un tablier vert, cachaient à demi son fauteuil de paille; ses deux jolis pieds, toujours parfaitement chaussés, s'appuyaient au rebord d'un tabouret placé devant elle.

Ainsi qu'un grand seigneur s'amuse quelquefois par caprice à cacher les murs d'une chaumière sous d'éblouissantes draperies, un moment le soleil couchant illumina cette chambrette de mille feux chatoyants, moira de reflets dorés les rideaux de perse grise et verte, fit étinceler le poli des meubles de noyer, miroiter le carrelage du sol comme du cuivre rouge et entoura d'un grillage d'or la cage des oiseaux de la grisette.

Mais, hélas! malgré la joyeuseté provocante de ce rayon de soleil, les deux canaris mâle et femelle voletaient d'un air inquiet et, contre leur habitude, ne chantaient pas.

C'est que, contre son habitude, Rigolette ne chantait pas.

Tous trois ne gazouillaient guère les uns sans les autres. Presque toujours le chant frais et matinal de celle-ci donnait l'éveil aux chansons de ceux-là, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de si bonne heure.

C'étaient alors des défis, des luttes de notes claires, sonores, perlées, argentines, dans lesquelles les oiseaux ne remportaient pas toujours l'avantage.

Rigolette ne chantait plus... parce que pour la première fois de sa vie elle éprouvait un chagrin.

Jusqu'alors l'aspect de la misère des Morel l'avait souvent affectée; mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres pour leur causer des sentiments très-durables.

Après avoir presque chaque jour secouru ces malheureux autant qu'elle le pouvait, sincèrement pleuré avec eux et sur eux, la jeune fille se sentait à la fois émue et satisfaite... émue de ces infortunes... satisfaite de s'y être montrée pitoyable.

Mais ce n'était pas là un chagrin.

Bientôt la gaieté naturelle du caractère de Rigolette reprenait son empire... Et puis, sans égoïsme, mais par un simple fait de comparaison, elle se trouvait si heureuse dans sa petite chambre en sortant de l'horrible réduit des Morel que sa tristesse éphémère se dissipait bientôt.

Cette mobilité d'impression était si peu entachée de personnalité que, par un raisonnement d'une touchante délicatesse, la grisette regardait presque comme un devoir de faire la part des plus malheureux qu'elle, pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien précaire sans doute, et entièrement acquise par son travail, mais qui, auprès de l'épouvantable détresse de la famille du lapidaire, lui paraissait presque luxueuse.

--Pour chanter sans remords, lorsqu'on a auprès de soi des gens si à plaindre, disait-elle naïvement, il faut leur avoir été aussi charitable que possible.

Avant d'apprendre au lecteur la cause du premier chagrin de Rigolette, nous désirons le rassurer et l'édifier complètement sur la vertu de cette jeune fille.

Nous regrettons d'employer le mot de vertu, mot grave, pompeux, solennel, qui entraîne presque toujours avec soi des idées de sacrifice douloureux, de lutte pénible contre les passions, d'austères méditations sur la fin des choses d'ici-bas.

Telle n'était pas la vertu de Rigolette.

Elle n'avait ni lutté ni médité.

Elle avait travaillé, ri et chanté.

Sa sagesse, ainsi qu'elle le disait simplement et sincèrement à Rodolphe, dépendait surtout d'une question de temps... Elle n'avait pas le loisir d'être amoureuse.

Avant tout, gaie, laborieuse, ordonnée, l'ordre, le travail, la gaieté, l'avaient, à son insu, défendue, soutenue, sauvée.

On trouvera peut-être cette morale légère, facile et joyeuse; mais qu'importe la cause, pourvu que l'effet subsiste?

Qu'importe la direction des racines de la plante, pourvu que sa fleur s'épanouisse pure, brillante et parfumée?...

À propos de notre utopie sur les encouragements, les secours, les récompenses que la société devrait accorder aux artisans remarquables par d'éminentes qualités sociales, nous avons parlé de cet espionnage de la vertu, un des projets de l'empereur.

Supposons cette féconde pensée du grand homme réalisée!...

Un de ces vrais philanthropes, chargés par lui de rechercher le bien, a découvert Rigolette.

Abandonnée, sans conseils, sans appui, exposée à tous les dangers de la pauvreté, à toutes les séductions dont la jeunesse et la beauté sont entourées, cette charmante fille est restée pure; sa vie honnête, laborieuse, pourrait servir d'enseignement et d'exemple.

Cette enfant ne méritera-t-elle pas, non une récompense, non un secours, mais quelques touchantes paroles d'approbation, d'encouragement, qui lui donneront la conscience de sa valeur, qui la rehausseront à ses propres yeux, qui l'obligeront même pour l'avenir?

Car elle saura qu'on la suit d'un regard plein de sollicitude et de protection dans la voie difficile où elle marche avec tant de courage et de sérénité.

Car elle saura que si un jour le manque d'ouvrage ou la maladie menaçait de rompre l'équilibre de cette vie pauvre et préoccupée qui repose tout entière sur le travail et sur la santé, un léger secours dû à ses mérites passés lui viendrait en aide.

L'on se récriera sans doute sur l'impossibilité de cette surveillance tutélaire dont seraient entourées les personnes particulièrement dignes d'intérêt par leurs excellents antécédents.

Il nous semble que la société a déjà résolu ce problème.

N'a-t-elle pas imaginé la surveillance de la haute police à vie ou à temps, dans le but, d'ailleurs fort utile, de contrôler incessamment la conduite des personnes dangereuses signalées par leurs détestables antécédents?

Pourquoi la société n'exercerait-elle pas aussi une surveillance de haute charité morale?

Mais descendons de la sphère des utopies et revenons à la cause du premier chagrin de Rigolette.

Sauf Germain, candide et grave jeune homme, les voisins de la grisette avaient pris tout d'abord son originale familiarité, ses offres de bon voisinage, pour des agaceries très-significatives; mais ces messieurs avaient été obligés de reconnaître, avec autant de surprise que de dépit, qu'ils trouveraient dans Rigolette un aimable et gai compagnon pour leurs récréations dominicales, une voisine serviable et bonne enfant, mais non pas une maîtresse.

Leur surprise et leur dépit, très-vifs d'abord, cédèrent peu à peu devant la franche et charmante humeur de la grisette; et puis, ainsi qu'elle l'avait judicieusement dit à Rodolphe, ses voisins étaient fiers le dimanche d'avoir au bras une jolie fille qui leur faisait honneur de plus d'une manière (Rigolette se souciait peu des apparences), et qui ne leur coûtait que le partage de modestes plaisirs dont sa présence et sa gentillesse doublaient le prix.

D'ailleurs la chère fille se contentait si facilement!... Dans les jours de pénurie elle dînait si bien et si gaiement avec un beau morceau de galette chaude où elle mordait de toutes les forces de ses petites dents blanches! Après quoi elle s'amusait tant d'une promenade sur les boulevards ou dans les passages!

Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour Rigolette, ils conviendront qu'il aurait fallu être bien sot ou bien barbare pour refuser, une fois par semaine, ces modestes distractions à une si gracieuse créature, qui, du reste, n'ayant pas le droit d'être jalouse, n'empêchait jamais ses sigisbées de se consoler de ses rigueurs auprès de belles moins cruelles!

François Germain seul ne fonda aucune folle espérance sur la familiarité de la jeune fille; fût-ce instinct du coeur ou délicatesse d'esprit, il devina, dès le premier jour, tout ce qu'il pouvait y avoir de ravissant dans la camaraderie singulière que lui offrait Rigolette.

Ce qui devait fatalement arriver arriva.

Germain devint passionnément amoureux de sa voisine, sans oser lui dire un mot de cet amour.

Loin d'imiter ses prédécesseurs, qui, bien convaincus de la vanité de leurs poursuites, s'étaient consolés par d'autres amours, sans pour cela vivre en moins bonne intelligence avec leur voisine, Germain avait délicieusement joui de son intimité avec la jeune fille, passant auprès d'elle non-seulement le dimanche, mais toutes les soirées où il n'était pas occupé. Durant ces longues heures, Rigolette s'était montrée, comme toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, sérieux, souvent même un peu triste.