Les mystères de Paris, Tome III
Chapter 14
--Dame! monsieur Rodolphe, c'est bien tentant; ce pauvre Germain est si à plaindre! Je me mets à sa place... si, au moment où je me croyais abandonnée, méprisée de tout le monde, une personne, bien amie, venait à moi encore plus tendre que je ne l'espérais, je serais si heureuse. Après un moment de silence, Rigolette reprit avec un soupir: D'un autre côté... nous sommes si pauvres tous les deux que ça ne serait peut-être pas raisonnable. Tenez, monsieur Rodolphe, je ne veux pas penser à cela, je me trompe peut-être; ce qu'il y a de sûr, c'est que je ferai pour Germain tout ce que je pourrai tant qu'il restera en prison. Une fois libre, il sera toujours temps de voir si c'est de l'amour ou de l'amitié que j'aurai pour lui; alors, si c'est de l'amour... que voulez-vous, mon voisin... ça sera de l'amour... Jusque-là ça me gênerait de savoir à quoi m'en tenir. Mais il se fait tard, monsieur Rodolphe; voulez-vous rassembler ces papiers pendant que je vais faire un paquet de linge? Ah! j'oubliais le sachet renfermant la petite cravate orange que je lui ai donnée. Il est dans ce tiroir, sans doute. Oui, le voilà. Oh! voyez donc comme il est joli, ce sachet, et tout brodé! Pauvre Germain, il l'a gardée comme une relique, cette petite cravate! Je me rappelle bien la dernière fois où je l'ai mise, et quand je la lui ai donnée... Il a été si content, si content!...
À ce moment on frappa à la porte de la chambre.
--Qui est là? demanda Rodolphe.
--On voudrait parler à _m'ame_ Mathieu, répondit une voix grêle et enrouée, avec l'accent qui distingue la plus basse populace. (Mme Mathieu était la courtière en diamants dont nous avons parlé.)
Cette voix, singulièrement accentuée, éveilla quelques vagues souvenirs dans la pensée de Rodolphe. Voulant les éclaircir, il prit la lumière et alla lui-même ouvrir la porte. Il se trouva face à face avec un des habitués du tapis-franc de l'ogresse, qu'il reconnut sur-le-champ, tant l'empreinte du vice était fatalement, profondément marquée sur cette physionomie imberbe et juvénile: c'était Barbillon.
Barbillon, le faux cocher de fiacre qui avait conduit le Maître d'école et la Chouette au chemin creux de Bouqueval; Barbillon, l'assassin du mari de cette malheureuse laitière qui avait ameuté contre la Goualeuse les laboureurs de la ferme d'Arnouville.
Soit que ce misérable eût oublié les traits de Rodolphe, qu'il n'avait vu qu'une fois au tapis-franc de l'ogresse, soit que le changement de costume l'empêchât de reconnaître le vainqueur du Chourineur, il ne manifesta aucun étonnement à son aspect.
--Que voulez-vous? lui dit Rodolphe.
--C'est une lettre pour _m'ame_ Mathieu... Faut que je lui remette à elle-même, répondit Barbillon.
--Ce n'est pas ici qu'elle demeure; voyez en face, dit Rodolphe.
--Merci, bourgeois; on m'avait dit la porte à gauche, je me suis trompé.
Rodolphe ne se souvenait pas du nom de la courtière en diamants, que Morel le lapidaire n'avait prononcé qu'une ou deux fois. Il n'avait donc aucun motif de s'intéresser à la femme auprès de laquelle Barbillon venait comme messager. Néanmoins, quoiqu'il ignorât les crimes de ce bandit, sa figure avait un tel caractère de perversité qu'il resta sur le seuil de la porte, curieux de voir la personne à qui Barbillon apportait cette lettre.
À peine Barbillon eut-il frappé à la porte opposée à celle de Germain qu'elle s'ouvrit et que la courtière, grosse femme de cinquante ans environ, y parut tenant une chandelle à la main.
--_M'ame_ Mathieu? dit Barbillon.
--C'est moi, mon garçon.
--Voilà une lettre, il y a réponse...
Et Barbillon fit un pas pour entrer chez la courtière; mais celle-ci lui fit signe de ne pas avancer, décacheta la lettre tout en tenant son flambeau, lut et répondit d'un air satisfait:
--Vous direz que c'est bon, mon garçon; j'apporterai ce qu'on demande. J'irai à la même heure que l'autre fois. Bien des compliments... à cette dame...
--Oui, ma bourgeoise... n'oubliez pas le commissionnaire...
--Va demander à ceux qui t'envoient, ils sont plus riches que moi...
Et la courtière ferma sa porte.
Rodolphe rentra chez Germain, voyant Barbillon descendre rapidement l'escalier.
Le brigand trouva sur le boulevard un homme d'une mine basse et féroce, qui l'attendait devant une boutique.
Quoique plusieurs personnes pussent l'entendre, mais non le comprendre, il est vrai, Barbillon semblait si satisfait qu'il ne put s'empêcher de dire à son compagnon:
--Viens _pitancher l'eau d'aff_, Nicolas; _la birbasse fauche dans le point_ à mort... elle _aboulera_ chez la Chouette; la mère Martial nous aidera à lui _pessiller d'esbrouffe ses durailles d'orphelin_, et après nous _trimballerons le refroidi_ dans ton _passe-lance_[2].
--_Esbignons-nous_[3], alors; faut que je sois à Asnières de bonne heure; je crains que mon frère Martial se doute de quelque chose.
Et les deux bandits, après avoir tenu cette conversation inintelligible pour ceux qui auraient pu les écouter, se dirigèrent vers la rue Saint-Denis.
Quelques moments après, Rigolette et Rodolphe sortirent de chez Germain, remontèrent en fiacre et arrivèrent rue du Temple.
Le fiacre s'arrêta.
Au moment où la portière s'ouvrit, Rodolphe reconnut, à la lueur du quinquet du rogomiste, son fidèle Murph qui l'attendait à la porte de l'allée.
La présence du squire annonçait toujours quelque événement grave ou inattendu, car lui seul savait où trouver le prince.
--Qu'y a-t-il? lui demanda vivement Rodolphe pendant que Rigolette rassemblait plusieurs paquets dans la voiture.
--Un grand malheur, monseigneur!
--Parle, au nom du ciel!
--M. le marquis d'Harville...
--Tu m'effraies!
--Il avait donné ce matin à déjeuner à plusieurs de ses amis... Tout s'était passé à merveille... lui surtout n'avait jamais été plus gai, lorsqu'une fatale imprudence...
--Achève... achève donc!
--En jouant avec un pistolet qu'il ne croyait pas chargé...
--Il s'est blessé grièvement?
--Monseigneur!...
--Eh bien?...
--Quelque chose de terrible!
--Que dis-tu?
--Il est mort!...
--D'Harville!!! ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe avec un accent si déchirant que Rigolette, qui descendait alors du fiacre avec ses paquets, s'écria:
--Mon Dieu! Qu'avez-vous, monsieur Rodolphe?
--Une bien triste nouvelle que je viens d'apprendre à mon ami, mademoiselle, dit Murph à la jeune fille; car le prince, accablé, ne pouvait répondre.
--C'est donc un bien grand malheur? dit Rigolette toute tremblante.
--Un bien grand malheur, répondit le squire.
--Ah! c'est épouvantable! dit Rodolphe après quelques minutes de silence; puis, se ressouvenant de Rigolette, il lui dit:
--Pardon, mon enfant... si je ne vous accompagne pas chez vous... Demain... je vous enverrai mon adresse et un permis pour entrer à la prison de Germain... bientôt je vous reverrai.
--Ah! monsieur Rodolphe, je vous assure que je prends bien part au chagrin qui vous arrive... Je vous remercie de m'avoir accompagnée... À bientôt, n'est-ce pas?
--Oui, mon enfant, à bientôt.
--Bonsoir, monsieur Rodolphe, ajouta tristement Rigolette, qui disparut dans l'allée, avec les différents objets quelle rapportait de chez Germain.
Le prince et Murph montèrent dans le fiacre, qui les conduisit rue Plumet. Aussitôt Rodolphe écrivit à Clémence le billet suivant:
«Madame,
«J'apprends à l'instant le coup inattendu qui vous frappe et qui m'enlève un de mes meilleurs amis; je renonce à vous peindre ma stupeur, mon chagrin.
«Il faut pourtant que je vous entretienne d'intérêts étrangers à ce cruel événement... Je viens d'apprendre que votre belle-mère, à Paris depuis quelques jours sans doute, repart ce soir pour la Normandie emmenant avec elle Polidori.
«C'est vous dire le péril qui sans doute menace monsieur votre père. Permettez-moi de vous donner un conseil que je crois salutaire. Après l'affreux malheur de ce matin, on ne comprendra que trop votre besoin de quitter Paris pendant quelque temps... Ainsi, croyez-moi, partez, partez à l'instant pour les Aubiers, afin d'y arriver, sinon avant votre belle-mère, du moins en même temps qu'elle.
«Soyez tranquille, madame, de près comme de loin je veille sur vous... Les abominables projets de votre belle-mère seront déjoués...
«Adieu, madame; je vous écris ces mots à la hâte... J'ai l'âme brisée quand je songe à cette soirée d'hier où je l'_ai_ quitté, _lui_... plus tranquille, plus heureux qu'il ne l'avait été depuis longtemps...
«Croyez, madame, à mon dévouement profond et sincère...
«RODOLPHE»
Suivant les avis du prince, Mme d'Harville, trois heures après avoir reçu cette lettre, était en route avec sa fille pour la Normandie.
Une voiture de poste, partie de l'hôtel de Rodolphe, suivait la même route.
Malheureusement, dans le trouble où la plongèrent cette complication d'événements et la précipitation de son départ, Clémence oublia de faire savoir au prince qu'elle avait rencontré Fleur-de-Marie à Saint-Lazare.
On se souvient peut-être que, la veille, la Chouette était venue menacer Mme Séraphin de dévoiler l'existence de la Goualeuse, affirmant savoir (et elle disait vrai) où était alors cette jeune fille.
On se souvient encore qu'après cet entretien le notaire Jacques Ferrand, craignant la révélation de ses criminelles menées, se crut un puissant intérêt à faire disparaître la Goualeuse, dont l'existence, une fois connue, pouvait le compromettre dangereusement.
Il avait donc fait écrire à Bradamanti, un de ses complices, de venir le trouver pour tramer avec lui une nouvelle machination dont Fleur-de-Marie devait être la victime.
Bradamanti, occupé des intérêts non moins pressants de la belle-mère de Mme d'Harville, qui avait de sinistres raisons pour emmener le charlatan auprès de M. d'Orbigny, Bradamanti, trouvant sans doute plus d'avantage à servir son ancienne amie, ne se rendit pas à l'invitation du notaire et partit pour la Normandie sans voir Mme Séraphin.
L'orage grondait sur Jacques Ferrand; dans la journée, la Chouette était venue réitérer ses menaces et, pour prouver qu'elles n'étaient pas vaines, elle avait déclaré au notaire que la petite fille autrefois abandonnée par Mme Séraphin était alors prisonnière à Saint-Lazare sous le nom de la Goualeuse et que, s'il ne donnait pas dix mille francs dans trois jours, cette jeune fille recevrait des papiers qui lui apprendraient qu'elle avait été dans son enfance confiée aux soins de Jacques Ferrand.
Selon son habitude, ce dernier nia tout avec audace, et chassa la Chouette comme une effrontée menteuse, quoiqu'il fût convaincu et effrayé de la dangereuse portée de ses menaces.
Grâce à ses nombreuses relations, le notaire trouva moyen de s'assurer dans la journée même (pendant l'entretien de Fleur-de-Marie et de Mme d'Harville) que la Goualeuse était en effet prisonnière à Saint-Lazare et si parfaitement citée pour sa bonne conduite qu'on s'attendait à voir cesser sa détention d'un moment à l'autre.
Muni de ces renseignements, Jacques Ferrand, ayant mûri un projet diabolique, sentit que, pour l'exécuter, le secours de Bradamanti lui était de plus en plus indispensable; de là les vaines instances de Mme Séraphin pour rencontrer le charlatan.
Apprenant le soir même le départ de ce dernier, le notaire, pressé d'agir par l'imminence de ses craintes et du danger, se souvint de la famille Martial, ces pirates d'eau douce établis près du pont d'Asnières, chez lesquels Bradamanti lui avait proposé d'envoyer Louise Morel pour s'en défaire impunément.
Ayant absolument besoin d'un complice pour accomplir ses sinistres desseins contre Fleur-de-Marie, le notaire prit les précautions les plus habiles pour n'être pas compromis dans le cas où un nouveau crime serait commis et, le lendemain du départ de Bradamanti pour la Normandie, Mme Séraphin se rendit en hâte chez Martial.
XVI
L'île du Ravageur
Les scènes suivantes vont se passer pendant la soirée du jour où Mme Séraphin, suivant les ordres du notaire Jacques Ferrand, s'est rendue chez les Martial, pirates d'eau douce, établis à la pointe d'une petite île de la Seine, non loin du pont d'Asnières.
Le père Martial, mort sur l'échafaud comme son père, avait laissé une veuve, quatre fils et deux filles...
Le second de ces fils était déjà condamné aux galères à perpétuité...
De cette nombreuse famille il restait donc à l'île du Ravageur (nom que dans le pays on donnait à ce repaire, nous dirons pourquoi), il restait, disons-nous:
La mère Martial;
Trois fils: l'aîné (l'amant de la Louve) avait vingt-cinq ans; l'autre vingt ans; le plus jeune douze ans;
Deux filles, l'une de dix-huit ans, la seconde de neuf ans.
Les exemples de ces familles, où se perpétue une sorte d'épouvantable hérédité dans le crime, ne sont que trop fréquents.
Cela doit être.
Répétons-le sans cesse: la société songe à punir, jamais à prévenir le mal.
Un criminel sera jeté au bagne pour sa vie... Un autre sera décapité...
Ces condamnés laisseront de jeunes enfants...
La société prendra-t-elle souci des orphelins?...
De ces orphelins, qu'elle a faits... en frappant leur père de mort civile, ou en lui coupant la tête?
Viendra-t-elle substituer une tutelle salutaire, préservatrice, à la déchéance de celui que la loi a déclaré indigne, infâme... à la déchéance de celui que la loi a tué?
Non... «Morte la bête... mort le venin...» dit la société...
Elle se trompe.
Le venin de la corruption est si subtil, si corrosif, si contagieux, qu'il devient presque toujours héréditaire; mais, combattu à temps, il ne serait jamais incurable.
Contradiction bizarre!...
L'autopsie prouve-t-elle qu'un homme est mort d'une maladie transmissible? À force de soins préservatifs, on mettra les descendants de cet homme à l'abri de l'affection dont il a été victime...
Que les mêmes faits se reproduisent dans l'ordre moral...
Qu'il soit démontré qu'un criminel lègue presque toujours à son fils le germe d'une perversité précoce...
Fera-t-on pour le salut de cette jeune âme ce que le médecin fait pour le corps lorsqu'il s'agit de lutter contre un vice héréditaire?
Non...
Au lieu de guérir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu'à la mort...
Et alors, de même que le peuple croit le fils du bourreau forcément bourreau... on croira le fils d'un criminel forcément criminel...
Et alors on regardera comme le fait d'une hérédité inexorablement fatale une corruption causée par l'égoïste incurie de la société...
De sorte que si, malgré de funestes enseignements, l'orphelin que la loi a fait... reste par hasard laborieux et honnête, un préjugé barbare fera rejaillir sur lui la flétrissure paternelle. En butte à une réprobation imméritée, à peine trouvera-t-il du travail...
Et, au lieu de lui venir en aide, de le sauver du découragement, du désespoir, et surtout des dangereux ressentiments de l'injustice, qui poussent quelquefois les caractères les plus généreux à la révolte, au mal... la société dira:
«Qu'il tourne à mal... nous verrons bien. N'ai-je pas là geôliers, gardes-chiourme et bourreaux?»
Ainsi, pour celui qui (chose aussi rare que belle) se conserve pur malgré de détestables exemples, aucun appui, aucun encouragement.
Ainsi, pour celui qui, plongé en naissant dans un foyer de dépravation domestique, est vicié tout jeune encore, aucun espoir de guérison!
«Si! si! moi je le guérirai, cet orphelin que j'ai fait, répond la société, mais en temps et lieu... mais à ma mode... mais plus tard.
«Pour extirper la verrue, pour inciser l'apostème... il faut qu'ils soient à point.»
Un criminel demande à être attendu...
«Prisons et galères, voilà mes hôpitaux... Dans les cas incurables, j'ai le couperet.
«Quant à la cure de mon orphelin, j'y songerai, vous dis-je; mais patience, laissons mûrir le germe de corruption héréditaire qui couve en lui, laissons-le grandir, laissons-le étendre profondément ses ravages.
«Patience donc, patience. Lorsque notre homme sera pourri jusqu'au coeur, lorsqu'il suintera le crime par tous les pores, lorsqu'un bon vol ou un bon meurtre l'auront jeté sur le banc d'infamie où s'est assis son père, oh! alors nous guérirons l'héritier du mal... comme nous avons guéri le donateur.
«Au bagne ou sur l'échafaud, le fils trouvera la place paternelle encore toute chaude...»
Oui, dans ce cas, la société raisonne ainsi.
Et elle s'étonne, et elle s'indigne, et elle s'épouvante de voir des traditions de vol et de meurtre fatalement perpétuées de génération en génération.
Le sombre tableau qui va suivre, les pirates d'eau douce, a pour but de montrer ce que peut être dans une famille l'hérédité du mal, lorsque la société ne vient pas, soit légalement, soit officieusement, préserver les malheureux orphelins de la loi des terribles conséquences de l'arrêt fulminé contre leur père.
Le lecteur nous excusera de faire précéder ce nouvel épisode d'une sorte d'introduction.
Voici pourquoi nous agissons ainsi:
À mesure que nous avançons dans cette publication, son but moral est attaqué avec tant d'acharnement, et, selon nous, avec tant d'injustice, qu'on nous permettra d'insister sur la pensée sérieuse, honnête, qui, jusqu'à présent, nous a soutenu, guidé.
Plusieurs esprits graves, délicats, élevés, ayant bien voulu nous encourager dans nos tentatives et nous faire parvenir des témoignages flatteurs de leur adhésion, nous devons peut-être à ces amis connus et inconnus de répondre une dernière fois à des récriminations aveugles, obstinées, qui ont retenti, nous dit-on, jusqu'au sein de l'assemblée législative.
Proclamer l'odieuse immoralité de notre oeuvre, c'est proclamer implicitement, ce nous semble, les tendances odieusement immorales des personnes qui nous honorent de leurs vives sympathies.
C'est donc au nom de ces sympathies autant qu'au nôtre que nous tenterons de prouver par un exemple, choisi parmi plusieurs, que cet ouvrage n'est pas complètement dépourvu d'idées généreuses et pratiques.
L'an passé, dans l'une des premières parties de ce livre nous avons donné l'aperçu d'une ferme modèle, fondée par Rodolphe pour encourager, enseigner et rémunérer les cultivateurs pauvres, probes et laborieux.
À ce propos, nous ajoutions:
«Les honnêtes gens malheureux méritent au moins autant d'intérêt que les criminels; pourtant il y a de nombreuses sociétés destinées au patronage des jeunes détenus ou libérés, mais aucune société n'est fondée dans le but de secourir les jeunes gens pauvres dont la conduite aurait toujours été exemplaire. De sorte qu'il faut nécessairement avoir commis un délit... pour être apte à jouir du bénéfice de ces institutions, d'ailleurs si méritantes et si salutaires.»
Et nous faisions dire à un paysan de la ferme de Bouqueval:
«Il est humain et charitable de ne jamais désespérer des méchants; mais il faudrait aussi faire espérer les bons. Un honnête garçon, robuste et laborieux, ayant envie de bien faire, de bien apprendre, se présenterait à cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:--Mon gars, as-tu un brin volé et vagabondé?--Non.--Eh bien! il n'y a point de place ici pour toi.».
Cette discordance avait aussi frappé des esprits meilleurs que le nôtre. Grâce à eux, ce que nous regardions comme une utopie vient d'être réalisé.
Sous la présidence d'un des hommes les plus éminents, les plus honorables de ce temps-ci, M. le comte Portalis, et sous l'intelligente direction d'un véritable philanthrope au coeur généreux, à l'esprit pratique et éclairé, M. Allier, une société vient d'être fondée dans le but de venir au secours des jeunes gens pauvres et honnêtes du département de la Seine, et de les employer dans les colonies agricoles.
Ce seul et simple rapprochement suffit pour constater la pensée morale de notre oeuvre.
Nous sommes très-fier, très-heureux de nous être rencontré dans un même milieu d'idées, de voeux et d'espérance avec les fondateurs de cette nouvelle oeuvre et patronage; car nous sommes un des propagateurs les plus obscurs, mais les plus convaincus, de ces deux grandes vérités: qu'il est du devoir de la société de prévenir le mal et d'encourager, de récompenser le bien autant qu'il est en elle.
Puisque nous avons parlé de cette nouvelle oeuvre de charité, dont la pensée juste et morale doit avoir une action salutaire et féconde, espérons que ses fondateurs songeront peut-être à combler une autre lacune, en étendant plus tard leur tutélaire patronage ou du moins leur sollicitude officieuse sur les jeunes enfants dont le père aurait été supplicié ou condamné à une peine infamante entraînant la mort civile, et qui, nous le répétons, sont rendus orphelins par le fait de l'application de la loi.
Ceux de ces malheureux enfants qui seraient déjà dignes d'intérêt par leurs saines tendances et par leur misère mériteraient encore une attention particulière, en raison même de leur position exceptionnelle, pénible, difficile, dangereuse.
Oui, pénible, difficile, dangereuse.
Disons-le encore: presque toujours victime de cruelles répulsions, souvent la famille d'un condamné, demandant en vain du travail, se voit, pour échapper à la réprobation générale, contrainte d'abandonner les lieux où elle trouvait des moyens d'existence.
Alors, aigris, irrités par l'injustice, déjà flétris à l'égal des criminels pour des fautes dont ils sont innocents... quelquefois à bout de ressources honorables, les infortunés ne seront-ils pas bien près de faillir, s'ils sont restés probes?
Ont-ils, au contraire, déjà subi une influence presque inévitablement corruptrice, ne doit-on pas tenter de les sauver, lorsqu'il en est temps encore?
La présence de ces orphelins de la loi au milieu des autres enfants recueillis par la société dont nous parlons serait d'ailleurs pour tous d'un utile enseignement... Elle montrerait que, si le coupable est inexorablement puni, les siens ne perdent rien, gagnent même dans l'estime du monde, si, à force de courage, de vertus, ils parviennent à réhabiliter un nom déshonoré.
Dira-t-on que le législateur a voulu rendre le châtiment plus terrible encore, en frappant virtuellement le père criminel dans l'avenir de son fils innocent?
Cela serait barbare, immoral, insensé.
N'est-il pas, au contraire, d'une haute moralité de prouver au peuple:
--Qu'il n'y a dans le mal aucune solidarité héréditaire.
--Que la tache originelle n'est pas ineffaçable?
Osons espérer que ces réflexions paraîtront dignes de quelque intérêt à la nouvelle société de patronage.
Sans doute, il est douloureux de songer que l'État ne prend jamais l'initiative dans toutes ces questions palpitantes qui touchent au vif de l'organisation sociale.
En peut-il être autrement?
À l'une des dernières séances législatives, un pétitionnaire, frappé, dit-il, de la misère et des souffrances des classes pauvres, a proposé, entre autres moyens d'y remédier, «la fondation de maisons d'invalides destinées aux travailleurs».
Ce projet, sans doute défectueux dans sa forme, mais qui renfermait du moins une haute idée philanthropique digne du plus sérieux examen, en cela qu'elle se rattache à l'immense question de l'organisation du travail, ce projet, disons-nous, «a été accueilli par une hilarité générale et prolongée».
Cela dit, passons.
Revenons aux pirates d'eau douce et à l'île du Ravageur.
Le chef de la famille Martial, qui le premier s'établit dans cette petite île moyennant un loyer modique, était _ravageur_.
Les ravageurs, ainsi que les débardeurs et les déchireurs de bateaux, restent pendant toute la journée plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture pour exercer leur métier.
Les débardeurs débarquent le bois flotté.
Les déchireurs démolissent les trains qui ont amené le bois.
Tout aussi aquatique que les industries précédentes, l'industrie des ravageurs a un but différent.