Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 29

Chapter 293,755 wordsPublic domain

Avec un oeil de poudre et le grand habit du XVIIIe siècle, Mme de Lucenay eût représenté au physique et au moral une de ces libertines[40] duchesses de la Régence qui mettaient à la fois tant d'audace, d'étourderie et de séduisante bonhomie dans leurs nombreuses amours, qui s'accusaient de temps à autre de leurs erreurs avec tant de franchise et de naïveté que les plus rigoristes disaient en souriant: «Sans doute elle est bien légère, bien coupable; mais elle est si bonne, si charmante! Elle aime ses amants avec tant de dévouement, de passion... de fidélité... tant qu'elle les aime... qu'on ne saurait trop lui en vouloir. Après tout, elle ne damne qu'elle-même, et elle fait tant d'heureux!»

Sauf la poudre et les grands paniers, telle était aussi Mme de Lucenay lorsque de sombres préoccupations ne l'accablaient pas.

Elle était entrée chez le notaire en timide bourgeoise... elle se montra tout à coup grande dame altière, irritée. Jamais Jacques Ferrand n'avait de sa vie rencontré une femme d'une beauté si insolente, d'une tournure à la fois si noble et si hardie.

Le visage un peu fatigué de la duchesse, ses beaux yeux entourés d'une imperceptible auréole d'azur, ses narines roses fortement dilatées, annonçaient une de ces natures ardentes que les hommes peu platoniques adorent avec autant d'ivresse que d'emportement. Quoique vieux, laid, ignoble, sordide, Jacques Ferrand était autant qu'un autre capable d'apprécier le genre de beauté de Mme de Lucenay.

Sa haine et sa rage contre M. de Saint-Remy s'augmentaient de l'admiration brutale que lui inspirait sa fière et belle maîtresse; le Jacques Ferrand, rongé de toutes sortes de fureurs contenues, se disait avec rage que ce gentilhomme faussaire, qu'il avait presque forcé de s'agenouiller devant lui en le menaçant des assises, inspirait un tel amour à cette grande dame qu'elle risquait une démarche qui pouvait la perdre. À ces pensées, le notaire sentit renaître son audace un moment paralysée. La haine, l'envie, une sorte de ressentiment farouche et brûlant, allumèrent dans son regard, sur son front et sur sa joue, les feux des plus honteuses, des plus méchantes passions.

Voyant Mme de Lucenay sur le point d'entamer un entretien si délicat, il s'attendait de sa part à des détours, à des tempéraments.

Quelle fut sa stupeur! Elle lui parla avec autant d'assurance et de hauteur que s'il se fût agi de la chose la plus naturelle du monde, et comme si devant un homme de son espèce elle n'avait aucun souci de la réserve et des convenances qu'elle eût certainement gardées avec ses pareils à elle.

En effet, l'insolente grossièreté du notaire, en la blessant au vif, avait forcé Mme de Lucenay de sortir du rôle humble et implorant qu'elle avait pris d'abord à grand-peine; revenue à son caractère, elle crut au-dessous d'elle de descendre jusqu'à la moindre réticence devant ce griffonneur d'actes.

Spirituelle, charitable et généreuse, pleine de bonté, de dévouement et de coeur, malgré ses fautes, mais fille d'une mère qui, par sa révoltante immoralité, avait trouvé moyen d'avilir jusqu'à la noble et sainte infortune de l'émigration, Mme de Lucenay, dans son naïf mépris de certaines races, eût dit comme cette impératrice romaine qui se mettait au bain devant un esclave: «Ce n'est pas un homme.»

--_M'sieu_ le notaire, dit donc résolument la duchesse à Jacques Ferrand, M. de Saint-Remy est un de mes amis; il m'a confié l'embarras où il se trouve par l'inconvénient d'une double friponnerie dont il est victime... Tout s'arrange avec de l'argent: combien faut-il pour terminer ces misérables tracasseries?...

Jacques Ferrand restait abasourdi de cette façon cavalière et délibérée d'entrer en matière.

--On demande cent mille francs! reprit-il d'un ton bourru, après avoir surmonté son étonnement.

--Vous aurez vos cent mille francs... et vous enverrez tout de suite ces mauvais papiers à M. de Saint-Remy.

--Où sont les cent mille francs, madame la duchesse?

--Est-ce que je ne vous ai pas dit que vous les auriez, monsieur?

--Il les faut demain avant midi, madame; sinon la plainte en faux sera déposée au parquet.

--Eh bien! donnez cette somme, je vous en tiendrai compte; quant à vous je vous payerai bien...

--Mais, madame, il est impossible...

--Vous ne me direz pas, je crois, qu'un notaire comme vous ne trouve pas cent mille francs du jour au lendemain.

--Et sur quelles garanties, madame?

--Qu'est-ce que cela veut dire? Expliquez-vous.

--Qui me répondra de cette somme?

--Moi.

--Mais... madame...

--Faut-il vous dire que j'ai une terre de quatre-vingt mille livres de rente à quatre lieues de Paris?... Ça peut suffire, je crois, pour ce que vous appelez des garanties?

--Oui, madame, moyennant inscription hypothécaire.

--Qu'est-ce encore que ce mot-là? Quelque formalité sans doute... Faites, monsieur, faites...

--Un tel acte ne peut pas être dressé avant quinze jours, et il faut le consentement de M. votre mari, madame.

--Mais cette terre m'appartient, à moi, à moi seule, dit impatiemment la duchesse.

--Il m'importe, madame; vous êtes en puissance de mari, et les actes hypothécaires sont très-longs et très-minutieux.

--Mais encore une fois, monsieur, vous ne me ferez pas accroire qu'il soit si difficile de trouver cent mille francs en deux heures.

--Alors, madame, adressez-vous à votre notaire habituel, à vos intendants... Quant à moi, ça m'est impossible.

--J'ai des raisons, monsieur, pour tenir ceci secret, dit Mme de Lucenay avec hauteur. Vous connaissez les fripons qui veulent rançonner M. de Saint-Remy; c'est pour cela que je m'adresse à vous...

--Votre confiance m'honore infiniment, madame; mais je ne puis faire ce que vous me demandez.

--Vous n'avez pas cette somme?

--J'ai beaucoup plus que cette somme en billets de banque ou en bel et bon or... ici, dans ma caisse.

--Oh! que de paroles!... Est-ce ma signature que vous voulez... Je vous la donne, finissons...

--En admettant, madame, que vous fussiez Mme de Lucenay...

--Venez dans une heure à l'hôtel de Lucenay, monsieur. Je signerai chez moi ce qu'il faudra signer.

--M. le duc signera-t-il aussi?

--Je ne comprends pas, monsieur...

--Votre signature seule est sans valeur pour moi, madame. Jacques Ferrand jouissait avec de cruelles délices de la douloureuse impatience de la duchesse, qui, sous cette apparence de sang-froid et de dédain, cachait de pénibles angoisses.

Elle était pour le moment à bout de ses ressources. La veille, son joaillier lui avait avancé une somme considérable sur ses pierreries, dont quelques-unes avaient été confiées à Morel le lapidaire. Cette somme avait servi à payer les lettres de change de M. de Saint-Remy, à désarmer d'autres créanciers; M. Dubreuil, le fermier d'Arnouville, était en avance de plus d'une année de fermage, et d'ailleurs le temps manquait; malheureusement encore pour Mme de Lucenay, deux de ses amis, auxquels elle aurait pu recourir dans une situation extrême, étaient alors absents de Paris. À ses yeux, le vicomte était innocent du faux; il s'était dit, et elle l'avait cru, dupe de deux fripons; mais sa position n'en était pas moins terrible. Lui accusé, lui traîné en prison!... Alors même qu'il prendrait la fuite, son nom en serait-il moins déshonoré par un soupçon pareil?

À ces terribles pensées, Mme de Lucenay frémissait de terreur... Elle aimait aveuglément cet homme à la fois si misérable et doué de si profondes séductions; sa passion pour lui était une de ces passions désordonnées que les femmes de son caractère et de son organisation ressentent ordinairement lorsque la première fleur de leur jeunesse est passée et qu'elles atteignent la maturité de l'âge.

Jacques Ferrand épiait attentivement les moindres mouvements de la physionomie de Mme de Lucenay, qui lui semblait de plus en plus belle et attrayante. Son admiration haineuse et contrainte augmentait d'ardeur, il éprouvait un âcre plaisir à tourmenter par ses refus cette femme, qui ne pouvait avoir pour lui que dégoût et mépris.

Celle-ci se révoltait à la pensée de dire au notaire un mot qui pût ressembler à une prière: pourtant c'est en reconnaissant l'inutilité d'autres tentatives qu'elle avait résolu de s'adresser à lui, cet homme seul pouvant sauver M. de Saint-Remy. Elle reprit:

--Puisque vous possédez la somme que je vous demande, monsieur, et qu'après tout ma garantie est suffisante, pourquoi me refusez-vous?

--Parce que les hommes ont leurs caprices comme les femmes, madame.

--Mais encore quel est ce caprice, qui vous fait agir contre vos intérêts? Car, je vous le répète, faites les conditions, monsieur... quelles qu'elles soient, je les accepte!

--Vous accepteriez toutes les conditions, madame? dit le notaire avec une expression singulière.

--Toutes!... deux, trois, quatre mille francs, plus si vous voulez! car, tenez, je vous le dis, ajouta franchement la duchesse d'un ton presque affectueux, je n'ai de ressource qu'en vous, monsieur, qu'en vous seul!... Il me serait impossible de trouver ailleurs ce que je vous demande pour demain... et il le faut... vous entendez!... il le faut absolument. Aussi, je vous le répète, quelle que soit la condition que vous mettiez à ce service, je l'accepte, rien ne me coûtera... rien...

La respiration du notaire s'embarrassait, ses tempes battaient, son front devenait pourpre; heureusement, les verres de ses lunettes éteignaient la flamme impure de ses prunelles; un nuage ardent s'étendait sur sa pensée ordinairement si claire et si froide; sa raison l'abandonna. Dans son ignoble aveuglement, il interpréta les derniers mots de Mme de Lucenay d'une manière indigne; il entrevit vaguement, à travers son intelligence obscurcie, une femme hardie comme quelques femmes de l'ancienne cour, une femme poussée à bout par la crainte du déshonneur de celui qu'elle aimait, et peut-être capable des plus abominables sacrifices pour le sauver. Cela était plus stupide qu'infâme à penser; mais, nous l'avons dit, quelquefois Jacques Ferrand devenait tigre ou loup, alors la bête l'emportait sur l'homme.

Il se leva brusquement et s'approcha de Mme de Lucenay.

Celle-ci, interdite, se leva comme lui et le regarda fort étonnée.

--Rien ne vous coûtera! s'écria-t-il d'une voix tremblante et entrecoupée en s'approchant encore de la duchesse. Eh bien! cette somme je vous la prêterai à une condition, à une seule condition... et je vous jure que... Il ne put achever sa déclaration.

Par une de ces contradictions bizarres de la nature humaine, à la vue des traits hideusement enflammés de M. Ferrand, aux pensées étranges et grotesques que soulevèrent ses prétentions amoureuses dans l'esprit de Mme de Lucenay, qui les devina, celle-ci, malgré ses inquiétudes, ses angoisses, partit d'un éclat de rire si franc, si fou, si éclatant, que le notaire recula stupéfait.

Puis, sans lui laisser le temps de prononcer une parole, la duchesse s'abandonna de plus en plus à son hilarité croissante, rabaissa son voile et, entre deux redoublements d'éclats de rire, elle dit au notaire, bouleversé par la haine, la rage et la fureur:

--J'aime encore mieux, franchement, demander ce service à M. de Lucenay.

Puis elle sortit, en continuant de rire si fort, que, la porte de son cabinet fermée, le notaire l'entendait encore.

Jacques Ferrand ne revint à la raison que pour maudire amèrement son imprudence. Pourtant peu à peu il se rassura en songeant qu'après tout la duchesse ne pouvait parler de cette aventure sans se compromettre gravement.

Néanmoins la journée était pour lui mauvaise. Il était plongé dans de noires pensées lorsque la porte dérobée de son cabinet s'ouvrit, et Mme Séraphin entra tout émue.

--Ah! Ferrand! s'écria-t-elle en joignant les mains, vous aviez bien raison de dire que nous serions peut-être un jour perdus pour l'avoir laissée vivre.

--Qui?

--Cette maudite petite fille.

--Comment?

--Une femme borgne que je ne connaissais pas, et à qui Tournemine avait livré la petite pour nous débarrasser, il y a quatorze ans, quand on l'a eu fait passer pour morte... Ah! mon Dieu! qui aurait cru cela!...

--Parle donc!... parle donc!...

--Cette femme borgne vient de venir... Elle était en bas tout à l'heure... Elle m'a dit qu'elle savait que c'était moi qui avais livré la petite.

--Malédiction! qui a pu le lui dire?... Tournemine... est aux galères...

--J'ai tout nié, en traitant cette borgnesse de menteuse. Mais, bah! elle soutient qu'elle a retrouvé cette petite fille, qui est grande maintenant; qu'elle sait où elle est, et qu'il ne tient qu'à elle de tout découvrir... de tout dénoncer...

--Mais l'enfer est donc aujourd'hui déchaîné contre moi! s'écria le notaire dans un accès de rage qui le rendit hideux.

--Mon Dieu! que dire à cette femme? Que lui promettre pour la faire taire?

--A-t-elle l'air heureuse?

--Comme je la traitais de mendiante, elle m'a fait sonner son cabas; il y avait de l'argent dedans.

--Et elle sait où est maintenant cette jeune fille?

--Elle affirme le savoir...

«Et c'est la fille de la comtesse Sarah Mac-Gregor, se dit le notaire avec stupeur. Et tout à l'heure elle m'offrait tant pour dire que sa fille n'était pas morte!... Et cette fille vit... je pourrais la lui rendre!... Oui, mais ce faux en acte de décès! Si on fait une enquête, je suis perdu! Ce crime peut mettre sur la voie des autres.»

Après un moment de silence, il dit à Mme Séraphin:

--Cette borgnesse sait où est cette jeune fille?

--Oui.

--Et cette femme doit revenir?

--Demain.

--Écris à Polidori qu'il vienne me trouver ce soir, à neuf heures.

--Est-ce que vous voudriez vous défaire de la jeune fille... et de la vieille?... Ce serait beaucoup en une fois, Ferrand!

--Je te dis d'écrire à Polidori d'être ici ce soir à neuf heures!

À la fin de ce jour, Rodolphe dit à Murph, qui n'avait pu pénétrer chez le notaire:

--Que M. de Graün fasse partir un courrier à l'instant même... Il faut que Cecily soit à Paris dans six jours...

--Encore cette infernale diablesse? L'exécrable femme du pauvre David, aussi belle qu'elle est infâme!... À quoi bon, monseigneur?...

--À quoi bon, sir Walter Murph?... Dans un mois vous demanderez cela au notaire Jacques Ferrand.

XX

Dénonciation

Le jour de l'enlèvement de Fleur-de-Marie par la Chouette et par le Maître d'école, un homme à cheval était arrivé, vers dix heures du soir, à la métairie de Bouqueval, venant, disait-il, de la part de M. Rodolphe, rassurer Mme Georges sur la disparition de sa jeune protégée, qui lui serait ramenée d'un jour à l'autre. Pour plusieurs raisons très-importantes, ajoutait cet homme, M. Rodolphe priait Mme Georges, dans le cas où elle aurait quelque chose à lui demander, de ne pas lui écrire à Paris, mais de remettre une lettre à l'exprès, qui s'en chargerait.

Cet émissaire appartenait à Sarah.

Par cette ruse, elle tranquillisait Mme Georges et retardait ainsi de quelques jours le moment où Rodolphe apprendrait l'enlèvement de la Goualeuse.

Dans cet intervalle, Sarah espérait forcer le notaire Jacques Ferrand à favoriser l'indigne supercherie (la supposition d'enfant) dont nous avons parlé.

Ce n'était pas tout...

Sarah voulait aussi se débarrasser de Mme d'Harville, qui lui inspirait des craintes sérieuses, et qu'une fois déjà elle eût perdue sans la présence d'esprit de Rodolphe.

Le lendemain du jour où le marquis avait suivi sa femme dans la maison de la rue du Temple, Tom s'y rendit, fit facilement jaser Mme Pipelet, et apprit qu'une jeune dame, sur le point d'être surprise par son mari, avait été sauvée grâce à l'adresse d'un locataire de la maison nommé M. Rodolphe.

Instruite de cette circonstance, Sarah ne possédant aucune preuve matérielle des rendez-vous que Clémence avait donnés à M. Charles Robert, Sarah conçut un autre plan odieux: il se réduisait encore à envoyer l'écrit anonyme suivant à M. d'Harville, afin d'amener une rupture complète entre Rodolphe et le marquis, ou du moins de jeter dans l'âme de ce dernier des soupçons assez violents pour qu'il défendît à sa femme de recevoir jamais le prince.

Cette lettre était ainsi conçue:

«On vous a indignement joué; l'autre jour votre femme, avertie que vous la suiviez, a imaginé un prétexte de bienfaisance imaginaire: elle allait à un rendez-vous chez un très-auguste personnage qui a loué dans la maison de la rue du Temple une chambre au quatrième étage, sous le nom de Rodolphe. Si vous doutez de ces faits, si bizarres qu'ils vous paraissent, allez rue du Temple, nº 17; informez-vous, dépeignez les traits de l'auguste personnage dont on vous parle, et vous reconnaîtrez facilement que vous êtes le mari le plus crédule et le plus débonnaire qui ait jamais été souverainement trompé. Ne négligez pas cet avis... sinon l'on pourrait croire que vous êtes aussi par trop... l'ami du prince.»

Ce billet fut mis à la poste sur les cinq heures par Sarah, le jour de son entretien avec le notaire.

Ce même jour, après avoir recommandé à M. de Graün de hâter le plus possible l'arrivée de Cecily à Paris, Rodolphe sortit le soir pour aller faire une visite à Mme l'ambassadrice de ***; il devait ensuite se rendre chez Mme d'Harville pour lui annoncer qu'il avait trouvé une intrigue charitable digne d'elle.

Nous conduirons le lecteur chez Mme d'Harville. On verra, par l'entretien suivant, que cette jeune femme, en se montrant généreuse et compatissante envers son mari, qu'elle avait jusqu'alors traité avec une froideur extrême, suivait déjà les nobles conseils de Rodolphe.

Le marquis et sa femme sortaient de table; la scène se passait dans le petit salon dont nous avons parlé, l'expression des traits de Clémence était affectueuse et douce, M. d'Harville semblait moins triste que d'habitude.

Hâtons-nous de dire que le marquis n'avait pas encore reçu la nouvelle et infâme lettre anonyme de Sarah.

--Que faites-vous ce soir? dit-il machinalement à sa femme.

--Je ne sortirai pas... Et vous-même, que faites-vous?

--Je ne sais..., répondit-il avec un soupir; le monde m'est insupportable... je passerai cette soirée... comme tant d'autres soirées... seul.

--Pourquoi seul?... puisque je ne sors pas.

M. d'Harville regarda sa femme avec surprise.

--Sans doute... mais...

--Eh bien?

--Je sais que vous préférez souvent la solitude lorsque vous n'allez pas dans le monde...

--Oui, mais comme je suis très-capricieuse, dit Clémence en souriant, aujourd'hui j'aimerais beaucoup à partager ma solitude avec vous... si cela vous était agréable.

--Vraiment? s'écria M. d'Harville avec émotion. Que vous êtes aimable, d'aller ainsi au-devant d'un désir que je n'osais vous témoigner!

--Savez-vous, mon ami, que votre étonnement a presque l'air d'un reproche?

--Un reproche...? Oh! non, non; mais après mes injustes et cruels soupçons de l'autre jour, vous trouver si bienveillante, c'est, je l'avoue, une surprise pour moi, mais la plus douce des surprises.

--Oublions le passé, dit-elle à son mari avec un sourire d'une douceur angélique.

--Clémence, le pourrez-vous jamais! répondit-il tristement, n'ai-je pas osé vous soupçonner?... Vous dire à quelles extrémités m'aurait poussé une aveugle jalousie... mais qu'est-ce que cela, auprès d'autres torts plus grands, plus irréparables?

--Oublions le passé, vous dis-je, reprit Clémence en contenant une émotion pénible.

--Qu'entends-je?... Ce passé-là aussi, vous pourriez l'oublier?...

--Je l'espère...

--Il serait vrai! Clémence... vous seriez assez généreuse! Mais non, non, je ne puis croire à un pareil bonheur; j'y avais renoncé pour toujours.

--Vous aviez tort, vous le voyez.

--Quel changement, mon Dieu! Est-ce un rêve?... Oh dites-moi que je ne me trompe pas...

--Non... vous ne vous trompez pas...

--En effet, votre regard est moins froid... votre voix presque émue.

--Oh! dites! est-ce donc bien vrai?... Ne suis-je pas le jouet d'une illusion?

--Non... car moi aussi j'ai besoin de pardon...

--Vous?

--Souvent! N'ai-je pas été à votre égard dure, peut-être même cruelle? Ne devais-je pas songer qu'il vous aurait fallu un rare courage, une vertu plus qu'humaine, pour agir autrement que vous ne l'avez fait? Isolé, malheureux... comment résister au désir de chercher quelques consolations dans un mariage qui vous plaisait?... Hélas! quand on souffre, on est si disposé à croire à la générosité des autres... Votre tort a été jusqu'ici de compter sur la mienne... Eh bien! désormais, je tâcherai de vous donner raison.

--Oh! parlez... parlez encore, dit M. d'Harville les mains jointes, dans une sorte d'extase.

--Nos exigences sont à jamais liées l'une à l'autre... Je ferai tous mes efforts pour vous rendre la vie moins amère.

--Mon Dieu!... Mon Dieu!... Clémence, est-ce vous que j'entends?...

--Je vous en prie, ne vous étonnez pas ainsi... Cela me fait mal... c'est une censure amère de ma conduite passée... Qui donc vous plaindrait, qui donc vous tendrait une main amie et secourable... si ce n'est moi?... Une bonne inspiration m'est venue... J'ai réfléchi, bien réfléchi, sur le passé, sur l'avenir. J'ai reconnu mes torts, et j'ai trouvé, je crois, le moyen de les réparer...

--Vos torts, pauvre femme?

--Oui, je devais le lendemain de mon mariage en appeler à votre loyauté, et vous demander franchement de nous séparer...

--Ah! Clémence!... pitié!... pitié!...

--Sinon, puisque j'acceptais ma position, il me fallait l'agrandir par le dévouement, au lieu d'être pour vous un reproche incessant par ma froideur hautaine et silencieuse. Je devais tâcher de vous consoler d'un effroyable malheur, ne me souvenir que de votre infortune. Peu à peu je me serais attachée à mon oeuvre de commisération; en raison même des soins, peut-être des sacrifices qu'elle m'eût coûtés, votre reconnaissance m'eût récompensée, et alors... Mais, mon Dieu! qu'avez-vous?... Vous pleurez!

--Oui, je pleure, je pleure avec délices: vous ne savez pas tout ce que vos paroles remuent en mois d'émotions nouvelles... Oh! Clémence! laissez-moi pleurer!... Jamais plus qu'en ce moment je n'ai compris à quel point j'ai été coupable en vous enchaînant à ma triste vie!

--Et jamais, moi, je ne me suis sentie plus décidée au pardon. Ces douces larmes que vous versez me font connaître un bonheur que j'ignorais. Courage donc, mon ami! courage! À défaut d'une vie radieuse et fortunée, cherchons notre satisfaction dans l'accomplissement des devoirs sérieux que le sort nous impose. Soyons-nous indulgents l'un à l'autre; si nous faiblissons, regardons le berceau de notre fille, concentrons sur elle toutes nos affections, et nous aurons encore quelques joies mélancoliques et saintes.

--Un ange... c'est un ange!... s'écria M. d'Harville en joignant les mains et en contemplant sa femme avec une admiration passionnée. Oh! vous ne savez pas le bien et le mal que vous me faites, Clémence! Vous ne savez pas que vos plus dures paroles d'autrefois, que vos reproches les plus amers, hélas! les plus mérités, ne m'ont jamais autant accablé que cette mansuétude adorable, que cette résignation généreuse... Et pourtant, malgré moi, vous me faites renaître à l'espérance. Vous ne savez pas l'avenir que j'ose entrevoir...

--Et vous pouvez avoir une foi aveugle et entière dans ce que je vous dis, Albert. Cette résolution, je la prends fermement; je n'y manquerai jamais, je vous le jure. Plus tard même je pourrai vous donner de nouvelles garanties de ma parole...

--Des garanties! s'écria M. d'Harville de plus en plus exalté par un bonheur si peu prévu, des garanties! En ai-je besoin? Votre regard, votre accent, cette divine expression de bonté qui vous embellit encore, les battements, les ravissements de mon coeur, tout cela ne me prouve-t-il pas que vous dites vrai? Mais vous le savez, Clémence, l'homme est insatiable dans ses voeux, ajouta le marquis en se rapprochant du fauteuil de sa femme. Vos nobles et touchantes paroles me donnent le courage, l'audace d'espérer... d'espérer le ciel, oui, d'espérer ce qu'hier encore je regardais comme un rêve insensé!...