Les mystères de Paris, Tome II
Chapter 30
--Expliquez-vous, de grâce!... dit Clémence un peu inquiète de ces paroles passionnées de son mari.
--Eh bien! oui..., s'écria-t-il en saisissant la main de sa femme, oui, à force de tendresse, de soins, d'amour... entendez-vous, Clémence?... à force d'amour... j'espère me faire aimer de vous!... Non d'une affection pâle et tiède... mais d'une affection ardente, comme la mienne... Oh! vous ne la connaissez pas, cette passion!... Est-ce que j'osais vous en parler seulement?... Vous vous montriez toujours si glaciale envers moi... jamais un mot de bonté... jamais une de ces paroles... qui tout à l'heure m'ont fait pleurer... qui maintenant me rendent ivre de bonheur... Et ce bonheur, je le mérite... je vous ai toujours tant aimée! Et j'ai tant souffert... sans vous le dire! Ce chagrin qui me dévorait... c'était cela!... Oui, mon horreur du monde... mon caractère sombre, taciturne, c'était cela... Figurez-vous donc aussi... avoir dans sa maison une femme adorable et adorée, qui est la vôtre; une femme que l'on désire avec tous les emportements d'un amour contraint... et être à jamais condamné par elle à de solitaires et brûlantes insomnies... Oh non, vous ne savez pas mes larmes de désespoir, mes fureurs insensées! Je vous assure que cela vous eût touchée... Mais, que dis-je? Cela vous a touchée... vous avez deviné mes tortures, n'est-ce pas?... Vous en aurez pitié... La vue de votre ineffable beauté, de vos grâces enchanteresses, ne sera plus mon bonheur et mon supplice de chaque jour... Oui, ce trésor que je regarde comme mon bien le plus précieux... ce trésor qui m'appartient et que je ne possédais pas... ce trésor sera bientôt à moi... Oui, mon coeur, ma joie, mon ivresse, tout me le dit... n'est-ce pas, mon amie... ma tendre amie?
En disant ces mots, M. d'Harville couvrit la main de sa femme de baisers passionnés.
Clémence, désolée de la méprise de son mari, ne put s'empêcher, dans un premier mouvement de répugnance, presque d'effroi, de retirer brusquement sa main.
Sa physionomie exprima trop clairement ses ressentiments pour que M. d'Harville pût s'y tromper.
Ce coup fut pour lui terrible.
Ses traits prirent alors une expression déchirante: Mme d'Harville lui tendit vivement la main et s'écria:
--Albert, je vous le jure, je serai pour vous la plus dévouée des amies, la plus tendre des soeurs... mais rien de plus... Pardon, pardon... si malgré moi mes paroles vous ont donné des espérances que je ne puis jamais réaliser!
--Jamais?... s'écria M. d'Harville en attachant sur sa femme un regard suppliant, désespéré.
--Jamais!... répondit Clémence.
Ce seul mot, l'accent de la jeune femme, révélaient une résolution irrévocable.
Clémence, ramenée à de nobles résolutions par l'influence de Rodolphe, était fermement décidée à entourer M. d'Harville des soins les plus touchants; mais elle se sentait incapable d'éprouver jamais de l'amour pour lui.
Une impression plus inexorable encore que l'effroi, que le mépris, que la haine, éloignait pour toujours Clémence de son mari...
C'était une répugnance... invincible.
Après un moment de douloureux silence, M. d'Harville passa la main sur ses yeux humides et dit à sa femme, avec une amertume navrante:
--Pardon... de m'être trompé... pardon de m'être ainsi abandonné à une espérance insensée...
Puis, après un nouveau silence, il s'écria:
--Ah! je suis bien malheureux!...
--Mon ami, lui dit doucement Clémence, je ne voudrais pas vous faire de reproches; pourtant... comptez-vous donc pour rien ma promesse d'être pour vous la plus tendre des soeurs? Vous devrez à l'amitié dévouée des soins que l'amour ne pourrait vous donner... Espérez... espérez des jours meilleurs... Jusqu'ici vous m'avez trouvée presque indifférente à vos chagrins; vous verrez combien j'y saurai compatir, et quelles consolations vous trouverez dans mon affection.
Un valet de chambre entra et dit à Clémence:
--Son Altesse monseigneur le grand-duc de Gerolstein fait demander à Mme la marquise si elle peut le recevoir.
Clémence interrogea son mari du regard.
M. d'Harville, reprenant son sang-froid, dit à sa femme:
--Mais sans doute.
Le valet de chambre sortit.
--Pardon, mon ami, reprit Clémence, mais je n'avais pas défendu ma porte... il y a d'ailleurs longtemps que vous n'avez vu le prince; il sera heureux de vous trouver ici.
--J'aurai aussi beaucoup de plaisir à le voir, dit M. d'Harville. Pourtant, je vous l'avoue, en ce moment, je suis si troublé que j'aurais préféré recevoir sa visite un autre jour...
--Je le comprends... Mais que faire?... Le voici...
Au même instant on annonçait Rodolphe.
--Je suis mille fois heureux, madame, d'avoir l'honneur de vous rencontrer, dit Rodolphe; et je m'applaudis doublement de ma bonne fortune, puisqu'elle me procure aussi le plaisir de vous voir, mon cher Albert, ajouta-t-il en se retournant vers le marquis, dont il serra cordialement la main.
--Il y a en effet, bien longtemps, monseigneur, que je n'ai eu l'honneur de vous présenter mes hommages.
--Et à qui la faute, monsieur l'invisible? La dernière fois que je suis venu faire ma cour à Mme d'Harville, je vous ai demandé, vous étiez absent. Voilà plus de trois semaines que vous m'oubliez; c'est très-mal...
--Soyez sans pitié, monseigneur, dit Clémence en souriant; M. d'Harville est d'autant plus coupable qu'il a pour Votre Altesse le dévouement le plus profond, et qu'il pourrait en faire douter par sa négligence.
--Eh bien! voyez ma vanité, madame; quoi que puisse faire d'Harville, il me sera toujours impossible de douter de son affection mais je ne devrais pas dire cela... je vais l'encourager dans ses semblants d'indifférence.
--Croyez, monseigneur, que quelques circonstances imprévues m'ont seules empêché de profiter plus souvent de vos bontés pour moi...
--Entre nous, mon cher Albert, je vous crois un peu trop platonique en amitié; bien certain qu'on vous aime, vous ne tenez pas beaucoup à donner ou à recevoir des preuves d'attachement.
Par un manque d'étiquette dont Mme d'Harville ressentit une légère contrariété, un valet de chambre entra, apportant une lettre au marquis.
C'était la dénonciation anonyme de Sarah, qui accusait le prince d'être l'amant de Mme d'Harville.
Le marquis, par déférence pour le prince, repoussa de la main le petit plateau d'argent que le domestique lui présentait et dit à demi-voix:
--Plus tard... plus tard...
--Mon cher Albert, dit Rodolphe du ton le plus affectueux, faites-vous de ces façons avec moi?
--Monseigneur...
--Avec la permission de Mme d'Harville, je vous en prie... lisez cette lettre...
--Je vous assure, monseigneur, que je n'ai aucun empressement.
--Encore une fois, Albert, lisez donc cette lettre!
--Mais... monseigneur...
--Je vous en prie... Je le veux...
--Puisque Son Altesse l'exige..., dit le marquis en prenant la lettre sur le plateau...
--Certainement j'exige que vous me traitiez en ami.
Puis, se tournant vers la marquise pendant que M. d'Harville décachetait la lettre fatale, dont Rodolphe ne pouvait imaginer le contenu, il ajouta en souriant:
--Quel triomphe pour-vous, madame, de faire toujours céder cette volonté si opiniâtre!
M. d'Harville s'approcha d'un des candélabres de la cheminée et ouvrit la lettre de Sarah.
_Fin de la quatrième partie_
* * * * *
NOTES:
[Note 1: La jeune fille.]
[Note 2: Le prêtre.]
[Note 3: Le chemin creux.]
[Note 4: Bien raisonné.]
[Note 5: Des hommes de tête.]
[Note 6: Du cou.]
[Note 7: L'autre dans la bouche, pour lui prendre la langue.]
[Note 8: Que nous l'avons noyée après lui avoir enlevé une caisse entourée de toile cirée noire. (Ces sortes de paquets s'appellent en argot des négresses.)]
[Note 9: Du bourreau.]
[Note 10: Criminel habile.]
[Note 11: D'être sur le coup d'une accusation capitale.]
[Note 12: Tué.]
[Note 13: Homme naïf et simple.]
[Note 14: Ta femme.]
[Note 15: Le diable.]
[Note 16: Volé ton or.]
[Note 17: De ta conscience.]
[Note 18: Mourir.]
[Note 19: Est mort.]
[Note 20: En prison.]
[Note 21: Grand juge.]
[Note 22: Que le bourreau lui coupe le cou.]
[Note 23: Je tuerai.]
[Note 24: Anneau qui tient à la chaîne des forçats.]
[Note 25: Indiqué, préparé le vol.]
[Note 26: Sans yeux.]
[Note 27: Qu'un avocat.]
[Note 28: Sorte de surveillant employé dans les grandes exploitations des environs de Paris.]
[Note 29: Nous rappellerons au lecteur que Polidori était médecin distingué lorsqu'il se chargea de l'éducation de Rodolphe.]
[Note 30: On trouve fréquemment dans les quartiers populeux des débitants de veaux mort-nés, de bestiaux morts de maladie, etc.]
[Note 31: Le lecteur se souvient peut-être que Fleur-de-Marie avait été confiée toute jeune à ce notaire, et que sa femme de charge abandonna l'enfant à la Chouette, qui devait s'en charger moyennant mille francs une fois payés.]
[Note 32: Emprisonné.]
[Note 33: Le créancier.]
[Note 34: L'habile notaire, ne pouvant poursuivre en son nom personnel, avait fait faire au malheureux Morel ce qu'on appelle une acceptation en blanc et avait fait remplir la lettre de change par un tiers.]
[Note 35: Le créancier.]
[Note 36: Une voie d'eau équivaut à deux seaux.]
[Note 37: Une voie de bois valait deux stères et demi environ.]
[Note 38: On verra plus tard les moeurs de ces pirates parisiens.]
[Note 39: Nous croyons inutile de rappeler au lecteur que l'enfant dont il est question est Fleur-de-Marie, fille de Rodolphe et de Sarah, et que celle-ci, en parlant d'une prétendue soeur, fait un mensonge nécessaire à ses projets, ainsi qu'on va le voir. Sarah était d'ailleurs convaincue comme Rodolphe de la mort de la petite fille.]
[Note 40: Alors _libertinage_ signifiait indépendance de caractère, insouciance du qu'en-dira-t-on.]
End of Project Gutenberg's Les mystères de Paris, Tome II, by Eugène Sue