Les mystères de Paris, Tome II
Chapter 28
--Je sais, monsieur, que vous êtes la dernière personne à qui on devrait adresser une pareille requête; mais je mets tout mon espoir... mon seul espoir, dans votre pitié. En tout cas, je puis compter sur votre discrétion?
--Oui, madame.
--Je continue donc. La mort de cette pauvre petite fille a jeté sa mère dans une désolation telle que sa douleur est aussi vive aujourd'hui qu'il y a quatorze ans, et qu'après avoir craint pour sa vie, aujourd'hui nous craignons pour sa raison.
--Pauvre mère! dit M. Ferrand avec un soupir.
--Oh! oui, bien malheureuse mère, monsieur; car elle ne pouvait que rougir de la naissance de sa fille à l'époque où elle l'a perdue, tandis qu'à cette heure les circonstances sont telles que ma soeur, si son enfant vivait encore, pourrait la légitimer, s'en enorgueillir, ne plus jamais la quitter. Aussi, ce regret incessant venant se joindre à ses autres chagrins, nous craignons à chaque instant de voir sa raison s'égarer.
--Il n'y a malheureusement rien à faire à cela.
--Si, monsieur.
--Comment, madame?
--Supposez qu'on vienne dire à la pauvre mère: «On a cru votre fille morte, elle ne l'est pas; la femme qui a pris soin d'elle étant toute petite pourrait l'affirmer.»
--Un tel mensonge serait cruel, madame... pourquoi donner en vain un espoir à cette pauvre mère?
--Mais, si ce n'était pas un mensonge, monsieur? Ou plutôt si cette supposition pouvait se réaliser?
--Par un miracle? S'il ne fallait pour l'obtenir que joindre mes prières aux vôtres, je les joindrais du plus profond de mon coeur... croyez-le, madame... Malheureusement l'acte de décès est formel.
--Mon Dieu, je le sais, monsieur, l'enfant est mort; et pourtant, si vous vouliez, le malheur ne serait pas irréparable.
--Est-ce une énigme, madame?
--Je parlerai donc plus clairement... Que ma soeur retrouve demain sa fille, non-seulement elle renaît à la vie, mais encore elle est sûre d'épouser le père de cet enfant, aujourd'hui libre comme elle. Ma nièce est morte à six ans. Séparée de ses parents dès l'âge le plus tendre, ils n'ont conservé d'elle aucun souvenir... Supposez qu'on trouve une jeune fille de dix-sept ans, ma nièce aurait maintenant cet âge... une jeune fille comme il y en a tant, abandonnée de ses parents; qu'on dise à ma soeur: «Voilà votre fille, car on vous a trompée: de graves intérêts ont voulu qu'on la fît passer pour morte. La femme qui l'a élevée, un notaire respectable, vous affirmeront, vous prouveront que c'est bien elle...»
Jacques Ferrand, après avoir laissé parler la comtesse sans l'interrompre, se leva brusquement et s'écria d'un air indigné:
--Assez... assez!... Madame! Oh! cela est infâme!
--Monsieur!
--Oser me proposer à moi... à moi... une supposition d'enfant... l'anéantissement d'un acte de décès... une action criminelle, enfin! C'est la première fois de ma vie que je subis un pareil outrage... et je ne l'ai pourtant pas mérité, mon Dieu... vous le savez!
--Mais, monsieur, à qui cela fait-il du tort? Ma soeur et la personne qu'elle désire épouser sont veufs et sans enfants... tous deux regrettent amèrement la fille qu'ils ont perdue. Les tromper... mais c'est les rendre au bonheur, à la vie... mais c'est assurer le sort le plus heureux à quelque pauvre fille abandonnée... c'est donc là une noble, une généreuse action, et non pas un crime.
--En vérité, s'écria le notaire avec une indignation croissante, j'admire combien les projets les plus exécrables peuvent se colorer de beaux semblants!
--Mais, monsieur, réfléchissez...
--Je vous répète, madame, que cela est infâme... C'est une honte de voir une femme de votre qualité machiner de telles abominations... auxquelles votre soeur, je l'espère, est étrangère...
--Monsieur...
--Assez, madame, assez!... Je ne suis pas galant, moi... Je vous dirais brutalement de dures vérités...
Sarah jeta sur le notaire un de ces regards noirs, profonds, presque acérés, et lui dit froidement:
--Vous refusez?
--Pas de nouvelle insulte, madame!...
--Prenez garde!...
--Des menaces?...
--Des menaces... Et pour vous prouver qu'elles ne seraient pas vaines, apprenez d'abord que je n'ai pas de soeur...
--Comment, madame?
--Je suis la mère de cet enfant...
--Vous?...
--Moi!... J'avais pris un détour pour arriver à mon but, imaginé une fable pour vous intéresser... Vous êtes impitoyable... Je lève le masque... Vous voulez la guerre... eh bien! la guerre...
--La guerre? Parce que je refuse de m'associer à une machination criminelle! Quelle audace!...
--Écoutez-moi, monsieur... votre réputation d'honnête homme est faite et parfaite... retentissante et immense...
--Parce qu'elle est méritée... Aussi faut-il avoir perdu la raison pour oser me faire des propositions comme les vôtres!...
--Mieux que personne je sais, monsieur, combien il faut se défier de ces réputations de vertu farouche, qui souvent voilent la galanterie des femmes et la friponnerie des hommes...
--Vous oseriez dire, madame...
--Depuis le commencement de notre entretien, je ne sais pourquoi... je doute que vous méritiez l'estime et la considération dont vous jouissez.
--Vraiment, madame? Ce doute fait honneur à votre perspicacité.
--N'est-ce pas...? Car ce doute est fondé sur des riens... sur l'instinct, sur des pressentiments inexplicables... mais rarement ces prévisions m'ont trompée.
--Finissons cet entretien, madame.
--Avant, connaissez ma résolution... Je commence par vous dire, de vous à moi, que je suis convaincue de la mort de ma pauvre fille... Mais il n'importe, je prétendrai qu'elle n'est pas morte: les causes les plus invraisemblables se plaident... Vous êtes à cette heure dans une position telle que vous devez avoir beaucoup d'envieux, ils regarderont comme une bonne fortune l'occasion de vous attaquer... je la leur fournirai...
--Vous?
--Moi, en vous attaquant sous quelque prétexte absurde, sur une irrégularité dans l'acte de décès, je suppose... il n'importe. Je soutiendrai que ma fille n'est pas morte. Comme j'ai le plus grand intérêt à faire croire qu'elle vit encore, quoique perdu, ce procès me servira en donnant un retentissement immense à cette affaire. Une mère qui réclame son enfant est toujours intéressante; j'aurai pour moi vos envieux, vos ennemis, et toutes les âmes sensibles et romanesques.
--C'est aussi fou que méchant! Dans quel intérêt aurais-je fait passer votre fille pour morte si elle ne l'était pas?
--C'est vrai, le motif est assez embarrassant à trouver; heureusement les avocats sont là!... Mais, j'y pense, en voici un excellent: voulant partager avec votre client la somme placée en viager sur la tête de cette malheureuse enfant... vous l'avez fait disparaître...
Le notaire impassible haussa les épaules.
--Si j'avais été assez criminel pour cela, au lieu de la faire disparaître, je l'aurais tuée!
Sarah tressaillit de surprise, resta muette un moment, puis reprit avec amertume:
--Pour un saint homme, voilà une pensée de crime profondément creusée!... Aurais-je donc touché juste en tirant au hasard?... Cela me donne à penser... et je penserai... Un dernier mot... Vous voyez quelle femme je suis... j'écrase sans pitié tout ce qui fait obstacle à mon chemin... Réfléchissez bien... il faut que demain vous soyez décidé... Vous pouvez faire impunément ce que je vous demande... Dans sa joie, le père de ma fille ne discutera pas la possibilité d'une telle résurrection si nos mensonges, qui le rendront si heureux, sont adroitement combinés. Il n'a d'ailleurs d'autres preuves de la mort de notre enfant que ce que je lui en ai écrit il y a quatorze ans; il me sera facile de le persuader que je l'ai trompé à ce sujet, car alors j'avais de justes griefs contre lui... je lui dirai que dans ma douleur j'avais voulu briser à ses yeux le dernier lien qui nous attachait encore l'un à l'autre. Vous ne pouvez donc être en rien compromis: affirmez seulement... homme irréprochable, affirmez que tout a été autrefois concerté entre vous, moi et Mme Séraphin, et l'on vous croira. Quant aux cinquante mille écus placés sur la tête de ma fille, cela me regarde seule; ils resteront acquis à votre client, qui doit ignorer complètement ceci; enfin, vous fixerez vous-même votre récompense...
Jacques Ferrand conserva tout son sang-froid, malgré la bizarrerie de cette situation si étrange et si dangereuse pour lui.
La comtesse, croyant réellement à la mort de sa fille, venait proposer au notaire de faire passer pour vivante cette enfant qu'il avait, lui, fait passer pour morte, quatorze années auparavant.
Il était trop habile, il connaissait trop bien les périls de sa position pour ne pas comprendre la portée des menaces de Sarah.
Quoique admirablement et laborieusement construit, l'édifice de la réputation du notaire reposait sur le sable. Le public se détache aussi facilement qu'il s'engoue, aimant à avoir le droit de fouler aux pieds celui que naguère il portait aux nues. Comment prévoir les conséquences de la première attaque portée à la réputation de Jacques Ferrand? Si folle que fût cette attaque, son audace même pouvait éveiller les soupçons...
La perspicacité de Sarah, son endurcissement, effrayaient le notaire. Cette mère n'avait pas eu un moment d'attendrissement en parlant de sa fille; elle n'avait paru considérer sa mort que comme la perte d'un moyen d'action. De tels caractères sont impitoyables dans leurs desseins et dans leur vengeance.
Voulant se donner le temps de chercher à parer ce coup dangereux, Ferrand dit froidement à Sarah:
--Vous m'avez demandé jusqu'à demain midi, madame; c'est moi qui vous donne jusqu'à après-demain pour renoncer à un projet dont vous ne soupçonnez pas la gravité. Si d'ici là je n'ai pas reçu de vous une lettre qui m'annonce que vous abandonnez cette criminelle et folle entreprise, vous apprendrez à vos dépens que la justice sait protéger les honnêtes gens qui refusent de coupables complicités, et qu'elle peut atteindre les fauteurs d'odieuses machinations.
--Cela veut dire, monsieur, que vous me demandez un jour de plus pour réfléchir à mes propositions? C'est bon signe, je vous l'accorde... Après-demain, à cette heure, je reviendrai ici, et ce sera entre nous... la paix... ou la guerre, je vous le répète... mais une guerre acharnée, sans merci ni pitié...
Et Sarah sortit.
«Tout va bien, se dit-elle. Cette misérable jeune fille à laquelle Rodolphe s'intéressait par caprice, et qu'il avait envoyée à la ferme de Bouqueval, afin d'en faire sans doute plus tard sa maîtresse, n'est plus maintenant à craindre... grâce à la borgnesse qui m'en a délivrée...
«L'adresse de Rodolphe a sauvé Mme d'Harville du piège où j'avais voulu la faire tomber; mais il est impossible qu'elle échappe à la nouvelle trame que je médite: elle sera donc à jamais perdue pour Rodolphe.
«Alors, attristé, découragé, isolé de toute affection, ne sera-t-il pas dans une position d'esprit telle, qu'il ne demandera pas mieux que d'être dupe d'un mensonge auquel je puis donner toutes les apparences de la réalité avec l'aide du notaire?... Et le notaire m'aidera, car je l'ai effrayé.
«Je trouverai facilement une jeune fille orpheline, intéressante et pauvre, qui, instruite par moi, remplira le rôle de notre enfant si amèrement regrettée par Rodolphe. Je connais la grandeur, la générosité de son coeur. Oui, pour donner un nom, un rang à celle qu'il croira sa fille, jusqu'alors malheureuse et abandonnée, il renouera nos liens que j'avais crus indissolubles. Les prédictions de ma nourrice se réaliseront enfin, et j'aurai cette fois sûrement atteint le but constant de ma vie... une couronne!»
À peine Sarah venait-elle de quitter la maison du notaire que M. Charles Robert y entra, descendant du cabriolet le plus élégant: il se dirigea en habitué vers le cabinet de Jacques Ferrand.
XVIII
M. Charles Robert
Le commandant, ainsi que disait Mme Pipelet, entra sans façon chez le notaire, qu'il trouva d'une humeur sombre et atrabilaire, et qui lui dit brutalement:
--Je réserve les après-midi pour mes clients... quand vous voulez me parler, venez donc le matin.
--Mon cher tabellion (c'était une des plaisanteries de M. Robert), il s'agit d'une affaire importante... d'abord, et puis je tenais à vous rassurer par moi-même sur les craintes que vous pouviez avoir.
--Quelles craintes?
--Vous ne savez donc pas?
--Quoi?
--Mon duel...
--Votre duel?
--Avec le duc de Lucenay. Comment, vous ignorez?
--Oui.
--Ah! bah!
--Et pourquoi ce duel?
--Une chose excessivement grave, qui voulait du sang. Figurez-vous qu'en pleine ambassade M. de Lucenay s'était permis de me dire en face que... j'avais la pituite!
--Que vous aviez?
--La pituite, mon cher tabellion; une maladie qui doit être très-ridicule!
--Vous vous êtes battu pour cela?
--Et pourquoi diable voulez-vous donc qu'on se batte? Vous croyez qu'on peut, là... de sang-froid... s'entendre dire froidement qu'on a la pituite? et devant une femme charmante, encore!... devant une petite marquise... que... Enfin, suffit... ça ne pouvait se passer comme cela...
--Certainement.
--Nous autres militaires, vous comprenez... nous sommes toujours sur la hanche. Mes témoins ont été avant-hier s'entendre avec ceux du duc. J'avais très-nettement posé la question... ou un duel ou une rétractation.
--Une rétractation... de quoi?
--De la pituite, pardieu! de la pituite qu'il se permettait de m'attribuer!
Le notaire haussa les épaules.
--De leur côté, les témoins du duc disaient: «Nous rendons justice au caractère honorable de M. Charles Robert; mais M. de Lucenay ne peut, ne doit ni ne veut se rétracter.--Ainsi, messieurs, ripostèrent mes témoins, M. de Lucenay s'opiniâtre à soutenir que M. Charles Robert a la pituite?--Oui, messieurs; mais il ne croit pas en cela porter atteinte à la considération de M. Robert.--Alors, qu'il se rétracte.--Non, messieurs; M. de Lucenay reconnaît M. Robert pour un galant homme; mais il prétend qu'il a la pituite.» Vous voyez qu'il n'y avait pas moyen d'arranger une affaire aussi grave...
--Aucun... vous étiez insulté dans ce que l'homme a de plus respectable.
--N'est-ce pas? Aussi on convient du jour, de l'heure, de la rencontre; et hier matin, à Vincennes, tout s'est passé le plus honorablement du monde; j'ai donné un léger coup d'épée dans le bras au duc de Lucenay; les témoins ont déclaré l'honneur satisfait. Alors le duc a dit à haute voix: «Je ne me rétracte jamais avant une affaire; après, c'est différent; il est donc de mon devoir, de mon honneur, de proclamer que j'avais faussement accusé M. Charles Robert d'avoir la pituite. Messieurs, je reconnais non-seulement que mon loyal adversaire n'a pas la pituite, mais j'affirme qu'il est incapable de l'avoir jamais...» Puis le duc m'a tendu cordialement la main en me disant: «Êtes-vous content?--C'est entre nous à la vie et à la mort!» lui ai-je répondu. Et je lui devais bien ça... Le duc a parfaitement fait les choses... Il aurait pu ne rien dire du tout, ou se contenter de déclarer que je n'avais pas la pituite... Mais affirmer que je ne l'aurais jamais... c'était un procédé très-délicat de sa part.
--Voilà ce que j'appelle du courage bien employé!... Mais que voulez-vous?
--Mon cher garde-notes (autre plaisanterie de M. Robert), il s'agit de quelque chose de très-important pour moi. Vous savez que, d'après nos conventions, lorsque je vous ai avancé trois cent cinquante mille francs pour achever de payer votre charge, il a été stipulé qu'en vous prévenant trois mois d'avance je pourrais retirer de chez vous... ces fonds dont vous me payez l'intérêt...
--Après?
--Eh bien! dit M. Robert avec embarras, je... non... mais... c'est que...
--Quoi?
--Vous concevez, c'est un pur caprice... l'idée de devenir seigneur terrien, cher tabellion.
--Expliquez-vous donc! Vous m'impatientez!
--En un mot, on me propose une acquisition territoriale, et si cela ne vous était pas désagréable... je voudrais, c'est-à-dire je désirerais retirer mes fonds de chez vous... et je viens vous en prévenir, selon nos conventions...
--Ah! ah!
--Cela ne vous fâche pas, au moins?
--Pourquoi cela me fâcherait-il?
--Parce que vous pourriez croire...
--Je pourrais croire?
--Que je suis l'écho des bruits...
--Quels bruits?
--Non, rien, des bêtises...
--Mais parlez donc...
--Ce n'est pas une raison parce qu'il court sur vous de sots propos...
--Quels propos?
--Il n'y a pas un mot de vrai là-dedans... mais les méchants affirment que vous vous êtes trouvé malgré vous engagé dans de mauvaises affaires. Purs cancans, bien entendu. C'est comme lorsqu'on a dit que nous jouions à la Bourse ensemble. Ces bruits sont tombés bien vite... car je veux que vous et moi nous devenions chèvres si...
--Ainsi vous ne croyez plus votre argent en sûreté chez moi?
--Si fait, si fait... mais j'aimerais autant l'avoir entre mes mains...
--Attendez-moi là...
M. Ferrand ferma le tiroir de son bureau et se leva.
--Où allez-vous donc, mon cher garde-notes?
--Chercher de quoi vous convaincre de la vérité des bruits qui courent de l'embarras de mes affaires, dit ironiquement le notaire.
Et, ouvrant la porte d'un petit escalier dérobé, qui lui permettait d'aller au pavillon du fond sans passer par l'étude, il disparut.
À peine était-il sorti que le maître clerc frappa.
--Entrez, dit Charles Robert.
--M. Ferrand n'est pas là?
--Non, mon digne basochien. (Autre plaisanterie de M. Robert).
--C'est une dame voilée qui veut parler au patron à l'instant pour une affaire très-pressante...
--Digne basochien, le patron va revenir tout à l'heure, je lui dirai cela. Est-elle jolie, cette dame?
--Il faudrait être malin pour le deviner; elle a un voile noir, si épais qu'on ne voit pas sa figure...
--Bon, bon! Je vais joliment la dévisager en sortant. Je vais prévenir M. Ferrand dès qu'il va rentrer.
Le clerc sortit.
«Où diable est allé le tabellion? se demanda M. Charles Robert. Me chercher sans doute l'état de sa caisse... Si ces bruits sont absurdes, tant mieux!... Après cela... bah!... Ce sont peut-être de méchantes langues qui font courir ces propos-là... les gens intègres comme Jacques Ferrand ont tant d'envieux!... C'est égal, j'aime autant avoir mes fonds... j'achèterai le château dont on m'a parlé... il y a des tourelles gothiques du temps de Louis XIV, genre Renaissance..., tout ce qu'il y a de plus rococo... ça me donnera un petit air seigneurial qui ne sera pas piqué des vers... Ça ne sera pas comme mon amour pour cette bégueule de Mme d'Harville... M'a-t-elle fait aller!... mon Dieu! m'a-t-elle fait aller... Oh! non, je n'ai pas fait mes frais... comme dit cette stupide portière de la rue du Temple, avec sa perruque à l'enfant... Cette plaisanterie-là me coûte au moins mille écus. Il est vrai que les meubles me restent... et que j'ai de quoi compromettre la marquise... Mais voici le tabellion.»
M. Ferrand revenait, tenant à la main quelques papiers qu'il remit à M. Charles Robert.
--Voici, dit-il à ce dernier, trois cent cinquante mille francs en bons du Trésor... Dans quelques jours nous réglerons nos comptes d'intérêt... Faites-moi un reçu...
--Comment!... s'écria M. Robert stupéfait. Ah çà, n'allez pas croire au moins que...
--Je ne crois rien...
--Mais...
--Ce reçu!...
--Cher garde-notes!...
--Écrivez donc, et dites aux gens qui vous parlent de l'embarras de mes affaires de quelle manière je réponds à ces soupçons.
--Le fait est que, dès qu'on va savoir cela, votre crédit n'en sera que plus solide; mais vraiment, reprenez cet argent, je n'en ai que faire en ce moment; je vous disais dans trois mois.
--Monsieur Charles Robert, on ne me soupçonne pas deux fois.
--Vous êtes fâché?
--Ce reçu!
--Barre de fer, allez! dit M. Charles Robert. Puis il ajouta en écrivant le reçu:
--Il y a une dame on ne peut pas plus voilée qui veut vous parler tout de suite, tout de suite pour une affaire très-pressée... Je me fais une joie de la bien regarder en passant devant elle... Voilà votre reçu; est-il en règle?
--Très-bien! Maintenant allez-vous-en par ce petit escalier.
--Mais la dame?
--C'est justement pour que vous ne la voyiez pas.
Et le notaire, sonnant son maître clerc, lui dit:
--Faites entrer cette dame... Adieu, monsieur Robert.
--Allons... il faut renoncer à la voir. Sans rancune, tabellion... Croyez bien que...
--Bien, bien! adieu...
Et le notaire referma la porte sur M. Charles Robert.
Au bout de quelques instants le maître clerc introduisit Mme la duchesse de Lucenay, vêtue très-modestement, enveloppée d'un grand châle, et la figure complètement cachée par l'épais voile de dentelle noire qui entourait son chapeau de moire de la même couleur.
XIX
Mme de Lucenay
Mme de Lucenay, assez troublée, s'approcha lentement du bureau du notaire, qui alla quelques pas à sa rencontre.
--Qui êtes-vous, madame... et que me voulez-vous? dit brusquement Jacques Ferrand, dont l'humeur, déjà très-assombrie par les menaces de Sarah, s'était exaspérée aux soupçons fâcheux de M. Charles Robert. D'ailleurs la duchesse était vêtue si modestement que le notaire ne voyait aucune raison pour ne pas la rudoyer. Comme elle hésitait à parler, il reprit durement:
--Vous expliquerez-vous enfin, madame?
--Monsieur..., dit-elle d'une voix émue, en tâchant de cacher son visage sous les plis de son voile, monsieur... peut-on vous confier un secret de la plus haute importance?...
--On peut tout me confier, madame; mais il faut que je sache et que je voie à qui je parle.
--Monsieur... cela, peut-être, n'est pas nécessaire... Je sais que vous êtes l'honneur, la loyauté même...
--Au fait, madame... au fait, il y a là... quelqu'un qui m'attend... Qui êtes-vous?
--Peu vous importe mon nom, monsieur... Un... de... mes amis... de mes parents, sort de chez vous.
--Son nom?
--M. Florestan de Saint-Remy.
--Ah! fit le notaire; et il jeta sur la duchesse un regard attentif et inquisiteur, et il reprit:
--Eh bien! madame?
--M. de Saint-Remy... m'a tout dit... monsieur...
--Que vous a-t-il dit, madame?
--Tout!...
--Mais encore...
--Mon Dieu! monsieur... vous le savez bien.
--Je sais beaucoup de choses sur M. de Saint-Remy.
--Hélas! monsieur, une chose terrible!...
--Je sais beaucoup de choses terribles sur M. de Saint-Remy...
--Ah! monsieur! il me l'avait bien dit, vous êtes sans pitié...
--Pour les escrocs et les faussaires comme lui... oui, je suis sans pitié. Ce Saint-Remy est-il votre parent? Au lieu de l'avouer, vous devriez en rougir. Venez-vous pleurnicher ici pour m'attendrir? C'est inutile; sans compter que vous faites là un vilain métier pour une honnête femme... si vous l'êtes...
Cette brutale insolence révolta l'orgueil et le sang patricien de la duchesse. Elle se redressa, rejeta son voile en arrière; alors, l'attitude altière, le regard impérieux, la voix ferme, elle dit:
--Je suis la duchesse de Lucenay... monsieur...
Cette femme prit alors un si grand air, son aspect devint si imposant, que le notaire, dominé, charmé, recula tout interdit, ôta machinalement le bonnet de soie noire qui couvrait son crâne et salua profondément.
Rien n'était, en effet, plus gracieux et plus fier que le visage et la tournure de Mme de Lucenay; elle avait pourtant alors trente ans bien sonnés, une figure pâle et un peu fatiguée; mais aussi elle avait de grands yeux bruns étincelants et hardis, de magnifiques cheveux noirs, le nez fin et arqué, la lèvre rouge et dédaigneuse, le teint éclatant, les dents éblouissantes, la taille haute et mince, souple et pleine de noblesse, «une démarche de déesse sur les nuées», comme dit l'immortel Saint-Simon.