Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 14

Chapter 143,946 wordsPublic domain

Comme elle ne peut rien supporter sur sa tête, ses cheveux blancs, coupés très-ras, dessinent la forme de son crâne, au front aplati; ses épais sourcils gris ombragent ses orbites profondes où luit un regard d'un éclat sauvage, ses joues caves, livides, plissées de mille rides, se collent à ses pommettes et aux angles saillants de sa mâchoire; couchée sur le côté, repliée sur elle-même, son menton touchant presque ses genoux, elle tremble sous une couverture de laine grise, trop petite pour l'envelopper entièrement, et qui laisse apercevoir ses jambes décharnées et le bas d'un vieux jupon en lambeaux dont elle est vêtue. Ce grabat exhale une odeur fétide.

À peu de distance du chevet de la grand'mère s'étend aussi, parallèlement au mur, la paillasse qui sert de lit aux cinq enfants.

Et voici comment:

On a fait une incision à chaque bout de la toile dans le sens de sa longueur, puis on a glissé les enfants dans une paille humide et nauséabonde; la toile d'enveloppe leur sert ainsi de drap et de couverture.

Deux petites filles, dont l'une est gravement malade, grelottent d'un côté, trois petits garçons de l'autre.

Ceux-ci et celles-là couchés tout vêtus, si quelques misérables haillons peuvent s'appeler vêtements.

D'épaisses chevelures blondes, ternes, emmêlées, hérissées, que leur mère laisse croître parce que cela les garantit toujours un peu du froid, couvrent à demi leurs figures pâles, étiolées, souffrantes. L'un des garçons, de ses doigts roidis, tire à soi jusqu'à son menton l'enveloppe de sa paillasse pour se mieux couvrir; l'autre, de crainte d'exposer ses mains au froid, tient la toile entre ses dents qui se choquent; le troisième se serre contre ses deux frères.

La seconde des deux filles, minée par la phtisie, appuie languissamment sa pauvre petite figure, déjà d'une lividité bleuâtre et morbide, sur la poitrine glacée de sa soeur, âgée de cinq ans, qui tâche en vain de la réchauffer entre ses bras et la veille avec une sollicitude inquiète.

Sur une autre paillasse, placée au fond du taudis et en retour de celle des enfants, la femme de l'artisan est étendue gisante, épuisée par une fièvre lente et par une infirmité douloureuse qui ne lui permet pas de se lever depuis plusieurs mois.

Madeleine Morel a trente-six ans. Un vieux mouchoir de cotonnade bleue, serré autour de son front déprimé, fait ressortir davantage encore la pâleur bilieuse de son visage osseux. Un cercle brun cerne ses yeux caves, éteints; des gerçures saignantes fendent ses lèvres blafardes.

Sa physionomie chagrine, abattue, ses traits insignifiants, décèlent un de ces caractères doux, mais sans ressort, sans énergie, qui ne luttent pas contre la mauvaise fortune, mais qui se courbent, s'affaissent et se lamentent.

Faible, inerte, bornée, elle était restée honnête parce que son mari était honnête; livrée à elle-même, le malheur aurait pu la dépraver et la pousser au mal. Elle aimait ses enfants, son mari; mais elle n'avait ni le courage ni la force de retenir ses plaintes amères sur leur commune infortune. Souvent le lapidaire, dont le labeur opiniâtre soutenait seul cette famille, était forcé d'interrompre son travail pour venir consoler, apaiser la pauvre valétudinaire.

Par-dessus un méchant drap de grosse toile bise trouée qui recouvrait sa femme, Morel, pour la réchauffer, avait étendu quelques hardes si vieilles, si rapetassées, que le prêteur sur gages n'avait pas voulu les prendre.

Un fourneau, un poêlon et une marmite de terre égueulée, deux ou trois tasses fêlées éparses çà et là sur le carreau, un baquet, une planche à savonner et une grande cruche de grès placée sous l'angle du toit, près de la porte disjointe, que le vent ébranle à chaque instant, voilà ce que possède cette famille.

Ce tableau désolant est éclairé par la chandelle, dont la flamme, agitée par la bise qui siffle à travers les interstices des tuiles, jette tantôt sur ces misères ses lueurs pâles et vacillantes, tantôt fait scintiller de mille feux, pétiller de mille étincelles prismatiques l'éblouissant fouillis de diamants et de rubis exposés sur l'établi où sommeille le lapidaire.

Par un mouvement d'attention machinal, les yeux de ces infortunés, tous silencieux, tous éveillés, depuis l'aïeule jusqu'au plus petit enfant, s'attachaient instinctivement sur le lapidaire, leur seul espoir, leur seule ressource.

Dans leur naïf égoïsme, ils s'inquiétaient de le voir inactif et affaissé sous le poids du travail.

La mère songeait à ses enfants.

Les enfants songeaient à eux.

L'idiote paraissait ne songer à rien.

Pourtant tout à coup elle se dressa sur son séant, croisa sur sa poitrine de squelette ses longs bras secs et jaunes comme du buis, regarda la lumière en clignotant, puis se leva lentement, entraînant après elle, comme un suaire, son lambeau de couverture.

Elle était de très-grande taille, sa tête rasée paraissait démesurément petite, un mouvement spasmodique agitait sa lèvre inférieure, épaisse et pendante: ce masque hideux offrait le type d'un hébétement farouche.

L'idiote s'avança sournoisement près de l'établi, comme un enfant qui va commettre un méfait.

Quand elle fut à la portée de la chandelle, elle approcha de la flamme ses deux mains tremblantes; leur maigreur était telle que la lumière qu'elles abritaient leur donnait une sorte de transparence livide.

Madeleine Morel suivait de son grabat les moindres mouvements de la vieille; celle-ci, en continuant de se réchauffer à la flamme de la chandelle, baissait la tête et considérait avec une curiosité imbécile le chatoiement des rubis et des diamants qui scintillaient sur la table.

Absorbée par cette contemplation, l'idiote ne maintint pas ses mains à une distance suffisante de la flamme, elle se brûla et poussa un cri rauque.

À ce bruit, Morel se réveilla en sursaut et releva vivement la tête.

Il avait quarante ans, une physionomie ouverte, intelligente et douce, mais flétrie, mais creusée par la misère; une barbe grise de plusieurs semaines couvrait le bas de son visage couturé par la petite vérole; des rides précoces sillonnaient son front déjà chauve; ses paupières enflammées étaient rougies par l'abus des veilles.

Un de ces phénomènes fréquents chez les ouvriers d'une constitution débile, et voués à un travail sédentaire qui les contraint à demeurer tout le jour dans une position presque invariable, avait déformé sa taille chétive. Continuellement forcé de se tenir courbé sur son établi et de se pencher du côté droit, afin de mettre sa meule en mouvement, le lapidaire, pour ainsi dire, pétrifié, ossifié dans cette position qu'il gardait douze à quinze heures par jour, s'était voûté et déjeté tout d'un côté.

Puis son bras droit, incessamment exercé par le pénible maniement de la meule, avait acquis un développement musculaire considérable, tandis que le bras et la main gauches, toujours inertes et appuyés sur l'établi pour présenter les facettes des diamants à l'action de la meule, étaient réduits à un état de maigreur et de marasme effrayant; les jambes grêles, presque annihilées par le manque complet d'exercice, pouvaient à peine soutenir ce corps épuisé, dont toute la substance, toute la vitalité, toute la force semblaient s'être concentrées dans la seule partie que le travail exerce continuellement.

Et, comme disait Morel avec une poignante résignation:

--C'est moins pour moi que je tiens à manger que pour renforcer le bras qui tourne la meule.

Réveillé en sursaut, le lapidaire se trouva face à face avec l'idiote.

--Qu'avez-vous? Que voulez-vous, la mère? lui dit Morel; puis il ajouta d'une voix plus basse, craignant d'éveiller sa famille qu'il croyait endormie: Allez vous coucher, la mère. Ne faites pas de bruit, Madeleine et les enfants dorment.

--Je ne dors pas, je tâche de réchauffer Adèle, dit l'aînée des petites filles.

--J'ai trop faim pour dormir, reprit un des garçons; ça n'était pas mon tour d'aller souper hier comme mes frères chez Mlle Rigolette.

--Pauvres enfants! dit Morel avec accablement, je croyais que vous dormiez, au moins.

--J'avais peur de t'éveiller, Morel, dit la femme; sans cela, je t'aurais demandé de l'eau; j'ai bien soif, je suis dans mon accès de fièvre.

--Tout de suite, répondit l'ouvrier; seulement il faut que je fasse d'abord recoucher ta mère. Voyons, laissez donc mes pierres tranquilles, dit-il à la vieille qui voulait s'emparer d'un gros rubis dont le scintillement fixait son attention. Allez donc vous coucher, la mère! répéta-t-il.

--Ça, ça, répondit l'idiote en montrant la pierre précieuse qu'elle convoitait.

--Nous allons nous fâcher, dit Morel en grossissant sa voix, pour effrayer sa belle-mère dont il repoussa doucement la main.

--Mon Dieu! mon Dieu! Morel, que j'ai donc soif, murmura Madeleine. Viens donc me donner à boire!

--Mais comment veux-tu que je fasse, aussi? Je ne puis pas laisser ta mère toucher à mes pierres, pour qu'elle me perde encore un diamant, comme il y a un an; et Dieu sait... Dieu sait ce qu'il nous coûte, ce diamant, et ce qu'il nous coûtera peut-être encore.

Et le lapidaire porta sa main à son front d'un air sombre; puis il ajouta, en s'adressant à un de ses enfants:

--Félix, va donner à boire à ta mère, puisque tu ne dors pas.

--Non, non, j'attendrai, il va prendre froid, reprit Madeleine.

--Je n'aurai pas plus froid dehors que dans la paillasse, dit l'enfant en se levant.

--À çà, voyons, allez-vous finir! s'écria Morel d'une voix menaçante pour chasser l'idiote, qui ne voulait pas s'éloigner de l'établi et s'obstinait à s'emparer d'une des pierres.

--Maman, l'eau de la cruche est gelée, cria Félix.

--Casse la glace alors, dit Madeleine.

--Elle est trop épaisse, je ne peux pas.

--Morel, casse donc la glace de la cruche, dit Madeleine d'une voix dolente et impatiente; puisque je n'ai pas autre chose à boire que de l'eau, que j'en puisse boire au moins. Tu me laisses mourir de soif.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! quelle patience! Mais comment veux-tu que je fasse? J'ai ta mère sur les bras, s'écria le malheureux lapidaire.

Il ne pouvait parvenir à se débarrasser de l'idiote, qui, commençant à s'irriter de la résistance qu'elle rencontrait, faisait entendre une sorte de grondement courroucé.

--Appelle-la donc, dit Morel à sa femme; elle t'écoute quelquefois, toi.

--Ma mère, allez vous coucher; si vous êtes sage, je vous donnerai du café que vous aimez bien.

--Ça, ça, reprit l'idiote en cherchant cette fois à s'emparer violemment du rubis qu'elle convoitait.

Morel la repoussa avec ménagement, mais en vain.

--Mon Dieu! tu sais bien que tu n'en finiras pas avec elle, si tu ne lui fais pas peur avec le fouet, s'écria Madeleine; il n'y a que ce moyen-là de la faire rester tranquille.

--Il le faut bien; mais, quoiqu'elle soit folle, menacer une vieille femme de coups de fouet, ça me répugne toujours, dit Morel.

Puis, s'adressant à la vieille qui tâchait de le mordre, et qu'il contenait d'une main, il s'écria de sa voix la plus terrible:

--Gare au fouet! si vous n'allez pas vous coucher tout de suite!

Ces menaces furent encore vaines.

Il prit le fouet sous son établi, le fit claquer violemment et en menaça l'idiote, lui disant:

--Couchez-vous tout de suite, couchez-vous!

Au bruit retentissant du fouet, la vieille s'éloigna d'abord brusquement de l'établi, puis s'arrêta, gronda entre ses dents et jeta des regards irrités sur son gendre.

--Au lit! Au lit! répéta celui-ci en s'avançant et en faisant de nouveau claquer son fouet.

Alors l'idiote regagna lentement sa couche à reculons, en montrant le poing au lapidaire.

Celui-ci, désirant terminer cette scène cruelle pour aller donner à boire à sa femme, s'avança très-près de l'idiote, fit une dernière fois brusquement résonner son fouet, sans la toucher néanmoins, et répéta d'une voix menaçante:

--Au lit, tout de suite!

La vieille, dans son effroi, se mit à pousser des hurlements affreux, se jeta sur sa couche et s'y blottit comme un chien dans son chenil, sans cesser de hurler.

Les enfants épouvantés, croyant que leur père avait frappé la vieille, lui crièrent en pleurant:

--Ne bats pas grand'mère, ne la bats pas!

Il est impossible de rendre l'effet sinistre de cette scène nocturne, accompagnée des cris suppliants des enfants, des hurlements furieux de l'idiote et des plaintes douloureuses de la femme du lapidaire.

XIX

La dette

Morel le lapidaire avait souvent assisté à des scènes aussi tristes que celles que nous venons de raconter; pourtant il s'écria, dans un accès de désespoir, en jetant son fouet sur son établi:

--Oh! Quelle vie! quelle vie!

--Est-ce ma faute, à moi, si ma mère est idiote? dit Madeleine en pleurant.

--Est-ce la mienne? dit Morel. Qu'est-ce que je demande? de me tuer de travail pour vous tous. Jour et nuit je suis à l'ouvrage; je ne me plains pas, tant que j'en aurai la force, j'irai; mais je ne peux pas non plus faire mon état et être en même temps gardien de fou, de malade et d'enfants! Non, le ciel n'est pas juste à la fin! Non, il n'est pas juste! C'est trop de misère pour un seul homme! dit le lapidaire avec un accent déchirant.

Et, accablé, il retomba sur son escabeau, la tête cachée dans ses mains.

--Puisqu'on n'a pas voulu prendre ma mère à l'hospice, parce qu'elle n'était pas assez folle, qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, moi, là? dit Madeleine de sa voix traînante, dolente et plaintive. Quand tu te tourmenteras de ce que tu ne peux pas empêcher, à quoi ça t'avancera-t-il?

--À rien, dit l'artisan; et il essuya ses yeux qu'une larme avait mouillés; à rien... tu as raison. Mais quand tout vous accable, on n'est quelquefois pas maître de soi.

--Oh! mon Dieu, mon Dieu! que j'ai soif! Je frissonne, et la fièvre me brûle, dit Madeleine.

--Attends, je vais te donner à boire.

Morel alla prendre la cruche sous le toit. Après avoir difficilement brisé la glace qui recouvrait l'eau, il remplit une tasse de ce liquide gelé et s'approcha du grabat de sa femme, qui étendait vers lui ses mains impatientes.

Mais, après un moment de réflexion, il lui dit:

--Non, ça serait trop froid; dans un accès de fièvre, ça te ferait du mal.

--Ça me fera du mal? Tant mieux, donne vite alors, reprit Madeleine avec amertume; ça sera plus tôt fini, ça te débarrassera de moi, tu n'auras plus qu'à être gardien de fou et d'enfants. La malade sera de moins.

--Pourquoi me parler comme cela, Madeleine? je ne le mérite pas, dit tristement Morel. Tiens, ne me fais pas de chagrin, c'est tout juste s'il me reste assez de raison et de force pour travailler; je n'ai pas la tête bien solide, elle n'y résisterait pas; et alors qu'est-ce que vous deviendriez tous? C'est pour vous que je parle; s'il ne s'agissait que de moi, je ne m'embarrasserais guère de demain. Dieu merci! la rivière coule pour tout le monde.

--Pauvre Morel! dit Madeleine attendrie; c'est vrai, j'ai eu tort de te dire d'un air fâché que je voudrais te débarrasser de moi. Ne m'en veux pas, mon intention était bonne; oui, car enfin je vous suis inutile à toi et à nos enfants. Depuis seize mois que je suis alitée... Oh! mon Dieu! que j'ai soif! Je t'en prie, donne-moi à boire.

--Tout à l'heure; je tâche de réchauffer la tasse entre mes mains.

--Es-tu bon! Et moi qui te dis des choses dures, encore!

--Pauvre femme, tu souffres! Ça aigrit le caractère. Dis-moi tout ce que tu voudras, mais ne me dis pas que tu voudrais me débarrasser de toi.

--Mais à quoi te suis-je bonne?

--À quoi nous sont bons nos enfants?

--À te surcharger de travail.

--Sans doute! aussi, grâce à vous autres, je trouve la force d'être à l'ouvrage quelquefois vingt heures par jour, à ce point que j'en suis devenu difforme et estropié. Est-ce que tu crois que sans cela je ferais pour l'amour de moi tout seul le métier que je fais? Oh! non, la vie n'est pas assez belle, j'en finirais avec elle.

--C'est comme moi, reprit Madeleine; sans les enfants, il y a longtemps que je t'aurais dit: «Morel, tu en as assez, moi aussi; le temps d'allumer un réchaud de charbon, on se moque de la misère...» Mais ces enfants... ces enfants...

--Tu vois donc bien qu'ils sont bons à quelque chose, dit Morel avec une admirable naïveté. Allons, tiens, bois, mais par petites gorgées, car c'est encore bien froid.

--Oh! merci, Morel, dit Madeleine en buvant avec avidité.

--Assez, assez...

--C'était trop froid; mon frisson redouble, dit Madeleine en lui rendant la tasse.

--Mon Dieu, mon Dieu! je te l'avais bien dit, tu souffres...

--Je n'ai plus la force de trembler. Il me semble que je suis saisie de tous les côtés dans un gros glaçon, voilà tout...

Morel ôta sa veste, la mit sur les pieds de sa femme, et resta le torse nu. Le malheureux n'avait pas de chemise.

--Mais tu vas geler, Morel!

--Tout à l'heure, si j'ai trop froid, je reprendrai ma veste un moment.

--Pauvre homme!... ah! tu as bien raison, le ciel n'est pas juste. Qu'est-ce que nous avons fait pour être si malheureux, tandis que d'autres...?

--Chacun a ses peines, les grands comme les petits.

--Oui, mais les grands ont des peines qui ne leur creusent pas l'estomac et qui ne les font pas grelotter. Tiens, quand je pense qu'avec le prix d'un de ces diamants que tu polis nous aurions de quoi vivre dans l'aisance, nous et nos enfants, ça révolte. Et à quoi ça leur sert-il, ces diamants?

--S'il n'y avait qu'à dire: à quoi ça sert-il aux autres? on irait loin. C'est comme si tu disais: à quoi ça sert-il à ce monsieur, que Mme Pipelet appelle le commandant, d'avoir loué et meublé le premier étage de cette maison, où il ne vient jamais? À quoi ça lui sert-il d'avoir là de bons matelas, de bonnes couvertures, puisqu'il loge ailleurs?

--C'est bien vrai. Il y aurait là de quoi nipper pour longtemps plus d'un pauvre ménage comme le nôtre... sans compter que tous les jours Mme Pipelet fait du feu pour empêcher ses meubles d'être abîmés par l'humidité. Tant de bonne chaleur perdue, tandis que nous et nos enfants nous gelons! Mais tu me diras à ça: nous ne sommes pas des meubles. Oh! ces riches, c'est si dur!

--Pas plus durs que d'autres, Madeleine. Mais ils ne savent pas, vois-tu, ce que c'est que la misère. Ça naît heureux, ça vit heureux, ça meurt heureux: à propos de quoi veux-tu que ça pense à nous? Et puis, je te dis... ils ne savent pas... Comment se feraient-ils une idée des privations des autres? Ont-ils grand-faim, grande est leur joie, ils n'en dînent que mieux. Fait-il grand froid, tant mieux, ils appellent ça une belle gelée: c'est tout simple; s'ils sortent à pied, ils rentrent ensuite au coin d'un bon foyer, et la froidure leur fait trouver le feu meilleur; ils ne peuvent donc pas nous plaindre beaucoup, puisqu'à eux la faim et le froid leur tournent à plaisir. Ils ne savent pas, vois-tu, ils ne savent pas!... À leur place nous ferions comme eux.

--Les pauvres gens sont donc meilleurs qu'eux tous, puisqu'ils s'entraident! Cette bonne petite Mlle Rigolette, qui nous a si souvent veillés, moi ou les enfants, pendant nos maladies, a emmené hier Jérôme et Pierre pour partager son souper. Et son souper, ça n'est guère; une tasse de lait et du pain. À son âge on a bon appétit; bien sûr elle se sera privée.

--Pauvre fille! Oui, elle est bien bonne. Et pourquoi? parce qu'elle connaît la peine. Et, comme je dis toujours: si les riches savaient! Si les riches savaient!

--Et cette petite dame qui est venue avant-hier, d'un air effaré, nous demander si nous avions besoin de quelque chose, maintenant elle sait, celle-là, ce que c'est que des malheureux... eh bien! elle n'est pas revenue.

--Elle reviendra peut-être; car, malgré sa figure effrayée, elle avait l'air bien doux et bien comme il faut.

--Oh! avec toi, dès qu'on est riche, on a toujours raison. On dirait que les riches sont faits d'une autre pâte que nous.

--Je ne dis pas cela, reprit doucement Morel; je dis au contraire qu'ils ont leurs défauts; nous avons, nous, les nôtres.

«Le malheur est qu'ils ne savent pas... Le malheur est qu'il y a, par exemple, beaucoup d'agents pour découvrir les gueux qui ont commis des crimes, et qu'il n'y a pas d'agents pour découvrir les honnêtes ouvriers accablés de famille qui sont dans la dernière des misères et qui, faute d'un peu de secours donné à point, se laissent quelquefois tenter. C'est bon de punir le mal, ça serait peut-être meilleur de l'empêcher. Vous êtes resté probe jusqu'à cinquante ans; mais l'extrême misère, la faim vous poussent au mal, et voilà un coquin de plus; tandis que si on avait su... Mais à quoi bon penser à cela?... Le monde est comme il est. Je suis pauvre et désespéré, je parle ainsi; je serais riche, je parlerais de fêtes et de plaisirs.

«Eh bien! pauvre femme, comment vas-tu?

--Toujours la même chose... Je ne sens plus mes jambes. Mais toi, tu trembles; reprends donc ta veste, et souffle cette chandelle qui brûle pour rien; voilà le jour.

En effet, une lueur blafarde, glissant péniblement à travers la neige dont était obstrué le carreau de la lucarne, commençait à jeter une triste clarté dans l'intérieur de ce réduit et rendait son aspect plus affreux encore. L'ombre de la nuit voilait au moins une partie de ces misères.

--Je vais attendre qu'il fasse assez clair pour me remettre à travailler, dit le lapidaire en s'asseyant sur le bord de la paillasse de sa femme et en appuyant son front dans ses deux mains.

Après quelques moments de silence, Madeleine lui dit:

--Quand Mme Mathieu doit-elle revenir chercher les pierres auxquelles tu travailles?

--Ce matin. Je n'ai plus qu'une facette d'un diamant faux à polir.

--Un diamant faux!... toi qui ne tailles que des pierres fines, malgré ce qu'on croit dans la maison!

--Comment! tu ne sais pas!... Mais c'est juste, quand l'autre jour Mme Mathieu est venue, tu dormais. Elle m'a donné dix diamants faux, dix cailloux du Rhin à tailler, juste de la même grosseur et de la même manière que le même nombre de pierres fines qu'elle m'apportait, celles qui sont là avec des rubis. Je n'ai jamais vu des diamants d'une plus belle eau; ces dix pierres-là valent certainement plus de soixante mille francs.

--Et pourquoi te les fait-elle imiter en faux?

--Une grande dame à qui ils appartiennent, une duchesse, je crois, a chargé M. Baudoin le joaillier de vendre sa parure et de lui faire faire à la place une parure en pierres fausses. Mme Mathieu, la courtière en pierreries de M. Baudoin, m'a appris cela en m'apportant les pierres vraies, afin que je donne aux fausses la même coupe et la même forme; Mme Mathieu a chargé de la même besogne quatre autres lapidaires, car il y a quarante ou cinquante pierres à tailler. Je ne pouvais pas tout faire, cela devait être prêt ce matin; il faut à M. Baudoin le temps de remonter des pierres fausses. Mme Mathieu dit que souvent des dames font ainsi en cachette remplacer leurs diamants par des cailloux du Rhin.

--Tu vois bien, les fausses pierres font le même effet que les vraies, et les grandes dames, qui mettent seulement ça pour se parer, n'auraient jamais l'idée de sacrifier un diamant au soulagement de malheureux comme nous!

--Pauvre femme! Sois donc raisonnable, le chagrin te rend injuste. Qui est-ce qui sait que nous, les Morel, sommes malheureux?

--Oh! quel homme, quel homme! On te couperait en morceaux, toi, que tu dirais merci.

Morel haussa les épaules avec compassion.

--Combien te devra ce matin Mme Mathieu? reprit Madeleine.

--Rien, puisque je suis en avance avec elle de cent vingt francs.

--Rien! Mais nous avons fini hier nos derniers vingt sous.

--Oui, dit Morel d'un air abattu.

--Et comment allons-nous faire?

--Je ne sais pas.

--Et le boulanger ne veut plus nous fournir à crédit...

--Non, puisque hier j'ai emprunté le quart d'un pain à Mme Pipelet.

--La mère Burette ne nous prêterait rien?

--Nous prêter!... Maintenant qu'elle a tous nos effets en gage, sur quoi nous prêterait-elle?... sur nos enfants? dit Morel avec un sourire amer.