Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 13

Chapter 133,709 wordsPublic domain

--Et je vous assure, madame, que si le service que je vous ai rendu méritait une récompense, je me croirais mille fois payé par votre confiance. Mais, puisque vous voulez bien me demander mes conseils et que vous me permettez de vous parler franchement...

--Oh! je vous en supplie, monseigneur...

--Laissez-moi vous dire que, faute de bien employer une de vos plus précieuses qualités, vous perdez de grandes jouissances qui non-seulement satisferaient aux grands besoins de votre coeur, mais vous distrairaient de vos chagrins domestiques, et répondraient encore à ce besoin d'émotions vives, poignantes, et j'oserais presque ajouter (pardonnez-moi ma mauvaise opinion des femmes) à ce goût naturel pour le mystère et pour l'intrigue qui a tant d'empire sur elles.

--Que voulez-vous dire, monseigneur?

--Je veux dire que si vous vouliez _vous amuser_ à faire le bien, rien ne vous plairait, rien ne vous intéresserait davantage.

Mme d'Harville regarda Rodolphe avec étonnement.

--Et vous comprenez, reprit-il, que je ne vous parle pas d'envoyer avec insouciance, presque avec dédain, une riche aumône à des malheureux que vous ne connaissez pas, et qui souvent ne méritent pas vos bienfaits. Mais si vous vous _amusiez_ comme moi à _jouer_ de temps à autre à la _Providence_, vous avoueriez que certaines bonnes oeuvres ont quelquefois tout le piquant d'un roman.

--Je n'avais pas songé, monseigneur, à cette manière d'envisager la charité sous le point de vue _amusant_, dit Clémence en souriant à son tour.

--C'est une découverte que j'ai due à mon horreur de tout ce qui est ennuyeux; horreur qui m'a été surtout inspirée par mes conférences politiques avec mes ministres. Mais pour en revenir à notre bienfaisance amusante, je n'ai pas, hélas! la vertu de ces gens désintéressés qui confient à d'autres le soin de placer leurs aumônes. S'il s'agissait simplement d'envoyer un de mes chambellans porter quelques centaines de louis à chaque arrondissement de Paris, j'avoue à ma honte que je ne prendrais pas grand goût à la chose; tandis que faire le bien comme je l'entends, c'est ce qu'il y a au monde de plus _amusant_. Je tiens à ce mot, parce que pour moi il dit... tout ce qui plaît, tout ce qui charme, tout ce qui attache... Et vraiment, madame, si vous vouliez devenir ma complice dans quelques ténébreuses intrigues de ce genre, vous verriez, je vous le répète, qu'à part même la noblesse de l'action, rien n'est souvent plus curieux, plus attachant, plus attrayant... quelquefois même plus divertissant que ces aventures charitables... Et puis, que de mystères pour cacher son bienfait!... que de précautions à prendre pour n'être pas connu!... que d'émotions diverses et puissantes, à la vue de pauvres et bonnes gens qui pleurent de joie en vous voyant!... Mon Dieu! cela vaut autant quelquefois que la figure maussade d'un amant jaloux, infidèle, car ils ne sont guère que cela tour à tour... Tenez! les émotions dont je vous parle sont à peu près celles que vous avez ressenties ce matin en allant rue du Temple... Vêtue bien simplement pour n'être pas remarquée, vous sortiriez aussi de chez vous le coeur palpitant, vous monteriez aussi tout inquiète dans un modeste fiacre dont vous baisseriez les stores pour ne pas être vue, et puis, jetant aussi les yeux de côté et d'autre de peur d'être surprise, vous entreriez furtivement dans quelque maison de misérable apparence... tout comme ce matin, vous dis-je... La seule différence, c'est que vous vous disiez: «Si l'on me découvre, je suis perdue»; et que vous vous diriez: «Si l'on me découvre, je serai bénie!» Mais comme vous avez la modestie de vos adorables qualités, vous emploierez les ruses les plus perfides, les plus diaboliques pour n'être pas bénie.

--Ah! monseigneur, s'écria Mme d'Harville avec attendrissement, vous m'avez sauvée! Je ne puis vous exprimer les nouvelles idées, les consolantes espérances que vos paroles éveillent en moi. Vous dites bien vrai, occuper son coeur et son esprit à se faire adorer de ceux qui souffrent, c'est presque aimer... Que dis-je... c'est mieux qu'aimer... Quand je compare l'existence que j'entrevois à celle qu'une honteuse erreur m'aurait faite, les reproches que je m'adresse sont plus amers encore...

--J'en serais désolé, reprit Rodolphe en souriant, car tout mon désir serait de vous aider à oublier le passé et de vous prouver seulement que le choix des distractions de coeur est nombreux... Les moyens du bien et du mal sont souvent à peu près les mêmes... la fin seule diffère... En un mot, si le bien est aussi attrayant, aussi amusant que le mal, pourquoi préférer celui-ci? Tenez, je vais faire une comparaison bien vulgaire. Pourquoi beaucoup de femmes prennent-elles pour amants des hommes qui ne valent pas leurs maris? Parce que le plus grand charme de l'amour est l'attrait affriandant du fruit défendu... Avouez que, si on retranchait de cet amour les craintes, les angoisses, les difficultés, les dangers, il ne resterait rien, ou peu de chose, c'est-à-dire l'amant dans sa simplicité première; en un mot, ce serait toujours plus ou moins l'aventure de cet homme à qui l'on disait: «Pourquoi n'épousez-vous pas cette veuve, votre maîtresse?--Hélas! j'y ai bien pensé, répondait-il, mais c'est qu'alors je ne saurais plus où aller passer mes soirées.»

--C'est un peu trop vrai, monseigneur, dit Mme d'Harville en souriant.

--Eh bien! si je trouve le moyen de vous faire ressentir ces craintes, ces angoisses, ces inquiétudes qui vous affriandent, si j'utilise votre goût naturel pour le mystère et pour les aventures, votre penchant à la dissimulation et à la ruse (toujours mon exécrable opinion des femmes, vous voyez, qui perce malgré moi!), ajouta gaiement Rodolphe, ne changerai-je pas en qualités généreuses des instincts impérieux, inexorables, excellents si on les emploie bien, funestes si on les emploie mal?... Voyons, dites, voulez-vous que nous ourdissions à nous deux toutes sortes de machinations bienfaisantes, de roueries charitables dont seront victimes, comme toujours, de très-bonnes gens? Nous aurions nos rendez-vous, notre correspondance, nos secrets... et surtout nous nous cacherions bien du marquis; car votre visite de ce matin chez les Morel l'aura mis en éveil. Enfin, si vous le vouliez, nous serions... en intrigue réglée.

--J'accepte avec joie, avec reconnaissance cette association _ténébreuse_, monseigneur, dit gaiement Clémence. Et, pour commencer notre roman, je retournerai dès demain chez ces infortunés, auxquels ce matin je n'ai pu malheureusement apporter que quelques paroles de consolation; car, profitant de mon trouble et de mon effroi, un petit garçon boiteux m'a volé la bourse que vous m'aviez remise. Ah! monseigneur, ajouta Clémence, et sa physionomie perdit l'expression de douce gaieté qui l'avait un moment animée, si vous saviez quelle misère!... quel horrible tableau! Non, non... je ne croyais pas qu'il pût exister de telles infortunes!... Et je me plains!... et j'accuse ma destinée!

Rodolphe, ne voulant pas laisser voir à Mme d'Harville combien il était touché de ce retour sur elle-même, qui prouvait la beauté de son âme, reprit gaiement:

--Si vous le permettez, j'excepterai les Morel de notre communauté; vous me laisserez me charger de ces pauvres gens, et vous me promettrez surtout de ne pas retourner dans cette triste maison... car j'y demeure...

--Vous, monseigneur?... Quelle plaisanterie!...

--Rien de plus sérieux... un logement modeste, il est vrai... deux cents francs par an: de plus, six francs pour mon ménage libéralement accordés chaque mois à la portière, Mme Pipelet, cette horrible vieille que vous savez. Ajoutez à cela que j'ai pour voisine la plus jolie grisette du quartier du Temple, Mlle Rigolette; et vous conviendrez que, pour un commis marchand qui gagne dix-huit cents francs (je passe pour un commis), c'est assez sortable.

--Votre présence... si inespérée dans cette fatale maison, me prouve que vous parlez sérieusement, monseigneur... quelque généreuse action vous attire là sans doute. Mais pour quelle bonne oeuvre me réservez-vous donc? quel sera le rôle que vous me destinez?

--Celui d'un ange de consolation, et, passez-moi ce vilain mot, d'un démon de finesse et de ruse... car il y a certaines blessures délicates et douloureuses que la main d'une femme peut seule soigner et guérir; il est aussi des infortunes si fières, si ombrageuses, si cachées, qu'il faut une rare pénétration pour les découvrir et un charme irrésistible pour attirer leur confiance.

--Et quand pourrai-je déployer cette pénétration, cette habileté que vous me supposez? demanda impatiemment Mme d'Harville.

--Bientôt, je l'espère, vous aurez à faire une conquête digne de vous; mais il faudra employer vos ressources les plus machiavéliques.

--Et quel jour, monseigneur, me confierez-vous ce grand secret?

--Voyez... nous voilà déjà au rendez-vous... Pouvez-vous me faire la grâce de me recevoir dans quatre jours?

--Si tard!... dit naïvement Clémence.

--Et le mystère? Et les convenances? Jugez donc! si l'on nous croyait complices, on se défierait de nous; mais j'aurai peut-être à vous écrire. Quelle est cette femme âgée qui m'a apporté ce soir votre lettre?

--Une ancienne femme de chambre de ma mère: la sûreté, la discrétion même.

--C'est donc à elle que j'adresserai mes lettres, elle vous les remettra. Si vous avez la bonté de me répondre, écrivez: «À M. Rodolphe, rue Plumet». Votre femme de chambre mettra vos lettres à la poste.

--Je les mettrai moi-même, monseigneur, en faisant comme d'habitude ma promenade à pied...

--Vous sortez souvent seule et à pied?

--Quand il fait beau, presque chaque jour.

--À merveille! C'est une habitude que toutes les femmes devraient prendre dès les premiers mois de leur mariage... Dans de bonnes... ou de mauvaises prévisions l'usage existe... C'est un précédent, comme disent les procureurs; et plus tard ces promenades habituelles ne donnent jamais lieu à des interprétations dangereuses... Si j'avais été femme (et, entre nous, j'aurais été, je le crains, à la fois très-charitable et très-légère), le lendemain de mon mariage, j'aurais pris le plus innocemment du monde les allures les plus mystérieuses... Je me serais ingénument enveloppée des apparences les plus compromettantes... toujours pour établir ce précédent que j'ai dit, afin de pouvoir un jour rendre visite à mes pauvres... ou à mon amant.

--Mais voilà qui est une affreuse perfidie, monseigneur! dit en souriant Mme d'Harville.

--Heureusement pour vous, madame, vous n'avez jamais été à même de comprendre la sagesse et l'humilité de ces prévoyances-là...

Mme d'Harville ne sourit plus; elle baissa les yeux, rougit et dit tristement:

--Vous n'êtes pas généreux, monseigneur!...

D'abord Rodolphe regarda la marquise avec étonnement, puis reprit:

--Je vous comprends, madame... Mais, une fois pour toutes, posons bien nettement votre position à l'égard de M. Charles Robert. Un jour, une femme de vos amies vous montre un de ces mendiants piteux qui roulent des yeux languissants et jouent de la clarinette d'un ton désespéré pour apitoyer les passants. «C'est un bon pauvre, vous dit votre amie, il a au moins sept enfants et une femme aveugle, sourde, muette, etc., etc.--Ah! le malheureux!» dites-vous en lui faisant charitablement l'aumône; et chaque fois que vous rencontrez le mendiant, du plus loin qu'il vous aperçoit ses yeux implorent, sa clarinette rend des sons lamentables, et votre aumône tombe dans son bissac. Un jour, de plus en plus apitoyée sur ce bon pauvre par votre amie, qui méchamment abusait de votre coeur, vous vous résignez à aller charitablement visiter votre infortuné au milieu de ses misères... Vous arrivez: hélas! plus de clarinette mélancolique, plus de regard piteux et implorant, mais un drôle alerte, jovial et dispos, qui entonne une chanson de cabaret... Aussitôt le mépris succède à la pitié... car vous avez pris un mauvais pauvre pour un bon pauvre, rien de plus, rien de moins. Est-ce vrai?...

Mme d'Harville ne put s'empêcher de sourire de ce singulier apologue et répondit à Rodolphe:

--Si acceptable que soit cette justification, monseigneur, elle me semble trop facile.

--Ce n'est pourtant, après tout, qu'une noble et généreuse imprudence que vous avez commise... Il vous reste trop de moyens de la réparer pour la regretter... Mais ne verrai-je pas ce soir M. d'Harville?

--Non, monseigneur... la scène de ce matin l'a si fort affecté qu'il est... souffrant, dit la marquise à voix basse.

--Ah! je comprends..., répondit tristement Rodolphe. Allons, du courage! Il manquait un but à votre envie, une distraction à vos chagrins, comme vous disiez... Laissez-moi croire que vous trouverez cette distraction dans l'avenir dont je vous ai parlé... Alors votre âme sera si remplie de douces consolations que votre ressentiment contre votre mari n'y trouvera peut-être plus de place. Vous éprouverez pour lui quelque chose de l'intérêt que vous portez à votre pauvre enfant... Et quant à ce petit ange, maintenant que je sais la cause de son état maladif, j'oserai presque vous dire d'espérer un peu...

--Il serait possible... monseigneur? Et comment? s'écria Clémence en joignant les mains avec reconnaissance.

--J'ai pour médecin ordinaire un homme très-inconnu et fort savant: il est resté longtemps en Amérique; je me souviens qu'il m'a parlé de deux ou trois cures presque merveilleuses faites par lui sur des esclaves atteints de cette effrayante maladie.

--Ah! monseigneur, il serait possible...

--Gardez-vous bien de trop espérer: la déception serait trop cruelle... Seulement ne désespérons pas tout à fait.

Clémence d'Harville jetait sur les nobles traits de Rodolphe un regard de reconnaissance ineffable. C'était presque un roi... qui la consolait avec tant d'intelligence, de grâce et de bonté.

Elle se demanda comment elle avait pu s'intéresser à M. Charles Robert.

Cette idée lui fut horrible.

--Que ne vous dois-je pas, monseigneur! dit-elle d'une voix émue. Vous me rassurez, vous me faites malgré moi espérer pour ma fille, entrevoir un nouvel avenir qui serait à la fois une consolation, un plaisir et un mérite... N'avais-je pas raison de vous écrire que, si vous vouliez bien venir ici ce soir, vous finiriez la journée comme vous l'avez commencée... par une bonne action?...

--Et ajoutez au moins, madame, une de ces bonnes actions comme je les aime dans mon égoïsme, pleines d'attrait, de plaisir et de charme, dit Rodolphe en se levant, car onze heures et demie venaient de sonner à la pendule du salon.

--Adieu, monseigneur, n'oubliez pas de me donner bientôt des nouvelles de ces pauvres gens de la rue du Temple.

--Je les verrai demain matin... car j'ignorais malheureusement que ce petit boiteux vous eût volé cette bourse, et ces malheureux sont peut-être dans une extrémité terrible. Dans quatre jours, daignez ne pas l'oublier, je viendrai vous mettre au courant du rôle que vous voulez bien accepter. Seulement je dois vous prévenir qu'un déguisement vous sera peut-être indispensable.

--Un déguisement! Oh! quel bonheur! Et lequel, monseigneur?

--Je ne puis vous le dire encore... Je vous laisserai le choix.

En revenant chez lui, le prince s'applaudissait assez de l'effet général de son entretien avec Mme d'Harville. Ces propositions étant données:

Occuper généreusement l'esprit et le coeur de cette jeune femme, qu'un éloignement insurmontable séparait de son mari; éveiller en elle assez de curiosité romanesque, assez d'intérêt mystérieux en dehors de l'amour, pour satisfaire aux besoins de son imagination, de son âme, et la sauvegarder ainsi d'un nouvel amour.

Ou bien encore:

Inspirer à Clémence d'Harville une passion si profonde, si incurable, et à la fois si pure et si noble, que cette jeune femme, désormais incapable d'éprouver un amour moins élevé, ne compromît plus jamais le repos de M. d'Harville, que Rodolphe aimait comme un frère.

XVIII

Misère

On n'a peut-être pas oublié qu'une famille malheureuse dont le chef, ouvrier lapidaire, se nommait Morel, occupait la mansarde de la maison de la rue du Temple.

Nous conduirons le lecteur dans ce triste logis.

Il est cinq heures du matin.

Au-dehors le silence est profond, la nuit noire, glaciale; il neige.

Une chandelle, soutenue par deux brins de bois sur une petite planche carrée, perce à peine de sa lueur jaune et blafarde les ténèbres de la mansarde; réduit étroit, bas, aux deux tiers lambrissé par la pente rapide du toit qui forme avec le plancher un angle très-aigu. Partout on voit le dessous des tuiles verdâtres.

Les cloisons recrépies de plâtre noirci par le temps, et crevassées de nombreuses lézardes, laissent apercevoir les lattes vermoulues qui forment ces minces parois; dans l'une d'elles, une porte disjointe s'ouvre sur l'escalier.

Le sol, d'une couleur sans nom, infect, gluant, est semé çà et là de brins de paille pourrie, de haillons sordides, et de ces gros os que le pauvre achète aux plus infimes revendeurs de viande corrompue pour ronger les cartilages qui y adhèrent encore[30]...

Une si effroyable incurie annonce toujours ou l'inconduite, ou une misère honnête, mais si écrasante, si désespérée, que l'homme anéanti, dégradé, ne sent plus ni la volonté, ni la force, ni le besoin de sortir de sa fange: il y croupit comme une bête dans sa tanière.

Durant le jour, ce taudis est éclairé par une lucarne étroite, oblongue, pratiquée dans la partie déclive de la toiture, et garnie d'un châssis vitré qui s'ouvre et se ferme au moyen d'une crémaillère.

À l'heure dont nous parlons, une couche épaisse de neige recouvrait cette lucarne.

La chandelle, posée à peu près au centre de la mansarde, sur l'établi du lapidaire, projette en cet endroit une sorte de zone de pâle lumière qui, se dégradant peu à peu, se perd dans l'ombre où reste enseveli le galetas, ombre au milieu de laquelle se dessinent vaguement quelques formes blanchâtres.

Sur l'établi, lourde table carrée en chêne brut grossièrement équarri, tachée de graisse et de suif, fourmillent, étincellent, scintillent une poignée de diamants et de rubis d'une grosseur et d'un éclat admirables.

Morel était lapidaire en fin, et non pas lapidaire en faux, comme il le disait, et comme on le pensait dans la maison de la rue du Temple... Grâce à cet innocent mensonge, les pierreries qu'on lui confiait semblaient de si peu de valeur qu'il pouvait les garder chez lui sans crainte d'être volé.

Tant de richesses, mises à la merci de tant de misère, nous dispensent de parler de la probité de Morel...

Assis sur un escabeau sans dossier, vaincu par la fatigue, par le froid, par le sommeil, après une longue nuit d'hiver passée à travailler, le lapidaire a laissé tomber sur son établi sa tête appesantie, ses bras engourdis; son front s'appuie à une large meule, placée horizontalement sur la table, et ordinairement mise en mouvement par une petite roue à main; une scie de fin acier, quelques autres outils sont épars à côté; l'artisan, dont on ne voit que le crâne chauve, entouré de cheveux gris, est vêtu d'une vieille veste de tricot brun qu'il porte à nu sur la peau, et d'un mauvais pantalon de toile; ses chaussons de lisière en lambeaux cachent à peine ses pieds bleuis posés sur le carreau.

Il fait dans cette mansarde un froid si glacial, si pénétrant, que l'artisan, malgré l'espèce de somnolence où le plonge l'épuisement de ses forces, frissonne parfois de tout son corps.

La longueur et la carbonisation de la mèche de la chandelle annoncent que Morel sommeille depuis quelque temps; on n'entend que sa respiration oppressée; car les six autres habitants de cette mansarde ne dorment pas...

Oui, dans cette étroite mansarde vivent sept personnes...

Cinq enfants, dont le plus jeune a quatre ans, le plus âgé douze ans à peine.

Et puis leur mère infirme.

Et puis une octogénaire idiote, la mère de leur mère.

La froidure est bien âpre, puisque la chaleur naturelle de sept personnes entassées dans un si petit espace n'attiédit pas cette atmosphère glacée; c'est qu'aussi ces sept corps grêles, chétifs, grelottants, épuisés, depuis le petit enfant jusqu'à l'aïeule, dégagent peu de calorique, comme dirait un savant.

Excepté le père de famille, un moment assoupi, parce que ses forces sont à bout, personne ne dort; non, parce que le froid, la faim, la maladie tiennent les yeux ouverts, bien ouverts.

On ne sait pas combien est rare et précieux pour le pauvre le sommeil profond, salutaire, dans lequel il répare ses forces et oublie ses maux. Il s'éveille si allègre, si dispos, si vaillant au plus rude labeur, après une de ces nuits bienfaisantes, que les moins religieux, dans le sens catholique du mot, éprouvent un vague sentiment de gratitude, sinon envers Dieu, du moins envers... le sommeil, et qui bénit l'effet bénit la cause.

À l'aspect de l'effrayante misère de cet artisan, comparée à la valeur des pierreries qu'on lui confie, on est frappé d'un de ces contrastes qui tout à la fois désolent et élèvent l'âme.

Incessamment cet homme a sous les yeux le déchirant spectacle des douleurs des siens; tout les accable, depuis la faim jusqu'à la folie, et il respecte ces pierreries, dont une seule arracherait sa femme, ses enfants, aux privations qui les tuent lentement.

Sans doute il fait son devoir, simplement son devoir d'honnête homme; mais, parce que ce devoir est simple, son accomplissement est-il moins grand, moins beau? Ces conditions dans lesquelles s'exerce le devoir ne peuvent-elles pas d'ailleurs en rendre la pratique plus méritoire encore?

Et puis cet artisan, restant si malheureux et si probe auprès de ce trésor, ne représente-t-il pas l'immense et formidable majorité des hommes qui, voués à jamais aux privations, mais paisibles, laborieux, résignés, voient chaque jour sans haine et sans envie amère resplendir à leurs yeux la magnificence des riches!

N'est-il pas enfin noble, consolant, de songer que ce n'est pas la force, que ce n'est pas la terreur, mais le bon sens moral qui seul contient ce redoutable océan populaire dont le débordement pourrait engloutir la société tout entière, se jouant de ses lois de sa puissance, comme la mer en furie se joue des digues et des remparts!

Ne sympathise-t-on pas alors de toutes les forces de son âme et de son esprit avec ces généreuses intelligences qui demandent un peu de place au soleil pour tant d'infortune, tant de courage, tant de résignation!

Revenons à ce spécimen, hélas! trop réel, d'épouvantable misère que nous essaierons de peindre dans son effrayante nudité.

Le lapidaire ne possède plus qu'un mince matelas et un morceau de couverture dévolus à la grand'mère idiote, qui, dans son stupide et farouche égoïsme, ne voulait partager son grabat avec personne.

Au commencement de l'hiver, elle était devenue furieuse et avait presque étouffé le plus jeune des enfants qu'on avait voulu placer à côté d'elle, une petite fille de quatre ans, depuis quelque temps phtisique, et qui souffrait trop du froid dans la paillasse où elle couchait avec ses frères et soeurs.

Tout à l'heure nous expliquerons ce mode de couchage, fréquemment usité chez les pauvres. Auprès d'eux, les animaux sont traités en sybarites: on change leur litière.

Tel est le tableau complet que présente la mansarde de l'artisan, lorsque l'oeil perce la pénombre où viennent mourir les faibles lueurs de la chandelle.

Le long du mur d'appui, moins humide que les autres cloisons, est placé sur le carreau le matelas où repose la vieille idiote.