Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 15

Chapter 153,930 wordsPublic domain

--Mais ma mère, les enfants et toi, vous n'avez mangé hier qu'une livre et demie de pain à vous tous! Vous ne pouvez pas mourir de faim non plus. Aussi c'est ta faute; tu n'a pas voulu te faire inscrire cette année au bureau de charité.

--On n'inscrit que les pauvres qui ont des meubles, et nous n'en avons plus; on nous regarde comme en garni. C'est comme pour être admis aux salles d'asile, il faut que les enfants aient au moins une blouse, et les nôtres n'ont que des haillons; et puis, pour le bureau de charité, il aurait fallu, pour me faire inscrire, aller, retourner peut-être vingt fois au bureau, puisque nous n'avons pas de protections. Ça me ferait perdre plus de temps que ça ne vaudrait.

--Mais comment faire alors?

--Peut-être cette petite dame qui est venue hier ne nous oubliera pas.

--Oui, comptes-y. Mais Mme Mathieu te prêtera bien cent sous; tu travailles pour elle depuis dix ans, elle ne peut pas laisser dans une pareille peine un honnête ouvrier chargé de famille.

--Je ne crois pas qu'elle puisse nous prêter quelque chose. Elle a fait tout ce qu'elle a pu en m'avançant petit à petit cent vingt francs; c'est une grosse somme pour elle. Parce qu'elle est courtière de diamants et qu'elle en a quelquefois pour cinquante mille francs dans son cabas, elle n'en est pas plus riche. Quand elle gagne cent francs par mois, elle est bien contente, car elle a des charges, deux nièces à élever. Cent sous pour elle, vois-tu, c'est comme cent sous pour nous, et il y a des moments où on ne les a pas, tu le sais bien. Étant déjà de beaucoup en avance avec moi, elle ne peut s'ôter le pain de la bouche à elle et aux siens.

--Voilà ce que c'est que de travailler pour des courtiers au lieu de travailler pour les forts joailliers; ils sont moins regardants quelquefois. Mais tu te laisses toujours manger la laine sur le dos, c'est ta faute.

--C'est ma faute! s'écria ce malheureux, exaspéré par cet absurde reproche; est-ce ta mère ou non qui est cause de toutes nos misères? S'il n'avait pas fallu payer le diamant qu'elle a perdu, ta mère, nous serions en avance, nous aurions le prix de mes journées, nous aurions les onze cents francs que nous avons retirés de la caisse d'épargne pour les joindre aux treize cents francs que nous a prêtés ce M. Jacques Ferrand, que Dieu maudisse!

--Tu t'obstines encore à ne lui rien demander, à celui-là. Après ça, il est si avare que ça ne servirait peut-être à rien; mais enfin on essaie toujours.

--À lui! À lui! M'adresser à lui! s'écria Morel; j'aimerais mieux me laisser brûler à petit feu. Tiens, ne me parle pas de cet homme-là, tu me rendrais fou.

En disant ces mots, la physionomie du lapidaire, ordinairement douce et résignée, prit une expression de sombre énergie, son pâle visage se colora légèrement; il se leva brusquement du grabat où il était assis et marcha dans la mansarde avec agitation. Malgré son apparence grêle, difforme, l'attitude et les traits de cet homme respiraient alors une généreuse indignation.

--Je ne suis pas méchant, s'écria-t-il; de ma vie, je n'ai fait de mal à personne, mais, vois-tu, ce notaire[31]!... Oh! je lui souhaite autant de mal qu'il m'en a fait. Puis, mettant ses deux mains sur son front, il murmura d'une voix douloureuse: Mon Dieu! pourquoi donc faut-il qu'un mauvais sort que je n'ai pas mérité me livre, moi et les miens, pieds et poings liés, à cet hypocrite! Aura-t-il donc le droit d'user de sa richesse pour perdre, corrompre et désoler ceux qu'il veut perdre, corrompre et désoler?

--C'est ça, c'est ça, dit Madeleine, déchaîne-toi contre lui; tu seras bien avancé quand il t'aura fait mettre en prison, comme il peut le faire d'un jour à l'autre pour cette lettre de change de treize cents francs, pour laquelle il a obtenu jugement contre toi. Il te tient comme un oiseau au bout d'un fil. Je le déteste autant que toi, ce notaire; mais, puisque nous sommes dans sa dépendance, il faut bien...

--Laisser déshonorer notre fille, n'est-ce pas? s'écria le lapidaire d'une voix foudroyante.

--Mon Dieu! tais-toi donc, ces enfants sont éveillés... ils t'entendent.

--Bah! bah! tant mieux! reprit Morel avec une effrayante ironie, ça sera d'un bon exemple pour nos deux petites filles; ça les préparera; il n'a qu'un jour à en avoir aussi la fantaisie, le notaire! Ne sommes-nous pas dans sa dépendance? comme tu dis toujours. Voyons, répète donc encore qu'il peut me faire mettre en prison; voyons, parle franchement... il faut lui abandonner notre fille, n'est-ce pas?

Puis ce malheureux termina son imprécation en éclatant en sanglots; car cette honnête et bonne nature ne pouvait longtemps soutenir ce ton de douloureux sarcasme.

--Ô mes enfants! s'écria-t-il en fondant en larmes; mes pauvres enfants! ma Louise, ma bonne et belle Louise!... trop belle, trop belle!... c'est aussi de là que viennent tous nos malheurs. Si elle n'avait pas été si belle, cet homme ne m'aurait pas proposé de me prêter cet argent. Je suis laborieux et honnête, le joaillier m'aurait donné du temps, je n'aurais pas d'obligation à ce vieux monstre, et il n'abuserait pas du service qu'il nous a rendu pour tâcher de déshonorer ma fille, je ne l'aurais pas laissée un jour chez lui. Mais il le faut, il le faut; il me tient dans sa dépendance. Oh! la misère, la misère, que d'outrages elle fait dévorer!

--Mais, comment faire aussi? Il a dit à Louise: «Si tu t'en vas de chez moi, je fais mettre ton père en prison.»

--Oui, il la tutoie comme la dernière des créatures.

--Si ce n'était que cela, on se ferait une raison; mais si elle quitte le notaire il te fera prendre, et alors, pendant que tu seras en prison, que veux-tu que je devienne toute seule, moi, avec nos enfants et ma mère? Quand Louise gagnerait vingt francs par mois dans une autre place, est-ce que nous pourrions vivre six personnes là-dessus?

--Oui, c'est pour vivre que nous laissons peut-être déshonorer Louise.

--Tu exagères toujours; le notaire la poursuit, c'est vrai... elle nous l'a dit, mais elle est honnête, tu le sais bien.

--Oh! oui, elle est honnête, et active, et bonne!... Quand, nous voyant dans la gêne à cause de ta maladie, elle a voulu entrer en place pour ne pas nous être à charge, je ne t'ai pas dit, va, ce que ça m'a coûté!... Elle, servante... maltraitée, humiliée!... elle si fière naturellement qu'en riant... te souviens-tu? nous riions alors, nous l'appelions la Princesse, parce qu'elle disait toujours qu'à force de propreté elle rendrait notre pauvre réduit comme un petit palais... Chère enfant, ç'aurait été mon luxe de la garder près de nous, quand j'aurais dû passer les nuits au travail... C'est qu'aussi, quand je voyais sa bonne figure rose et ses jolis yeux bruns devant moi, là, près de mon établi, et que je l'écoutais chanter, ma tâche ne me paraissait pas lourde! Pauvre Louise, si laborieuse et avec ça si gaie... Jusqu'à ta mère dont elle faisait ce qu'elle voulait!... Mais, dame! aussi quand elle vous parlait, quand elle vous regardait, il n'y avait pas moyen de ne pas dire comme elle... Et toi, comme elle te soignait! comme elle t'amusait! Et ses frères et ses soeurs, s'en occupait-elle assez!... Elle trouvait le temps de tout faire. Aussi, avec Louise, tout notre bonheur... tout s'en est allé.

--Tiens, Morel, ne me rappelle pas ça... tu me fends le coeur, dit Madeleine en pleurant à chaudes larmes.

--Et quand je pense que peut-être ce vieux monstre... Tiens, vois-tu... à cette pensée la tête me tourne... Il me prend des envies d'aller le tuer et de me tuer après...

--Et nous! qu'est-ce que nous deviendrions? Et puis, encore une fois, tu t'exagères. Le notaire aura peut-être dit cela à Louise comme... en plaisantant... D'ailleurs il va à la messe tous les dimanches; il fréquente beaucoup de prêtres... Il y a beaucoup de gens qui disent qu'il est plus sûr de placer de l'argent chez lui qu'à la caisse d'épargne.

--Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il est riche et hypocrite... je connais bien Louise... elle est honnête... Oui, mais elle nous aime comme on n'aime pas; son coeur saigne de notre misère. Elle sait que sans moi vous mourriez tout à fait de faim; et si le notaire l'a menacée de me faire mettre en prison... la malheureuse a été peut-être capable... Oh! ma tête!... c'est à en devenir fou!

--Mon Dieu! si cela était arrivé, le notaire lui aurait donné de l'argent, des cadeaux, et, bien sûr, elle n'aurait rien gardé pour elle; elle nous en aurait fait profiter.

--Tais-toi... je ne comprends pas seulement que tu aies des idées pareilles... Louise accepter... Louise...

--Mais pas pour elle... pour nous...

--Tais-toi... encore une fois, tais-toi!... tu me fais frémir... Sans moi... je ne sais pas ce que tu serais devenue... et mes enfants aussi avec des raisons pareilles.

--Quel mal est-ce que je dis?

--Aucun...

--Eh bien! pourquoi crains-tu que?...

Le lapidaire interrompit impatiemment sa femme:

--Je crains, parce que je remarque que depuis trois mois... chaque fois que Louise vient ici et qu'elle m'embrasse... elle rougit.

--Du plaisir de te voir.

--Ou de honte... elle est de plus en plus triste...

--Parce qu'elle nous voit de plus en plus malheureux. Et puis, quand je lui parle du notaire, elle dit que maintenant il ne la menace plus de la prison pour toi.

--Oui, mais à quel prix ne la menace-t-il plus? elle ne le dit pas, et elle rougit en m'embrassant... Oh! mon Dieu! ça serait déjà pourtant bien mal à un maître de dire à une pauvre fille honnête, dont le pain dépend de lui: «Cède, ou je te chasse: et si l'on vient s'informer de toi, je répondrai que tu es un mauvais sujet, pour t'empêcher de te placer ailleurs...» Mais lui dire: «Cède, ou je fais mettre ton père en prison!» lui dire cela lorsqu'on sait que toute une famille vit du travail de ce père, oh! c'est mille fois plus criminel encore!

--Et quand on pense qu'avec un des diamants qui sont là sur ton établi tu pourrais avoir de quoi rembourser le notaire, faire sortir notre fille de chez lui et la garder chez nous..., dit lentement Madeleine.

--Quand tu me répéteras cent fois la même chose, à quoi bon?... Certainement que, si j'étais riche, je ne serais pas pauvre, reprit Morel avec une douloureuse impatience.

La probité était tellement naturelle et pour ainsi dire tellement organique chez cet homme, qu'il ne lui venait pas à l'esprit que sa femme abattue, aigrie par le malheur, pût concevoir quelque arrière-pensée mauvaise et voulût tenter son irréprochable honnêteté.

Il reprit amèrement:

--Il faut se résigner. Heureux ceux qui peuvent avoir leurs enfants auprès d'eux et les défendre des pièges; mais une fille du peuple, qui la garantit? personne... Est-elle en âge de gagner quelque chose, elle part le matin pour son atelier, rentre le soir; pendant ce temps-là la mère travaille de son côté, le père du sien. Le temps, c'est notre fortune, et le pain est si cher qu'il ne nous reste pas le loisir de veiller sur nos enfants; et puis on crie à l'inconduite des filles pauvres... comme si leurs parents avaient le moyen de les garder chez eux, ou le temps de les surveiller quand elles sont dehors... Les privations ne nous sont rien auprès du chagrin de quitter notre femme, notre enfant, notre père... C'est surtout à nous, pauvres gens, que la vie de famille serait salutaire et consolante... Et, dès que nos enfants sont en âge de raison, nous sommes forcés de nous en séparer!

À ce moment on frappa bruyamment à la porte de la mansarde.

XX

Le jugement

Étonné, le lapidaire se leva et alla ouvrir... Deux hommes entrèrent dans la mansarde.

L'un, maigre, grand, la figure ignoble et bourgeonnée, encadrée d'épais favoris noirs grisonnants, tenait à la main une grosse canne plombée, portait un chapeau déformé et une longue redingote verte crottée, étroitement boutonnée. Son col de velours noir râpé laissait voir un cou long, rouge, pelé comme celui d'un vautour... Cet homme s'appelait Malicorne.

L'autre plus petit, et de mine aussi basse, rouge, gros et trapu, était vêtu avec une sorte de somptuosité grotesque. Des boutons de brillants attachaient les plis de sa chemise d'une propreté douteuse, et une longue chaîne d'or serpentait sur un gilet écossais d'étoffe passée, que laissait voir un paletot de panne d'un gris jaunâtre... Cet homme s'appelait Bourdin.

--Oh! que ça pue la misère et la mort ici! dit Malicorne en s'arrêtant au seuil.

--Le fait est que ça ne sent pas le musc! Quelles pratiques! reprit Bourdin en faisant un geste de dégoût et de mépris; puis il s'avança vers l'artisan qui le regardait avec autant de surprise que d'indignation.

À travers la porte laissée entrebâillée, on vit apparaître la figure méchante, attentive et rusée de Tortillard, qui, ayant suivi ces inconnus à leur insu, regardait, épiait, écoutait.

--Que voulez-vous? dit brusquement le lapidaire, révolté de la grossièreté des deux hommes.

--Jérôme Morel? lui répondit Bourdin.

--C'est moi...

--Ouvrier lapidaire?

--C'est moi.

--Bien sûr?

--Encore une fois, c'est moi... Vous m'impatientez... que voulez-vous?... expliquez-vous ou sortez!

--Que ça d'honnêteté?... merci!... dis donc, Malicorne, reprit l'homme en se retournant vers son camarade, il n'y a pas _gras_... ici... c'est pas comme chez le vicomte de Saint-Remy?

--Oui... mais quand il y a _gras_, on trouve visage de bois... comme nous l'avons trouvé rue de Chaillot. Le moineau avait filé la veille... et roide encore, tandis que des vermines pareilles ça reste collé à son chenil.

--Je crois bien; ça ne demande qu'à être _serré_[32] pour avoir la pâtée.

--Faut encore que le _loup_[33] soit bon enfant; ça lui coûtera plus que ça ne vaut... mais ça le regarde.

--Tenez, dit Morel avec indignation, si vous n'étiez pas ivres comme vous en avez l'air, on se mettrait en colère... Sortez de chez moi à l'instant!

--Ah! ah! il est fameux, le _déjeté_! s'écria Bourdin en faisant une allusion insultante à la déviation de la taille du lapidaire. Dis donc, Malicorne, il a le toupet d'appeler ça un _chez soi_... un bouge où je ne voudrais pas mettre mon chien...

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Madeleine, si effrayée qu'elle n'avait pas jusqu'alors pu dire une parole, appelle donc au secours... c'est peut-être des malfaiteurs... Prends garde à tes diamants...

En effet, voyant ces deux inconnus de mauvaise mine s'approcher de plus en plus de l'établi où étaient encore exposées les pierreries, Morel craignit quelque mauvais dessein, courut à sa table et, de ses deux mains, couvrit les pierres précieuses.

Tortillard, toujours aux écoutes et aux aguets, retint les paroles de Madeleine, remarqua le mouvement de l'artisan et se dit:

--Tiens... tiens... tiens... on le disait lapidaire en faux; si les pierres étaient fausses, il n'aurait pas peur d'être volé... Bon à savoir: alors la mère Mathieu, qui vient souvent ici, est donc aussi courtière en _vrai_... C'est donc de vrais diamants qu'elle a dans son cabas... Bon à savoir; je dirai ça à la Chouette, à la Chouette, dit le fils de Bras-Rouge en chantonnant.

--Si vous ne sortez pas de chez moi, je crie à la garde, dit Morel.

Les enfants, effrayés de cette scène, commencèrent à pleurer, et la vieille idiote se dressa sur son séant...

--S'il y a quelqu'un qui ait le droit de crier à la garde... c'est nous... entendez-vous, monsieur le déjeté? dit Bourdin.

--Vu que la garde doit nous prêter main-forte pour vous conduire si vous regimbez, ajouta Malicorne. Nous n'avons pas de juge de paix avec nous, c'est vrai; mais si vous tenez à jouir de sa société, on va vous en servir un sortant de son lit, tout chaud, tout bouillant... Bourdin va aller le chercher.

--En prison... moi? s'écria Morel frappé de stupeur.

--Oui... à Clichy...

--À Clichy? répéta l'artisan d'un air hagard.

--A-t-il la boule dure, celui-là! dit Malicorne.

--À la prison pour dettes... aimez-vous mieux ça? reprit Bourdin.

--Vous... vous... seriez... comment... le notaire... Ah! mon Dieu!...

Et l'ouvrier, pâle comme la mort, retomba sur son escabeau, sans pouvoir ajouter une parole.

--Nous sommes gardes du commerce pour vous pincer, si nous en étions capables... Y êtes-vous, pays?

--Morel... le billet du maître de Louise!... Nous sommes perdus! s'écria Madeleine d'une voix déchirante.

--Voilà le jugement, dit Malicorne en tirant de son portefeuille un acte timbré.

Après avoir psalmodié, comme d'habitude, une partie de cette requête d'une voix presque inintelligible, il articula nettement les derniers mots, malheureusement trop significatifs pour l'artisan:

--«Jugeant en dernier ressort, le tribunal condamne le sieur Jérôme Morel à payer au sieur Pierre Petit-Jean, négociant[34], par toutes voies de droit, et même par corps, la somme de treize cents francs avec l'intérêt à dater du jour du protêt, et le condamne en outre aux dépens.

«Fait et jugé à Paris, le 13 septembre 1838.»

--Et Louise, alors? Et Louise? s'écria Morel presque égaré sans paraître entendre ce grimoire, où est-elle? Elle est donc sortie de chez le notaire, puisqu'il me fait emprisonner?... Louise... mon Dieu! qu'est-elle devenue?

--Qui ça, Louise? dit Bourdin.

--Laisse-le donc, reprit brutalement Malicorne, est-ce que tu ne vois pas qu'il bat la breloque? Allons, et il s'approcha de Morel, allons, par file à gauche... en avant, marche, décanillons; j'ai besoin de prendre l'air, ça empoisonne ici.

--Morel, n'y va pas. Défends-toi! s'écria Madeleine avec égarement. Tue-les, ces gueux-là. Oh! es-tu poltron!... Tu te laisseras emmener? Tu nous abandonneras?

--Faites comme chez vous, madame, dit Bourdin d'un air sardonique. Mais si votre homme lève la main sur moi, je l'étourdis.

Seulement préoccupé de Louise, Morel n'entendait rien de ce qu'on disait autour de lui. Tout à coup une expression de joie amère éclaira son visage, il s'écria:

--Louise a quitté la maison du notaire... j'irai en prison de bon coeur... Mais, jetant un regard autour de lui, il s'écria: Et ma femme et sa mère... et mes autres enfants... qui les nourrira? On ne voudra pas me confier des pierres pour travailler en prison... on croira que c'est mon inconduite qui m'y envoie... Mais c'est donc la mort des miens, notre mort à tous, qu'il veut, le notaire?

--Une fois! deux fois! finirons-nous? dit Bourdin, ça nous embête, à la fin... Habillez-vous, et filons.

--Mes bons messieurs, pardon de ce que je vous ai dit tout à l'heure! s'écria Madeleine toujours couchée. Vous n'aurez pas le coeur d'emmener Morel... Qu'est-ce que vous voulez que je devienne avec mes cinq enfants et ma mère qui est folle? Tenez, la voyez-vous?... là, accroupie sur son matelas? elle est folle, mes bons messieurs!... elle est folle...

--La vieille tondue?

--Tiens! c'est vrai, elle est tondue, dit Malicorne; moi, je croyais qu'elle avait un serre-tête blanc...

--Mes enfants, jetez-vous aux genoux de ces bons messieurs, s'écria Madeleine, voulant, par un dernier effort, attendrir les recors; priez-les de ne pas emmener votre pauvre père... notre seul gagne-pain...

Malgré les ordres de leur mère, les enfants pleuraient effrayés, n'osant pas sortir de leur grabat.

À ce bruit inaccoutumé, à l'aspect des deux recors qu'elle ne connaissait pas, l'idiote commença à jeter des hurlements sourds en se rencognant contre la muraille.

Morel semblait étranger à ce qui se passait autour de lui; ce coup était si affreux, si inattendu, les conséquences de cette arrestation lui paraissaient si épouvantables, qu'il ne pouvait y croire... Déjà affaibli par des privations de toutes sortes, les forces lui manquaient; il restait pâle, hagard, assis sur son escabeau, affaissé sur lui-même, les bras pendants, la tête baissée sur sa poitrine...

--Ah çà! mille tonnerres!... ça finira-t-il? s'écria Malicorne. Est-ce que vous croyez qu'on est à la noce ici? Marchons, ou je vous empoigne.

Le recors mit sa main sur l'épaule de l'artisan et le secoua rudement.

Ces menaces, ce geste inspirèrent une grande frayeur aux enfants; les trois petits garçons sortirent de leur paillasse à moitié nus, et vinrent, éplorés, se jeter aux pieds des gardes du commerce, joignant les mains et criant d'une voix déchirante:

--Grâce! Ne tuez pas notre père!...

À la vue de ces malheureux enfants frissonnant de froid et d'épouvante, Bourdin, malgré sa dureté naturelle et son habitude de pareilles scènes, se sentit presque ému. Son camarade, impitoyable, dégagea brutalement sa jambe des étreintes des enfants qui s'y cramponnaient suppliants.

--Eh! hue donc, les moutards!... Quel chien de métier, si on avait toujours affaire à des mendiants pareils!...

Un épisode horrible rendit cette scène plus affreuse encore. L'aînée des petites filles, restée couchée dans la paillasse avec sa soeur malade, s'écria tout à coup:

--Maman, maman, je ne sais pas ce qu'elle a... Adèle... Elle est toute froide! Elle me regarde toujours... et elle ne respire plus...

La pauvre enfant phtisique venait d'expirer doucement sans une plainte, son regard toujours attaché sur celui de sa soeur qu'elle aimait tendrement...

Il est impossible de rendre le cri que jeta la femme du lapidaire à cette affreuse révélation, car elle comprit tout.

Ce fut un de ces cris pantelants, convulsifs, arrachés du plus profond des entrailles d'une mère.

--Ma soeur a l'air d'être morte! Mon Dieu! mon Dieu! j'en ai peur! s'écria l'enfant en se précipitant hors de la paillasse et courant épouvantée se jeter dans les bras de sa mère.

Celle-ci, oubliant que ses jambes presque paralysées ne pouvaient la soutenir, fit un violent effort pour se lever et courir auprès de sa fille morte; mais les forces lui manquèrent, elle tomba sur le carreau en poussant un dernier cri de désespoir.

Ce cri trouva un écho dans le coeur de Morel; il sortit de sa stupeur, d'un bond fut à la paillasse, y saisit sa fille âgée de quatre ans...

Il la trouva morte.

Le froid, le besoin avaient hâté sa fin... quoique sa maladie, fruit de la misère, fût mortelle.

Ses pauvres petits membres étaient déjà roidis et glacés...

_Fin de la troisième partie_

QUATRIÈME PARTIE

I

Louise

Morel, ses cheveux gris hérissés par le désespoir et par l'effroi, restait immobile, tenant sa fille morte entre ses bras. Il la contemplait d'un oeil fixe, sec et rouge.

--Morel, Morel... donne-moi Adèle! s'écriait la malheureuse mère en étendant les bras vers son mari. Ce n'est pas vrai... non, elle n'est pas morte... tu vas voir, je vais la réchauffer...

La curiosité de l'idiote fut excitée par l'empressement des deux recors à s'approcher du lapidaire, qui ne voulait pas se séparer du corps de son enfant. La vieille cessa de hurler, se leva de sa couche, s'approcha lentement, passa sa tête hideuse et stupide par-dessus l'épaule de Morel... et pendant quelques moments l'aïeule contempla le cadavre de sa petite-fille...

Ses traits gardèrent leur expression habituelle d'hébétement farouche; au bout d'une minute, l'idiote fit entendre une sorte de bâillement caverneux, rauque comme celui d'une bête affamée; puis, retournant à son grabat, elle s'y jeta en criant:

--A faim! A faim!

--Vous voyez, messieurs, vous voyez, une pauvre petite fille de quatre ans, Adèle... Elle s'appelle Adèle. Je l'ai embrassée hier au soir encore; et ce matin... Voilà! vous me direz que c'est toujours celle-là de moins à nourrir, et que j'ai du bonheur, n'est-ce pas? dit l'artisan d'un air hagard.

Sa raison commençait à s'ébranler sous tant de coups réitérés.

--Morel, je veux ma fille; je la veux! s'écria Madeleine.

--C'est vrai, chacun à son tour, répondit le lapidaire. Et il alla poser l'enfant dans les bras de sa femme.

Puis il se cacha la figure entre ses mains en poussant un long gémissement.

Madeleine, non moins égarée que son mari, enfouit dans la paille de son grabat le corps de sa fille, le couvant des yeux avec une sorte de jalousie sauvage, pendant que les autres enfants, agenouillés, éclataient en sanglots.

Les recors, un moment émus par la mort de l'enfant, retombèrent bientôt dans leur habitude de dureté brutale.