Les mystères de Paris, Tome II
Chapter 10
Deux candélabres et deux flambeaux de vermeil, précieusement travaillés par Gouthière, accompagnaient la pendule, bloc carré de lapis-lazuli, élevé sur un socle de jaspe oriental et surmonté d'une large et magnifique coupe d'or émaillée, enrichie de perles et de rubis, et appartenant au plus beau temps de la Renaissance florentine.
Plusieurs excellents tableaux de l'école vénitienne, de moyenne grandeur, complétaient un ensemble d'une haute magnificence.
Grâce à une innovation charmante, ce joli salon était doucement éclairé par une lampe dont le globe de cristal dépoli disparaissait à demi au milieu d'une touffe de fleurs naturelles contenues dans une profonde et immense coupe de japon bleue, pourpre et or, suspendue au plafond, comme un lustre, par trois grosses chaînes de vermeil, auxquelles s'enroulaient les tiges vertes de plusieurs plantes grimpantes; quelques-uns de leurs rameaux flexibles et chargés de fleurs, débordant la coupe, retombaient gracieusement, comme une frange de fraîche verdure, sur la porcelaine émaillée d'or, de pourpre et d'azur.
Nous insistons sur ces détails, sans doute puérils, pour donner une idée du bon goût naturel de Mme d'Harville (symptôme presque toujours sûr d'un bon esprit), et parce que certaines misères ignorées, certains mystérieux malheurs semblent encore plus poignants lorsqu'ils contrastent avec les apparences de ce qui fait aux yeux de tous la vie heureuse et enviée.
Plongée dans un grand fauteuil totalement recouvert d'étoffe couleur paille, comme les autres sièges, Clémence d'Harville, coiffée en cheveux, portait une robe de velours noir montante, sur laquelle se découpait le merveilleux travail de son large col et de ses manchettes plates en point d'Angleterre, qui empêchaient le noir du velours de trancher trop crûment sur l'éblouissante blancheur de ses mains et de son cou.
À mesure qu'approchait le moment de son entrevue avec Rodolphe, l'émotion de la marquise redoublait. Pourtant sa confusion fit place à des pensées plus résolues: après de longues réflexions, elle prit le parti de confier à Rodolphe un grand... un cruel secret, espérant que son extrême franchise lui concilierait peut-être une estime dont elle se montrait si jalouse.
Ravivé par la reconnaissance, son premier penchant pour Rodolphe se réveillait avec une nouvelle force. Un de ces pressentiments qui trompent rarement les coeurs aimants lui disait que le hasard seul n'avait pas amené le prince si à point pour la sauver et qu'en cessant depuis quelques mois de la voir il avait cédé à un sentiment tout autre que celui de l'aversion. Un vague instinct élevait aussi dans l'esprit de Clémence des doutes sur la sincérité de l'affection de Sarah.
Au bout de quelques minutes, un valet de chambre, après avoir discrètement frappé, entra et dit à Clémence:
--Madame la marquise veut-elle recevoir Mme Asthon et mademoiselle?
--Mais sans doute, comme toujours..., répondit Mme d'Harville. Et sa fille entra lentement dans le salon.
C'était une enfant de quatre ans, qui eût été d'une charmante figure sans sa pâleur maladive et sa maigreur extrême. Mme Asthon, sa gouvernante, la tenait par la main; Claire (c'était le nom de l'enfant), malgré sa faiblesse, se hâta d'accourir vers sa mère en lui tendant les bras. Deux noeuds de rubans cerise rattachaient au-dessus de chaque tempe ses cheveux bruns, nattés et roulés de chaque côté de son front; sa santé était si frêle qu'elle portait une petite douillette de soie brune ouatée au lieu d'une de ces jolies robes de mousseline blanche, garnies de rubans pareils à la coiffure, et bien décolletées, afin qu'on puisse voir ces bras roses, ces épaules fraîches et satinées, si charmants chez les enfants bien portants.
Les grands yeux noirs de cette enfant semblaient énormes, tant ses joues étaient creuses. Malgré cette apparence débile, un sourire plein de gentillesse et de grâce épanouit les traits de Claire lorsqu'elle fut placée sur les genoux de sa mère, qui l'embrassait avec une sorte de tendresse triste et passionnée.
--Comment a-t-elle été depuis tantôt, madame Asthon? demanda Mme d'Harville à la gouvernante.
--Assez bien, madame la marquise, quoiqu'un moment j'aie craint...
--Encore! s'écria Clémence en serrant sa fille contre son coeur avec un mouvement d'effroi involontaire.
--Heureusement, madame, je m'étais trompée, dit la gouvernante; l'accès n'a pas eu lieu, Mlle Claire s'est calmée; elle n'a éprouvé qu'un moment de faiblesse... Elle a peu dormi cette après-dînée; mais elle n'a pas voulu se coucher sans venir embrasser Mme la marquise.
--Pauvre petit ange aimé! dit Mme d'Harville en couvrant sa fille de baisers.
Celle-ci lui rendait ses caresses avec une joie enfantine, lorsque le valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et annonça:
--Son Altesse Sérénissime monseigneur le grand-duc de Gerolstein!
Claire, montée sur les genoux de sa mère, lui avait jeté ses deux bras autour du cou et l'embrassait étroitement. À l'aspect de Rodolphe, Clémence rougit, posa doucement sa fille sur le tapis, fit signe à Mme Asthon d'emmener l'enfant et se leva.
--Vous me permettrez, madame, dit Rodolphe en souriant après avoir salué respectueusement la marquise, de renouveler connaissance avec mon ancienne petite amie, qui, je le crains bien, m'aura oublié.
Et se courbant un peu, il tendit la main à Claire.
Celle-ci attacha d'abord curieusement sur lui ses deux grands yeux noirs; puis, le reconnaissant, elle fit un gentil signe de tête et lui envoya un baiser du bout de ses doigts amaigris.
--Vous reconnaissez monseigneur, mon enfant? demanda Clémence à Claire.
Celle-ci baissa la tête affirmativement et envoya un nouveau baiser à Rodolphe.
--Sa santé paraît s'être améliorée depuis que je ne l'ai vue, dit-il avec intérêt en s'adressant à Clémence.
--Monseigneur, elle va un peu mieux, quoique toujours souffrante.
La marquise et le prince, aussi embarrassés l'un que l'autre en songeant à leur prochain entretien, étaient presque satisfaits de le voir reculé de quelques minutes par la présence de Claire; mais la gouvernante ayant discrètement emmené l'enfant, Rodolphe et Clémence se trouvèrent seuls.
XVI
Les aveux
Le fauteuil de Mme d'Harville était placé à droite de la cheminée, où Rodolphe, resté debout, s'accoudait légèrement.
Jamais Clémence n'avait été plus frappée du noble et gracieux ensemble des traits du prince; jamais sa voix ne lui avait semblé plus douce et plus vibrante.
Sentant combien il était pénible pour la marquise de commencer cette conversation, Rodolphe lui dit:
--Vous avez été, madame, victime d'une trahison indigne: une lâche délation de la comtesse Sarah Mac-Gregor a failli vous perdre.
--Il serait vrai, monseigneur? s'écria Clémence. Mes pressentiments ne me trompaient donc pas... Et comment Votre Altesse a-t-elle pu savoir?...
--Hier, par hasard, au bal de la comtesse ***, j'ai découvert le secret de cette infamie. J'étais assis dans un endroit écarté du jardin d'hiver. Ignorant qu'un massif de verdure me séparait d'eux et me permettait de les entendre, la comtesse Sarah et son frère vinrent s'entretenir près de moi de leurs projets et du piège qu'ils vous tendaient. Voulant vous prévenir du péril dont vous étiez menacée, je me rendis à la hâte au bal de Mme de Nerval, croyant vous y trouver: vous n'y aviez pas paru. Vous écrire ici ce matin, c'était exposer ma lettre à tomber entre les mains du marquis, dont les soupçons devaient être éveillés. J'ai préféré aller vous attendre rue du Temple, pour déjouer la trahison de la comtesse Sarah. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, de vous entretenir si longtemps d'un sujet qui doit vous être désagréable? Sans la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire... de ma vie je ne vous eusse parlé de tout ceci...
Après un moment de silence, Mme d'Harville dit à Rodolphe:
--Je n'ai qu'une manière, monseigneur, de vous prouver ma reconnaissance... c'est de vous faire un aveu que je n'ai fait à personne. Cet aveu ne me justifiera pas à vos yeux, mais il vous fera peut-être trouver ma conduite moins coupable.
--Franchement, madame, dit Rodolphe en souriant, ma position envers vous est très-embarrassante...
Clémence, étonnée de ce ton presque léger, regarda Rodolphe avec surprise.
--Comment, monseigneur?
--Grâce à une circonstance que vous devinerez sans doute, je suis obligé de faire... un peu le grand-parent, à propos d'une aventure qui, dès que vous aviez échappé au piège odieux de la comtesse Sarah, ne méritait pas d'être prise si gravement... Mais, ajouta Rodolphe avec une nuance de gravité douce et affectueuse, votre mari est pour moi presque un frère; mon père avait voué à son père la plus affectueuse gratitude. C'est donc très-sérieusement que je vous félicite d'avoir rendu à votre mari le repos et la sécurité.
--Et c'est aussi parce que vous honorez M. d'Harville de votre amitié, monseigneur, que je tiens à vous apprendre la vérité tout entière... et sur un choix qui doit vous sembler aussi malheureux qu'il l'est réellement... et sur ma conduite, qui offense celui que Votre Altesse appelle presque son frère.
--Je serai toujours, madame, heureux et fier de la moindre preuve de votre confiance. Cependant, permettez-moi de vous dire, à propos du choix dont vous parlez, que je sais que vous avez cédé autant à un sentiment de pitié sincère qu'à l'obsession de la comtesse Sarah Mac-Gregor, qui avait ses raisons pour vouloir vous perdre... Je sais encore que vous avez hésité longtemps avant de vous résoudre à la démarche que vous regrettez tant à cette heure.
Clémence regarda le prince avec surprise.
--Cela vous étonne! Je vous dirai mon secret un autre jour, afin de ne pas passer à vos yeux pour sorcier, reprit Rodolphe en souriant. Mais votre mari est-il complètement rassuré?
--Oui, monseigneur, dit Clémence en baissant les yeux avec confusion; et, je vous l'avoue, il m'est pénible de l'entendre me demander pardon de m'avoir soupçonnée, et s'extasier sur mon modeste silence à propos de mes bonnes oeuvres.
--Il est heureux de son illusion, ne vous la reprochez pas, maintenez-le toujours, au contraire, dans sa douce erreur... S'il ne m'était interdit de parler légèrement de cette aventure, et s'il ne s'agissait pas de vous, madame... je dirais que jamais une femme n'est plus charmante pour son mari que lorsqu'elle a quelque tort à dissimuler. On n'a pas idée de toutes les séduisantes câlineries qu'une mauvaise conscience inspire, on n'imagine pas toutes les fleurs ravissantes que fait souvent éclore une perfidie... Quand j'étais jeune, ajouta Rodolphe, en souriant, j'éprouvais toujours, malgré moi, une vague défiance lors de certains redoublements de tendresse; et comme de mon côté je ne me sentais jamais plus à mon avantage que lorsque j'avais quelque chose à me faire pardonner, dès qu'on se montrait pour moi aussi perfidement aimable que je voulais le paraître, j'étais bien sûr que ce charmant accord... cachait une infidélité mutuelle.
Mme d'Harville s'étonnait de plus en plus d'entendre Rodolphe parler en raillant d'une aventure qui aurait pu avoir pour elle des suites si terribles; mais devinant bientôt que le prince, par cette affectation de légèreté, tâchait d'amoindrir l'importance du service qu'il lui avait rendu, elle lui dit, profondément touchée de cette délicatesse:
--Je comprends votre générosité, monseigneur... Permis à vous maintenant de plaisanter et d'oublier le péril auquel vous m'avez arrachée... Mais ce que j'ai à vous dire, moi, est si grave, si triste, cela a tant de rapport avec les événements de ce matin, vos conseils peuvent m'être si utiles, que je vous supplie de vous rappeler que vous m'avez sauvé l'honneur et la vie... oui, monseigneur, la vie... Mon mari était armé; il me l'a avoué dans l'excès de son repentir; il voulait me tuer!...
--Grand Dieu! s'écria Rodolphe avec une vive émotion.
--C'était son droit, reprit amèrement Mme d'Harville.
--Je vous en conjure, madame, répondit Rodolphe très-sérieusement cette fois, croyez-moi, je suis incapable de rester indifférent à ce qui vous intéresse; si tout à l'heure j'ai plaisanté, c'est que je ne voulais pas appesantir tristement votre pensée sur cette matinée, qui a dû vous causer une si terrible émotion. Maintenant, madame, je vous écoute religieusement, puisque vous me faites la grâce de me dire que mes conseils peuvent vous être bons à quelque chose.
--Oh! bien utiles, monseigneur! Mais, avant de vous les demander, permettez-moi de vous dire quelques mots d'un passé que vous ignorez... des années qui ont précédé mon mariage avec M. d'Harville.
Rodolphe s'inclina, Clémence continua:
--À seize ans je perdis ma mère, dit-elle sans pouvoir retenir une larme. Je ne vous dirai pas combien je l'adorai; figurez-vous, monseigneur, l'idéal de la bonté sur la terre; sa tendresse pour moi était extrême, elle y trouvait une consolation profonde à d'amers chagrins... Aimant peu le monde, d'une santé délicate, naturellement très-sédentaire, son plus grand plaisir avait été de se charger seule de mon instruction: car ses connaissances solides, variées, lui permettaient de remplir mieux que personne la tâche qu'elle s'était imposée.
«Jugez, monseigneur, de son étonnement, du mien, lorsque à seize ans, au moment où mon éducation était presque terminée, mon père, prétextant la faiblesse de la santé de ma mère, nous annonça qu'une jeune veuve fort distinguée, que de grands malheurs rendaient très-intéressante, se chargerait d'achever ce que ma mère avait commencé... Ma mère se refusa d'abord au désir de mon père. Moi-même je le suppliai de ne pas mettre entre elle et moi une étrangère; il fut inexorable, malgré nos larmes. Mme Roland, veuve d'un colonel mort dans l'Inde, disait-elle, vint habiter avec nous et fut chargée de remplir auprès de moi les fonctions d'institutrice.
--Comment! c'est cette Mme Roland que monsieur votre père a épousée presque aussitôt après votre mariage?
--Oui, monseigneur.
--Elle était donc très-belle?
--Médiocrement jolie, monseigneur.
--Très-spirituelle, alors?
--De la dissimulation, de la ruse, rien de plus. Elle avait vingt-cinq ans environ, des cheveux blonds très-pâles, des cils presque blancs, de grands yeux ronds d'un bleu clair; sa physionomie était humble et doucereuse; son caractère, perfide jusqu'à la cruauté, était en apparence prévenant jusqu'à la bassesse.
--Et son instruction?
--Complètement nulle, monseigneur; et je ne puis comprendre comment mon père, jusqu'alors si esclave des convenances, n'avait pas songé que l'incapacité de cette femme trahirait scandaleusement le véritable motif de sa présence chez lui. Ma mère lui fit observer que Mme Roland était d'une ignorance profonde; il lui répondit, avec un accent qui n'admettait pas de réplique, que, savante ou non, cette jeune et intéressante veuve garderait chez lui la position qu'il lui avait faite. Je l'ai su plus tard: dès ce moment ma pauvre mère comprit tout et s'affecta profondément, déplorant moins, je pense, l'infidélité de mon père que les désordres intérieurs que cette liaison devait amener et dont le bruit pouvait parvenir jusqu'à moi.
--Mais, en effet, même au point de vue de sa folle passion, monsieur votre père faisait, ce me semble, un mauvais calcul, en introduisant cette femme chez lui.
--Votre étonnement redoublerait encore, monseigneur, si vous saviez que mon père est l'homme du caractère le plus formaliste et le plus entier que je connaisse; il fallait, pour l'amener à un pareil oubli de toute convenance, l'influence excessive de Mme Roland, influence d'autant plus certaine qu'elle la dissimulait sous les dehors d'une violente passion pour lui.
--Mais quel âge avait donc alors monsieur votre père?
--Soixante ans environ.
--Et il croyait à l'amour de cette jeune femme?
--Mon père a été un des hommes les plus à la mode de son temps; Mme Roland, obéissant à son instinct ou à d'habiles conseils...
--Des conseils! Et qui pouvait la conseiller?
--Je vous le dirai tout à l'heure, monseigneur. Devinant qu'un homme à bonnes fortunes, lorsqu'il atteint la vieillesse, aime d'autant plus à être flatté sur ses agréments extérieurs que ces louanges lui rappellent le plus beau temps de sa vie, cette femme, le croiriez-vous, monseigneur? flatta mon père sur la grâce et sur le charme de ses traits, sur l'élégance inimitable de sa taille et de sa tournure; et il avait soixante ans... Tout le monde apprécie sa haute intelligence, et il a donné aveuglément dans ce piège grossier. Telle a été, telle est encore, je n'en doute pas, la cause de l'influence de cette femme sur lui. Tenez, monseigneur, malgré mes tristes préoccupations, je ne puis m'empêcher de sourire en me rappelant avoir, avant mon mariage, souvent entendu dire et soutenir par Mme Roland que ce qu'elle appelait la «maturité réelle» était le plus bel âge de la vie. Cette «maturité réelle» ne commençait guère, il est vrai, que vers cinquante-cinq ou soixante ans.
--L'âge de monsieur votre père?
--Oui, monseigneur. Alors seulement, disait Mme Roland, l'esprit et l'expérience avaient acquis leur dernier développement; alors seulement un homme éminemment placé dans le monde jouissait de toute la considération à laquelle il pouvait prétendre; alors seulement aussi l'ensemble de ses traits, la bonne grâce de ses manières atteignaient leur perfection, la physionomie offrant à cette époque de la vie un rare et divin mélange de gracieuse sérénité et de douce gravité. Enfin, une légère teinte de mélancolie, causée par les déceptions qu'amène toujours l'expérience, complétait le charme irrésistible de la «maturité réelle»; charme seulement appréciable, se hâtait d'ajouter Mme Roland, pour les femmes d'esprit et de coeur qui ont le bon goût de hausser les épaules aux éclats de la jeunesse effarée de ces petits étourdis de quarante ans, dont le caractère n'offre aucune sûreté et dont les traits d'une insignifiante juvénilité ne sont pas encore poétisés par cette majestueuse expression qui décèle la science profonde de la vie.
Rodolphe ne put s'empêcher de sourire de la verve ironique avec laquelle Mme d'Harville traçait le portrait de sa belle-mère.
--Il est une chose que je ne pardonne jamais aux gens ridicules, dit-il à la marquise.
--Quoi donc, monseigneur?
--C'est d'être méchants... cela empêche de rire d'eux tout à son aise.
--C'est peut-être un calcul de leur part, dit Clémence.
--Je le croirais assez, et c'est dommage; car, par exemple, si je pouvais oublier que cette Mme Roland vous a nécessairement fait beaucoup de mal, je m'amuserais fort de cette invention de «maturité réelle» opposée à la folle jeunesse de ces étourneaux de quarante ans, qui, selon cette femme, semblent à peine «sortir de page», comme auraient dit nos grands-parents.
--Du moins, mon père est, je crois, heureux des illusions dont, à cette heure, ma belle-mère l'entoure.
--Et sans doute, dès à présent, punie de sa fausseté, elle subit les conséquences de son semblant d'amour passionné; monsieur votre père l'a prise au mot, il l'entoure de solitude et d'amour. Or, permettez-moi de vous le dire, la vie de votre belle-mère doit être aussi insupportable que celle de son mari doit être heureuse: figurez-vous l'orgueilleuse joie d'un homme de soixante ans, habitué au succès, qui se croit encore assez passionnément aimé d'une jeune femme pour lui inspirer le désir de s'enfermer avec lui dans un complet isolement.
--Aussi, monseigneur, puisque mon père se trouve heureux, je n'aurais peut-être pas à me plaindre de Mme Roland; mais son odieuse conduite envers ma mère... mais la part malheureusement trop active qu'elle a prise à mon mariage causent mon aversion pour elle, dit Mme d'Harville après un moment d'hésitation.
Rodolphe la regarda avec surprise.
--M. d'Harville est votre ami, monseigneur, reprit Clémence d'une voix ferme. Je sais la gravité des paroles que je viens de prononcer... Tout à l'heure vous me direz si elles sont justes. Mais je reviens à Mme Roland, établie auprès de moi comme institutrice, malgré son incapacité reconnue. Ma mère eut à ce sujet une explication pénible avec mon père, et lui signifia que, voulant au moins protester contre l'intolérable position de cette femme, elle ne paraîtrait plus désormais à table si Mme Roland ne quittait pas à l'instant la maison. Ma mère était la douceur, la bonté même; mais elle devenait d'une indomptable fermeté lorsqu'il s'agissait de sa dignité personnelle. Mon père fut inflexible, elle tint sa promesse; de ce moment, nous vécûmes complètement retirées dans son appartement. Mon père me témoigna dès lors autant de froideur qu'à ma mère, pendant que Mme Roland faisait presque publiquement les honneurs de notre maison, toujours en qualité de mon institutrice.
--À quelles extrémités une folle passion ne porte-t-elle pas les esprits les plus éminents! Et puis on nous enorgueillit bien plus en nous louant des qualités ou des avantages que nous ne possédons pas ou que nous ne possédons plus, qu'en nous louant de ceux que nous avons. Prouver à un homme de soixante ans qu'il n'en a que trente, c'est l'_a b c_ de la flatterie... et plus une flatterie est grossière, plus elle a de succès... Hélas nous autres princes, nous savons cela.
--On fait à ce sujet tant d'expériences sur vous; monseigneur...
--Sous ce rapport, monsieur votre père a été traité en roi... Mais votre mère devait horriblement souffrir.
--Plus encore pour moi que pour elle, monseigneur, car elle songeait à l'avenir... Sa santé, déjà très-délicate, s'affaiblit encore; elle tomba gravement malade; la fatalité voulut que le médecin de la maison, M. Sorbier, mourût; ma mère avait toute confiance en lui, elle le regretta vivement. Mme Roland avait pour médecin et pour ami un docteur italien d'un grand mérite, disait-elle; mon père, circonvenu, le consulta quelquefois, s'en trouva bien, et le proposa à ma mère, qui le prit, hélas! et ce fut lui qui la soigna pendant sa dernière maladie... (À ces mots, les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes.) J'ai honte de vous avouer cette faiblesse, monseigneur, ajouta-t-elle, mais, par cela seulement que ce médecin avait été donné à mon père par Mme Roland, il m'inspirait (alors sans aucune raison) un éloignement involontaire; je vis avec une sorte de crainte ma mère lui accorder sa confiance; pourtant, sous le rapport de la science, le docteur Polidori...
--Que dites-vous, madame? s'écria Rodolphe.
--Qu'avez-vous, monseigneur? dit Clémence stupéfaite de l'expression des traits de Rodolphe.
«Mais non, se dit le prince en se parlant à lui-même, je me trompe sans doute... il y a cinq ou six ans de cela, tandis que l'on m'a dit que Polidori n'était à Paris que depuis deux ans environ, caché sous un faux nom... c'est bien lui que j'ai vu hier... ce charlatan Bradamanti... Pourtant... deux médecins de ce nom[29]... quelle singulière rencontre!...»
--Madame, quelques mots sur ce docteur Polidori, dit Rodolphe à Mme d'Harville, qui le regardait avec une surprise croissante; quel âge avait cet Italien?
--Mais cinquante ans environ.
--Et sa figure... sa physionomie?
--Sinistre... Je n'oublierai jamais ses yeux d'un vert clair... son nez recourbé comme le bec d'un aigle.
--C'est lui!... c'est bien lui!... s'écria Rodolphe. Et croyez-vous, madame, que le docteur Polidori habite encore Paris? demanda Rodolphe à Mme d'Harville.
--Je ne sais, monseigneur. Environ un an après le mariage de mon père, il a quitté Paris; une femme de mes amies, dont cet Italien était aussi le médecin à cette époque, Mme de Lucenay...
--La duchesse de Lucenay! s'écria Rodolphe.
--Oui, monseigneur... Pourquoi cet étonnement?
--Permettez-moi de vous en taire la cause... Mais, à cette époque, que vous disait Mme de Lucenay sur cet homme?