Les mystères de Paris, Tome II

Chapter 9

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--Je vous crois, madame, et je me résignerai; hier, dans notre entretien, M. le curé m'avait annoncé les douloureuses expiations: elles commencent, je ne dois pas m'étonner. Il m'a dit encore que mes souffrances me seraient un jour comptées... Je l'espère... Soutenue dans ces épreuves par vous et par lui, je ne me plaindrai pas.

--Vous allez d'ailleurs le voir dans quelques moments, jamais ses conseils ne vous auront été plus salutaires... Voici déjà quatre heures et demie; disposez-vous à aller au presbytère, mon enfant... Je vais écrire à M. Rodolphe pour lui apprendre ce qui est arrivé à la ferme d'Arnouville... Un exprès lui portera ma lettre... puis j'irai vous rejoindre chez notre bon abbé... car il est urgent que nous causions tous trois.

Peu d'instants après, la Goualeuse sortait de la ferme afin de se rendre au presbytère par le chemin creux où la veille le Maître d'école et Tortillard étaient convenus de se retrouver.

XIII

Réflexion

Ainsi qu'on a pu le voir par ses entretiens avec Mme Georges et avec le curé de Bouqueval, Fleur-de-Marie avait si noblement profité des conseils de ses bienfaiteurs, s'était tellement assimilé leurs principes, qu'elle se désespérait de plus en plus en songeant à son abjection passée.

Malheureusement encore, son esprit s'était développé à mesure que ses excellents instincts grandissaient au milieu de l'atmosphère d'honneur et de pureté où elle vivait.

D'une intelligence moins élevée, d'une sensibilité moins exquise, d'une imagination moins vive, Fleur-de-Marie se serait facilement consolée.

Elle s'était repentie, un vénérable prêtre l'avait pardonnée, elle aurait oublié les horreurs de la Cité au milieu des douceurs de la vie rustique qu'elle partageait avec Mme Georges; elle se fût enfin livrée sans crainte à l'amitié que lui témoignait Mlle Dubreuil, et cela, non par insouciance des fautes qu'elle avait commises, mais par confiance aveugle dans la parole de ceux dont elle reconnaissait l'excellence.

Ils lui disaient: «Maintenant votre bonne conduite vous rend l'égale des honnêtes gens»; elle n'aurait vu aucune différence entre elle et les honnêtes gens.

La scène douloureuse de la ferme d'Arnouville l'eût péniblement affectée, mais elle n'aurait pas, pour ainsi dire, prévu, devancé cette scène, en versant des larmes amères, en éprouvant de vagues remords à la vue de Clara dormant, innocente et pure, dans la même chambre que l'ancienne pensionnaire de l'ogresse.

Pauvre fille!... ne s'était-elle pas bien souvent adressé elle-même, dans le silence de ses longues insomnies, des récriminations bien plus poignantes que celles dont les habitants de la ferme l'avaient accablée?

Ce qui tuait lentement Fleur-de-Marie, c'était l'analyse, c'était l'examen incessant de ce qu'elle se reprochait; c'était surtout la comparaison constante de l'avenir que l'inexorable passé lui imposait, et de l'avenir qu'elle eût rêvé sans cela.

L'esprit d'analyse, d'examen et de comparaison est presque toujours inhérent à la supériorité de l'intelligence. Chez les âmes altières et orgueilleuses, cet esprit amène le doute et la révolte contre les autres.

Chez les âmes timides et délicates, cet esprit amène le doute et la révolte contre soi.

On condamne les premiers, ils s'absolvent.

On absout les seconds, ils se condamnent.

Le curé de Bouqueval, malgré sa sainteté, Mme Georges, malgré ses vertus, ou plutôt tous deux à cause de leurs vertus et de leur sainteté, ne pouvaient imaginer ce que souffrait la Goualeuse depuis que son âme, dégagée de ses souillures, pouvait contempler toute la profondeur de l'abîme où on l'avait plongée.

Ils ne savaient pas que les affreux souvenirs de la Goualeuse avaient presque la puissance, la force de la réalité; ils ne savaient pas que cette jeune fille, d'une sensibilité exquise, d'une imagination rêveuse et poétique, d'une finesse d'impression douloureuse à force de susceptibilité; ils ne savaient pas que cette jeune fille ne passait pas un jour sans se rappeler, mais aussi sans ressentir, avec une souffrance mêlée de dégoût et d'épouvante, les honteuses misères de son existence d'autrefois.

Qu'on se figure une enfant de seize ans, candide et pure, ayant la conscience de sa candeur et de sa pureté, jetée par quelque pouvoir infernal dans l'infâme taverne de l'ogresse et invinciblement soumise au pouvoir de cette mégère!... Telle était pour Fleur-de-Marie la réaction du passé sur le présent.

Ferons-nous ainsi comprendre l'espèce de ressentiment rétrospectif, ou plutôt le contrecoup moral dont la Goualeuse souffrait si cruellement qu'elle regrettait, plus souvent qu'elle n'avait osé l'avouer à l'abbé, de n'être pas morte étouffée dans la fange?

Pour peu qu'on réfléchisse et qu'on ait d'expérience de la vie, on ne prendra pas ce que nous allons dire pour un paradoxe:

Ce qui rendait Fleur-de-Marie digne d'intérêt et de pitié, c'est que non-seulement elle n'avait jamais aimé, mais que ses sens étaient toujours restés endormis et glacés. Si bien souvent, chez des femmes peut-être moins délicatement douées que Fleur-de-Marie, de chastes répulsions succèdent longtemps au mariage, s'étonnera-t-on que cette infortunée, enivrée par l'ogresse, et jetée à seize ans au milieu de la horde de bêtes sauvages ou féroces qui infestaient la Cité, n'ait éprouvé qu'horreur et effroi, et soit sortie moralement pure de ce cloaque?...

Les naïves confidences de Clara Dubreuil au sujet de son candide amour pour le jeune fermier qu'elle devait épouser avaient navré Fleur-de-Marie; elle aussi sentait qu'elle aurait aimé vaillamment, qu'elle aurait éprouvé l'amour dans tout ce qu'il avait de dévoué, de noble, de pur et de grand; et pourtant il ne lui était plus permis d'inspirer ou d'éprouver ce sentiment; car si elle aimait... elle choisirait en raison de l'élévation de son âme... et plus ce choix serait digne d'elle, plus elle devrait s'en croire indigne.

XIV

Le chemin creux

Le soleil se couchait à l'horizon; la plaine était déserte, silencieuse.

Fleur-de-Marie approchait de l'entrée du chemin creux qu'il lui fallait traverser pour se rendre au presbytère, lorsqu'elle vit sortir de la ravine un petit garçon boiteux, vêtu d'une blouse grise et d'une casquette bleue; il semblait éploré, et, du plus loin qu'il aperçut la Goualeuse, il accourut près d'elle.

--Oh! ma bonne dame, ayez pitié de moi, s'il vous plaît! s'écria-t-il en joignant les mains d'un air suppliant.

--Que voulez-vous? Qu'avez-vous, mon enfant? lui demanda la Goualeuse avec intérêt.

--Hélas! ma bonne dame, ma pauvre grand'mère, qui est bien vieille, bien vieille, est tombée là-bas, en descendant le ravin; elle s'est fait beaucoup de mal... j'ai peur qu'elle se soit cassé la jambe... Je suis trop faible pour l'aider à se relever... Mon Dieu, comment faire, si vous ne venez pas à mon secours? Pauvre grand'mère! elle va mourir peut-être!

La Goualeuse, touchée de la douleur du petit boiteux, s'écria:

--Je ne suis pas très-forte non plus, mon enfant, mais je pourrai peut-être vous aider à secourir votre grand'mère... Allons vite près d'elle... Je demeure à cette ferme là-bas... si la pauvre vieille ne peut s'y transporter avec nous, je l'enverrai chercher.

--Oh! ma bonne dame, le bon Dieu vous bénira, bien sûr... C'est par ici... à deux pas, dans le chemin creux, comme je vous le disais; c'est en descendant la berge qu'elle a tombé.

--Vous n'êtes donc pas du pays? demanda la Goualeuse en suivant Tortillard, que l'on a sans doute déjà reconnu.

--Non, ma bonne dame, nous venons d'Écouen.

--Et où alliez-vous?

--Chez un bon curé qui demeure sur la colline là-bas..., dit le fils de Bras-Rouge, pour augmenter la confiance de Fleur-de-Marie.

--Chez M. l'abbé Laporte, peut-être?

--Oui, ma bonne dame, chez M. l'abbé Laporte, ma pauvre grand'mère le connaît beaucoup, beaucoup...

--J'allais justement chez lui; quelle rencontre! dit Fleur-de-Marie en s'enfonçant de plus en plus dans le chemin creux.

--Grand'maman! me voilà, me voilà!... Prends patience, je t'amène du secours! cria Tortillard pour prévenir le Maître d'école et la Chouette de se tenir prêts à saisir leur victime.

--Votre grand'mère n'est donc pas tombée loin d'ici? demanda la Goualeuse.

--Non, ma bonne dame, derrière ce gros arbre là-bas, où le chemin tourne, à vingt pas d'ici.

Tout à coup Tortillard s'arrêta.

Le bruit du galop d'un cheval retentit dans le silence de la plaine.

--Tout est encore perdu, se dit Tortillard.

Le chemin faisait un coude très-prononcé à quelques toises de l'endroit où le fils de Bras-Rouge se trouvait avec la Goualeuse.

Un cavalier parut à ce détour; lorsqu'il fut auprès de la jeune fille, il s'arrêta.

On entendit alors le trot d'un autre cheval, et quelques moments après survint un domestique vêtu d'une redingote brune à boutons d'argent, d'une culotte de peau blanche et de bottes à revers. Une étroite ceinture de cuir fauve serrait derrière sa taille le mackintosh de son maître.

Le maître, vêtu simplement d'une épaisse redingote bronze et d'un pantalon gris clair, montait avec une grâce parfaite un cheval bai, de pur sang, d'une beauté singulière; malgré la longue course qu'il venait de faire, le lustre éclatant de sa robe à reflets dorés ne se ternissait pas même d'une légère moiteur.

Le cheval du groom, qui resta immobile à quelques pas de son maître, était aussi plein de race et de distinction.

Dans ce cavalier, d'une figure brune et charmante, Tortillard reconnut M. le vicomte de Saint-Remy, que l'on supposait être l'amant de Mme la duchesse de Lucenay.

--Ma jolie fille, dit le vicomte à la Goualeuse, dont la beauté le frappa, auriez-vous l'obligeance de m'indiquer la route du village d'Arnouville?

Marie, baissant les yeux devant le regard profond et hardi de ce jeune homme, répondit:

--En sortant du chemin creux, monsieur, vous prendrez le premier sentier à main droite: ce sentier vous conduira à une avenue de cerisiers qui mène directement à Arnouville.

--Mille grâces, ma belle enfant... Vous me renseignez mieux qu'une vieille femme que j'ai trouvée à deux pas d'ici, étendue au pied d'un arbre; je n'ai pu en tirer d'elle autre chose que des gémissements.

--Ma pauvre grand'mère!... murmura Tortillard d'une voix dolente.

--Maintenant, encore un mot, reprit M. de Saint-Remy en s'adressant à la Goualeuse, pouvez-vous me dire si je trouverai facilement, à Arnouville, la ferme de M. Dubreuil?

La Goualeuse ne put s'empêcher de tressaillir à ces mots qui lui rappelaient la pénible scène de la matinée; elle répondit:

--Les bâtiments de la ferme bordent l'avenue que vous allez suivre pour vous rendre à Arnouville, monsieur.

--Encore une fois, merci, ma belle enfant! dit M. de Saint-Remy. Et il partit au galop, suivi de son groom.

Les traits charmants du vicomte s'étaient quelque peu déridés pendant qu'il parlait à Fleur-de-Marie; dès qu'il fut seul, ils redevinrent sombres et contractés par une inquiétude profonde.

Fleur-de-Marie, se souvenant de la personne inconnue pour qui l'on préparait à la hâte un pavillon de la ferme d'Arnouville par les ordres de Mme de Lucenay, ne douta pas qu'il ne s'agît de ce jeune et beau cavalier.

Le galop des chevaux ébranla quelque temps encore la terre durcie par la gelée; il s'amoindrit, cessa...

Tout redevint silencieux.

Tortillard respira.

Voulant rassurer et avertir ses complices, dont l'un, le Maître d'école, s'était dérobé à la vue des cavaliers, le fils de Bras-Rouge s'écria:

--Grand'mère!... me voilà... avec une bonne dame qui vient à ton secours!...

--Vite, vite, mon enfant! Ce monsieur à cheval nous a fait perdre quelques minutes, dit la Goualeuse en hâtant le pas, afin d'atteindre le tournant du chemin creux.

À peine y arriva-t-elle que la Chouette, qui s'y tenait embusquée, dit à voix basse:

--À moi, Fourline!

Puis, sautant sur la Goualeuse, la borgnesse la saisit au cou d'une main, et de l'autre lui comprima les lèvres, pendant que Tortillard, se jetant aux pieds de la jeune fille, se cramponnait à ses jambes pour l'empêcher de faire un pas.

Ceci s'était passé si rapidement que la Chouette n'avait pas eu le temps d'examiner les traits de la Goualeuse; mais dans le peu d'instants qu'il fallut au Maître d'école pour sortir du trou où il s'était tapi et pour venir à tâtons avec son manteau, la vieille reconnut son ancienne victime.

--La Pégriotte!... s'écria-t-elle d'abord stupéfaite; puis elle ajouta avec une joie féroce: C'est encore toi?... Ah! c'est le _boulanger_ qui t'envoie... C'est ton sort de retomber toujours sous ma griffe!... J'ai mon vitriol dans le fiacre... cette fois, ta jolie frimousse y passera... car tu _m'enrhumes_ avec ta figure de vierge... À toi, mon homme! prends garde qu'elle ne te morde, et tiens-la bien pendant que nous allons l'embaluchonner...

De ses deux mains puissantes, le Maître d'école saisit la Goualeuse; et, avant qu'elle eût pu pousser un cri, la Chouette lui jeta le manteau sur la tête et l'enveloppa étroitement.

En un instant, Fleur-de-Marie, liée, bâillonnée, fut mise dans l'impossibilité de faire un mouvement ou d'appeler à son secours.

--Maintenant, à toi le paquet, Fourline..., dit la Chouette. Eh! eh! eh!... c'est seulement pas si lourd que la _négresse_ de la femme noyée du canal Saint-Martin... n'est-ce pas, mon homme? Et comme le brigand tressaillait à ces mots qui lui rappelaient son épouvantable rêve de la nuit, la borgnesse reprit:--Ah çà! qu'est-ce que tu as donc, Fourline?... On dirait que tu grelottes?... Depuis ce matin, par instants, les dents te claquent comme si tu avais la fièvre, et alors tu regardes en l'air comme si tu cherchais quelque chose.

--Gros _feignant_!... il regarde les mouches voler, dit Tortillard.

--Allons, vite, filons, mon homme! Emballe-moi la Pégriotte... À la bonne heure! ajouta la Chouette en voyant le brigand prendre Fleur-de-Marie entre ses bras comme on prend un enfant endormi. Vite, au fiacre, vite!...

--Mais qui est-ce qui va me conduire, moi?... demanda le Maître d'école d'une voix sourde, en étreignant son souple et léger fardeau dans ses bras d'Hercule.

--Vieux têtard! il pense à tout, dit la Chouette.

Et, écartant son châle, elle dénoua un foulard rouge qui couvrait son cou décharné, tordit à moitié ce mouchoir dans sa longueur et dit au Maître d'école:

--Ouvre la gargoine, prends le bout de ce foulard dans tes quenottes, serre bien... Tortillard prendra l'autre bout à la main, tu n'auras qu'à le suivre... À bon aveugle bon chien. Ici, moutard!

Le petit boiteux fit une gambade, murmura à voix basse un jappement imitatif et grotesque, prit dans sa main l'autre bout du mouchoir et conduisit ainsi le Maître d'école, pendant que la Chouette hâtait le pas pour prévenir Barbillon.

Nous avons renoncé à peindre la terreur de Fleur-de-Marie, lorsqu'elle s'était vue au pouvoir de la Chouette et du Maître d'école. Elle se sentit défaillir et ne put opposer la moindre résistance.

Quelques minutes après, la Goualeuse était transportée dans le fiacre conduit par Barbillon; quoiqu'il fît nuit, les stores de cette voiture étaient soigneusement fermés, et les trois complices se dirigèrent, avec leur victime presque expirante, vers la plaine Saint-Denis, où Tom les attendait.

XV

Clémence d'Harville

Le lecteur nous excusera d'abandonner une de nos héroïnes dans une situation si critique, situation dont nous dirons plus tard le dénoûment.

Les exigences de ce récit multiple, malheureusement trop varié dans son unité, nous forcent de passer incessamment d'un personnage à un autre, afin de faire, autant qu'il est en nous, marcher et progresser l'intérêt général de l'oeuvre (si toutefois il y a de l'intérêt dans cette oeuvre, aussi difficile que consciencieuse et impartiale).

Nous avons encore à suivre quelques-uns des acteurs de ce récit dans ces mansardes où frissonne de froid et de faim une misère timide, résignée, probe et laborieuse...

Dans ces prisons d'hommes et de femmes, prisons souvent coquettes et fleuries, souvent noires et funèbres, mais toujours vastes écoles de perdition, atmosphère nauséabonde et viciée, où l'innocence s'étiole et se flétrit... sombres pandémoniums où un prévenu peut entrer pur, mais d'où il sort presque toujours corrompu...

Dans ces hôpitaux où le pauvre, traité parfois avec une touchante humanité, regrette aussi parfois le grabat solitaire qu'il trempait de la sueur glacée de la fièvre...

Dans ces mystérieux asiles où la fille séduite et délaissée met au jour, en l'arrosant de larmes amères, l'enfant qu'elle ne doit plus revoir...

Dans ces lieux terribles où la folie, touchante, grotesque, stupide, hideuse ou féroce, se montre sous des aspects toujours effrayants... depuis l'insensé paisible qui rit tristement de ce rire qui fait pleurer... jusqu'au frénétique qui rugit comme une bête féroce en s'accrochant aux grilles de son cabanon.

Nous avons enfin à explorer...

Mais à quoi bon cette trop longue énumération? Ne devons-nous pas craindre d'effrayer le lecteur? Il a déjà bien voulu nous faire la grâce de nous suivre en des lieux assez étranges, il hésiterait peut-être à nous accompagner dans de nouvelles pérégrinations.

Cela dit, passons.

On se souvient que, la veille du jour où s'accomplissaient les événements que nous venons de raconter (l'enlèvement de la Goualeuse par la Chouette), Rodolphe avait sauvé Mme d'Harville d'un danger imminent, danger suscité par la jalousie de Sarah, qui avait prévenu M. d'Harville du rendez-vous si imprudemment accordé par la marquise à M. Charles Robert.

Rodolphe, profondément ému de cette scène, était rentré chez lui en sortant de la maison de la rue du Temple, remettant au lendemain la visite qu'il comptait faire à Mlle Rigolette et à la famille de malheureux artisans dont nous avons parlé; car il les croyait à l'abri du besoin, grâce à l'argent qu'il avait remis pour eux à la marquise, afin de rendre sa prétendue visite de charité plus vraisemblable aux yeux de M. d'Harville. Malheureusement Rodolphe ignorait que Tortillard s'était emparé de cette bourse, et l'on sait comment le petit boiteux avait commis ce vol audacieux.

Vers les quatre heures, le prince reçut la lettre suivante...

Une femme âgée l'avait apportée et s'en était allée sans attendre la réponse.

«Monseigneur,

Je vous dois plus que la vie; je voudrais vous exprimer aujourd'hui même ma profonde reconnaissance. Demain peut-être la honte me rendrait muette... Si vous pouviez me faire l'honneur de venir chez moi ce soir, vous finirez cette journée comme vous l'avez commencée, monseigneur, par une généreuse action.

D'ORBIGNY-D'HARVILLE.»

«_P. S._ Ne prenez pas la peine de me répondre, monseigneur, je serai chez moi toute la soirée.»

Rodolphe, heureux d'avoir rendu à Mme d'Harville un service éminent, regrettait pourtant l'espèce d'intimité forcée que cette circonstance établissait tout à coup entre lui et la marquise.

Incapable de trahir l'amitié de M. d'Harville, mais profondément touché de la grâce spirituelle et de l'attrayante beauté de Clémence, Rodolphe, s'apercevant de son goût trop vif pour elle, avait presque renoncé à la voir après un mois d'assiduités.

Aussi se rappelait-il avec émotion l'entretien qu'il avait surpris à l'ambassade de *** entre Tom et Sarah... Celle-ci, pour motiver sa haine et sa jalousie, avait affirmé, non sans raison, que Mme d'Harville ressentait toujours, presque à son insu, une sérieuse affection pour Rodolphe. Sarah était trop sagace, trop fine, trop initiée à la connaissance du coeur humain pour n'avoir pas compris que Clémence, se croyant négligée, dédaignée peut-être par un homme qui avait fait sur elle une impression profonde; que Clémence, dans son dépit, cédant aux obsessions d'une amie perfide, avait pu s'intéresser, presque par surprise, aux malheurs imaginaires de M. Charles Robert, sans pour cela oublier complètement Rodolphe.

D'autres femmes, fidèles au souvenir de l'homme qu'elles avaient d'abord distingué, seraient restées indifférentes aux regards du commandant. Clémence d'Harville fut donc doublement coupable, quoiqu'elle n'eût cédé qu'à la séduction du malheur, et qu'un vif sentiment du devoir, joint peut-être au souvenir du prince, souvenir salutaire qui veillait au fond de son coeur, l'eût préservée d'une faute irréparable.

Rodolphe, en songeant à son entrevue avec Mme d'Harville, était en proie à mille contradictions. Bien résolu de résister au penchant qui l'entraînait vers elle, tantôt il s'estimait heureux de pouvoir la _désaimer_, en lui reprochant un choix aussi fâcheux que celui de M. Charles Robert; tantôt, au contraire, il regrettait amèrement de voir tomber le prestige dont il l'avait jusqu'alors entourée.

Clémence d'Harville attendait aussi cette entrevue avec anxiété; les deux sentiments qui prédominaient en elle étaient une douloureuse confusion lorsqu'elle pensait à Rodolphe... une aversion profonde lorsqu'elle pensait à M. Charles Robert.

Beaucoup de raisons motivaient cette aversion, cette haine.

Une femme risquera son repos, son honneur pour un homme; mais elle ne lui pardonnera jamais de l'avoir mise dans une position humiliante ou ridicule.

Or, Mme d'Harville, en butte aux sarcasmes et aux insultants regards de Mme Pipelet, avait failli mourir de honte.

Ce n'était pas tout.

Recevant de Rodolphe l'avis du danger qu'elle courait, Clémence avait monté précipitamment au cinquième; la direction de l'escalier était telle qu'en le gravissant elle aperçut M. Charles Robert vêtu de son éblouissante robe de chambre, au moment où reconnaissant le pas léger de la femme qu'il attendait, il entrebâillait sa porte d'un air souriant, confiant et conquérant... L'insolente fatuité du costume significatif du commandant apprit à la marquise combien elle s'était grossièrement trompée sur cet homme. Entraînée par la bonté de son coeur, par la générosité de son caractère à une démarche qui pouvait la perdre, elle lui avait accordé ce rendez-vous, non par amour, mais seulement par commisération, afin de le consoler du rôle ridicule que le mauvais goût de M. le duc de Lucenay lui avait fait jouer devant elle à l'ambassade de ***.

Qu'on juge de la déconvenue, du dégoût de Mme d'Harville, à l'aspect de M. Charles Robert... vêtu en triomphateur!...

Neuf heures venaient de sonner à la pendule du petit salon où Mme d'Harville se tenait habituellement.

Les modistes et les cabaretiers ont tellement abusé du style Louis XV et du style Renaissance que la marquise, femme de beaucoup de goût, avait prohibé de son appartement cette espèce de luxe devenu si vulgaire, le reléguant dans la partie de l'hôtel d'Harville destinée aux grandes réceptions.

Rien de plus élégant et de plus distingué que l'ameublement du salon où la marquise attendait Rodolphe.

La tenture et les rideaux, sans pentes ni draperies, étaient d'une étoffe de l'Inde couleur paille; sur ce fond brillant se dessinaient, brodées en soie mate de même nuance, des arabesques du goût le plus charmant et le plus capricieux. De doubles rideaux de point d'Alençon cachaient entièrement les vitres.

Les portes, en bois de rose, étaient rehaussées de moulures d'argent doré très-délicatement ciselées qui encadraient dans chaque panneau un médaillon ovale en porcelaine de Sèvres de près d'un pied de diamètre, représentant des oiseaux et des fleurs d'un fini, d'un éclat admirables. Les bordures des glaces et les baguettes de la tenture étaient aussi de bois de rose relevé des mêmes ornements d'argent doré.

La frise de la cheminée, de marbre blanc, et ses deux cariatides d'une beauté antique et d'une grâce exquise étaient dues au ciseau magistral de Marochetti, cet artiste éminent ayant consenti à sculpter ce délicieux chef-d'oeuvre, se souvenant sans doute que Benvenuto ne dédaignait pas de modeler des aiguières et des armures.