Les mystères de Paris, Tome II
Chapter 11
--Qu'il lui écrivait souvent, depuis son départ de Paris, des lettres fort spirituelles sur les pays qu'il visitait; car il voyageait beaucoup... Maintenant... je me rappelle qu'il y a un mois environ, demandant à Mme de Lucenay si elle recevait toujours des nouvelles de M. Polidori, elle me répondit d'un air embarrassé que depuis longtemps on n'en entendait plus parler, qu'on ignorait ce qu'il était devenu, que quelques personnes même le croyaient mort.
--C'est singulier, dit Rodolphe, se souvenant de la visite de Mme de Lucenay au charlatan Bradamanti.
--Vous connaissez donc cet homme, monseigneur?
--Oui, malheureusement pour moi... Mais, de grâce, continuez votre récit; plus tard je vous dirai ce que c'est que ce Polidori...
--Comment? Ce médecin...
--Dites plutôt cet homme souillé des crimes les plus odieux.
--Des crimes!... s'écria Mme d'Harville avec effroi; il a commis des crimes, cet homme... l'ami de Mme Roland et le médecin de ma mère! Ma mère est morte entre ses mains après quelques jours de maladie!... Ah! monseigneur, vous m'épouvantez!... vous m'en dites trop ou pas assez!...
--Sans accuser cet homme d'un crime de plus, sans accuser votre belle-mère d'une effroyable complicité, je dis que vous devez peut-être remercier Dieu de ce que votre père, après son mariage avec Mme Roland, n'ait pas eu besoin des soins de Polidori...
--Ô mon Dieu! s'écria Mme d'Harville avec une expression déchirante, mes pressentiments ne me trompaient donc pas!
--Vos pressentiments!
--Oui... tout à l'heure, je vous parlais de l'éloignement que m'inspirait ce médecin, parce qu'il avait été introduit chez nous par Mme Roland; je ne vous ai pas tout dit, monseigneur...
--Comment?
--Je craignais d'accuser un innocent, de trop écouter l'amertume de mes regrets. Mais je vais tout vous dire, monseigneur. La maladie de ma mère durait depuis cinq jours; je l'avais toujours veillée. Un soir j'allai respirer l'air du jardin sur la terrasse de notre maison. Au bout d'un quart d'heure, je rentrai par un long corridor obscur. À la faible clarté d'une lumière qui s'échappait de la porte de l'appartement de Mme Roland, je vis sortir M. Polidori. Cette femme l'accompagnait. J'étais dans l'ombre; ils ne m'apercevaient pas. Mme Roland lui dit à voix très-basse quelques paroles que je ne pus entendre. Le médecin répondit d'un ton plus haut ces seuls mots: «Après-demain.» Et comme Mme Roland lui parlait encore à voix basse, il reprit avec un accent singulier: «Après-demain, vous dis-je, après-demain...»
--Que signifiaient ces paroles?
--Ce que cela signifiait, monseigneur? Le mercredi soir, M. Polidori disait: Après-demain... Le vendredi... ma mère était morte!...
--Oh! c'est affreux!...
--Lorsque je pus réfléchir et me souvenir, ce mot «après-demain», qui semblait avoir prédit l'époque de la mort de ma mère, me revint à la pensée; je crus que M. Polidori, instruit par la science du peu de temps que ma mère avait encore à vivre, s'était hâté d'en aller instruire Mme Roland... Mme Roland, qui avait tant de raisons de se réjouir de cette mort. Cela seul m'avait fait prendre cet homme et cet femme en horreur... Mais jamais je n'aurais osé supposer... Oh! non, non, encore à cette heure, je ne puis croire à un pareil crime!
--Polidori est le seul médecin qui ait donné ses soins à votre malheureuse mère?
--La veille du jour où je l'ai perdue, cet homme avait amené en consultation un de ses confrères. Selon ce que m'apprit ensuite mon père, ce médecin avait trouvé ma mère dans un état très-dangereux... Après ce funeste événement, on me conduisit chez une de nos parentes. Elle avait tendrement aimé ma mère. Oubliant la réserve que mon âge lui commandait, cette parente m'apprit sans ménagement combien j'avais de raisons de haïr Mme Roland. Elle m'éclaira sur les ambitieuses espérances que cette femme devait dès lors concevoir.
«Cette révélation m'accabla; je compris enfin tout ce que ma mère avait dû souffrir. Lorsque je revis mon père, mon coeur se brisa: il venait me chercher pour m'emmener en Normandie; nous devions y passer les premiers temps de notre deuil. Pendant la route, il pleura beaucoup et me dit qu'il n'avait que moi pour l'aider à supporter ce coup affreux. Je lui répondis avec expansion qu'il ne me restait non plus que lui depuis la perte de la plus adorée des mères. Après quelques mots sur l'embarras où il se trouverait s'il était forcé de me laisser seule pendant les absences que ses affaires le forçaient de faire de temps à autre, il m'apprit sans transition, et comme la chose la plus naturelle du monde, que, par bonheur pour lui et pour moi, Mme Roland consentait à prendre la direction de sa maison et à me servir de guide et d'amie.
«L'étonnement, la douleur, l'indignation me rendirent muette; je pleurai en silence. Mon père me demanda la cause de mes larmes; je m'écriai, avec trop d'amertume sans doute, que jamais je n'habiterais la même maison que Mme Roland; car je méprisais cette femme autant que je la haïssais à cause des chagrins qu'elle avait causés à ma mère. Il resta calme, combattit ce qu'il appelait mon enfantillage et me dit froidement que sa résolution était inébranlable, et que je m'y soumettrais.
«Je le suppliai de me permettre de me retirer au Sacré-Coeur, où j'avais quelques amies: j'y resterais jusqu'au moment où il jugerait à propos de me marier. Il me fit observer que le temps était passé où l'on se mariait à la grille d'un couvent; que mon empressement à le quitter lui serait très-sensible, s'il ne voyait dans mes paroles une exaltation excusable, mais peu sensée, qui se calmerait nécessairement; puis il m'embrassa au front en m'appelant mauvaise tête.
«Hélas! en effet, il fallait me soumettre. Jugez, monseigneur, de ma douleur! Vivre de la vie de chaque jour avec une femme à qui je reprochais presque la mort de ma mère... Je prévoyais les scènes les plus cruelles entre mon père et moi, aucune considération ne pouvant m'empêcher de témoigner mon aversion pour Mme Roland. Il me semblait qu'ainsi je vengerais ma mère, tandis que la moindre parole d'affection dite à cette femme m'eût paru une lâcheté sacrilège.
--Mon Dieu, que cette existence dut vous être pénible... que j'étais loin de penser que vous eussiez déjà tant souffert lorsque j'avais le plaisir de vous voir davantage! Jamais un mot de vous ne m'avait fait soupçonner...
--C'est qu'alors, monseigneur, je n'avais pas à m'excuser à vos yeux d'une faiblesse impardonnable... Si je vous parle si longuement de cette époque de ma vie, c'est pour vous faire comprendre dans quelle position j'étais lorsque je me suis mariée... et pourquoi, malgré un avertissement qui aurait dû m'éclairer, j'ai épousé M. d'Harville.
«En arrivant aux Aubiers (c'est le nom de la terre de mon père), la première personne qui vint à notre rencontre fut Mme Roland. Elle avait été s'établir dans cette terre le jour de la mort de ma mère. Malgré son air humble et doucereux, elle laissait déjà percer une joie triomphante mal dissimulée. Je n'oublierai jamais le regard à la fois ironique et méchant qu'elle me jeta lors de mon arrivée; elle semblait me dire: «Je suis ici chez moi, c'est vous qui êtes l'étrangère.» Un nouveau chagrin m'était réservé: soit manque de tact impardonnable, soit impudence éhontée, cette femme occupait l'appartement de ma mère. Dans mon indignation, je me plaignis à mon père d'une pareille inconvenance; il me répondit sévèrement que cela devait d'autant moins m'étonner qu'il fallait m'habituer à considérer et à respecter Mme Roland comme une seconde mère. Je lui dis que ce serait profaner ce nom sacré, et à son grand courroux je ne manquai aucune occasion de témoigner mon aversion à Mme Roland; plusieurs fois il s'emporta et me réprimanda durement devant cette femme. Il me reprochait mon ingratitude, ma froideur envers l'ange de consolation que la Providence nous avait envoyé. «Je vous en prie, mon père, parlez pour vous», lui dis-je un jour. Il me traita cruellement. Mme Roland, de sa voix mielleuse, intercéda pour moi avec une profonde hypocrisie. «Soyez indulgent pour Clémence, disait-elle: les regrets que lui inspire l'excellente personne que nous pleurons tous sont si naturels, si louables, qu'il faut avoir égard à sa douleur, et la plaindre même dans ses emportements.--Eh bien! me disait mon père en me montrant Mme Roland avec admiration, vous l'entendez! Est-elle assez bonne, assez généreuse? C'est en vous jetant dans ses bras que vous devriez lui répondre.--Cela est inutile, mon père; madame me hait... et je la hais.--Ah! Clémence! vous me faites bien du mal, mais je vous pardonne, ajouta Mme Roland en levant les yeux au ciel.--Mon amie! ma noble amie! s'écria mon père d'une voix émue, calmez-vous, je vous en conjure: par égard pour moi, ayez pitié d'une folle assez à plaindre pour vous méconnaître ainsi! Puis, me lançant des regards irrités:--Tremblez, s'écria-t-il, si vous osez encore outrager l'âme la plus belle qu'il y ait au monde; faites-lui à l'instant vos excuses.--Ma mère me voit et m'entend... elle ne me pardonnerait pas cette lâcheté», dis-je à mon père; et je sortis, le laissant occupé de consoler Mme Roland et d'essuyer ses larmes menteuses... Pardon, monseigneur, de m'appesantir sur ces puérilités, mais elles peuvent seules vous donner une idée de la vie que je menais alors.
--Je crois assister à ces scènes intérieures si tristement et si humainement vraies... Dans combien de familles elles ont dû se renouveler, et combien de fois elles se renouvelleront encore!... Rien de plus vulgaire, et pourtant rien de plus habile que la conduite de Mme Roland; cette simplicité de moyens dans la perfidie la met à la portée de tant d'intelligences médiocres... Et encore ce n'est pas cette femme qui était habile, c'est votre père qui était aveugle; mais en quelle qualité présentait-il Mme Roland au voisinage?
--Comme mon institutrice et son amie... et on l'acceptait ainsi.
--Je n'ai pas besoin de vous demander s'il vivait dans le même isolement?
--À l'exception de quelques rares visites, forcées par des relations de voisinage et d'affaires, nous ne voyions personne; mon père, complètement dominé par sa passion et cédant sans doute aux instances de Mme Roland, quitta au bout de trois mois à peine le deuil de ma mère, sous prétexte que le deuil... se portait dans le coeur... Sa froideur pour moi augmenta de plus en plus, son indifférence allait à ce point qu'il me laissait une liberté incroyable pour une jeune personne de mon âge. Je le voyais à l'heure du déjeuner: il rentrait ensuite chez lui avec Mme Roland, qui lui servait de secrétaire pour sa correspondance d'affaires; puis il sortait avec elle en voiture ou à pied et ne rentrait qu'une heure avant le dîner... Mme Roland faisait une fraîche et charmante toilette; mon père s'habillait avec une recherche étrange à son âge; quelquefois, après dîner, il recevait les gens qu'il ne pouvait s'empêcher de voir; il faisait ensuite, jusqu'à dix heures, une partie de trictrac avec Mme Roland, puis il lui offrait le bras pour la conduire à la chambre de ma mère, lui baisait respectueusement la main et se retirait. Quant à moi, je pouvais disposer de ma journée, monter à cheval suivie d'un domestique, ou faire à ma guise de longues promenades dans les bois qui environnaient le château; quelquefois, accablée de tristesse, je ne parus pas au déjeuner, mon père ne s'en inquiéta même pas...
--Quel singulier oubli!... quel abandon!...
--Ayant plusieurs fois de suite rencontré un de nos voisins dans les bois où je montais ordinairement à cheval, je renonçai à ces promenades et je ne sortis plus du parc.
--Mais quelle était la conduite de cette femme envers vous lorsque vous étiez seule avec elle?
--Ainsi que moi, elle évitait autant que possible ces rencontres. Une seule fois, faisant allusion à quelques paroles dures que je lui avais adressées la veille, elle me dit froidement: «Prenez garde, vous voulez lutter avec moi... vous serez brisée.--Comme ma mère? lui dis-je; il est fâcheux, madame, que M. Polidori ne soit pas là pour vous affirmer que ce sera... après-demain.» Ces mots firent sur Mme Roland une impression profonde qu'elle surmonta bientôt. Maintenant que je sais, grâce à vous, monseigneur, ce que c'est que le docteur Polidori, et de quoi il est capable, l'espèce d'effroi que témoigna Mme Roland en m'entendant lui rappeler ces mystérieuses paroles confirmerait peut-être d'horribles soupçons... Mais non... non, je ne veux pas croire cela... Je serais trop épouvantée en songeant que mon père est à cette heure presque à la merci de cette femme.
--Et que vous répondit-elle lorsque vous lui avez rappelé ces mots de Polidori?
--Elle rougit d'abord; puis, surmontant son émotion, elle me demanda froidement ce que je voulais dire. «Quand vous serez seule, madame, interrogez-vous à ce sujet, vous vous répondrez.» À peu de temps de là eut lieu une scène qui décida pour ainsi dire de mon sort. Parmi un grand nombre de tableaux de famille ornant un salon où nous nous rassemblions le soir, se trouvait le portrait de ma mère. Un jour je m'aperçus de sa disparition. Deux de nos voisins avaient dîné avec nous: l'un d'eux, M. Dorval, notaire du pays, avait toujours témoigné à ma mère la plus profonde vénération. En arrivant dans le salon: «Où est donc le portrait de ma mère? dis-je à mon père.--La vue de ce tableau me causait trop de regrets, me répondit mon père d'un air embarrassé, en me montrant d'un coup d'oeil les étrangers témoins de cet entretien.--Et où est ce portrait maintenant, mon père?» Se tournant vers Mme Roland et l'interrogeant du regard avec un mouvement d'impatience: «--Où a-t-on mis le portrait? lui demanda-t-il.--Au garde-meuble, répondit-elle en me jetant cette fois un coup d'oeil de défi, croyant que la présence de nos voisins m'empêcherait de lui répondre.--Je conçois, madame, lui dis-je froidement, que le regard de ma mère devait vous peser beaucoup; mais ce n'était pas une raison pour reléguer au grenier le portrait d'une femme qui, lorsque vous étiez misérable, vous a charitablement permis de vivre dans sa maison.»
--Très-bien! s'écria Rodolphe. Ce dédain glacial était écrasant.
«--Mademoiselle! s'écria mon père.--Vous avouerez pourtant, lui dis-je en l'interrompant, qu'une personne qui insulte lâchement à la mémoire d'une femme qui lui a fait l'aumône ne mérite que dédain et aversion.»
«Mon père resta un moment stupéfait: Mme Roland devint pourpre de honte et de colère; les voisins très-embarrassés baissèrent les yeux et gardèrent le silence. «--Mademoiselle, reprit mon père, vous oubliez que madame était l'amie de votre mère; vous oubliez que madame a veillé et veille encore sur votre éducation avec une sollicitude maternelle... vous oubliez enfin que je professe pour elle la plus respectueuse estime... Et puisque vous vous permettez une si inconvenante sortie devant ces messieurs, je vous dirai, moi, que les ingrats et les lâches sont ceux qui, oubliant les soins les plus tendres, osent reprocher une noble infortune à une personne qui mérite l'intérêt et le respect.--Je ne me permettrai pas de discuter cette question avec vous, mon père, dis-je d'une voix soumise.--Peut-être, mademoiselle, serai-je plus heureuse, moi! s'écria Mme Roland, emportée cette fois par la colère au delà des bornes de sa prudence habituelle. Peut-être me ferez-vous la grâce, non de discuter, reprit-elle, mais d'avouer que, loin de devoir la moindre reconnaissance à votre mère, je n'ai à me souvenir que de l'éloignement qu'elle m'a toujours témoigné; car c'est bien contre sa volonté que j'ai...--Ah! madame, lui dis-je, en l'interrompant, par respect pour mon père, par pudeur pour vous-même, dispensez-vous de ces honteuses révélations, vous me feriez regretter de vous avoir exposée à de si humiliants aveux.--Comment! mademoiselle!... s'écria-t-elle presque insensée de colère, vous osez dire...--Je dis, madame, repris-je en l'interrompant encore, je dis que ma mère, en daignant vous permettre de vivre chez elle au lieu de vous en faire chasser selon son droit, a dû vous prouver, par son mépris, que sa tolérance à votre égard lui était imposée.»
--De mieux en mieux, s'écria Rodolphe, c'était une exécution complète. Et cette femme?...
--Mme Roland, par un moyen fort vulgaire, mais fort commode, termina cet entretien; elle s'écria: «Mon Dieu! mon Dieu!» et se trouva mal. Grâce à cet incident, les deux témoins de cette scène sortirent sous le prétexte d'aller chercher des secours; je les imitai, pendant que mon père prodiguait à Mme Roland les soins les plus empressés.
--Quel dut être le courroux de votre père lorsque ensuite vous l'avez revu...
--Il vint chez moi le lendemain matin, et me dit: «Afin qu'à l'avenir des scènes pareilles à celle d'hier ne se renouvellent plus, je vous déclare que, dès que le temps rigoureux de mon deuil et du vôtre sera expiré, j'épouserai Mme Roland. Vous aurez donc désormais à la traiter avec le respect et les égards que mérite... ma femme... Pour des raisons particulières, il est nécessaire que vous vous mariiez avant moi; la fortune de votre mère s'élève à plus d'un million; c'est votre dot. Dès ce jour je m'occuperai activement de vous assurer une union convenable en donnant suite à quelques propositions qui m'ont été faites à votre sujet. La persistance avec laquelle vous attaquez, malgré mes prières, une personne qui m'est si chère me donne la mesure de votre attachement pour moi. Mme Roland dédaigne ces attaques; mais je ne souffrirai pas que de telles inconvenances se renouvellent devant des étrangers dans ma propre maison. Désormais, vous n'entrerez ou ne resterez dans le salon que lorsque Mme Roland ou moi, nous y serons seuls.»
«Après ce dernier entretien, je vécus encore plus isolée. Je ne voyais mon père qu'aux heures de repas, qui se passaient dans un morne silence. Ma vie était si triste que j'attendais avec impatience le moment où mon père me proposerait un mariage quelconque pour accepter. Mme Roland, ayant renoncé à mal parler de ma mère, se vengeait en me faisant souffrir un supplice de tous les instants: elle affectait, pour m'exaspérer, de se servir de mille choses qui avaient appartenu à ma mère: son fauteuil, son métier à tapisserie, les livres de sa bibliothèque particulière, jusqu'à un écran à tablette que j'avais brodé pour elle et au milieu duquel se voyait son chiffre. Cette femme profanait tout...
--Oh! je conçois l'horreur que ces profanations devaient vous causer.
--Et puis l'isolement rend les chagrins plus douloureux encore...
--Et vous n'aviez personne... personne à qui vous confier?
--Personne... Pourtant je reçus une preuve d'intérêt qui me toucha, et qui aurait dû m'éclairer sur l'avenir: un des deux témoins de cette scène où j'avais si durement traité Mme Roland était M. Dorval, vieux et honnête notaire, à qui ma mère avait rendu quelques services en s'intéressant à une de ses pièces. D'après la défense de mon père, je ne descendais jamais au salon lorsque des étrangers s'y trouvaient... je n'avais donc pas revu M. Dorval, lorsque, à ma grande surprise, il vint un jour, d'un air mystérieux, me trouver dans une allée du parc, lieu habituel de ma promenade. «Mademoiselle, me dit-il, je crains d'être surpris par M. le comte; lisez cette lettre, brûlez-la ensuite, il s'agit d'une chose très-importante pour vous.» Et il disparut.
«Dans cette lettre, il me disait qu'il s'agissait de me marier à M. le marquis d'Harville; ce parti semblait convenable de tout point; on me répondait des bonnes qualités de M. d'Harville: il était jeune, fort riche, d'un esprit distingué, d'une figure agréable; et pourtant les familles des deux jeunes personnes que M. d'Harville avait dû épouser successivement avaient brusquement rompu le mariage projeté. Le notaire ne pouvait me dire la raison de cette rupture, mais il croyait de son devoir de m'en prévenir, sans toutefois prétendre que la cause de ces ruptures fût préjudiciable à M. d'Harville. Les deux jeunes personnes dont il s'agissait étaient filles, l'une de M. de Beauregard, pair de France; l'autre, de lord Boltrop. M. Dorval me faisait cette confidence, parce que mon père, très-impatient de conclure mon mariage, ne paraissait pas attacher assez d'importance aux circonstances qu'on me signalait.
--En effet, dit Rodolphe, après quelques moments de réflexion, je me souviens maintenant que votre mari, à une année d'intervalle, me fit successivement part de deux mariages projetés qui, près de se conclure, avaient été brusquement rompus, m'écrivait-il, pour quelques discussions d'intérêt.
Mme d'Harville sourit avec amertume et répondit:
--Vous saurez la vérité tout à l'heure, monseigneur... Après avoir lu la lettre du vieux notaire, je ressentis autant de curiosité que d'inquiétude. Qui était M. d'Harville? Mon père ne m'en avait jamais parlé. J'interrogeais en vain mes souvenirs; je ne me rappelais pas ce nom. Bientôt Mme Roland, à mon grand étonnement, partit pour Paris. Son voyage devait durer huit jours au plus; pourtant mon père ressentit un profond chagrin de cette séparation passagère; son caractère s'aigrit; il redoubla de froideur envers moi. Il lui échappa même de me répondre un jour que je lui demandais comment il se portait: «--Je suis souffrant, et c'est de votre faute.--De ma faute, mon père?--Certes. Vous savez combien je suis habitué à Mme Roland, et cette admirable femme que vous avez outragée fait dans votre seul intérêt ce voyage, qui la retient loin de moi.»
«Cette marque d'intérêt de Mme Roland m'effraya; j'eus vaguement l'instinct qu'il s'agissait de mon mariage. Je vous laisse à penser, monseigneur, la joie de mon père au retour de ma future belle-mère. Le lendemain, il me fit prier de passer chez lui; il était seul avec elle.--J'ai, me dit-il, depuis longtemps songé à votre établissement. Votre deuil finit dans un mois. Demain arrivera ici M. le marquis d'Harville, jeune homme extrêmement distingué, fort riche, et en tout capable d'assurer votre bonheur. Il vous a vue dans le monde; il désire vivement cette union; toutes les affaires d'intérêt sont réglées. Il dépendra donc absolument de vous d'être mariée avant six semaines. Si, au contraire, par un caprice, que je ne veux pas prévoir, vous refusiez ce parti presque inespéré, je me marierais toujours, selon mon intention, dès que le temps de mon deuil serait expiré. Dans ce dernier cas, je dois vous le déclarer... votre présence chez moi ne me serait agréable que si vous me promettiez de témoigner à ma femme la tendresse et le respect qu'elle mérite.--Je vous comprends, mon père. Si je n'épouse pas M. d'Harville, vous vous marierez; et alors, pour vous et pour... madame, il n'y a plus aucun inconvénient à ce que je me retire au Sacré-Coeur.--Aucun», me répondit-il froidement.
--Ah! ce n'est plus de la faiblesse, c'est de la cruauté!... s'écria Rodolphe.
--Savez-vous, monseigneur, ce qui m'a toujours empêchée de garder contre mon père le moindre ressentiment? C'est qu'une sorte de prévision m'avertissait qu'un jour il payerait, hélas! bien cher son aveugle passion pour Mme Roland... Et, Dieu merci, ce jour est encore à venir.
--Et ne lui dites-vous rien de ce que vous avait appris le vieux notaire sur les deux mariages si brusquement rompus par les familles auxquelles M. d'Harville devait s'allier?