Chapter 9
--Malheureusement vous m'avez cent fois mis à même de ne douter ni de l'un ni de l'autre. Grâce à Dieu, Crabb de Ramsgate vous a appris à boxer; Lacour de Paris[74] vous a enseigné la canne, le chausson, et par curiosité l'argot; le fameux Bertrand vous a appris l'escrime, et dans vos essais contre ces professeurs vous avez eu souvent l'avantage. Vous tuez les hirondelles au vol avec un pistolet de munition, vous avez des muscles d'acier; quoique svelte et mince, vous me battriez aussi facilement qu'un cheval de course battrait un cheval de brasseur... Cela est vrai.
Rodolphe avait complaisamment écouté cette énumération de ses qualités de gladiateur; il reprit en souriant:
--Eh bien! alors que crains-tu?
--Je maintiens, monseigneur, qu'il n'est pas convenable que vous prêtiez le collet au premier goujat venu. Je ne vous dis pas cela à cause de l'inconvénient qu'il y a pour un honorable gentilhomme de ma connaissance à se noircir la figure avec du charbon et à avoir l'air d'un diable: malgré mes cheveux gris, mon embonpoint et ma gravité, je me déguiserais en danseur de corde, si cela pouvait vous servir; mais j'en suis pour ce que j'ai dit.
--Oh! je le sais bien, vieux Murph, lorsqu'une idée est rivée sous ton crâne de fer, lorsque le dévouement est implanté dans ton ferme et vaillant coeur, le démon userait ses dents et ses ongles à les en retirer.
--Vous me flattez, monseigneur, vous méditez quelque...
--Ne te gêne pas.
--Quelque folie, monseigneur.
--Mon pauvre Murph, tu prends mal ton temps pour me sermonner.
--Pourquoi?
--Je suis dans un de mes meilleurs moments d'orgueil et de bonheur... je suis ici...
--Dans un endroit où vous avez fait du bien?
--C'est un lieu de refuge contre tes homélies, c'est mon Temple-Bar...
--S'il en est ainsi, où diable voulez-vous que je vous prenne, monseigneur?
--Maître Murph, vous me flattez, vous voulez m'empêcher de faire quelque folie.
--Monseigneur, il y a des folies pour lesquelles je suis indulgent.
--Les folies d'argent?
--Oui, car, après tout, avec près de deux millions de revenu...
--On est souvent bien gêné, mon pauvre Murph.
--À qui le dites-vous, monseigneur!
--Et pourtant il y a des plaisirs si vifs, si purs, si profonds, qui coûtent si peu! Qu'y a-t-il de comparable à ce que j'ai éprouvé tout à l'heure, lorsque cette malheureuse créature s'est vue en sûreté ici, et que dans sa reconnaissance elle m'a baisé la main? Ce n'est pas tout: mon bonheur a un long avenir: demain, après-demain, pendant bien des jours, enfin, je pourrai songer avec délices à ce qu'éprouvera cette pauvre enfant en se réveillant dans cette tranquille retraite, auprès de cette excellente Mme Georges, qui l'aimera tendrement; car le malheur est sympathique au malheur.
--Oh! pour Mme Georges, jamais bienfaits n'ont été mieux placés. Noble, courageuse femme!... un ange de vertu, un ange! Je m'émeus rarement, et je me suis ému aux malheurs de Mme Georges... Mais votre nouvelle protégée!... Tenez, ne parlons pas de cela, monseigneur.
--Pourquoi, Murph?
--Monseigneur, vous faites ce que bon vous semble.
--Je fais ce qui est juste, dit Rodolphe avec une nuance d'impatience.
--Ce qui est juste... selon vous.
--Ce qui est juste devant Dieu et devant ma conscience, reprit sévèrement Rodolphe.
--Tenez, monseigneur, nous ne nous entendrons pas. Je vous le répète, ne parlons plus de cela.
--Et moi, je vous ordonne de parler! s'écria impérieusement Rodolphe.
--Je ne me suis jamais exposé à ce que monseigneur m'ordonnât de me taire: j'espère qu'il ne m'ordonnera pas de parler, répondit fièrement Murph.
--Monsieur Murph!!! s'écria Rodolphe avec un accent d'irritation croissante.
--Monseigneur!...
--Vous le savez, monsieur, je n'aime pas les réticences.
--Il me convient d'avoir des réticences, dit brusquement Murph.
--Apprenez, monsieur, que si je descends avec vous jusqu'à la familiarité, c'est à condition que vous vous élèverez jusqu'à la franchise.
Il est impossible de peindre la hauteur souveraine de la physionomie de Rodolphe en prononçant ces dernières paroles.
--Monseigneur, j'ai cinquante ans, je suis gentilhomme; vous ne devez pas me parler ainsi.
--Taisez-vous!
--Monseigneur!
--Taisez-vous!
--Monseigneur, il est indigne de forcer un homme de coeur à se souvenir des services qu'il a rendus.
--Tes services? Est-ce que je ne les paye pas de toutes façons?
Il faut le dire, Rodolphe n'avait pas attaché à ces mots cruels un sens humiliant qui plaçât Murph dans la position d'un mercenaire; malheureusement celui-ci les interpréta de la sorte. Il devint pourpre de honte, porta ses deux poings crispés à son front chauve avec une expression de douloureuse indignation; puis tout à coup, par un revirement subit, jetant les yeux sur Rodolphe, dont la noble figure était alors contractée, enlaidie par la violence d'un dédain farouche, Murph étouffa un soupir, regarda le jeune homme avec une sorte de tendre commisération, et lui dit d'une voix émue:
--Monseigneur, revenez à vous, vous n'êtes pas raisonnable.
Ces mots mirent le comble à l'irritation de Rodolphe; son regard brilla d'un éclat sauvage; ses lèvres blanchirent, et, s'avançant vers Murph avec un geste de menace, il s'écria:
--Oses-tu bien...!
Murph se recula, et dit vivement, comme malgré lui:
--Monseigneur, monseigneur, SOUVENEZ-VOUS DU 13 JANVIER!
Ces mots produisirent un effet magique sur Rodolphe. Son visage, crispé par la colère, se détendit.
Il regarda fixement Murph, baissa la tête; puis, après un moment de silence, il murmura d'une voix altérée:
--Ah! monsieur, vous êtes cruel... Je croyais pourtant!... Et vous encore!... Vous!...
Rodolphe ne put achever, sa voix s'éteignit; il tomba sur un banc de pierre et cacha sa tête dans ses deux mains.
--Monseigneur, s'écria Murph désolé, mon bon seigneur, pardonnez-moi, pardonnez à votre vieux et fidèle Murph! Ce n'est que poussé à bout, et craignant, hélas! non pour moi, mais pour vous, les suites de votre emportement, que j'ai dit cela... Je l'ai dit sans colère, sans reproche, je l'ai dit malgré moi et avec compassion. Monseigneur, j'ai eu tort d'être susceptible... Mon Dieu! qui doit connaître votre caractère, si ce n'est moi, moi qui ne vous ai pas quitté depuis votre enfance! De grâce, dites que vous me pardonnez de vous avoir rappelé ce jour funeste... Hélas que d'expiations n'avez-vous pas...
Rodolphe releva la tête; il était très-pâle. Il dit à son compagnon d'une voix douce et triste:
--Assez, assez, mon vieil ami, je te remercie d'avoir éteint d'un mot ce fatal emportement; je ne te fais pas d'excuses, moi, des duretés que j'ai dites; tu sais bien qu'il y a loin du coeur aux lèvres, comme disent les bonnes gens de chez nous. J'étais fou, ne parlons plus de cela.
--Hélas! maintenant vous voilà triste pour longtemps... Suis-je assez malheureux!... Je ne désire rien tant que de vous voir sortir de votre humeur sombre et je vous y replonge par ma sotte susceptibilité. Mordieu! à quoi sert d'être honnête homme et d'avoir des cheveux gris, si ce n'est à endurer patiemment mes reproches qu'on ne mérite pas!
--Mais non, reprit Murph avec une exaltation comique, car elle contrastait avec son flegme habituel, mais non, il faut sans doute qu'on me flatte à la journée, qu'on me dise: «Monsieur Murph, vous êtes le modèle des serviteurs; Monsieur Murph, il n'y a pas de fidélité pareille à la vôtre; monsieur Murph, vous êtes un homme admirable; monsieur Murph! diable, peste! oh! oh! qu'il est beau, monsieur Murph! brave Murph!» Allons, vieux perroquet, fais donc gratter ta tête grise!!!
Puis, se ressouvenant des affectueuses paroles que Rodolphe lui avait dites au commencement de la conversation, il s'écria avec un redoublement de violence grotesque:
--Mais c'est qu'il m'avait appelé son bon, son vieux, son fidèle Murph!... Et moi qui vais comme un rustre, pour une boutade involontaire! à mon âge... Mordieu!... c'est à s'arracher les cheveux.
Et le digne gentilhomme porta ses deux mains à ses tempes.
Ces mots et ce geste étaient chez lui le signe du désespoir arrivé à son paroxysme. Malheureusement ou heureusement pour Murph, il était presque complètement chauve, ce qui rendait cette manifestation capillaire très-inoffensive, et cela à son grand et sincère regret; car lorsque l'action succédait à la parole, c'est-à-dire lorsque ses doigts crispés ne rencontraient que la surface de son crâne, luisante et polie comme du marbre, le digne squire était confus et honteux de sa présomption, il se regardait comme un hâbleur, comme un fanfaron. Hâtons-nous de dire, pour disculper Murph de tout soupçon de forfanterie, qu'il avait possédé la chevelure la plus épaisse, la plus dorée qui eût jamais orné le crâne d'un gentilhomme du Yorkshire.
Ordinairement le désappointement de Murph à l'endroit de sa chevelure amusait beaucoup Rodolphe; mais ses pensées étaient alors graves, douloureuses. Pourtant, ne voulant pas augmenter les regrets de son compagnon, il lui dit en souriant avec douceur:
--Écoute-moi, bon Murph: tu paraissais louer sans réserve le bien que j'ai fait à Mme Georges...
--Monsieur...
--Et t'étonner de mon intérêt pour cette pauvre fille perdue?
--Monseigneur, de grâce... j'ai eu tort... j'ai eu tort...
--Non... Je le conçois, les apparences ont pu te tromper... Seulement, comme tu connais ma vie... comme tu m'aides avec autant de fidélité que de courage dans la tâche que j'ai entreprise... il est de ton devoir ou, si tu l'aimes mieux, de ma reconnaissance, de te convaincre que je n'agis pas légèrement...
--Je le sais, monseigneur.
--Tu connais mes idées au sujet du bien que l'homme peut faire. Secourir d'honorables infortunes qui se plaignent, c'est bien. S'enquérir de ceux qui luttent avec honneur, avec énergie, et leur venir en aide, quelquefois à leur insu... prévenir à temps la misère ou la tentation, qui mènent au crime... c'est mieux. Réhabiliter à leurs propres yeux, rendre tout à fait honnêtes et bons ceux qui ont conservé purs quelques généreux sentiments au milieu du mépris qui les flétrit, de la misère qui les ronge, de la corruption qui les entoure, et pour cela braver, soi, le contact de cette misère, de cette corruption, de cette fange... c'est mieux encore. Poursuivre d'une haine vigoureuse, d'une vengeance implacable, le vice, l'infamie, le crime, qu'ils rampent dans la boue ou qu'ils trônent sur la soie, c'est justice... Mais secourir aveuglément une misère méritée, mais dégrader l'aumône et la pitié, mais prostituer ces chastes et pieuses consolatrices de mon âme blessée... les prostituer à des êtres indignes, infâmes, cela serait horrible, impie, sacrilège. Ce serait faire douter de Dieu. Et celui qui donne doit y faire croire.
--Monseigneur, je n'ai pas voulu dire que vous aviez indignement placé vos bienfaits.
--Encore un mot, mon vieil ami. Mme Georges et la pauvre fille que je lui ai confiée sont parties des deux points extrêmes pour tomber dans un abîme commun... le malheur. L'une, heureuse, riche, aimée, honorée, douée de toutes les vertus, a vu son existence flétrie, brisée, anéantie par le scélérat hypocrite auquel d'aveugles parents l'avaient mariée... Je le dis avec joie, sans moi la malheureuse femme expirait de misère et de besoin; car la honte l'empêchait de s'adresser à personne.
--Ah! monseigneur, lorsque nous sommes arrivés dans cette mansarde, quelle effroyable pauvreté! C'était affreux... affreux!... Et lorsque après sa longue maladie elle s'est pour ainsi dire réveillée ici, dans cette maison si calme, quelle surprise! quelle reconnaissance! Vous avez raison, monseigneur, voir secourir de telles infortunes, cela fait croire à Dieu.
--Et c'est honorer Dieu que de les secourir; je le reconnais, rien n'est plus céleste que la vertu sereine et réfléchie, rien n'est plus respectable qu'une femme comme Mme Georges, qui, élevée par une mère pieuse et bonne dans une intelligente observance de tous les devoirs, n'y a jamais failli... jamais! et a vaillamment traversé les plus effroyables épreuves. Mais n'est-ce pas aussi honorer Dieu, dans ce qu'il a de plus divin, que de retirer de la fange une de ces rares natures qu'il s'est complu à douer?... Ne mérite-t-elle pas aussi pitié, intérêt, respect... oui, respect, la malheureuse enfant qui, abandonnée à son seul instinct; qui, torturée, emprisonnée, avilie, souillée, a saintement conservé, au fond de son coeur, les nobles germes que Dieu y avait semés? Si tu l'avais entendue, cette pauvre créature, au premier mot d'intérêt que je lui ai dit, à la première parole honnête et amie qu'elle ait entendue, comme les plus charmants instincts, les goûts les plus purs, les pensées les plus délicates, les plus poétiques, se sont éveillés en foule dans son âme ingénue, de même qu'au printemps les mille fleurs sauvages des prairies éclosent au moindre rayon de soleil... sans le savoir! Dans cet entretien d'une heure avec un pauvre ouvrier, j'ai découvert dans Fleur-de-Marie des trésors de bonté, de grâce, de sagesse, oui, de sagesse, mon vieux Murph. Un sourire m'est venu aux lèvres et une larme m'est venue aux yeux, lorsque dans son gentil babil, rempli de raison, elle m'a prouvé que je devais économiser quarante sous par jour, pour être au-dessus des besoins et des mauvaises tentations. Pauvre petite, elle disait cela d'un ton si sérieux, si pénétré! elle éprouvait une si douce satisfaction à me donner un sage conseil, une si douce joie à m'entendre promettre que je le suivrais!... J'étais ému... oh! ému jusqu'aux larmes, je te l'ai dit... Et l'on m'accuse d'être blasé, dur, inflexible... Oh! non, non, grâce à Dieu! quelquefois je sens encore mon coeur battre ardent et généreux... Mais toi-même tu es attendri, mon vieil ami... Allons, Fleur-de-Marie ne sera pas jalouse de Mme Georges, tu t'intéresses aussi à son sort.
--C'est vrai, monseigneur... Ce trait de vous faire économiser quarante sous par jour... vous croyant ouvrier... au lieu de vous engager à faire de la dépense pour elle... oui, ce trait-là me touche plus qu'il ne devrait peut-être.
--Et quand je songe que cette enfant a une mère riche, honorée, dit-on, qui l'a indignement abandonnée... Oh! si cela est... je le saurai, je l'espère... et je te dirai comment. Oh! si cela est! malheur... malheur à cette femme! elle aura une terrible expiation à subir... Murph, Murph... jamais je ne me suis senti des élans de haine plus implacable qu'en songeant à cette femme que je ne connais pas. Tu le sais, Murph... tu le sais... certaines vengeances me sont bien chères... certaines souffrances bien précieuses... j'ai bien soif de certaines larmes!
--Hélas! monseigneur, dit Murph, affligé de l'expression d'infernale méchanceté qui se peignait sur les traits de Rodolphe en parlant ainsi, je le sais, ceux qui méritent intérêt et compassion ont souvent dit de vous: «C'est donc un bon ange!» Ceux qui méritent mépris et haine se sont écriés, en vous maudissant, dans leur désespoir: «C'est donc le démon!...»
--Tais-toi, voici Mme Georges et Marie... Fais tout préparer pour notre départ; il faut être à Paris de bonne heure.
XIV
Les adieux
Marie (désormais nous donnerons ce nom à la Goualeuse), grâce aux soins de Mme Georges, n'était plus reconnaissable.
Un joli bonnet rond à la paysanne et deux épais bandeaux de cheveux blonds encadraient la figure virginale de la jeune fille. Un ample fichu de mousseline blanche se croisait sur son sein et disparaissait à demi sous la haute bavette carrée d'un petit tablier de taffetas changeant, dont les reflets bleus et roses miroitaient sur le fond sombre d'une robe carmélite qui semblait avoir été faite pour Marie.
Sa physionomie était profondément recueillie; certaines félicités jettent l'âme dans une ineffable tristesse, dans une sainte mélancolie.
Rodolphe ne fut pas surpris de la gravité de Marie, il s'y attendait. Joyeuse et babillarde, il aurait eu d'elle une idée moins élevée.
Avec un tact parfait, il ne lui fit pas le moindre compliment sur sa beauté, qui brillait pourtant ainsi du plus pur éclat.
Rodolphe sentait qu'il y avait quelque chose de solennel, d'auguste, dans cette espèce de rédemption d'une âme arrachée au vice.
On voyait sur les traits sérieux et résignés de Mme Georges la trace de longues souffrances, de profonds chagrins; elle regardait Marie avec une mansuétude, une compassion presque maternelle, tant la grâce et la douceur de cette jeune fille étaient sympathiques.
--Voilà mon enfant... qui vient vous remercier de vos bontés, monsieur Rodolphe, dit Mme Georges en présentant Marie à Rodolphe.
À ces mots de «mon enfant», la Goualeuse tourna lentement ses grands yeux vers sa protectrice et la contempla pendant quelques moments avec une expression de reconnaissance inexprimable.
--Merci pour Marie, ma chère madame Georges; elle est digne de ce tendre intérêt... et elle le méritera toujours.
--Monsieur Rodolphe, dit Marie d'une voix tremblante, vous comprenez... n'est-ce pas, que je ne trouve rien à vous dire?
--Votre émotion me dit tout, Marie...
--Oh! elle sent combien le bonheur qui lui arrive est providentiel, dit Mme Georges attendrie. Son premier mouvement, en entrant dans ma chambre, a été de se jeter à genoux devant mon crucifix.
--C'est que maintenant grâce à vous, monsieur Rodolphe... j'ose prier..., dit Marie en regardant son ami.
Murph se retourna brusquement: son flegme d'Anglais, sa dignité de squire, ne lui permettaient pas de laisser voir à quel point le touchaient les simples paroles de Marie.
Rodolphe dit à la jeune fille:
--Mon enfant, j'aurais à causer avec Mme Georges... Mon ami Murph vous conduira dans la ferme... et vous fera faire connaissance avec vos futurs protégés... Nous vous rejoindrons tout à l'heure... Eh bien! Murph... Murph, tu ne m'entends pas?...
Le bon gentilhomme tournait alors le dos et feignait de se moucher avec un bruit, un retentissement formidables; il remit son mouchoir dans sa poche, enfonça son chapeau sur ses yeux et, se retournant à demi, il offrit son bras à Marie.
Murph avait si habilement manoeuvré que ni Rodolphe ni Mme Georges ne purent apercevoir son visage. Prenant le bras de la jeune fille, il se dirigea rapidement vers les bâtiments de la ferme, en marchant si vite que, pour le suivre, la Goualeuse fut obligée de courir, comme elle courait dans son enfance après la Chouette.
--Eh bien! madame Georges, que pensez-vous de Marie? dit Rodolphe.
--Monsieur Rodolphe, je vous l'ai dit: à peine entrée dans ma chambre... voyant mon christ, elle a couru s'agenouiller... Il m'est impossible de vous exprimer tout ce qu'il y a de spontané, de naturellement religieux dans ce mouvement. J'ai compris à l'instant que son âme n'était pas dégradée. Et puis, monsieur Rodolphe, l'expression de sa reconnaissance pour vous n'a rien d'exagéré, d'emphatique; elle n'en est que plus sincère. Encore un mot qui vous prouvera combien l'instinct religieux est puissant en elle; je lui ai dit: «Vous avez dû être bien étonnée, bien heureuse, lorsque M. Rodolphe vous a annoncé que vous resteriez ici désormais?... Quelle profonde impression cela a dû vous causer!... «--Oh! oui, m'a-t-elle répondu; quand M. Rodolphe m'a dit cela, alors je ne sais ce qui s'est passé en moi tout à coup; mais j'ai éprouvé l'espèce de bonheur pieux, de saint respect que j'éprouvais lorsque j'entrais dans une église... quand je pouvais y entrer, a-t-elle ajouté, car vous savez, madame...» Je ne l'ai pas laissée achever en voyant sa figure se couvrir de honte.--Je sais, mon enfant... et je vous appellerai toujours mon enfant... si vous le voulez bien... je sais que vous avez beaucoup souffert: mais Dieu bénit ceux qui l'aiment et ceux qui le craignent... ceux qui ont été malheureux et ceux qui se repentent...
--Allons, ma bonne madame Georges, je suis doublement content de ce que j'ai fait. Cette pauvre fille vous intéressera... Vous n'aurez qu'à semer pour recueillir; vous avez deviné juste, ses instincts sont excellents.
--Ce qui m'a encore touchée, monsieur Rodolphe, c'est qu'elle ne s'est pas permis la moindre question sur vous, quoique sa curiosité dût être bien excitée. Frappée de cette réserve pleine de délicatesse, je voulus savoir si elle en avait la conscience. Je lui dis:--Vous devez être bien curieuse de savoir quel est votre mystérieux bienfaiteur? «--Je le sais... me répondit-elle avec une naïveté charmante, il s'appelle mon bienfaiteur.»
--Ainsi donc vous l'aimerez? Excellente femme, sa compagnie vous sera douce... Elle occupera du moins votre coeur...
--Oui, je m'occuperai d'elle comme je me serais occupée de _lui_, dit Mme Georges d'une voix déchirante.
Rodolphe lui prit la main.
--Allons, allons, ne vous découragez pas encore... Si nos recherches ont été vaines jusqu'ici, peut-être un jour...
Mme Georges secoua tristement la tête et dit amèrement:
--Mon pauvre fils aurait vingt ans maintenant...
--Dites donc qu'il a cet âge.
--Dieu vous entende et vous exauce, monsieur Rodolphe!
--Il m'exaucera... je l'espère bien... Hier j'étais allé (mais en vain) chercher un certain drôle surnommé Bras-Rouge, qui pouvait peut-être, m'avait-on dit, me renseigner sur votre fils. En descendant de chez Bras-Rouge, à la suite d'une rixe, j'ai rencontré cette malheureuse enfant...
--Hélas! tant mieux!... au moins votre bonne résolution pour moi vous a mis sur la voie d'une nouvelle infortune, monsieur Rodolphe.
--Depuis longtemps d'ailleurs je voulais explorer ces classes misérables... presque certain qu'il y avait là aussi quelques âmes à enlever au vieux Satan, que je m'amuse à contrecarrer souvent, ajouta Rodolphe en souriant, et à qui je dérobe quelquefois ses meilleurs morceaux. Puis il reprit d'un ton plus sérieux: Vous n'avez aucune nouvelle de Rochefort?
--Aucune, dit Mme Georges à voix basse en tressaillant.
--Tant mieux! ce monstre aura trouvé la mort dans les bancs de vase en cherchant à s'évader. Son signalement est assez répandu; c'est un scélérat assez redoutable pour qu'on ait mis toute l'activité possible à le découvrir; et, depuis six mois environ qu'il est sorti du ba...
Rodolphe s'arrêta au moment de prononcer ce terrible mot.
--Du bagne! oh! dites-le... du bagne! s'écria la malheureuse femme avec horreur et d'une voix presque égarée. Le père de mon fils!... Ah! si ce malheureux enfant vit encore... si, comme moi, il n'a pas changé de nom, quelle honte! Et cela n'est rien encore... Son père a peut-être tenu son horrible promesse. Ah! monsieur Rodolphe, pardonnez-moi; mais, malgré vos bienfaits, je suis encore bien malheureuse!
--Pauvre femme, calmez-vous.
--Quelquefois il me prend d'horribles frayeurs. Je me figure que mon mari s'est échappé sain et sauf de Rochefort; qu'il me cherche pour me tuer comme il a peut-être tué notre enfant. Car enfin, qu'en a-t-il fait? qu'en a-t-il fait?
--Ce mystère est le tombeau de mon esprit, dit Rodolphe d'un air pensif. Dans quel intérêt ce misérable a-t-il emporté votre fils, lorsqu'il y a quinze ans, m'avez-vous dit, il a tenté de passer en pays étranger? Un enfant de cet âge ne pouvait qu'embarrasser sa fuite.