Les mystères de Paris, Tome I

Chapter 10

Chapter 103,823 wordsPublic domain

--Hélas! monsieur Rodolphe, lorsque mon mari (la malheureuse frissonna en prononçant ce mot), arrêté sur la frontière, a été ramené à Paris et jeté dans la prison où l'on m'a permis de pénétrer, ne m'a-t-il pas dit ces horribles paroles: «J'ai emporté ton enfant parce que tu l'aimes, et que c'est un moyen de te forcer de m'envoyer de l'argent, dont il profitera ou ne profitera pas... ça me regarde. Qu'il vive ou qu'il meure, peu t'importe; mais s'il vit, il sera entre bonnes mains; tu boiras la honte du fils comme tu as bu la honte du père.» Hélas! un mois après, mon mari était condamné pour la vie. Depuis, les instances, les prières dont mes lettres étaient remplies, tout a été vain; je n'ai rien pu savoir sur le sort de cet enfant... Ah! monsieur Rodolphe, mon fils, où est-il à présent? Ces épouvantables paroles me reviennent toujours à la pensée: «Tu boiras la honte du fils comme tu as bu celle du père!»

--Mais ce serait une atrocité inexplicable; pourquoi vicier, corrompre ce malheureux enfant? pourquoi surtout vous l'enlever?

--Je vous l'ai dit, monsieur Rodolphe, pour me forcer à lui envoyer de l'argent; quoiqu'il m'ait ruinée, il me restait quelques dernières ressources qui s'épuisèrent ainsi. Malgré sa scélératesse, je ne pouvais croire qu'il n'employât au moins une partie de cette somme à faire élever ce malheureux enfant.

--Et votre fils n'avait aucun signe, aucun indice qui pût servir à le faire reconnaître?

--Aucun autre que celui dont je vous ai parlé, monsieur Rodolphe: un petit saint-esprit sculpté en lapis-lazuli, attaché à son cou par une petite chaînette d'argent. Cette relique, bénie par le saint-père, venait de ma mère; elle l'avait portée étant petite, et y attachait une grande vénération. Je l'avais aussi portée: je l'avais mise au cou de mon fils! Hélas! ce talisman a perdu sa vertu.

--Qui sait, bonne mère? Dieu est tout-puissant.

--La Providence ne m'a-t-elle pas placée sur votre chemin, monsieur Rodolphe?

--Trop tard, ma bonne madame Georges, trop tard. Je vous aurais épargné peut-être bien des années de chagrin.

--Ah! monsieur Rodolphe, ne m'avez-vous pas comblée?

--En quoi? J'ai acheté cette ferme. Au temps de votre prospérité, vous faisiez, par goût, valoir vos biens; vous avez consenti à me servir de régisseur; grâce à vos soins excellents, à votre intelligente activité, cette métairie me rapporte...

--Vous rapporte, monsieur? dit Mme Georges interrompant Rodolphe; n'est-ce pas moi qui paye le fermage à notre bon abbé Laporte? et cette somme n'est-elle pas, selon vos ordres, distribuée par lui en aumônes?

--Eh bien! n'est-ce pas un excellent rapport? Mais vous avez fait prévenir ce cher abbé de mon arrivée, n'est-ce pas? Je tiens à lui recommander ma protégée. Il a reçu ma lettre?

--M. Murph la lui a portée ce matin en arrivant.

--Dans cette lettre, je racontais, en peu de mots, à notre bon curé, l'histoire de cette pauvre enfant. Je n'étais pas certain de pouvoir venir aujourd'hui; dans ce cas, Murph vous aurait amené Marie.

Un valet de ferme interrompit cet entretien, qui avait eu lieu dans le jardin.

--Madame, M. le curé vous attend.

--Les chevaux de poste sont-ils arrivés, mon garçon? dit Rodolphe.

--Oui, monsieur Rodolphe; on attelle.

Et le valet quitta le jardin.

Mme Georges, le curé et les habitants de la ferme ne connaissaient le protecteur de Fleur-de-Marie que sous le nom de M. Rodolphe.

La discrétion de Murph était impénétrable; autant il mettait de ponctualité à _monseigneuriser_ Rodolphe dans le tête-à-tête, autant devant les étrangers il avait soin de ne jamais l'appeler autrement que M. Rodolphe.

--J'oubliais de vous prévenir, ma chère madame Georges, dit Rodolphe en regagnant la maison, que Marie a, je crois, la poitrine faible; les privations, la misère, ont altéré sa santé. Ce matin, au grand jour, j'ai été frappé de sa pâleur, quoique ses joues fussent colorées d'un rose vif; ses yeux aussi m'ont paru briller d'un éclat un peu fébrile. Il lui faudra de grands soins.

--Comptez sur moi, monsieur Rodolphe. Mais, Dieu merci! il n'y a rien de grave. À cet âge, à la campagne... au bon air, avec du repos, du bonheur, elle se remettra vite.

--Je le crois; mais il n'importe: je ne me fie pas à vos médecins de campagne... Je dirai à Murph d'amener ici un docteur habile, et il indiquera le meilleur régime à suivre. Vous me donnerez souvent des nouvelles de Marie. Dans quelque temps, lorsqu'elle sera bien reposée, bien calmée, nous songerons à son avenir. Peut-être vaudrait-il mieux pour elle de rester toujours auprès de vous... si son caractère et sa conduite vous conviennent.

--Ce serait mon désir, monsieur Rodolphe; elle me tiendrait lieu de l'enfant que je regrette tous les jours.

--Enfin, espérons pour vous, espérons pour elle.

Au moment où Rodolphe et Mme Georges approchaient de la ferme, Murph et Marie arrivaient de leur côté.

Marie était animée par la promenade. Rodolphe fit remarquer à Mme Georges la coloration des pommettes de la jeune fille, couleurs vives, circonscrites, qui contrastaient beaucoup avec la blancheur délicate de son teint.

Le digne gentilhomme abandonna le bras de la Goualeuse, et vint dire à l'oreille de Rodolphe, d'un air presque confus:

--Cette petite fille m'a ensorcelé; je ne sais pas maintenant qui m'intéresse le plus, d'elle ou de Mme Georges. J'étais une bête sauvage et féroce.

--Ne t'arrache pas les cheveux pour cela, vieux Murph, dit Rodolphe en souriant et en serrant la main du squire.

Mme Georges, s'appuyant sur le bras de Marie, entra avec elle dans le petit salon du rez-de-chaussée, où attendait l'abbé Laporte.

Murph alla veiller aux préparatifs du départ.

Mme Georges, Marie, Rodolphe et le curé restèrent seuls.

Simple, mais très-confortable, ce petit salon était tendu et meublé de toile de perse, comme le reste de la maison, d'ailleurs exactement dépeinte à la Goualeuse par Rodolphe.

Un épais tapis couvrait le plancher, un bon feu flambait dans l'âtre, et deux énormes bouquets de reines-marguerites de toutes couleurs, placés dans deux vases de cristal, répandaient dans cette pièce leur légère odeur balsamique.

À travers les persiennes vertes à demi fermées, on voyait la prairie, la petite rivière, et au delà le coteau planté de châtaigniers.

L'abbé Laporte, assis auprès de la cheminée, avait quatre-vingts ans passés; depuis les derniers jours de la Révolution il desservait cette pauvre paroisse.

On ne pouvait rien voir de plus vénérable, de plus doucement imposant que sa physionomie sénile, amaigrie et un peu souffrante, encadrée de longs cheveux blancs qui tombaient sur le collet de sa soutane noire, rapiécée en plus d'un endroit; l'abbé aimant mieux, disait-il, habiller deux ou trois pauvres enfants d'un bon drap bien chaud, que de faire le muguet, c'est-à-dire garder ses soutanes moins de deux ou trois ans.

Le bon abbé était si vieux, si vieux, que ses mains tremblaient toujours; il y avait quelque chose de touchant dans ce mouvement: aussi, lorsque quelquefois il les élevait en parlant, on eût dit qu'il bénissait.

Rodolphe observait Marie avec intérêt.

S'il l'eût moins connue, ou plutôt moins devinée, il se fût peut-être étonné de la voir approcher de l'abbé avec une sorte de pieuse sérénité.

L'admirable instinct de Marie lui disait que la honte finit où le repentir et l'expiation commencent.

--Monsieur l'abbé, dit respectueusement Rodolphe, Mme Georges veut bien se charger de cette jeune fille, pour laquelle je vous demande vos bontés.

--Elle y a droit, monsieur, comme tous ceux qui viennent à nous. La clémence de Dieu est inépuisable, ma chère enfant... il vous l'a prouvé en ne vous abandonnant pas... dans de bien douloureuses épreuves... Je sais tout. (Et il prit la main de Marie dans ses mains tremblantes et vénérables.) L'homme généreux qui vous a sauvée a réalisé cette parole de l'Écriture: «Le Seigneur est près de ceux qui l'invoquent; il accomplira les désirs de ceux qui le redoutent; il écoutera leurs cris et les sauvera.» Maintenant, méritez ses bontés par votre conduite; vous me trouverez toujours pour vous encourager, pour vous soutenir... dans la bonne voie où vous entrez. Vous aurez dans Mme Georges un exemple de tous les jours, en moi un conseil vigilant. Le Seigneur terminera son oeuvre.

--Et je le prierai pour ceux qui ont eu pitié de moi, et qui m'ont ramenée à lui, mon père, dit la Goualeuse.

Par un mouvement presque involontaire, elle se jeta à genoux devant le prêtre. L'émotion était trop forte, les sanglots l'étouffaient. Mme Georges, Rodolphe, l'abbé... étaient profondément touchés.

--Relevez-vous, ma chère enfant, dit le curé, vous mériterez bientôt... l'absolution de grandes fautes dont vous avez été plutôt victime que coupable; car, pour parler encore avec le prophète: «Le Seigneur soutient tous ceux qui sont près de tomber, et il relève tous ceux qu'on accable.»

--Adieu, Marie, lui dit Rodolphe en lui donnant une petite croix d'or, dite à la Jeannette, attachée à un ruban de velours noir. Il ajouta:--Gardez cette petite croix en souvenir de moi; j'y ai fait graver ce matin la date du jour de votre délivrance... de votre rédemption. Bientôt je reviendrai vous voir.

Marie porta la croix à ses lèvres.

Murph, à ce moment, ouvrit la porte du salon.

--Monsieur Rodolphe, les chevaux sont prêts.

--Adieu, mon père; adieu, ma bonne madame Georges... Je vous recommande votre enfant. Encore adieu, Marie.

Le vénérable prêtre, appuyé sur le bras de Mme Georges et de la Goualeuse, qui soutenaient ses pas chancelants, sortit du salon pour voir partir Rodolphe.

Les derniers rayons du soleil coloraient vivement ce groupe intéressant et triste:

Un vieux prêtre, symbole de charité, de pardon et d'espérance éternelle;

Une femme éprouvée par toutes les douleurs qui peuvent accabler une épouse, une mère;

Une jeune fille sortant à peine de l'enfance, naguère jetée dans l'abîme du vice par la misère et par l'infâme obsession du crime.

Rodolphe monta en voiture; Murph prit place à ses côtés.

Les chevaux partirent au galop.

XV

Le rendez-vous

Le lendemain du jour où il avait confié la Goualeuse aux soins de Mme Georges, Rodolphe, toujours vêtu en ouvrier, se trouvait à midi précis à la porte du cabaret le Panier-Fleuri, situé non loin de la barrière de Bercy.

La veille, à dix heures du soir, le Chourineur s'était exactement trouvé au rendez-vous que lui avait assigné Rodolphe. La suite de ce récit fera connaître le résultat de ce rendez-vous.

Il était donc midi. Il pleuvait à torrents; la Seine, gonflée par des pluies presque continuelles, avait atteint une hauteur énorme et inondait une partie du quai.

Rodolphe regardait de temps à autre avec impatience du côté de la barrière; enfin, avisant au loin un homme et une femme qui s'avançaient abrités par un parapluie, il reconnut la Chouette et le Maître d'école.

Ces deux personnages étaient complètement métamorphosés: le brigand avait abandonné ses méchants habits et son air de brutalité féroce; il portait une longue redingote de castorine verte et un chapeau rond; sa cravate et sa chemise étaient d'une extrême blancheur. Sans l'épouvantable hideur de ses traits et le fauve éclat de son regard, toujours ardent et mobile, on eût pris cet homme, à sa démarche paisible, assurée, pour un honnête bourgeois.

La borgnesse, aussi endimanchée, portait un bonnet blanc, un grand châle en bourre de soie, façon cachemire, et tenait à la main un vaste cabas.

La pluie avait un moment cessé; Rodolphe surmonta un moment de dégoût et marcha droit au couple affreux.

À l'argot du tapis-franc le Maître d'école avait substitué un langage presque recherché, qui paraissait d'autant plus horrible qu'il annonçait un esprit cultivé et qu'il contrastait avec les forfanteries sanguinaires de ce brigand.

Lorsque Rodolphe s'approcha de lui, le Maître d'école le salua profondément; la Chouette fit la révérence.

--Monsieur... votre très-humble serviteur..., dit le Maître d'école. À vous rendre mes devoirs, enchanté de faire... ou plutôt de refaire votre connaissance... car avant-hier vous m'avez octroyé deux coups de poing à assommer un rhinocéros. Mais ne parlons pas de cela maintenant: c'était une plaisanterie de votre part, j'en suis sûr... une simple plaisanterie. N'y pensons plus... de graves intérêts nous rassemblent. J'ai vu hier soir, à onze heures, le Chourineur au tapis-franc; je lui ai donné rendez-vous ici ce matin, dans le cas où il voudrait être notre collaborateur; mais il paraît qu'il refuse décidément.

--Vous acceptez donc!

--Si vous vouliez, monsieur... Votre nom?

--Rodolphe.

--Monsieur Rodolphe... nous entrerions au Panier-Fleuri... ni moi ni madame nous n'avons déjeuné... Nous parlerions de nos petites affaires en cassant une croûte.

--Volontiers.

--Nous pouvons toujours causer en marchant. Vous et le Chourineur devez sans reproche un dédommagement à ma femme et à moi... Vous nous avez fait perdre plus de deux mille francs. La Chouette avait rendez-vous, près de Saint-Ouen, avec un grand monsieur en deuil qui était venu vous demander l'autre soir au tapis-franc; il proposait deux mille francs pour vous faire quelque chose... Le Chourineur m'a à peu près expliqué cela... Mais j'y pense, Finette, dit le brigand, va choisir un cabinet au Panier-Fleuri et commander le déjeuner: des côtelettes, un morceau de veau, une salade et deux bouteilles de Beaune première; nous te rejoignons.

La Chouette n'avait pas un instant quitté Rodolphe du regard; elle partit après avoir échangé un coup d'oeil avec le Maître d'école. Celui-ci reprit:

--Je vous disais donc, monsieur Rodolphe, que le Chourineur m'avait édifié sur cette proposition de deux mille francs.

--Qu'est-ce que ça signifie, _édifier_?

--C'est juste... ce langage est un peu ambitieux pour vous; je voulais dire que le Chourineur m'avait à peu près appris ce que voulait de vous ce grand monsieur en deuil, avec ses deux mille francs.

--Bien, bien...

--Ça n'est pas déjà si bien, jeune homme; car le Chourineur ayant rencontré hier matin la Chouette près de Saint-Ouen, il ne l'a pas quittée d'une semelle dès qu'il a vu arriver le grand monsieur en deuil; de sorte que celui-ci n'a pas osé approcher. C'est donc deux mille francs qu'il faut que vous me fassiez regagner, sans compter cinq cents francs pour un portefeuille que nous devions rendre, mais que nous n'aurions pas d'ailleurs rendu, inspection faite des papiers qui nous ont paru valoir mieux que ça.

--Il contient donc de grandes valeurs?

--Il contient des papiers qui m'ont paru fort curieux, quoique la plupart soient écrits en anglais; et je les garde là, dit le brigand en frappant sur la poche de côté de sa redingote.

En apprenant que le Maître d'école avait encore les papiers saisis l'avant-veille sur Tom, Rodolphe fut très-satisfait; ils étaient pour lui d'une haute importance. Ses instructions au Chourineur n'avaient pas eu d'autre but que d'empêcher Tom de s'approcher de la Chouette; celui-ci garderait alors le portefeuille, et Rodolphe espérait s'en rendre possesseur.

--Je garde donc ces papiers comme une poire pour la soif, dit le brigand; car j'ai trouvé l'adresse du monsieur en deuil, et, d'une façon ou d'une autre, je le reverrai.

--Nous pourrons faire affaire si vous voulez; si notre coup réussit, je vous achèterai ces papiers, moi qui connais l'homme; ça me va mieux qu'à vous.

--Nous verrons... Mais d'abord revenons à nos moutons.

--Eh bien! donc, j'avais proposé une affaire superbe au Chourineur; il avait d'abord accepté, puis il s'est dédit.

--Il a toujours eu des idées singulières...

--Mais en se dédisant il m'a observé...

--Il vous a fait observer...

--Diable... vous êtes à cheval sur la grammaire.

--Maître d'école, c'est mon état.

--Il m'a fait observer que s'il ne mangeait pas _de pain rouge_ il ne fallait pas en dégoûter les autres; et que vous pourriez me donner un coup de main.

--Et pourrais-je savoir, sans indiscrétion, pourquoi vous aviez donné rendez-vous au Chourineur hier matin à Saint-Ouen? Ce qui lui a procuré l'avantage de rencontrer la Chouette? Il a été embarrassé pour me répondre à ce sujet.

Rodolphe se mordit imperceptiblement les lèvres et répondit en haussant les épaules:

--Je le crois bien, je ne lui avais dit mon projet qu'à moitié... vous comprenez... ne sachant pas s'il était tout à fait décidé.

--C'était plus prudent...

--D'autant plus prudent que j'avais deux cordes à mon arc.

--Ah, bah!

--Certainement.

--Vous êtes un homme de précaution... Vous aviez donc donné rendez-vous au Chourineur à Saint-Ouen pour...

Rodolphe, après un moment d'hésitation, eut le bonheur de trouver une fable vraisemblable pour couvrir la maladresse du Chourineur; il reprit:

--Voici l'affaire... Le coup que je propose est très-bon, parce que le maître de la maison en question est à la campagne... toute ma peur était qu'il revienne. Pour être tranquille, je me dis: «Je n'ai qu'une chose à faire...»

--C'était de vous assurer de la présence réelle dudit maître à la campagne.

--Comme vous dites... Je pars donc pour Pierrefitte, où est sa maison de campagne... j'ai ma cousine, domestique là... vous comprenez!

--Parfaitement, mon gaillard. Eh bien?

--Ma cousine m'a dit que son maître ne revenait à Paris qu'après-demain...

--Après-demain?

--Oui.

--Très-bien. Mais j'en reviens à ma question... Pourquoi donner rendez-vous au Chourineur à Saint-Ouen?

--Vous n'êtes pas intelligent... Combien y a-t-il de Pierrefitte à Saint-Ouen?

--Une lieue environ.

--Et de Saint-Ouen à Paris?

--Autant.

--Eh bien? Si je n'avais trouvé personne à Pierrefitte, c'est-à-dire la maison déserte... il y avait là aussi un bon coup à faire... moins bon qu'à Paris, mais passable... Je revenais à Saint-Ouen rechercher le Chourineur qui m'attendait. Nous retournions à Pierrefitte par un chemin de traverse que je connais, et...

--Je comprends. Si, au contraire, le coup était pour Paris...?

--Nous gagnions la barrière de l'Étoile par le chemin de la Révolte, et de là à l'allée des Veuves...

--Il n'y a qu'un pas... c'est tout simple. À Saint-Ouen vous étiez à cheval sur vos deux opérations... cela était fort adroit. Maintenant je m'explique la présence du Chourineur à Saint-Ouen... Nous disons donc que la maison de l'allée des Veuves sera inhabitée jusqu'à après-demain.

--Inhabitée... sauf le portier.

--Bien entendu... Et c'est une opération avantageuse?

--Ma cousine m'a parlé de soixante mille francs en or dans le cabinet de son maître.

--Et vous connaissez les êtres?

--Comme ma poche... ma cousine est là depuis un an... et c'est à force de l'entendre parler des sommes que son maître retire de la banque pour les placer autrement que l'idée m'est venue... Comme le portier est vigoureux, j'en avais parlé au Chourineur... Il avait, après bien des façons, consenti... mais il a rechigné... Du reste, il n'est pas capable de vendre un ami.

--Non, il a du bon... Mais nous voici arrivés. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais l'air du matin m'a donné de l'appétit...

La Chouette était sur le seuil de la porte du cabaret.

--Par ici, dit-elle, par ici!... J'ai commandé notre déjeuner.

Rodolphe voulut faire passer le brigand devant lui; il avait pour cela ses raisons... mais le Maître d'école mit tant d'instance à se défendre de cette politesse que Rodolphe passa d'abord.

Avant de se mettre à table, le Maître d'école frappa légèrement sur l'une et l'autre des cloisons, afin de s'assurer de leur épaisseur et de leur sonorité.

--Nous n'aurons pas besoin de parler trop bas, dit-il, la cloison n'est pas mince. On nous servira tout d'un coup, et nous ne serons pas dérangés dans notre conversation.

Une servante de cabaret apporta le déjeuner.

Avant que la porte fût fermée, Rodolphe vit le charbonnier Murph gravement attablé dans un cabinet voisin.

La chambre où se passait la scène que nous décrivons était longue, étroite, et éclairée par une fenêtre qui donnait sur la rue et faisait face à la porte.

La Chouette tournait le dos à cette croisée, le Maître d'école était d'un côté de la table, Rodolphe de l'autre.

La servante sortie, le brigand se leva, prit son couvert et alla s'asseoir à côté de Rodolphe de façon à lui masquer la porte.

--Nous causerons mieux, dit-il, et nous n'aurons pas besoin de parler si haut...

--Et puis vous voulez vous mettre entre la porte et moi pour m'empêcher de sortir..., répliqua froidement Rodolphe.

Le Maître d'école fit un signe affirmatif; puis, tirant à demi de la poche de côté de sa redingote un long stylet rond et gros comme une forte plume d'oie, emmanché dans une poignée de bois qui disparaissait sous ses doigts velus:

--Vous voyez ça?...

--Oui.

--Avis aux amateurs.

Et, fronçant ses sourcils par un mouvement qui rida son front large et plat comme celui d'un tigre, il fit un geste significatif.

--Et fiez-vous à moi. J'ai affilé le _surin_[75] de mon homme, ajouta la Chouette.

Rodolphe, avec une merveilleuse aisance, mit la main sous sa blouse, et en tira un pistolet à deux coups, le fit voir au Maître d'école et le remit dans sa poche.

--Nous sommes faits pour nous entendre, dit le brigand; mais vous ne m'entendez pas... Je vais supposer l'impossible... Si on venait m'arrêter, que vous m'ayez ou non tendu la souricière... je vous refroidirais!

Et il jeta un regard féroce sur Rodolphe.

--Tandis que moi je saute sur lui, pour t'aider, Fourline! s'écria la Chouette.

Rodolphe ne répondit rien, haussa les épaules, se versa un verre de vin et le but.

Ce sang-froid imposa au Maître d'école.

--Je vous prévenais seulement.

--Bien, bien! renfoncez votre lardoire dans votre poche, il n'y a pas ici de poulet à larder. Je suis un vieux coq, et j'ai de bons ergots, mon homme, dit Rodolphe. Maintenant, parlons affaires...

--Parlons affaires... mais ne dites pas de mal de ma lardoire. Ça ne fait pas de bruit, ça ne dérange personne...

--Et on fait de l'ouvrage bien propre, n'est-ce pas, Fourline? ajouta la Chouette.

--À propos, dit Rodolphe à la Chouette, est-ce que c'est vrai que vous connaissez les parents de la Goualeuse?

--Mon homme a mis dans le portefeuille du grand _messière_ en noir deux lettres qui parlent de ça... Mais elle ne les verra pas, la petite _gironde_... Je lui arracherais plutôt les yeux de ma propre main... Oh! quand je la retrouverai au tapis-franc, son compte sera bon...

--Ah çà! Finette, nous parlons, nous parlons, et les affaires ne marchent pas.

--On peut _jaspiner_ devant elle? demanda Rodolphe.

--En toute confiance; elle est éprouvée et pourra nous être d'un grand secours pour faire le guet, prendre des informations, receler, vendre, etc.; elle a toutes les qualités d'une excellente femme de ménage... Bonne Finette! ajouta le brigand en tendant la main à l'horrible vieille, vous n'avez pas d'idée des services qu'elle m'a rendus... Mais si tu ôtais ton châle, Finette, tu pourrais avoir froid en sortant... mets-le sur la chaise avec ton cabas...

La Chouette se débarrassa de son châle.

Malgré sa présence d'esprit et l'empire qu'il avait sur lui-même, Rodolphe ne put retenir un mouvement de surprise en voyant, suspendu par un anneau d'argent à une grosse chaîne de similor que la vieille avait au cou, un petit saint-esprit de lapis-lazuli, en tout conforme à la description de celui que le fils de Mme Georges portait à son cou lors de sa disparition.

À cette découverte, une idée subite vint à l'esprit de Rodolphe. Selon le Chourineur, le Maître d'école, évadé du bagne depuis six mois, avait mis en défaut toutes les recherches de la police en se défigurant... et depuis six mois le mari de Mme Georges avait disparu du bagne, sans qu'on sût ce qu'il était devenu.

À cet étrange rapprochement, Rodolphe songea que le Maître d'école pouvait bien être le mari de cette infortunée.

Ce misérable avait appartenu à la classe aisée de la société... et le Maître d'école s'exprimait en termes choisis.