Chapter 11
Un souvenir en éveille un autre: Rodolphe se rappela encore que Mme Georges lui ayant un jour raconté, en frémissant, l'arrestation de son mari, parla de la résistance désespérée de ce monstre, qui fut sur le point de s'échapper, grâce à sa force herculéenne...
Si ce brigand était le mari de Mme Georges, il devait connaître le sort de son fils. De plus, le Maître d'école conservait quelques papiers relatifs à la naissance de la Goualeuse dans le portefeuille volé par lui sur l'étranger connu sous le nom de Tom.
Rodolphe avait donc de nouveaux et graves motifs de persévérer dans ses projets.
Heureusement sa préoccupation échappa au brigand, fort occupé de servir la Chouette.
Rodolphe dit à la borgnesse:
--Morbleu!... vous avez là une belle chaîne...
--Belle... et pas chère..., dit en riant la vieille. C'est du faux _orient_, en attendant que mon homme m'en donne une de vrai...
--Cela dépendra de monsieur, Finette... si nous faisons une bonne affaire, sois tranquille.
--C'est étonnant comme c'est bien imité, poursuivit Rodolphe. Et au bout... qu'est-ce donc que cette petite chose bleue?
--C'est un cadeau de mon homme, en attendant qu'il me donne une _toquante_... n'est-ce pas, Fourline?
Rodolphe voyait ses soupçons à demi confirmés. Il attendait avec anxiété la réponse du Maître d'école. Celui-ci répondit tout en mangeant:
--Et il faudra garder ça malgré la toquante, Finette... c'est un talisman... ça porte bonheur.
--Un talisman? dit négligemment Rodolphe. Vous croyez aux talismans, vous? Et où diable avez-vous trouvé celui-là?... Donnez-moi donc l'adresse de la fabrique.
--On n'en fait plus, mon cher monsieur, la boutique est fermée... Tel que vous le voyez, ce bijou-là remonte à une haute antiquité... à trois générations... J'y tiens beaucoup, c'est une tradition de famille, ajouta-t-il avec un hideux sourire. C'est pour cela que je l'ai donné à Finette... pour lui porter bonheur dans les entreprises où elle me seconde avec beaucoup d'habileté... Vous la verrez à l'ouvrage, vous la verrez... si nous faisons ensemble quelque opération _commerciale_... Mais, pour en revenir à nos moutons... vous dites donc que dans l'allée des Veuves...
--Il y a, numéro 17, une maison habitée par un richard... il s'appelle... monsieur...
--Je ne commettrai pas l'indiscrétion de demander son nom... Il y a, dites-vous, soixante mille francs en or dans un cabinet?
--Soixante mille francs en or! s'écria la Chouette. Rodolphe fit un signe de tête affirmatif.
--Et vous connaissez les êtres de cette maison? dit le Maître d'école.
--Très-bien.
--Et l'entrée est difficile?
--Un mur de sept pieds du côté de l'allée des Veuves, un jardin, les fenêtres de plain-pied, la maison n'a qu'un rez-de-chaussée.
--Et il n'y a qu'un portier pour garder ce trésor?
--Oui!
--Et quel serait votre plan de campagne, jeune homme? demanda négligemment le Maître d'école.
--C'est tout simple... Monter par-dessus le mur, crocheter la porte de la maison ou forcer les volets en dehors.
--Et si le portier s'éveille? dit le Maître d'école en regardant fixement le jeune homme.
--Ce sera de sa faute, dit celui-ci avec un... geste significatif. Eh bien! ça vous convient-il?
--Vous sentez bien que je ne puis pas vous répondre avant d'avoir tout examiné par moi-même, c'est-à-dire avec l'aide de ma femme; mais si tout ce que vous me dites est exact, cela me semble bon à prendre tout chaud... ce soir.
Et le brigand regarda fixement Rodolphe.
--Ce soir... impossible, répondit froidement celui-ci.
--Pourquoi, puisque le bourgeois ne revient qu'après-demain?
--Oui, mais moi, je ne puis pas ce soir...
--Vraiment? Eh bien! moi, je ne puis pas demain.
--Pour quelle raison?
--Pour celle qui vous empêche d'agir ce soir..., dit le brigand en ricanant.
Après un moment de réflexion, Rodolphe reprit:
--Eh bien! à la bonne heure... va pour ce soir. Où nous retrouverons-nous?
--Nous retrouver? Nous ne nous quitterons pas, dit le Maître d'école.
--Comment?
--À quoi bon nous quitter? Si le temps s'éclaircit un peu, nous irons en nous promenant donner un coup d'oeil jusqu'à l'allée des Veuves; vous verrez comment ma femme sait travailler. Ceci fait, nous reviendrons faire un cent de piquet et manger un morceau dans une cave des Champs-Élysées... que je connais... tout près de la rivière; et, comme l'allée des Veuves est déserte de bonne heure, nous nous y acheminerons vers les dix heures.
--Moi, à neuf heures, je vous rejoindrai.
--Voulez-vous ou non faire l'affaire ensemble?
--Je le veux.
--Eh bien! ne nous quittons pas avant ce soir... sinon...
--Sinon?
--Je croirais que vous voulez me _donner un pont à faucher_[76], et que c'est pour ça que vous voulez vous en aller...
--Si je veux vous tendre un piège... qui m'empêche de vous le tendre ce soir?
--Tout... Vous ne vous attendiez pas à ce que je vous proposerais l'affaire si tôt. Et, en ne nous quittant pas, vous ne pourrez prévenir personne...
--Vous vous défiez de moi?...
--Infiniment... mais comme il peut y avoir du vrai dans ce que vous m'offrez, et que la moitié de soixante mille francs vaut la peine d'une démarche... je veux bien la tenter; mais ce soir ou jamais... Si ce n'est jamais, je saurai à quoi m'en tenir sur vous... et je vous servirai à mon tour... un jour ou l'autre, un plat de mon métier...
--Et je vous rendrai votre politesse... comptez-y.
--Tout ça, c'est des bêtises! dit la Chouette. Je pense comme Fourline: ce soir, ou rien.
Rodolphe se trouvait dans une anxiété cruelle: s'il laissait échapper cette occasion de s'emparer du Maître d'école, il ne la retrouverait sans doute jamais; ce brigand, désormais sur ses gardes, ou peut-être reconnu, arrêté et reconduit au bagne, emporterait avec lui les secrets que Rodolphe avait tant d'intérêt à savoir.
Se confiant au hasard, à son adresse et à son courage, il dit au Maître d'école:
--J'y consens, nous ne nous quitterons pas d'ici à ce soir.
--Alors, je suis votre homme... Mais voici bientôt deux heures... D'ici à l'allée des Veuves il y a loin; il pleut à verse; payons l'écot, et prenons un fiacre.
--Si nous prenons un fiacre, je pourrai bien auparavant fumer un cigare.
--Sans doute, dit le Maître d'école, Finette ne craint pas l'odeur du tabac.
--Eh bien! je vais aller chercher des cigares, dit Rodolphe en se levant.
--Ne vous donnez pas cette peine, dit le Maître d'école, en l'arrêtant, Finette ira...
Rodolphe se rassit.
Le Maître d'école avait pénétré son dessein.
La Chouette sortit.
--Quelle bonne ménagère j'ai là, hein! dit le scélérat, et si complaisante! Elle se jetterait dans le feu pour moi.
--À propos de feu, il ne fait mordieu pas chaud ici, dit, Rodolphe en cachant ses deux mains sous sa blouse.
Alors, tout en continuant la conversation avec le Maître d'école, il prit un crayon et un morceau de papier dans la poche de son gilet, et, sans qu'on pût l'apercevoir, il écrivit quelques mots à la hâte, ayant soin d'écarter les lettres pour ne pas les confondre, car il écrivait sous sa blouse et sans y voir.
Ce billet soustrait à la pénétration du Maître d'école, il s'agissait de le faire parvenir à son adresse.
Rodolphe se leva, s'approcha machinalement de la fenêtre et se mit à chantonner entre ses dents en s'accompagnant sur les vitres.
Le Maître d'école vint regarder par cette croisée et dit négligemment à Rodolphe:
--Quel air jouez-vous donc là?
--Je joue... _Tu n'auras pas ma rose_.
--C'est un très-joli air... Je voulais seulement voir s'il ferait assez d'effet sur les passants pour les engager à se retourner.
--Je n'ai pas cette prétention-là.
--Vous avez tort, jeune homme; car vous tambouriniez de première force sur les carreaux. Mais, j'y songe... le gardien de cette maison de l'allée des Veuves est peut-être un gaillard déterminé... S'il regimbe... vous n'avez qu'un pistolet... et c'est bien bruyant, tandis qu'un outil comme cela (et il fit voir à Rodolphe le manche de son poignard) ça ne fait pas de tapage... ça ne dérange personne...
--Est-ce que vous prétendriez l'assassiner? s'écria Rodolphe. Si vous êtes dans ces idées-là... n'y pensons plus... il n'y a rien de fait... ne comptez pas sur moi...
--Mais s'il s'éveille?
--Nous nous sauverons...
--À la bonne heure, je vous avais mal compris; il vaut mieux convenir de tout... avant... Ainsi il s'agira d'un simple vol avec escalade et effraction...
--Rien de plus...
--Va comme il est dit...
«Et comme je ne te quitterai pas d'une seconde, pensa Rodolphe, je t'empêcherai bien de répandre le sang.»
XVI
Préparatifs
La Chouette rentra dans le cabinet apportant du tabac.
--Il me semble qu'il ne pleut plus, dit Rodolphe, en allumant son cigare; si nous allions chercher le fiacre nous-mêmes?... Ça nous dégourdirait les jambes.
--Comment, il ne pleut plus? reprit le Maître d'école, vous êtes donc aveugle?... Est-ce que vous croyez que je vais exposer Finette à s'enrhumer?... Risquer une vie si précieuse... et abîmer son beau châle neuf?...
--T'as raison, mon homme, il fait un temps de chien!
--Eh bien! la servante va venir... en la payant nous lui dirons d'aller nous chercher une voiture, reprit Rodolphe.
--Voilà ce que vous avez dit de plus judicieux, jeune homme. Nous pourrons aller flâner du côté de l'allée des Veuves.
La servante entra. Rodolphe lui donna cent sous.
--Ah! Monsieur... vous abusez... je ne souffrirai pas..., s'écria le Maître d'école.
--Allons donc!... chacun son tour.
--Je me soumets donc... mais à la condition que je vous offrirai quelque chose tantôt dans un petit cabaret des Champs-Élysées... que je connais... un excellent endroit.
--Bien... bien... j'accepte.
La servante payée, on descendit. Rodolphe voulut passer le dernier, par politesse pour la Chouette. Le Maître d'école ne le souffrit pas et le suivit de très-près, observant ses moindres mouvements.
Le traiteur tenait aussi un débit de vin. Parmi plusieurs consommateurs un charbonnier, à la figure noircie, son large chapeau enfoncé sur les yeux, soldait sa dépense au comptoir, lorsque nos trois personnages parurent.
Malgré l'attentive surveillance du Maître d'école et de la borgnesse, Rodolphe, qui marchait devant le hideux couple, échangea un rapide et imperceptible regard avec Murph.
La portière du fiacre était ouverte; Rodolphe, s'arrêta, décidé cette fois à monter le dernier; car le charbonnier s'était insensiblement rapproché de lui.
En effet, la Chouette passa la première, mais après beaucoup de façons: Rodolphe fut obligé de la suivre, car le Maître d'école lui dit à l'oreille:
--Vous voulez donc que je me défie décidément de vous?
Rodolphe monté, le charbonnier s'avança en sifflant sur le seuil de la porte, et regarda Rodolphe d'un air surpris et inquiet.
--Où faut-il aller, bourgeois? demanda le cocher.
Rodolphe répondit à voix haute:
--Allée des...
--Des Acacias, au bois de Boulogne, s'écria le Maître d'école en l'interrompant; puis il ajouta: Et on vous payera bien, cocher.
La portière se referma.
--Comment diable dites-vous où nous allons devant ces badauds! reprit le Maître d'école. Que demain tout soit découvert, un pareil indice peut nous perdre! Ah! jeune homme, jeune homme, vous êtes bien imprudent!
La voiture commençait à marcher, Rodolphe répondit:
--C'est vrai, je n'avais pas songé à cela. Mais avec mon cigare je vais vous enfumer comme des harengs; si nous ouvrions une des glaces?
Et Rodolphe, joignant l'action à la parole, laissa très-adroitement tomber en dehors de la voiture le petit papier ployé très-mince, sur lequel il avait eu le temps d'écrire à la hâte et sous sa blouse quelques mots au crayon.
Le coup d'oeil du Maître d'école était si perçant que, malgré l'impassibilité de la physionomie de Rodolphe, le brigand y démêla sans doute une rapide expression de triomphe, car, passant la tête par la portière, il cria au cocher:
--Tapez... tapez! il y a quelqu'un derrière votre voiture.
Rodolphe frémit, mais il joignit ses cris à ceux de son compagnon.
La voiture s'arrêta. Le cocher monta sur son siège, regarda et dit:
--Non, non, bourgeois, il n'y a personne.
--Parbleu! je veux m'en assurer, répondit le Maître d'école en sautant dans la rue.
Il ne vit personne, il n'aperçut rien. Depuis que Rodolphe avait jeté son billet par la portière, le fiacre avait fait quelques pas.
Le Maître d'école crut s'être trompé.
--Vous allez rire, dit-il en remontant, je ne sais pourquoi je m'étais imaginé que quelqu'un nous suivait.
Le fiacre prit à ce moment une rue transversale.
La voiture disparue, Murph, qui ne l'avait pas quittée des yeux et qui s'était aperçu de la manoeuvre de Rodolphe, accourut et ramassa le petit billet caché dans un creux formé par l'écartement de deux pavés.
Au bout d'un quart d'heure, le Maître d'école dit au fiacre:
--Au fait, cocher, nous avons changé d'idée: place de la Madeleine!
Rodolphe le regarda avec étonnement.
--Sans doute, jeune homme; de cette place on peut aller à mille endroits différents. Si l'on voulait nous inquiéter, la déposition du fiacre ne serait d'aucune utilité.
Au moment où le fiacre approchait de la barrière, un homme de haute taille, vêtu d'une longue redingote blanchâtre, ayant son chapeau enfoncé sur ses yeux et paraissant fort brun de figure, passa rapidement sur la route, courbé sur l'encolure d'un grand et magnifique cheval de chasse d'une vitesse de trot extraordinaire.
--À beau cheval bon cavalier! dit Rodolphe en se penchant à la portière et suivant Murph des yeux. Quel train va ce gros homme... Avez-vous vu?
--Ma foi! il a passé si vite, dit le Maître d'école, que je n'ai pas remarqué.
Rodolphe dissimula parfaitement sa joie: Murph avait déchiffré les signes presque hiéroglyphiques de son billet. Le Maître d'école, certain que le fiacre n'était pas suivi, se rassura, et voulant imiter la Chouette, qui sommeillait ou plutôt qui avait l'air de sommeiller, il dit à Rodolphe:
--Pardonnez-moi, jeune homme, mais le mouvement de la voiture me fait toujours un singulier effet: cela m'endort comme un enfant...
Le brigand, à l'abri de ce faux sommeil, se proposait d'examiner si la physionomie de son compagnon ne trahirait aucune émotion.
Rodolphe éventa cette ruse et répondit:
--Je me suis levé de bonne heure; j'ai sommeil, je vais faire comme vous...
Et il ferma les yeux.
Bientôt la respiration sonore du Maître d'école et de la Chouette, qui ronflaient à l'unisson, trompèrent si complètement Rodolphe, que, croyant ses compagnons profondément endormis, il entr'ouvrit les paupières.
Le Maître d'école et la Chouette, malgré leurs ronflements sonores, avaient les yeux ouverts, et échangeaient quelques signes mystérieux au moyen de leurs doigts bizarrement placés ou pliés sur la paume de leurs mains.
Tout à coup ce langage symbolique cessa. Le brigand, s'apercevant sans doute à un signe presque imperceptible que Rodolphe ne dormait pas, s'écria en riant:
--Ah! ah! camarade, vous éprouvez donc les amis, vous?
--Ça ne doit pas vous étonner, vous ronflez les yeux ouverts.
--Moi, c'est différent, jeune homme, je suis somnambule.
Le fiacre s'arrêta place de la Madeleine.
La pluie avait un moment cessé; mais les nuages, chassés par la violence du vent, étaient si noirs, si bas, qu'il faisait déjà presque nuit.
Rodolphe, la Chouette et le Maître d'école se dirigèrent vers le Cours-la-Reine.
--Jeune homme, j'ai une idée qui n'est pas mauvaise, dit le brigand.
--Laquelle?
--De m'assurer si tout ce que vous nous avez dit de l'intérieur de la maison de l'allée des Veuves est exact.
--Voudriez-vous y aller maintenant sous un prétexte quelconque? Ça éveillerait les soupçons.
--Je ne suis pas assez innocent pour ça, jeune homme; mais pourquoi a-t-on une femme qui s'appelle Finette?
La Chouette redressa la tête.
--La voyez-vous, jeune homme? On dirait un cheval de trompette qui entend sonner la charge.
--Vous voulez l'envoyer en éclaireuse?
--Comme vous dites.
--N° 17, allée des Veuves, n'est-ce pas, mon homme? s'écria la Chouette dans son impatience. Sois tranquille, je n'ai qu'un oeil, mais il est bon.
--La voyez-vous, jeune homme, la voyez-vous? Elle brûle déjà d'y être.
--Si elle s'y prend adroitement pour entrer, je ne trouve pas votre idée mauvaise.
--Garde le parapluie, Fourline... Dans une demi-heure je suis ici, et tu verras ce que je sais faire, s'écria la Chouette.
--Un instant, Finette, nous allons descendre au Coeur-Saignant, c'est à deux pas d'ici. Si le petit _Tortillard_[77] est là, tu l'emmèneras avec toi; il restera en dehors de la porte à faire le guet pendant que tu entreras.
--Tu as raison; il est fin comme renard, ce petit Tortillard; il n'a pas dix ans, et c'est lui qui l'autre jour...
Un signe du Maître d'école interrompit la Chouette.
--Qu'est-ce que le Coeur-Saignant? Voilà une drôle d'enseigne pour un cabaret, demanda Rodolphe.
--Il faudra vous en plaindre au cabaretier.
--Comment s'appelle-t-il?
--Le cabaretier du Coeur-Saignant?
--Oui.
--Il ne demande pas le nom de ses pratiques.
--Mais encore...
--Appelez-le comme vous voudrez, Pierre, Thomas, Christophe ou Barnabé, il répondra toujours. Mais nous voici arrivés, et bien à temps, car l'averse recommence, et la rivière, comme elle gronde! on dirait un torrent... regardez donc! Encore deux jours de pluie, et l'eau dépassera les arches du pont.
--Vous dites que nous voici arrivés... Où diable est donc le cabaret? Je ne vois pas de maison ici!
--Si vous regardez autour de vous, bien sûr.
--Et où voulez-vous que je regarde?
--À vos pieds.
--À mes pieds?
--Oui.
--Où cela?
--Tenez, là... voyez-vous le toit? Prenez garde de marcher dessus.
Rodolphe n'avait pas, en effet, remarqué un de ces cabarets souterrains que l'on voyait, il y a quelques années encore, dans certains endroits des Champs-Élysées, et notamment près le Cours-la-Reine.
Un escalier creusé dans la terre humide et grasse conduisait au fond de cette espèce de large fossé; à l'un de ses pans, coupés à pic, s'adossait une masure basse, sordide, lézardée: son toit, recouvert de tuiles moussues, s'élevait à peine au niveau du sol où se trouvait Rodolphe; deux ou trois huttes en planches vermoulues, servant de cellier, de hangar, de cabane à lapins, faisaient suite à ce misérable bouge.
Une allée très-étroite, traversant le fossé dans sa longueur, conduisait de l'escalier à la porte de la maison; le reste du terrain disparaissait sous un berceau de treillage qui abritait deux rangées de tables grossières plantées dans le sol.
Le vent faisait tristement grincer sur ses gonds une méchante plaque de tôle: à travers la rouille qui la couvrait on distinguait encore un coeur rouge percé d'un trait. L'enseigne se balançait à un poteau dressé au-dessus de cet antre, véritable terrier humain.
Une brume épaisse, humide, se joignait à la pluie; la nuit approchait.
--Que dites-vous de cet hôtel, jeune homme? reprit le Maître d'école.
--Grâce aux averses qui tombent depuis quinze jours... ça ne doit pas être trop humide pour un étang, il doit y avoir une belle pêche... Allons, passez.
--Un instant; il faut que je sache si l'hôte est là. Attention.
Et le brigand, frôlant avec force sa langue contre son palais, fit entendre un cri singulier, une espèce de roulement guttural, sonore et prolongé, que l'on pourrait accentuer ainsi:
--Prrrrr!!
Un cri pareil sortit des profondeurs de la masure.
--Il y est, dit le Maître d'école. Pardon, jeune homme... Respect aux dames; laissez passer la Chouette, je vous suis. Prenez garde de tomber, c'est glissant.
XVII
Le Coeur-Saignant
L'hôte du Coeur-Saignant, après avoir répondu au signal du Maître d'école, avança civilement jusqu'au seuil de sa porte.
Ce personnage, que Rodolphe avait été chercher dans la Cité, et qu'il ne devait pas encore connaître sous son vrai nom ou plutôt son surnom habituel, était Bras-Rouge.
Petit et grêle, chétif et débile, cet homme pouvait avoir cinquante ans environ. Sa physionomie tenait à la fois de la fouine et du rat; son nez pointu, son menton fuyant, ses pommettes osseuses, ses petits yeux noirs, vifs, perçants, donnaient à ses traits une inimitable expression de ruse, de finesse et d'intelligence. Une vieille perruque blonde, ou plutôt jaune comme son teint bilieux, posée sur le sommet de son crâne, laissait voir sa nuque grisonnante. Il portait une veste ronde et un de ces longs tabliers noirâtres dont se servent les garçons marchands de vin.
Nos trois personnages avaient à peine descendu la dernière marche de l'escalier qu'un enfant de dix ans au plus, très-petit, l'air fin, mais maladif, boiteux et un peu contrefait, vint rejoindre Bras-Rouge, auquel il ressemblait d'une manière si frappante qu'on ne pouvait le méconnaître pour son fils.
C'était le même regard pénétrant et astucieux; le front de l'enfant disparaissait à demi sous une forêt de cheveux jaunâtres, durs et roides comme des crins. Un pantalon marron et une blouse sanglée d'une ceinture de cuir, complétaient le costume de Tortillard, ainsi nommé à cause de son infirmité; il se tenait à côté de son père, debout sur sa bonne jambe, comme un héron au bord d'un marais.
--Justement voilà le _môme_, dit le Maître d'école. Finette, le temps presse, la nuit vient, il faut profiter de ce qui reste de jour.
--T'as raison, mon homme, je vas demander le moutard à son père.
--Bonjour, vieux, dit Bras-Rouge en s'adressant au Maître d'école d'une petite voix de fausset, aigre et aiguë; qu'est-ce qu'il y a pour ton service?
--Il y a que tu vas prêter ton gamin à ma femme pendant un quart d'heure; elle a ici près perdu quelque chose, il l'aidera à chercher.
Bras-Rouge cligna de l'oeil, fit un signe d'intelligence au Maître d'école et dit à son fils:
--Tortillard, suis madame.
Le hideux enfant, attiré par la laideur et par l'air méchant de la Chouette, comme d'autres sont charmés par un extérieur bienveillant, accourut en boitant prendre la main de la borgnesse.
--Amour de petit momaque, va! Voilà un enfant, dit Finette, comme ça vient tout de suite à vous! C'est pas comme la petite Pégriotte, qui avait toujours l'air d'avoir mal au coeur quand elle m'approchait, cette petite mendiante!
--Allons, dépêche-toi, Finette, ouvre l'oeil et veille au grain. Je t'attends ici.
--Ce ne sera pas long. Passe devant, Tortillard!
Et la borgnesse et le petit boiteux gravirent le glissant escalier.
--Finette, prends donc le parapluie, cria le brigand.
--Ça me gênerait, mon homme, répondit la vieille, qui disparut bientôt avec Tortillard au milieu des vapeurs amoncelées par le crépuscule, et des tristes murmures du vent qui agitait les branches noires et dépouillées des grands ormes des Champs-Élysées.
--Entrons, dit Rodolphe.
Il lui fallut se baisser pour passer sous la porte de ce cabaret, divisé en deux salles. Dans l'une, on voit un comptoir et un billard en mauvais état; dans l'autre, des tables et des chaises de jardin, autrefois peintes en vert. Deux croisées étroites, aux carreaux fêlés, couverts de toiles d'araignée, éclairent à peine ces pièces aux murailles verdâtres, salpêtrées par l'humidité.
Rodolphe est resté seul une minute à peine; Bras-Rouge et le Maître d'école ont eu le temps d'échanger rapidement quelques mots et quelques signes mystérieux.
--Vous boirez un verre de bière ou un verre d'eau-de-vie en attendant Finette? dit le Maître d'école.
--Non, je n'ai pas soif.
--Chacun son goût. Moi, je boirai un verre d'eau-de-vie, reprit le brigand. Et il s'assit à une des petites tables vertes de la seconde pièce.
L'obscurité commençait à envahir tellement ce repaire qu'il était impossible de voir, dans un des angles de la seconde chambre, l'entrée béante d'une de ces caves auxquelles on descend par une trappe à deux battants, dont l'un reste toujours ouvert pour la commodité du service.
La table où s'assit le Maître d'école était toute proche de ce trou noir et profond, auquel il tournait le dos et qu'il cachait complètement aux yeux de Rodolphe.