Chapter 12
Ce dernier regardait à travers les fenêtres, pour se donner une contenance et dissimuler sa préoccupation. La vue de Murph se rendant en toute hâte à l'allée des Veuves ne le rassurait pas complètement; il craignait que le digne squire n'eût pas compris toute la signification de son billet forcément si laconique qui ne contenait que ces mots: «Pour ce soir dix heures.»
Bien résolu de ne pas se rendre à l'allée des Veuves avant ce moment, et de ne pas quitter le Maître d'école jusque-là, il tremblait néanmoins de perdre cette unique occasion de posséder les secrets qu'il avait tant d'intérêt à connaître. Quoiqu'il fût très-vigoureux et bien armé, il devait lutter de ruse avec un meurtrier redoutable et capable de tout.
Faut-il le dire? telle était la trempe énergique de ce caractère bizarre, avide d'émotions nerveuses et violentes, que Rodolphe trouvait une sorte de charme terrible dans les inquiétudes et dans les obstacles qui venaient entraver le plan combiné la veille avec son fidèle Murph et le Chourineur.
Ne voulant pas néanmoins se laisser pénétrer, il vint s'asseoir à la table du Maître d'école et demanda un verre par contenance.
Bras-Rouge, depuis quelques mots échangés à voix basse avec le brigand, considérait Rodolphe d'un air curieux, sardonique et méfiant.
--M'est avis, jeune homme, dit le Maître d'école, que si ma femme nous apprend que les personnes que nous voulons voir sont chez elles, nous pourrons aller leur faire notre visite sur les huit heures?
--Ce serait trop tôt de deux heures, dit Rodolphe, ça les gênerait.
--Vous croyez?
--J'en suis sûr.
--Bah! entre amis on ne fait pas de façons.
--Je les connais; je vous répète qu'il ne faut pas y aller avant dix heures.
--Êtes-vous entêté, jeune homme!
--C'est mon idée, et que le diable me brûle si je bouge d'ici avant dix heures!
--Ne vous gênez pas, je ne ferme jamais mon établissement avant minuit, dit Bras-Rouge de sa voix de fausset. C'est le moment où arrivent mes meilleures pratiques, et mes voisins ne se plaignent pas du bruit que l'on fait chez moi.
--Il faut consentir à tout ce que vous voulez, jeune homme, reprit le Maître d'école. Soit, nous ne partirons qu'à dix heures pour notre visite.
--Voilà la Chouette! dit Bras-Rouge en entendant et en répondant un cri d'appel semblable à celui que le Maître d'école avait poussé avant de descendre dans la maison souterraine.
Une minute après, la Chouette entra seule dans le billard.
--Ça y est, mon homme, c'est empaumé! s'écria la borgnesse en entrant.
Bras-Rouge se retira discrètement sans demander des nouvelles de Tortillard, qu'il ne s'attendait probablement pas à revoir encore.
Les vêtements de la vieille ruisselaient d'eau; elle s'assit en face de Rodolphe et du brigand.
--Eh bien! dit le Maître d'école.
--Ce garçon a dit vrai jusqu'ici.
--Voyez-vous! s'écria Rodolphe.
--Laissez la Chouette s'expliquer, jeune homme. Voyons, va, Finette.
--Je suis arrivée au n° 17 en laissant Tortillard blotti dans un trou et aux aguets. Il faisait encore jour. J'ai carillonné à une petite porte bâtarde, gonds en dehors, deux pouces de jour sous le seuil, enfin rien du tout. Je sonne, le gardien m'ouvre: c'est un grand, gros homme, dans les cinquante ans, l'air endormi et bon enfant, favoris roux, en croissant, tête chauve... Avant de sonner, j'avais mis mon bonnet dans ma poche pour avoir l'air d'être une voisine. Dès que j'aperçois le gardien, je me mets à pleurnicher de toutes mes forces, en criant que j'ai perdu ma perruche, Cocotte, une petite bête que j'adore. Je dis que je demeure avenue de Marboeuf, et que de jardin en jardin je poursuis Cocotte. Enfin je supplie le monsieur de me laisser chercher ma bête.
--Hein! dit le Maître d'école d'un air d'orgueilleuse satisfaction en montrant Finette, quelle femme!
--C'est très-adroit, dit Rodolphe; mais ensuite?
--Le gardien me permet de chercher ma bête, et me voilà trottant dans le jardin en appelant: «Cocotte! Cocotte!», en regardant en l'air et de tous les côtés, pour bien tout voir... En dedans des murs, reprit la vieille en continuant de détailler le logis, en dedans des murs, partout du treillage, véritable escalier; au coin du mur, à gauche, un pin fait comme une échelle, une femme en couches y descendrait. La maison a six fenêtres au rez-de-chaussée, pas d'autre étage, quatre soupiraux de cave sans barres. Les fenêtres du rez-de-chaussée se ferment à volets, loquet par le bas, gâchette par le haut; peser sur la plinthe, tirer le fil de fer...
--Un zest..., dit le Maître d'école, et c'est ouvert.
La Chouette continua:
--La porte d'entrée vitrée, deux persiennes en dehors.
--Pour mémoire, dit le brigand.
--C'est ça, c'est absolument comme si on y était, dit Rodolphe.
--À gauche, reprit la Chouette, près de la cour, un puits: la corde peut servir, parce que là il n'y a pas de treillage au mur, dans le cas où la retraite serait bouchée du côté de la porte... En entrant dans la maison...
--Tu es entrée dans la maison? Elle y est entrée! jeune homme, dit le Maître d'école avec orgueil.
--Certainement, j'y suis entrée. Ne trouvant pas Cocotte, j'avais tant gémi que j'ai fait comme si je m'étais époumonée; j'ai demandé au gardien la permission de m'asseoir sur le pas de sa porte; le brave homme m'a dit d'entrer, m'a offert un verre d'eau et de vin. «Un simple verre d'eau, ai-je dit, un simple verre d'eau, mon bon monsieur.» Alors, il m'a fait entrer dans l'antichambre... tapis partout: bonne précaution, on n'entend ni marcher, ni les éclats des vitres, s'il fallait _faire_ un carreau; à droite et à gauche, portes et serrures à becs-de-cane. Ça ouvre en soufflant dessus... Au fond, une forte porte, fermée à clef; une tournure de caisse... ça sentait l'argent!... J'avais ma cire dans mon cabas...
--Elle avait sa cire, jeune homme... elle ne marche jamais sans sa cire!... dit le brigand.
La Chouette continua:
--Il fallait m'approcher de la porte qui sentait l'argent. Alors, j'ai fait comme s'il me prenait une quinte si forte que j'étais obligée de m'appuyer sur le mur. En m'entendant tousser, le gardien a dit: «Je vas vous mettre un morceau de sucre.» Il a probablement cherché une cuiller, car j'ai entendu rire de l'argenterie... argenterie dans la pièce à main droite... n'oublie pas ça, Fourline. Enfin, tout en toussant, tout en geignant, je m'étais approchée de la porte du fond... j'avais ma cire dans la paume de ma main... je me suis appuyée sur la serrure, comme si de rien n'était. Voilà l'empreinte. Si ça ne sert pas aujourd'hui, ça servira un autre jour.
Et la Chouette donna au brigand un morceau de cire jaune où l'on voyait parfaitement l'empreinte.
--Ça fait que vous allez nous dire si c'est bien la porte de la caisse, dit la Chouette.
--Justement! c'est là où est l'argent, reprit Rodolphe.
Et il se dit tout bas: «Murph a-t-il donc été dupe de cette vieille misérable? Cela se peut; il ne s'attend à être attaqué qu'à dix heures... à cette heure-là, toutes ses précautions seront prises.»
--Mais tout l'argent n'est pas là! reprit la Chouette, dont l'oeil vert étincela. En m'approchant des fenêtres, toujours pour chercher Cocotte, j'ai vu dans une des chambres, à gauche de la porte, des sacs d'écus sur un bureau... Je les ai vus comme je te vois, mon homme... Il y en avait au moins une douzaine.
--Où est Tortillard? dit brusquement le Maître d'école.
--Il est toujours dans son trou... à deux pas de la porte du jardin... Il voit dans l'ombre comme les chats. Il n'y a que cette entrée-là au n° 17; lorsque nous irons, il nous avertira si quelqu'un est venu.
--C'est bon.
À peine avait-il prononcé ces mots que le Maître d'école se rua sur Rodolphe à l'improviste, le saisit à la gorge et le précipita dans la cave qui était béante derrière la table.
Cette attaque fut si prompte, si inattendue, si vigoureuse, que Rodolphe n'avait pu ni la prévoir ni l'éviter.
La Chouette, effrayée, poussa un cri perçant, car elle n'avait pas vu d'abord le résultat de cette lutte d'un instant.
Lorsque le bruit du corps de Rodolphe roulant sur les degrés eut cessé, le Maître d'école, qui connaissait parfaitement les êtres souterrains de cette maison, descendit lentement dans la cave en prêtant l'oreille avec attention.
--Fourline... défie-toi!... cria la borgnesse en se penchant à l'ouverture de la trappe. Tire ton poignard.
Le brigand ne répondit pas et disparut.
D'abord on n'entendit rien; mais, au bout de quelques instants, le bruit lointain d'une porte rouillée qui criait sur ses gonds résonna sourdement dans les profondeurs de la cave, et il se fit un nouveau silence.
L'obscurité était complète.
La Chouette fouilla dans son cabas, fit pétiller une allumette chimique et alluma une petite bougie dont la lueur se répandit dans cette lugubre salle.
À ce moment-là, la figure monstrueuse du Maître d'école apparut à l'ouverture de la trappe.
La Chouette ne put retenir une exclamation d'effroi à la vue de cette tête pâle, couturée, mutilée, horrible, aux yeux presque phosphorescents, qui semblait ramper sur le sol au milieu des ténèbres... que la clarté de la bougie dissipait à peine.
Remise de son émotion, la vieille s'écria avec une sorte d'épouvantable flatterie:
--Faut-il que tu sois affreux, Fourline! tu m'as fait peur... à moi!
--Vite, vite, à l'allée des Veuves, dit le brigand en assujettissant les deux battants de la trappe avec une barre de fer; dans une heure peut-être il sera trop tard! Si c'est une souricière, elle n'est pas encore tendue... si ça n'en est pas une, nous ferons le coup nous seuls.
XVIII
Le caveau
Sous le coup de son horrible chute, Rodolphe était resté évanoui, sans mouvement, au bas de l'escalier de la cave.
Le Maître d'école, le traînant jusqu'à l'entrée d'un second caveau beaucoup plus profond, l'y avait descendu et enfermé au moyen d'une porte épaisse garnie de ferrures; puis il avait rejoint la Chouette, pour aller avec elle commettre un vol, peut-être un assassinat, dans l'allée des Veuves.
Au bout d'une heure environ, Rodolphe reprit peu à peu ses sens.
Il était couché par terre, au milieu d'épaisses ténèbres; il étendit ses bras autour de lui et toucha des degrés de pierre. Ressentant à ses pieds une vive impression de fraîcheur, il y porta la main... C'était une flaque d'eau.
D'un effort violent il parvint à s'asseoir sur la dernière marche de l'escalier; son étourdissement se dissipait peu à peu, il fit quelques mouvements. Heureusement aucun de ses membres n'était fracturé. Il écouta... il n'entendit rien... rien qu'une espèce de petit clapotement sourd, faible, mais continu.
D'abord il n'en soupçonna pas la cause.
À mesure que sa pensée s'éveillait plus lucide, les circonstances de la surprise dont il avait été la victime se retraçaient à son esprit, mais incomplètement, mais avec lenteur... Il était sur le point de rassembler tous ses souvenirs, lorsqu'il ressentit aux pieds une nouvelle impression de fraîcheur: il se baissa, tâta; il avait de l'eau jusqu'à la cheville.
Et, au milieu du morne silence qui l'environnait, il entendit plus distinctement encore le petit clapotement sourd, faible, continu.
Cette fois, il en comprit la cause: l'eau envahissait le caveau... La crue de la Seine était formidable, et ce lieu souterrain se trouvait au niveau du fleuve...
Ce danger rappela tout à fait Rodolphe à lui-même; prompt comme l'éclair, il gravit l'humide escalier. Arrivé au faîte, il se heurta contre une porte; en vain il voulut l'ébranler, elle resta immobile sur ses gonds de fer.
Dans cette position désespérée, son premier cri fut pour Murph.
--S'il n'est pas sur ses gardes, ce monstre va l'assassiner... et c'est moi, s'écria-t-il, moi qui aurai causé sa mort!... Pauvre Murph!...
Cette cruelle pensée exaspéra les forces de Rodolphe; s'arc-boutant sur ses pieds et courbant les épaules, il s'épuisa en efforts inouïs contre la porte... il ne lui imprima pas le plus léger ébranlement.
Espérant trouver un levier dans le caveau, il redescendit; à l'avant-dernière marche, deux ou trois corps ronds, élastiques, roulèrent et fuirent sous ses pieds: c'étaient des rats que l'eau chassait de leurs retraites.
Rodolphe parcourut la cave à tâtons, en tous sens, ayant de l'eau jusqu'à mi-jambe; il ne trouva rien. Il remonta lentement l'escalier, dans un sombre désespoir.
Il compta les marches: il y en avait treize; trois étaient déjà submergées.
Treize! nombre fatal!... Dans certaines positions, les esprits les plus fermes ne sont pas à l'abri des idées superstitieuses; il vit dans ce nombre un mauvais présage. Le sort possible de Murph lui revint à la pensée. Il chercha en vain quelque ouverture entre le sol et la porte, dont l'humidité avait sans doute gonflé le bois, car il joignait hermétiquement la terre humide et grasse.
Rodolphe poussa des cris violents, croyant qu'ils parviendraient peut-être jusqu'aux hôtes du cabaret, et puis il écouta.
Il n'entendit rien, rien que le petit clapotement sourd, faible, continu, de l'eau qui toujours montait, montait, montait.
Rodolphe s'assit avec accablement, le dos appuyé contre la porte; il pleura sur son ami, qui se débattait peut-être alors sous le couteau d'un assassin.
Bien amèrement alors il regretta ses imprudents et audacieux projets, quoique leur motif fût généreux. Il se rappelait avec déchirement mille preuves de dévouement de Murph, qui, riche, honoré, avait quitté une femme, un enfant bien-aimé, ses intérêts les plus chers, pour suivre et aider Rodolphe dans la vaillante mais étrange expiation que celui-ci s'imposait.
L'eau montait toujours... il n'y avait plus que cinq marches à sec. En se levant debout près de la porte, Rodolphe de son front touchait à la voûte. Il pouvait calculer le temps que durerait son agonie. Cette mort était lente, muette, affreuse.
Il se souvint du pistolet qu'il avait sur lui. Au risque de se mutiler en tirant contre la porte à brûle-bourre, il pourrait peut-être la renverser. Malheur!... malheur!... dans cette chute, cette arme avait été perdue ou enlevée par le Maître d'école.
Sans ses craintes pour Murph, Rodolphe eût attendu la mort avec sérénité... Il avait beaucoup vécu... il avait ardemment aimé... il avait fait du bien, il aurait voulu en faire davantage. Dieu le savait! Ne murmurant pas contre l'arrêt qui le frappait, il vit dans cette destinée une juste punition d'une fatale action non encore expiée; ses pensées s'élevaient, grandissaient avec le péril.
Un nouveau supplice vint éprouver la résignation de Rodolphe.
Les rats, chassés par l'eau, s'étaient réfugiés de degré en degré, ne trouvant pas d'issue. Pouvant difficilement gravir une porte ou un mur perpendiculaire, ils grimpèrent le long des vêtements de Rodolphe. Lorsqu'il les sentit fourmiller sur lui, son dégoût, son horreur furent indicibles... Il voulut les chasser, les morsures aiguës et froides ensanglantèrent ses mains; dans sa chute, sa blouse et sa veste s'étaient ouvertes, il sentit sur sa poitrine nue l'impression de pattes glacées et d'un corps velu. Il jetait au loin ces animaux immondes, après les avoir arrachés de ses habits; mais ils revenaient à la nage.
Rodolphe poussa de nouveaux cris, on ne l'entendit pas... Dans peu d'instants il ne pourrait plus crier, l'eau avait atteint la hauteur de son cou, bientôt elle arriverait jusqu'à sa bouche.
L'air, refoulé, commençait à manquer dans cet espace étroit. Les premiers symptômes de l'asphyxie accablèrent Rodolphe; les artères de ses tempes battirent avec violence, il eut des vertiges, il allait mourir. Il donna une dernière pensée à Murph et éleva son âme à Dieu... non pour qu'il l'arrachât au danger, mais pour qu'il agréât ses souffrances.
À ce moment suprême, sur le point de quitter, non-seulement tout ce qui fait la vie heureuse, brillante, enviée, mais encore un titre presque royal, un pouvoir souverain... forcé de renoncer à une entreprise qui, en satisfaisant ses deux instincts passionnés: l'amour du bien et la haine des méchants, pouvait lui être un jour comptée pour la remise de ses fautes; prêt à périr d'une mort effroyable... Rodolphe n'eut pas un de ces mouvements de rage, de frénésie impuissante pendant lesquels les âmes faibles accusent ou maudissent tour à tour les hommes, le destin et Dieu.
Non: tant que sa pensée demeura lucide, Rodolphe supporta son sort avec soumission, avec respect... Lorsque l'agonie obscurcit ses idées, absolument livré à l'instinct vital, il se débattit, si cela peut dire, physiquement, mais non moralement, contre la mort.
Le vertige emportait la pensée de Rodolphe dans son rapide et effrayant tourbillon; l'eau bouillonnait à ses oreilles; il croyait se sentir tournoyer sur lui-même; la dernière lueur de sa raison allait s'éteindre, lorsque des pas précipités et un bruit de voix retentirent auprès de la porte de la cave.
L'espérance ranima ses forces expirantes; par une suprême tension d'esprit, il put saisir ces mots, les derniers qu'il entendit et qu'il comprit:
--Tu le vois bien, il n'y a personne.
--Tonnerre! c'est vrai..., répondit tristement la voix du Chourineur. Et les pas s'éloignèrent.
Rodolphe, anéanti, n'eut pas la force de se soutenir davantage, il glissa le long de l'escalier.
Tout à coup, la porte du caveau s'ouvrit brusquement en dehors; l'eau contenue dans le souterrain s'échappa comme par l'ouverture d'une écluse... et le Chourineur put saisir les deux bras de Rodolphe qui, à demi noyé, se cramponnait encore au seuil de la porte par un mouvement convulsif.
XIX
Le garde-malade
Arraché à une mort certaine par le Chourineur, et transporté dans la maison de l'allée des Veuves explorée par la Chouette avant la tentative du Maître d'école, Rodolphe est couché dans une chambre confortablement meublée; un grand feu brille dans la cheminée, une lampe placée sur une commode répand une vive clarté dans l'appartement; le lit de Rodolphe, entouré d'épais rideaux de damas vert, reste dans l'obscurité.
Un nègre de moyenne taille, à cheveux et sourcils blancs, vêtu avec recherche et portant un ruban orange et vert à la boutonnière de son habit bleu, tient à la main gauche une montre d'or à secondes, et qu'il semble consulter en comptant de sa main droite les pulsations du pouls de Rodolphe.
Ce Noir est triste, pensif; il regarde Rodolphe endormi avec l'expression de la plus tendre sollicitude.
Le Chourineur, vêtu de haillons, souillé de boue, est immobile au pied du lit; il a les bras pendants et les mains croisées; sa barbe rousse est longue; son épaisse chevelure couleur de filasse est en désordre et imbibée d'eau; ses gros traits sont durs, bronzés; pourtant sous cette laide et rude écorce perce une ineffable expression d'intérêt et de pitié... Osant à peine respirer, il ne soulève qu'avec contrainte sa large poitrine; inquiet de l'attitude méditative du docteur nègre, redoutant un fâcheux pronostic, il se hasarde à faire à voix basse cette réflexion philosophique en contemplant Rodolphe:
--Qui est-ce qui dirait pourtant, à le voir faible comme ça, que c'est lui qui m'a si crânement festonné les coups de poing de la fin!... Il ne sera pas longtemps à reprendre ses forces... n'est-ce pas, monsieur le médecin? Foi d'homme, je voudrais bien qu'il me tambourinât sa convalescence sur le dos... ça le secouerait... n'est-ce pas, monsieur le médecin?
Le Noir, sans répondre, fit un léger signe de la main.
Le Chourineur resta muet.
--La potion? dit le Noir.
Aussitôt le Chourineur, qui avait respectueusement laissé ses souliers ferrés à la porte, alla vers la commode en marchant sur le bout des orteils le plus légèrement possible; mais cela avec des contorsions d'enjambements, des balancements de bras, des renflements de dos et d'épaules, qui eussent paru fort plaisants dans toute autre circonstance.
Le pauvre diable avait l'air de vouloir ramener toute sa pesanteur dans la partie de lui-même qui ne touchait pas le sol; ce qui, malgré le tapis, n'empêchait pas le parquet de gémir sous la pesante stature du Chourineur. Malheureusement, dans son ardeur de bien faire et de peur de laisser échapper la fiole diaphane qu'il apportait précieusement, il en serra tellement le goulot dans sa large main que le flacon se brisa, et la potion inonda le tapis.
À la vue de ce méfait, le Chourineur resta immobile une de ses grosses jambes en l'air, les orteils nerveusement contractés et regardant alternativement, d'un air confus, et le docteur et le goulot qui lui restait à la main.
--Diable de maladroit! s'écria le nègre avec impatience.
--Tonnerre d'imbécile! s'écria le Chourineur en s'apostrophant lui-même.
--Ah! reprit l'Esculape en regardant la commode, heureusement vous vous êtes trompé, je voulais l'autre fiole...
--La petite rougeâtre? dit bien bas le malencontreux garde-malade.
--Sans doute... il n'y a que celle-là.
Le Chourineur, en tournant prestement sur ses talons par une vieille habitude militaire, écrasa les débris du flacon: des pieds plus délicats eussent été cruellement déchirés; mais l'ex-débardeur devait à la spécialité de sa profession une paire de sandales naturelles, dures comme le sabot d'un cheval.
--Prenez donc garde, vous allez vous blesser! s'écria le médecin.
Le Chourineur ne fit pas l'ombre d'attention à cette recommandation. Profondément préoccupé de sa nouvelle mission, dont il voulait se tirer à sa gloire afin de faire oublier sa première maladresse, il fallut voir avec quelle délicatesse, avec quelle légèreté, avec quel scrupule, écartant ses deux gros doigts, il saisit le mince cristal... Un papillon n'eût pas laissé un atome de la poussière dorée de ses ailes entre le pouce et l'index du Chourineur.
Le docteur noir frémit d'un nouvel accident qui pouvait arriver par excès de précaution. Heureusement la potion évita cet écueil.
Le Chourineur, en s'approchant du lit, broya de nouveau sous ses pieds ce qui restait de l'autre flacon.
--Mais, malheureux, vous voulez donc vous estropier? dit le docteur à voix basse.
Le Chourineur le regarda tout surpris.
--Eh! de quoi m'estropier, monsieur le médecin?
--Voilà deux fois que vous marchez sur du verre.
--Si ce n'est que ça, ne faites pas attention... J'ai le dessous des _arpions_ doublé en _cuir de brouette_[78].
--Une petite cuiller! dit le docteur.
Le Chourineur recommença ses évolutions _sylphidiques_ et apporta ce que le docteur lui demandait.
Après quelques cuillerées de cette potion, Rodolphe fit un mouvement et agita faiblement les mains.
--Bien! bien! il sort de sa torpeur, dit le médecin. La saignée l'a soulagé, bientôt il sera hors d'affaire.
--Sauvé! bravo! vive la Charte! s'écria le Chourineur dans l'explosion de sa joie.
--Mais tenez-vous donc tranquille!
--Oui, monsieur le médecin.
--Le pouls se règle... À merveille... à merveille!
--Et le pauvre ami de M. Rodolphe, monsieur le médecin. Tonnerre! quand il va savoir! Heureusement que...
--Silence!
--Oui, monsieur le médecin.
--Asseyez-vous.
--Mais, monsieur le...
--Asseyez-vous donc; vous m'inquiétez en rôdant toujours autour de moi, cela me distrait. Voyons, asseyez-vous!
--Monsieur le médecin, je suis aussi malpropre qu'une bûche de bois flottée qu'on va débarder de son train, je salirais les meubles.
--Alors, asseyez-vous par terre.
--Je salirais le tapis.
--Faites comme vous voudrez; mais, au nom du ciel, restez en repos, dit le docteur avec impatience; et, se plongeant dans un fauteuil, il appuya son front sur ses mains.
Après un moment de cogitation profonde, le Chourineur, moins par besoin de se reposer que pour obéir au médecin, prit une chaise avec les plus grandes précautions, et la renversa d'un air parfaitement satisfait, le dossier sur le tapis, dans l'honnête intention de s'asseoir proprement et modestement sur les bâtons antérieurs, afin de ne rien salir... ce qu'il fit avec toute sorte de ménagements délicats.