Les mystères de Paris, Tome I

Chapter 8

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--Moi, je ne serais pas si difficile: de quoi payer l'ogresse, quelque argent d'avance pour avoir le temps de trouver de l'ouvrage, une gentille chambre bien propre d'où je verrais des arbres en travaillant.

--Beaucoup de fleurs sur votre fenêtre...

--Oh! bien sûr... Habiter la campagne, si ça se pouvait, et voilà tout...

--Une petite chambre, de l'ouvrage, c'est le nécessaire; mais quand on n'a qu'à désirer, on peut bien se permettre le superflu... Est-ce que vous ne voudriez pas avoir des voitures, des diamants, de belles toilettes?

--Je n'en voudrais pas tant... Ma liberté, vivre à la campagne, et être sûre de ne pas mourir à l'hôpital... Oh! cela surtout... ne pas mourir là!... Tenez, monsieur Rodolphe, souvent cette pensée-là me vient... elle est affreuse!

--Hélas! nous autres pauvres gens...

--Ce n'est pas pour la misère... que je dis cela... Mais après... quand on est morte...

--Eh bien?

--Vous ne savez donc pas ce que l'on fait de vous après, monsieur Rodolphe?

--Non...

--Il y a une jeune fille que j'avais connue en prison... elle est morte à l'hôpital... on a abandonné son corps aux chirurgiens..., murmura la malheureuse en frissonnant.

--Ah! c'est horrible!!! Comment, malheureuse enfant, vous avez souvent de ces sinistres pensées?...

--Cela vous étonne, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aie de la honte... pour après ma mort... Hélas! mon Dieu... on ne m'a laissé que celle-là...

Ces douloureuses et amères paroles frappèrent Rodolphe.

Il cacha sa tête dans ses mains en frémissant: il songeait à la fatalité qui s'était appesantie sur Fleur-de-Marie... Il songeait à la mère de cette créature pauvre... Sa mère... elle était heureuse, riche, honorée, peut-être...

Honorée... riche... heureuse... et son enfant, qu'elle avait sans doute atrocement sacrifiée à la honte, avait quitté le grenier de la Chouette pour la prison, la prison pour l'antre de l'ogresse; de cet antre elle pouvait aller mourir sur le grabat d'un hôpital... et après sa mort...

Cela était épouvantable.

La pauvre Goualeuse, voyant l'air sombre de son compagnon, lui dit tristement:

--Pourtant, monsieur Rodolphe, je ne devrais pas avoir de ces idées-là... Vous m'emmenez avec vous pour être joyeuse, et je vous dis toujours des choses si tristes... si tristes! Mon Dieu, je ne sais pas comment cela se fait, c'est malgré moi... Je n'ai jamais été plus heureuse qu'aujourd'hui; et pourtant à chaque instant les larmes me viennent aux yeux... Vous ne m'en voulez pas, dites, monsieur Rodolphe? D'ailleurs... vous voyez? cette tristesse s'en va... comme elle est venue... bien vite. Tenez, maintenant... je n'y songe déjà plus... Je serai raisonnable... Tenez, monsieur Rodolphe... regardez mes yeux...

Et Fleur-de-Marie, après avoir deux ou trois fois fermé ses yeux pour en chasser une larme rebelle, les ouvrit tout grands... bien grands, et regarda Rodolphe avec une naïveté charmante.

--Fleur-de-Marie, je vous en prie, ne vous contraignez pas... Soyez gaie, si vous avez envie d'être gaie... triste, s'il vous plaît d'être triste. Mon Dieu, moi qui vous parle, quelquefois j'ai comme vous des idées sombres... Je serais très-malheureux de feindre une joie que je ne ressentirais pas...

--Vraiment, monsieur Rodolphe, vous êtes triste aussi quelquefois?

--Sans doute; mon avenir n'est guère plus beau que le vôtre... Je suis sans père ni mère... que demain je tombe malade, comment vivre? Je dépense ce que je gagne au jour le jour.

--Ça, c'est un tort, voyez-vous... un grand tort, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse d'un ton de grave remontrance qui fit sourire Rodolphe, vous devriez mettre à la caisse d'épargne... Moi, tout mon mauvais sort est venu de ce que je n'ai pas économisé mon argent... Avec deux cents francs devant lui, un ouvrier n'est jamais aux crochets de personne, jamais embarrassé... et c'est bien souvent l'embarras qui vous conseille mal.

--Cela est très-sage, très-sensé, ma bonne petite ménagère. Mais deux cents francs... comment amasser deux cents francs?

--Mais, monsieur Rodolphe, c'est bien simple: faisons un peu votre compte; vous allez voir... Vous gagnez, n'est-ce pas, quelquefois jusqu'à cinq francs par jour?

--Oui, quand je travaille.

--Il faut travailler tous les jours. Êtes-vous donc si à plaindre? Un joli état comme le vôtre... peintre en éventails... mais ça devrait être pour vous un plaisir... Tenez, vous n'êtes pas raisonnable, monsieur Rodolphe!... ajouta la Goualeuse d'un ton sévère. Un ouvrier peut vivre, mais très-bien vivre avec trois francs; il vous reste donc quarante sous, au bout d'un mois soixante francs d'économie... Soixante francs par mois... mais c'est une somme!

--Oui; mais c'est si bon de flâner, de ne rien faire!

--Monsieur Rodolphe, encore une fois, vous n'avez pas plus de raison qu'un enfant...

--Eh bien! je serai raisonnable, petite grondeuse; vous me donnez de bonnes idées... Je n'avais pas songé à cela...

--Vraiment? dit la jeune fille en frappant dans ses mains, avec joie. Si vous saviez combien vous me rendez contente!... Vous économiserez quarante sous par jour! Bien vrai?

--Allons... j'économiserai quarante sous par jour, dit Rodolphe en souriant malgré lui.

--Bien vrai? Bien vrai?

--Je vous le promets...

--Vous verrez comme vous serez fier aux premières économies que vous aurez faites... Et puis ce n'est pas tout... si vous voulez me promettre de ne pas vous fâcher...

--Est-ce que j'ai l'air bien méchant?

--Non, certainement... mais je ne sais pas si je dois...

--Vous devez tout me dire, Fleur-de-Marie...

--Eh bien! enfin, vous qui... on voit ça, êtes au-dessus de votre état... comment est-ce que vous fréquentez des cabarets comme celui de l'ogresse?

--Si je n'étais pas venu dans le tapis-franc, je n'aurais pas le plaisir d'aller à la campagne aujourd'hui avec vous, Fleur-de-Marie.

--C'est bien vrai, mais c'est égal, monsieur Rodolphe... Tenez, je suis aussi heureuse que possible de ma journée, eh bien! je renoncerais de bon coeur à en passer une pareille si cela pouvait vous faire du tort...

--Au contraire, puisque vous m'avez donné d'excellents conseils de ménage.

--Et vous les suivrez?

--Je vous l'ai promis, parole d'honneur. J'économiserai au moins quarante sous par jour...

XI

Les souhaits

À ce moment, Rodolphe dit au cocher, qui avait dépassé le village de Sarcelles:

--Prends le premier chemin à droite, tu traverseras Villiers-le-Bel, et puis à gauche, toujours tout droit.

Puis, s'adressant à la Goualeuse:

--Maintenant que vous êtes contente de moi, Fleur-de-Marie, nous pouvons nous amuser, comme nous le disions tout à l'heure, à faire des châteaux en Espagne. Ça ne coûte pas cher, vous ne me reprocherez pas ces dépenses-là.

--Non... Voyons, faisons votre château en Espagne.

--D'abord... le vôtre, Fleur-de-Marie.

--Voyons si vous devinerez mon goût, monsieur Rodolphe.

--Essayons... Je suppose que cette route-ci... je dis celle-ci parce que nous y sommes...

--C'est juste, il ne faut pas aller chercher si loin.

--Je suppose donc que cette route-ci nous mène à un charmant village, très-éloigné de la grande route.

--Oui, c'est bien plus tranquille.

--Il est bâti à mi-côte et entremêlé de beaucoup d'arbres.

--Il y a tout auprès une petite rivière.

--Justement... une petite rivière. À l'extrémité du village on voit une jolie ferme; d'un côté de la maison il y a un verger, de l'autre un beau jardin rempli de fleurs.

--Je vois ça d'ici, monsieur Rodolphe!

--Au rez-de-chaussée une vaste cuisine pour les gens de la ferme, et une salle à manger pour la fermière.

--La maison a des persiennes vertes... C'est si gai, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?

--Des persiennes vertes... je suis de votre avis... il n'y a rien de plus gai que des persiennes vertes... Naturellement la fermière serait votre tante.

--Naturellement... et ce serait une bien bonne femme.

--Excellente: elle vous aimerait comme une mère.

--Bonne tante! Ça doit être si bon d'être aimée par quelqu'un!

--Et vous l'aimeriez bien aussi?

--Oh! s'écria Fleur-de-Marie en joignant les mains et en levant les yeux avec une expression de bonheur indicible à rendre; oh! oui, je l'aimerais; et puis je l'aiderais à travailler, à coudre, à ranger le linge, à blanchir, à serrer les fruits pour l'hiver, à tout le ménage, enfin... Elle ne se plaindrait pas de ma paresse, je vous en réponds!... Le matin...

--Attendez donc, Fleur-de-Marie... êtes-vous impatiente!... que je finisse de vous peindre la maison.

--Allez, allez, monsieur le peintre, on voit bien que vous avez l'habitude de peindre de jolis paysages sur vos éventails, dit la Goualeuse en riant.

--Petite babillarde... laissez-moi donc achever ma maison...

--C'est vrai, je babille; mais c'est si amusant... Monsieur Rodolphe, je vous écoute, finissez la maison de la fermière.

--Votre chambre est au premier.

--Ma chambre! Quel bonheur! Voyons ma chambre, voyons.

Et la jeune fille se pressa contre Rodolphe, ses grands yeux bien ouverts, bien curieux.

--Votre chambre a deux fenêtres qui donnent sur le jardin de fleurs et sur un pré au bas duquel coule la petite rivière. De l'autre côté de la petite rivière s'élève un coteau tout planté de vieux châtaigniers, au milieu desquels on aperçoit le clocher de l'église.

--Que c'est donc joli!... Que c'est donc joli, monsieur Rodolphe! Ça donne envie d'y être!

--Trois ou quatre belles vaches paissent dans la prairie, qui est séparée du jardin par une haie d'aubépine.

--Et de ma fenêtre je vois les vaches?

--Parfaitement.

--Il y en a une qui sera ma favorite, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? Je lui ferai un beau collier avec une clochette, et je l'habituerai à venir manger dans ma main.

--Elle n'y manquera pas. Elle est toute blanche, toute jeune; elle s'appelle Musette.

--Ah! le joli nom! Cette pauvre Musette, comme je l'aime!

--Finissons votre chambre, Fleur-de-Marie; elle est tendue d'une jolie toile perse, avec les rideaux pareils; un grand rosier et un énorme chèvrefeuille couvrent les murs de la ferme de ce côté-là et entourent vos croisées, de façon que tous les matins vous n'avez qu'à allonger la main pour cueillir un beau bouquet de roses et de chèvrefeuille.

--Ah! monsieur Rodolphe, quel bon peintre vous êtes!

--Maintenant, voici comme vous passez votre journée.

--Voyons ma journée.

--Votre bonne tante vient d'abord vous éveiller en vous baisant tendrement au front; elle vous apporte un bol de lait bien chaud, parce que votre poitrine est faible, pauvre enfant! Vous vous levez; vous allez faire un tour dans la ferme, voir Musette, les poulets, vos amis les pigeons, les fleurs du jardin. À neuf heures, arrive votre maître d'écriture.

--Mon maître?

--Vous sentez bien qu'il faut apprendre à lire, à écrire et à compter, pour pouvoir aider votre tante à tenir ses livres de fermage.

--C'est vrai, monsieur Rodolphe, je ne pense à rien... il faut bien que j'apprenne à écrire pour aider ma tante, dit sérieusement la pauvre fille, tellement absorbée par la riante peinture de cette vie paisible qu'elle croyait à ses réalités.

--Après votre leçon, vous travaillez au linge de la maison, ou vous vous brodez un joli bonnet à la paysanne... Sur les deux heures vous travaillez à votre écriture, et puis vous allez avec votre tante faire une bonne promenade, voir les moissonneurs dans l'été, les laboureurs dans l'automne: vous vous fatiguez bien, et vous rapportez une belle poignée d'herbes des champs, choisies par vous pour votre chère Musette.

--Car nous revenons par la prairie, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?

--Sans doute: il y a un pont de bois sur la rivière. Au retour, il est, ma foi, bien six ou sept heures: dans ce temps-ci un bon feu bien gai flambe dans la grande cuisine de la ferme; vous allez vous y réchauffer et causer un moment avec les braves gens qui soupent en rentrant du labour. Ensuite vous dînez avec votre tante. Quelquefois le curé ou un des vieux amis de la maison se met à table avec vous. Après cela, vous lisez ou vous travaillez pendant que votre tante fait sa partie de cartes. À dix heures, elle vous baise au front, vous remontez chez vous: et le lendemain matin c'est à recommencer...

--On vivrait cent ans comme cela, monsieur Rodolphe, sans penser à s'ennuyer un moment...

--Mais cela n'est rien. Et les dimanches! Et les jours de fêtes!

--Ces jours-là, monsieur Rodolphe?

--Vous vous faites belle, vous mettez une jolie robe à la paysanne, avec ça de charmants bonnets ronds qui vous vont à ravir; vous montez en carriole d'osier avec votre tante et Jacques, le garçon de ferme, pour aller à la grand-messe du village; après, dans l'été, vous ne manquez pas d'assister, avec votre tante, à toutes les fêtes des paroisses voisines. Vous êtes si gentille, si douce, si bonne ménagère, votre tante vous aime tant, le curé rend de vous un si bon témoignage, que tous les jeunes fermiers des environs veulent vous faire danser, parce que c'est comme cela que commencent toujours les mariages... Aussi, peu à peu vous en remarquez un... et...

Rodolphe, étonné du silence de la Goualeuse, la regarda.

La malheureuse fille étouffait à grand-peine ses sanglots.

Un moment abusée par les paroles de Rodolphe, elle avait oublié le présent, et le contraste de ce présent avec le rêve d'une existence douce et riante lui rappelait l'horreur de sa position.

--Fleur-de-Marie, qu'avez-vous?

--Ah! monsieur Rodolphe, sans le vouloir, vous m'avez fait bien du chagrin... j'ai cru un instant à ce paradis...

--Mais, pauvre enfant, ce paradis existe... tenez, regardez... Cocher, arrête!

La voiture s'arrêta.

La Goualeuse releva machinalement la tête. Elle se trouvait au sommet d'une petite colline. Quel fut son étonnement, sa stupeur! Le joli village bâti à mi-côte, la ferme, la prairie, les belles vaches, la petite rivière, la châtaigneraie, l'église dans le lointain, le tableau était sous ses yeux... rien n'y manquait, jusqu'à Musette, belle génisse blanche, future favorite de la Goualeuse.

Ce charmant paysage était éclairé par un beau soleil de novembre... Les feuilles jaunes et pourpres des châtaigniers les couvraient encore et se découpaient sur l'azur du ciel.

--Eh bien! Fleur-de-Marie, que dites-vous? Suis-je bon peintre? dit Rodolphe en souriant.

La Goualeuse le regardait avec une surprise mêlée d'inquiétude. Cela lui semblait presque surnaturel.

--Comment se fait-il, monsieur Rodolphe?... Mais, mon Dieu, est-ce un rêve? Ça me fait presque peur... Comment! ce que vous m'avez dit...

--Rien de plus simple, mon enfant... La fermière est ma nourrice, j'ai été élevé ici... Je lui ai écrit ce matin de très-bonne heure que je viendrais la voir: je peignais d'après nature.

--Ah! c'est vrai, monsieur Rodolphe! dit la Goualeuse avec un profond soupir.

XII

La ferme

La ferme où Rodolphe conduisait Fleur-de-Marie était située en dehors et à l'extrémité du village de Bouqueval, petite paroisse solitaire, ignorée, enfoncée dans les terres, et éloignée d'Écouen d'environ deux lieues.

Le fiacre, suivant les indications de Rodolphe, descendit un chemin rapide et entra dans une longue avenue bordée de cerisiers et de pommiers.

La voiture roulait sans bruit sur un tapis de ce gazon fin et ras dont la plupart des routes vicinales sont ordinairement couvertes.

Fleur-de-Marie, silencieuse, triste, restait, malgré ses efforts, sous une impression douloureuse, que Rodolphe se reprochait presque d'avoir causée.

Au bout de quelques minutes, la voiture passa devant la grande porte de la cour de la ferme, continua son chemin le long d'une épaisse charmille et s'arrêta en face d'un petit porche de bois rustique à demi caché sous un vigoureux cep de vigne aux feuilles empourprées par l'automne.

--Nous voici arrivés, Fleur-de-Marie, dit Rodolphe, êtes-vous contente?

--Oui, monsieur Rodolphe... pourtant il me semble à présent que je vais avoir honte devant la fermière; je n'oserai jamais la regarder...

--Pourquoi cela, mon enfant?

--Vous avez raison, monsieur Rodolphe, elle ne me connaît pas. Et la Goualeuse étouffa un soupir.

On avait sans doute guetté l'arrivée du fiacre de Rodolphe.

Le cocher ouvrait la portière, lorsqu'une femme de cinquante ans environ, vêtue comme le sont les riches fermières des environs de Paris, ayant une physionomie à la fois triste et douce, parut sous le porche et s'avança au-devant de Rodolphe avec un respectueux empressement.

La Goualeuse devint pourpre et descendit de voiture après un moment d'hésitation...

--Bonjour, ma bonne madame Georges..., dit Rodolphe à la fermière; vous le voyez, je suis exact...

Puis, se retournant vers le cocher et lui mettant de l'argent dans la main:

--Tu peux t'en retourner à Paris.

Le cocher, petit homme trapu, avait son chapeau enfoncé sur les yeux et la figure presque entièrement cachée par le collet fourré de son carrick: il empocha l'argent, ne répondit rien, remonta sur son siège, fouetta son cheval et disparut rapidement dans l'allée verte.

--Après une si longue course, ce cocher muet est bien pressé de s'en aller..., pensa d'abord Rodolphe. Bah! il n'est que deux heures; il veut être assez tôt de retour à Paris pour pouvoir utiliser le restant de sa journée.

Et Rodolphe n'attacha aucune importance à sa première observation.

Fleur-de-Marie s'approcha de lui, l'air inquiet, troublé, presque alarmé, et lui dit tout bas, de manière à ne pas être entendue de Mme Georges:

--Mon Dieu! monsieur Rodolphe, pardon... Vous renvoyez la voiture... Mais l'ogresse, hélas!... Il faut que je retourne chez elle ce soir... sinon... elle me regardera comme une voleuse... Mes habits lui appartiennent... et je lui dois...

--Rassurez-vous, mon enfant, c'est à moi à vous demander pardon.

--Pardon! et de quoi?

--De ne pas vous avoir dit plus tôt que vous ne deviez plus rien à l'ogresse, et que vous pouviez quitter ces ignobles vêtements pour d'autres que ma bonne Mme Georges va vous donner. Elle en a à peu près de votre taille, elle voudra bien vous prêter de quoi vous habiller. Vous le voyez, elle commence déjà son rôle de tante.

Fleur-de-Marie croyait rêver; elle regardait tour à tour la fermière et Rodolphe, ne pouvant croire à ce qu'elle entendait.

--Comment, dit-elle la voix palpitante d'émotion, je ne retournerai plus à Paris? je pourrai rester ici? Madame me le permettra?... ce serait possible, ce château en Espagne de tantôt?

--C'était cette ferme... le voilà réalisé.

--Non, non, ce serait trop beau, trop heureux.

--On n'a jamais trop de bonheur, Fleur-de-Marie.

--Ah! par pitié, monsieur Rodolphe, ne me trompez pas, cela me ferait bien mal.

--Ma chère enfant, croyez-moi, dit Rodolphe d'une voix toujours affectueuse, mais avec un accent de dignité que Fleur-de-Marie ne lui connaissait pas encore; oui, vous pouvez, si cela vous convient, mener dès aujourd'hui, auprès de Mme Georges, cette vie paisible dont tout à l'heure le tableau vous enchantait. Quoique Mme Georges ne soit pas votre tante, elle aura pour vous, lorsqu'elle vous connaîtra, le plus tendre intérêt; vous passerez même pour sa nièce aux yeux des gens de la ferme; ce petit mensonge rendra votre position plus convenable. Encore une fois, si cela vous plaît, Fleur-de-Marie, vous pourrez réaliser votre rêve de tantôt. Dès que vous serez habillée en petite fermière, ajouta-t-il en souriant, nous vous mènerons voir votre future favorite, Musette, jolie génisse blanche qui n'attend plus que le collier que vous lui avez promis. Nous irons aussi donner un coup d'oeil à vos amis les pigeons, et puis à la laiterie; nous parcourrons enfin toute la ferme: je tiens à remplir ma promesse.

Fleur-de-Marie joignit les mains avec force. La surprise, la joie, la reconnaissance, le respect se peignirent sur sa ravissante figure; ses yeux se noyèrent de larmes, elle s'écria:

--Monsieur Rodolphe, vous êtes donc un ange du bon Dieu, que vous faites tant de bien aux malheureux sans les connaître, et que vous les délivrez de la honte et de la misère!!!

--Ma pauvre enfant, répondit Rodolphe avec un sourire de mélancolie profonde et d'ineffable bonté, quoique bien jeune, j'ai dans ma vie déjà souffert; cela vous explique ma compassion pour ceux qui souffrent. Fleur-de-Marie, ou plutôt Marie, allez avec Mme Georges. Oui, Marie, gardez désormais ce nom, doux et joli comme vous! Avant mon départ, nous causerons ensemble, et je vous quitterai bien heureux de vous savoir heureuse.

Fleur-de-Marie ne répondit rien, s'approcha de Rodolphe, fléchit à demi les genoux, et prit sa main et la porta respectueusement à ses lèvres avec un mouvement rempli de grâce et de modestie.

Puis elle suivit Mme Georges, qui la contemplait avec un intérêt profond.

XIII

Murph et Rodolphe

Rodolphe se dirigea vers la cour de la ferme et y trouva l'homme de grande taille qui, la veille, déguisé en charbonnier, était venu l'avertir de l'arrivée de Tom et de Sarah.

Murph, tel est le nom de ce personnage, avait cinquante ans environ; quelques mèches blanches argentaient deux petites touffes de cheveux d'un blond vif qui frisaient de chaque côté de son crâne presque entièrement chauve: son visage large, coloré, était complètement rasé, sauf des favoris très-courts, d'un blond ardent, qui ne dépassaient pas le niveau de l'oreille, et s'arrondissaient en croissant sur ses joues rebondies. Malgré son âge et son embonpoint, Murph était alerte et robuste. Sa physionomie, quoique flegmatique, était à la fois bienveillante et résolue; il portait une cravate blanche, un grand gilet et un long habit noir à larges basques sa culotte, d'un gris verdâtre, était de même étoffe que ses guêtres à boutons de nacre, ne rejoignant pas tout à fait ses jarretières. Elles laissaient apercevoir ses bas de voyage, en laine écrue.

L'habillement et la mâle tournure de Murph rappelaient le type parfait de ce que les Anglais appellent le gentilhomme fermier. Hâtons-nous d'ajouter que Murph était Anglais gentilhomme (squire), mais non fermier.

Au moment où Rodolphe entra dans la cour, Murph remettait dans la poche d'une petite calèche de voyage une paire de pistolets qu'il venait de soigneusement essuyer.

--À qui diable en as-tu avec tes pistolets? lui dit Rodolphe.

--Cela me regarde, monseigneur, dit Murph en descendant du marchepied. Faites vos affaires, je fais les miennes.

--Pour quelle heure as-tu commandé les chevaux?

--Selon vos ordres, à la nuit tombante.

--Tu es arrivé ce matin?

--À huit heures. Mme Georges a eu le loisir de tout préparer.

--Tu as de l'humeur... Est-ce que tu n'es pas content de moi?

--Je ne le suis que trop, monseigneur... que trop. Un jour ou l'autre... enfin, le danger... c'est votre vie.

--Il te sied bien de parler! Si je te laissais faire, il n'y aurait de péril que pour toi et...

--Et quand vous feriez le bien sans risquer votre vie, où serait le grand mal, monseigneur?

--Où serait le grand plaisir, maître Murph?

--Vous, dit le squire en haussant les épaules, vous dans de pareilles tavernes!

--Oh! que vous voilà bien, vous autres John Bull, avec vos scrupules aristocratiques! croyant les grands seigneurs d'une essence supérieure à la vôtre, pauvres moutons, fiers de vos bouchers!!!

--Si vous étiez anglais, monseigneur, vous comprendriez cela... on honore qui honore. D'ailleurs, je serais Turc, Chinois ou Américain, que je trouverais encore que vous avez eu tort de vous exposer ainsi. Hier soir, dans cette abominable rue de la Cité, en allant pour déterrer avec vous ce Bras-Rouge, que l'enfer confonde! il m'a fallu la crainte de vous irriter, de vous désobéir, pour m'empêcher d'aller vous secourir dans votre lutte contre le bandit que vous avez trouvé dans l'allée de ce bouge.

--C'est-à-dire, monsieur Murph, que vous doutez de ma force et de mon courage!