Les mystères de Paris, Tome I

Chapter 7

Chapter 73,882 wordsPublic domain

Malgré la monotonie du paysage, Fleur-de-Marie fut si transportée de voir des _champs_, comme elle disait, qu'oubliant les tristes pensées que le souvenir de la Chouette venait d'éveiller en elle, son charmant visage s'épanouit. Elle se pencha à la portière en battant des mains et s'écria:

--Monsieur Rodolphe, quel bonheur!... de l'herbe! des champs! Si vous vouliez me permettre de descendre... il fait si beau!... J'aimerais tant à courir dans ces prairies...

--Courons, mon enfant... Cocher, arrête!

--Comment! Vous aussi, monsieur Rodolphe?

--Moi aussi... Je m'en fais une fête.

--Quel bonheur!! monsieur Rodolphe!!

Et Rodolphe et la Goualeuse de se prendre par la main et de courir à perdre haleine dans une vaste pièce de regain tardif, récemment fauché.

Dire les bonds, les petits cris joyeux, le ravissement de Fleur-de-Marie, serait impossible. Pauvre gazelle si longtemps prisonnière, elle aspirait le grand air avec ivresse. Elle allait, venait, s'arrêtait, repartait avec de nouveaux transports.

À la vue de plusieurs touffes de pâquerettes et de quelques boutons d'or épargnés par les premières gelées blanches, la Goualeuse ne put retenir de nouvelles exclamations de plaisir; elle ne laissa pas une de ces petites fleurs, et glana tout le pré.

Après avoir ainsi couru au milieu des champs, lassée vite, car elle avait perdu l'habitude de l'exercice, la jeune fille, s'arrêtant pour reprendre haleine, s'assit sur un tronc d'arbre renversé au bord d'un fossé profond.

Le teint transparent et blanc de Fleur-de-Marie, ordinairement un peu pâle, se nuançait des plus vives couleurs. Ses grands yeux bleus brillaient doucement; sa bouche vermeille, haletante, laissait voir deux rangées de perles humides, son sein battait sous son vieux petit châle orange; elle appuyait une de ses mains sur son coeur pour en comprimer les pulsations, tandis que, de l'autre main, elle tendait à Rodolphe le bouquet de fleurs des champs qu'elle avait cueilli.

Rien de plus charmant que l'expression de joie innocente et pure qui rayonnait sur cette physionomie candide.

Lorsque Fleur-de-Marie put parler, elle dit à Rodolphe, avec un accent de félicité profonde, de reconnaissance presque religieuse:

--Que le bon Dieu est bon de nous donner un si beau jour!

Une larme vint aux yeux de Rodolphe en entendant cette pauvre créature abandonnée, méprisée, perdue, sans asile et sans pain, jeter un cri de bonheur et de gratitude ineffable envers le Créateur, parce qu'elle jouissait d'un rayon de soleil et de la vue d'une prairie.

Rodolphe fut tiré de sa contemplation par un incident imprévu.

IX

La surprise

Nous l'avons dit, la Goualeuse s'était assise sur un tronc d'arbre renversé au bord d'un fossé profond.

Tout à coup un homme, se dressant du fond de cette excavation, secoua la litière sous laquelle il s'était tapi, et poussa un éclat de rire formidable.

La Goualeuse se retourna en jetant un cri d'effroi.

C'était le Chourineur.

--N'aie pas peur, ma fille, reprit le Chourineur en voyant la frayeur de la jeune fille, qui se réfugia auprès de son compagnon. Voilà une fameuse rencontre, hein! Maître Rodolphe, vous ne vous attendiez pas à cela? Ni moi non plus... Puis il ajouta d'un ton sérieux: Tenez, maître... voyez-vous, on dira ce qu'on voudra... mais il y a quelque chose en l'air... là-haut... au-dessus de nos têtes... Le _meg des megs_ est un malin, il me fait l'effet de dire à l'homme: «Va comme je te pousse...» vu qu'il vous a poussé ici, ce qui est diablement étonnant!

--Que fais-tu là? dit Rodolphe très-surpris.

--Je veille au grain pour vous, mon maître... Mais, tonnerre! quelle bonne farce que vous veniez justement dans les environs de ma maison de campagne... Tenez, il y a quelque chose: décidément, il y a quelque chose.

--Mais, encore une fois, que fais-tu là?

--Tout à l'heure vous le saurez, donnez-moi seulement le temps de percher sur votre observatoire à un cheval.

Et le Chourineur courut vers le fiacre arrêté à peu de distance, jeta çà et là sur la plaine immense un coup d'oeil perçant, et revint prestement rejoindre Rodolphe.

--M'expliqueras-tu ce que tout cela signifie?

--Patience! patience, maître! Encore un mot. Quelle heure est-il?

--Midi et demi, dit Rodolphe en consultant sa montre.

--Bon... nous avons le temps. La Chouette ne sera ici que dans une demi-heure.

--La Chouette! s'écrièrent à la fois Rodolphe et la jeune fille.

--Oui, la Chouette. En deux mots, maître, voilà l'histoire: hier, quand vous avez eu quitté le tapis-franc, il est venu...

--Un homme d'une grande taille avec une femme habillée en homme; ils m'ont demandé, je sais cela. Ensuite?

--Ensuite, ils m'ont payé à boire, et ont voulu me faire jaspiner sur votre compte. Moi, je n'ai rien voulu dire... vu que vous ne m'avez pas communiqué autre chose que la raclée dont vous m'avez fait la politesse... je ne savais rien de plus de vos secrets. Après ça, j'aurais su quelque chose, ça aurait été tout de même. C'est entre nous à la vie à la mort, maître Rodolphe. Que le diable me brûle si je sais pourquoi je me sens pour vous comme qui dirait l'attachement d'un bouledogue pour son maître; mais c'est égal, ça est. C'est plus fort que moi, je ne m'en mêle plus... ça vous regarde, arrangez-vous.

--Je te remercie, mon garçon, mais continue.

--Le grand monsieur et la petite femme habillée en homme, voyant qu'ils ne tiraient rien de moi, sont sortis de chez l'ogresse, et moi aussi; eux du côté du Palais de Justice, moi du côté de Notre-Dame. Arrivé au bout de la rue, je commence à m'apercevoir qu'il tombait par trop de hallebardes... une pluie de déluge! Il y avait tout proche une maison en démolition. Je me dis: «Si l'averse dure longtemps, je dormirai aussi bien là que dans mon garni.» Je me laisse couler dans une espèce de cave où j'étais à couvert; je fais mon lit d'une vieille poutre, mon oreiller d'un plâtras, et me voilà couché comme un roi.

--Après, après?

--Nous avions bu ensemble, maître Rodolphe; j'avais encore bu avec le grand et la petite habillée en homme: c'est pour vous dire que j'avais la tête un peu lourde... avec ça il n'y a rien qui me berce comme le bruit de la pluie qui tombe. Je commence donc à roupiller. Il n'y avait pas, je crois, longtemps que je _pionçais_, quand un bruit m'éveille en sursaut: c'était le Maître d'école qui causait comme qui dirait _amicalement_ avec un autre. J'écoute... tonnerre! Qu'est-ce que je reconnais? La voix du grand qui était venu au tapis-franc avec la petite habillée en homme!

--Ils causaient avec le Maître d'école et la Chouette? dit Rodolphe stupéfait.

--Avec le Maître d'école et la Chouette. Ils causaient de se retrouver le lendemain.

--C'est aujourd'hui! dit Rodolphe.

--À une heure.

--C'est dans un instant.

--À l'embranchement de la route de Saint-Denis et de la Révolte.

--C'est ici!

--Comme vous dites, maître Rodolphe, c'est ici!

--Le Maître d'école! Prenez garde, monsieur Rodolphe!... s'écria Fleur-de-Marie.

--Calme-toi, ma fille... lui ne doit pas venir... mais seulement la Chouette.

--Comment cet homme a-t-il pu se mettre en rapport avec ces deux misérables? dit Rodolphe.

--Je n'en sais, ma foi, rien. Après ça, maître, peut-être que je ne me serai éveillé qu'à la fin de la chose; car le grand parlait de ravoir son portefeuille que la Chouette doit lui rapporter ici... en échange de cinq cents francs. Faut croire que le Maître d'école avait commencé par les voler, et que c'est après qu'ils se seront mis à causer de bonne amitié.

--Cela est étrange!

--Mon Dieu! ça m'effraye pour vous, monsieur Rodolphe, dit Fleur-de-Marie.

--Maître Rodolphe n'est pas un enfant, ma fille; mais, comme tu dis, ça pourrait chauffer pour lui, et me voilà.

--Continue, mon garçon.

--Le grand et la petite ont promis deux mille francs au Maître d'école, pour vous faire... je ne sais pas quoi. C'est la Chouette qui doit venir ici tout à l'heure rapporter le portefeuille, et savoir de quoi il retourne, pour aller le redire au Maître d'école, qui se charge du reste.

Fleur-de-Marie tressaillit. Rodolphe sourit dédaigneusement.

--Deux mille francs pour vous faire quelque chose, maître Rodolphe! Ça me fait penser (sans comparaison) que lorsque je vois afficher cinq cents francs de récompense pour un chien perdu, je me dis modestement à moi-même: «Tu te perdrais, animal, qu'on ne donnerait pas seulement cent sous pour te ravoir.» Deux mille francs pour vous faire quelque chose! Qui êtes-vous donc?

--Je te l'apprendrai tout à l'heure.

--Suffit, maître... Quand j'ai entendu cette proposition faite à la Chouette, je me dis: «Il faut que je sache où perchent ces richards qui veulent lâcher le Maître d'école aux trousses de M. Rodolphe, ça peut servir.» Quand ils s'éloignent, je sors de mes décombres, je les suis à pas de loup; le grand et la petite rejoignent un fiacre au parvis Notre-Dame; ils montent dedans, moi derrière, et nous arrivons boulevard de l'Observatoire. Il faisait noir comme dans un four, je ne pouvais rien voir; j'entaille un arbre pour m'y reconnaître le lendemain.

--Très-bien, mon garçon.

--Ce matin j'y suis retourné. À dix pas de mon arbre, j'ai vu une ruelle fermée par une barrière; dans la boue de la ruelle, des petits pas et des grands pas: au bout de la ruelle, une maison... Le nid du grand et de la petite doit être là.

--Merci, mon brave... Tu me rends, sans t'en douter, un grand service.

--Pardon, excuse! maître Rodolphe, je m'en doutais, c'est pour cela que je l'ai fait.

--Je le sais, mon garçon, et je voudrais pouvoir récompenser ton service autrement que par un remerciement: malheureusement je ne suis qu'un pauvre diable d'ouvrier... quoiqu'on donne, comme tu dis, deux mille francs pour me faire quelque chose. Je vais t'expliquer cela.

--Bon, si ça vous amuse, sinon ça m'est égal. On vous monte un coup, je m'y oppose... Le reste ne me regarde pas.

--Je devine ce qu'ils veulent. Écoute-moi bien: j'ai un secret pour tailler l'ivoire des éventails à la mécanique; mais ce secret ne m'appartient pas à moi seul; j'attends mon associé pour mettre ce procédé en pratique, et c'est sûrement du modèle de la machine que j'ai chez moi qu'on veut s'emparer à tout prix: car il y a beaucoup d'argent à gagner avec cette découverte.

--Le grand et la petite sont donc...?

--Des fabricants chez qui j'ai travaillé, et à qui je n'ai pas voulu donner mon secret.

Cette explication parut satisfaisante au Chourineur, dont l'intelligence n'était pas singulièrement développée, et il reprit:

--Je comprends maintenant. Voyez-vous, les gueusards! Et ils n'ont pas seulement le courage de faire leurs mauvais coups eux-mêmes. Mais, pour en finir, voilà ce que je me suis dit ce matin: «Je sais le rendez-vous de la Chouette et du grand, je vais aller les attendre, j'ai de bonnes jambes: mon maître débardeur m'attendra, tant pis...» J'arrive ici: je vois ce trou, je vais prendre une brassée de fumier là-bas, je me cache jusqu'au bout du nez, et j'attends la Chouette. Mais voilà-t-il pas que vous déboulez dans la plaine, et que cette pauvre Goualeuse vient justement s'asseoir au bord de mon parc; alors, ma foi, j'ai voulu vous faire une farce, et j'ai crié comme un brûlé en sortant de ma litière.

--Maintenant, quel est ton dessein?

--Attendre la Chouette, qui, bien sûr, arrivera la première: tâcher d'entendre ce qu'elle dira au grand, parce que cela peut vous servir. Il n'y a que ce tronc d'arbre-là renversé dans ce champ; de cet endroit on voit partout dans la plaine, c'est comme fait exprès pour s'y asseoir. Le rendez-vous de la Chouette est à quatre pas, à l'embranchement de la route; il y a à parier qu'ils viendront s'asseoir ici. S'ils n'y viennent pas, si je ne peux rien entendre... quand ils seront séparés, je tombe sur la Chouette, ça sera toujours ça; je lui paye ce que je lui dois pour la dent de la Goualeuse, et je lui tords le cou jusqu'à ce qu'elle me dise le nom des parents de la pauvre fille... Qu'est-ce que vous dites de mon idée, maître Rodolphe?

--Il y a du bon, mon garçon; mais il faut corriger quelque chose à ton plan.

--Oh! d'abord, Chourineur, ne vous faites pas de mauvaise querelle pour moi. Si vous battez la Chouette, le Maître d'école...

--Assez, ma fille. La Chouette me passera par les mains. Tonnerre! C'est justement parce qu'elle a le Maître d'école pour la défendre que je doublerai la dose.

--Écoute, mon garçon, j'ai un meilleur moyen de venger la Goualeuse des méchancetés de la Chouette. Je te dirai cela plus tard. Quant à présent, dit Rodolphe en s'éloignant de quelques pas de la Goualeuse, et en baissant la voix, quant à présent, veux-tu me rendre un vrai service?...

--Parlez, maître Rodolphe.

--La Chouette ne te connaît pas?

--Je l'ai vue hier pour la première fois au tapis-franc.

--Voilà ce qu'il faudra que tu fasses. Tu te cacheras d'abord; mais lorsque tu la verras près d'ici, tu sortiras de ton trou...

--Pour lui tordre le cou?...

--Non... plus tard! Aujourd'hui il faut seulement l'empêcher de parler avec le grand. Voyant quelqu'un avec elle, il n'osera pas approcher. S'il approche, ne la quitte pas d'une minute... Il ne pourra pas lui faire ses propositions, devant toi.

--Si l'homme me trouve curieux, j'en fais mon affaire. Ça n'est ni un Maître d'école, ni un maître Rodolphe.

--Je connais le bourgeois, il ne se frottera pas à toi.

--C'est bien. Je suis la Chouette comme son ombre. L'homme ne dit pas un mot que je ne l'entende, et il finit par filer...

--S'ils conviennent d'un autre rendez-vous, tu le sauras, puisque tu ne les quittes pas. D'ailleurs ta présence suffira pour éloigner le bourgeois.

--Bon, bon. Après, je donne une tournée à la Chouette?... Je tiens à ça.

--Pas encore. La borgnesse ne sait pas si tu es voleur ou non?

--Non; à moins que le Maître d'école lui ait dit que c'était pas dans mon idée.

--S'il lui a dit, tu auras l'air d'avoir changé de principes.

--Moi?

--Toi!

--Tonnerre! monsieur Rodolphe. Mais dites donc... Hum! hum! Ça ne me va guère, cette farce-là.

--Tu ne feras que ce que tu voudras. Tu verras bien si je te propose une infamie...

--Oh! pour ça, je suis tranquille.

--Et tu as raison.

--Parlez, maître... j'obéirai.

--Une fois l'homme éloigné, tu tâcheras d'amadouer la Chouette.

--Moi? Cette vieille gueuse... J'aimerais mieux me battre avec le Maître d'école. Je ne sais pas seulement comme je ferai pour ne pas lui sauter tout de suite sur le casaquin.

--Alors tu perdrais tout.

--Mais qu'est-ce qu'il faut donc que je fasse?

--La Chouette sera furieuse de la bonne aubaine qu'elle aura manquée; tu tâcheras de la calmer en lui disant que tu sais un bon coup à faire; que tu es là pour attendre ton complice, et que, si le Maître d'école veut en être, il y a beaucoup d'or à gagner.

--Tiens... tiens...

--Au bout d'une heure d'attente, tu lui diras: «Mon camarade, ne vient pas, c'est remis...» et tu prendras rendez-vous avec la Chouette et le Maître d'école... pour demain de bonne heure. Tu comprends?

--Je comprends.

--Et ce soir, tu te trouveras, à dix heures, au coin des Champs-Élysées et de l'allée des Veuves; je t'y rejoindrai et je te dirai le reste.

--Si c'est un piège, prenez garde! Le Maître d'école est malin... Vous l'avez battu: au moindre doute, il est capable de vous tuer.

--Sois tranquille.

--Tonnerre! c'est farce... mais vous faites de moi ce que vous voulez. C'est pas l'embarras, quelque chose me dit qu'il y a un bouillon à boire pour le Maître d'école et pour la Chouette. Pourtant... un mot encore, monsieur Rodolphe.

--Parle.

--Ce n'est pas que je vous croie susceptible de tendre une souricière au Maître d'école pour le faire pincer par la police. C'est un gueux fini, qui mérite cent fois la mort; mais le faire arrêter... c'est pas ma partie.

--Ni la mienne, mon garçon. Mais j'ai un compte à régler avec lui et avec la Chouette, puisqu'ils complotent avec les gens qui m'en veulent, et, à nous deux, nous en viendrons à bout, si tu m'aides.

--Oh bien! alors, comme le mâle ne vaut pas mieux que la femelle, j'en suis.

--Et si nous réussissons, ajouta Rodolphe d'un ton sérieux, presque solennel, qui frappa le Chourineur, tu seras aussi fier que lorsque tu as sauvé du feu et de l'eau l'homme et la femme qui te doivent la vie!

--Comme vous dites ça, maître Rodolphe! Je ne vous ai jamais vu ce regard-là... Mais vite, vite, s'écrie le Chourineur, j'aperçois là-bas, là-bas, un point blanc: ça doit être le béguin de la Chouette. Partez, je me remets dans mon trou.

--Et ce soir, à dix heures...

--Au coin de l'allée des Veuves et des Champs-Élysées, c'est dit.

Fleur-de-Marie n'avait pas entendu cette dernière partie de l'entretien du Chourineur et de Rodolphe. Elle remonta en fiacre avec son compagnon de voyage.

X

La ferme

Après son entretien avec le Chourineur, Rodolphe resta quelques moments préoccupé, pensif.

Fleur-de-Marie, n'osant interrompre le silence de son compagnon, le regardait tristement.

Rodolphe, relevant la tête, lui dit en souriant avec bonté:

--À quoi pensez-vous, mon enfant? La rencontre du Chourineur vous a été désagréable, n'est-ce pas? Nous étions si gais!

--C'est au contraire un bien pour nous, monsieur Rodolphe, puisque le Chourineur pourra vous être utile.

--Cet homme ne passait-il pas, parmi les habitués du tapis-franc, pour avoir encore quelques bons sentiments?

--Je l'ignore, monsieur Rodolphe... Avant la scène d'hier, je l'avais vu souvent, je lui avais à peine parlé... Je le croyais aussi méchant que les autres...

--Ne pensons plus à tout cela, ma petite Fleur-de-Marie. J'aurais du malheur si je vous attristais, moi qui justement voulais vous faire passer une bonne journée.

--Oh! je suis bien heureuse! Il y a si longtemps que je ne suis sortie de Paris!

--Depuis vos parties en milord, avec Rigolette.

--Mon Dieu, oui... monsieur Rodolphe. C'était au printemps... mais, quoique nous soyons presque en hiver, ça me fait tout autant de plaisir. Quel beau soleil il fait!... Voyez donc ces petits nuages roses là-bas... là-bas... et cette colline!... avec ces jolies maisons blanches au milieu des arbres... Comme il y a encore des feuilles! C'est étonnant au mois de novembre, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? Mais à Paris les feuilles tombent si vite... Et là-bas... cette volée de pigeons... les voilà qui s'abattent sur le toit d'un moulin... À la campagne on ne se lasse pas de regarder, tout est amusant.

--C'est plaisir de voir combien vous êtes sensible à ces riens qui font le charme de l'aspect de la campagne, Fleur-de-Marie.

En effet, à mesure que la jeune fille contemplait le tableau calme et riant qui se déroulait autour d'elle, sa physionomie s'épanouissait de nouveau.

--Et là-bas, ce feu de chaume dans les terres labourées, la belle fumée blanche qui monte au ciel... et cette charrue avec ses deux bons chevaux gris... Si j'étais homme, comme j'aimerais l'état de laboureur!... Être au milieu d'une plaine bien silencieuse, à suivre sa charrue... en voyant bien loin de grands bois, par un temps comme aujourd'hui, par exemple!... C'est pour le coup que ça vous donnerait envie de chanter de ces chansons un peu tristes, qui vous font venir les larmes aux yeux... comme _Geneviève de Brabant_. Est-ce que vous connaissez la chanson de _Geneviève de Brabant_, monsieur Rodolphe?

--Non, mon enfant; mais si vous êtes gentille, vous me la chanterez une fois arrivés à la ferme.

--Quel bonheur! Nous allons à une ferme, monsieur Rodolphe?

--Oui, à une ferme tenue par ma nourrice, bonne et digne femme qui m'a élevé.

--Et nous pourrons avoir du lait? s'écria la Goualeuse en frappant dans ses mains.

--Fi donc! du lait... de l'excellente crème, s'il vous plaît, et du beurre que la fermière fera devant nous, et des oeufs tout frais.

--Que nous irons dénicher nous-mêmes?

--Certainement...

--Et nous irons voir les vaches dans l'étable?

--Je crois bien.

--Et nous irons aussi dans la laiterie?

--Aussi dans la laiterie.

--Et au pigeonnier?

--Et au pigeonnier.

--Ah! tenez, monsieur Rodolphe, c'est à n'y pas croire... Comme je vais m'amuser! Quelle bonne journée!... quelle bonne journée! s'écria la jeune fille toute joyeuse.

Puis, par un brusque revirement de pensée, la malheureuse, songeant qu'après ces heures de liberté passées à la campagne, elle rentrerait dans son bouge infect, cacha sa tête dans ses mains et fondit en larmes.

Rodolphe, surpris, dit à la Goualeuse:

--Qu'avez-vous, Fleur-de-Marie, qui vous chagrine?

--Rien... rien, monsieur Rodolphe. (Et elle essuya ses yeux en tâchant de sourire.) Pardon, si je m'attriste... n'y faites pas attention... je n'ai rien, je vous jure... c'est une idée... je vais être gaie...

--Mais vous étiez si joyeuse tout à l'heure!

--C'est pour ça..., répondit naïvement Fleur-de-Marie en levant sur Rodolphe ses yeux encore humides de larmes.

Ces mots éclairèrent Rodolphe; il devina tout.

Voulant chasser l'humeur sombre de la jeune fille, il lui dit en souriant:

--Je parie que vous pensiez à votre rosier? Vous regrettez, j'en suis sûr, de ne pouvoir lui faire partager notre promenade à la ferme... Pauvre rosier! Vous auriez été capable de lui faire manger aussi un peu de crème!!

La Goualeuse prit le prétexte de cette plaisanterie pour sourire: peu à peu ce léger nuage de tristesse s'effaça de son esprit; elle ne pensa qu'à jouir du présent et à s'étourdir sur l'avenir.

La voiture arrivait près de Saint-Denis, la haute flèche de l'église se voyait au loin.

--Oh! le beau clocher! s'écria la Goualeuse.

--C'est le clocher de Saint-Denis, une église superbe... Voulez-vous la voir? nous ferons arrêter le fiacre.

La Goualeuse baissa les yeux.

--Depuis que je suis chez l'ogresse, je ne suis point entrée dans une église; je n'ai pas osé. À la prison, au contraire, j'aimais tant à chanter à la messe! Et, à la Fête-Dieu, nous faisions de si beaux bouquets d'autel!

--Mais Dieu est bon et clément: pourquoi craindre de le prier, d'entrer dans une église?

--Oh! non, non... monsieur Rodolphe... ce serait comme une impiété... C'est bien assez d'offenser le bon Dieu autrement.

Après un moment de silence, Rodolphe dit à la Goualeuse:

--Jusqu'à présent avez-vous aimé quelqu'un?

--Jamais, monsieur Rodolphe.

--Pourquoi cela?

--Vous avez vu les gens qui fréquentaient le tapis-franc... Et puis, pour aimer, il faut être honnête.

--Comment cela?

--Ne dépendre que de soi... Mais tenez, si ça vous est égal, monsieur Rodolphe, je vous en prie, ne parlons pas de ça...

--Soit, Fleur-de-Marie, parlons d'autre chose... Mais qu'avez-vous à me regarder ainsi? Voilà encore vos beaux yeux pleins de larmes. Vous ai-je chagrinée?

--Oh! au contraire; mais vous êtes si bon pour moi que cela me donne envie de pleurer... et puis vous ne me tutoyez pas... et puis, enfin, on dirait que vous ne m'avez emmenée que pour mon plaisir à moi, tant vous avez l'air content de me voir heureuse. Non content de m'avoir défendue hier... vous me faites passer aujourd'hui une pareille journée avec vous...

--Vraiment, vous êtes heureuse?

--D'ici à bien longtemps je n'oublierai ce bonheur-là.

--C'est si rare, le bonheur!

--Oui, bien rare...

--Ma foi, moi, à défaut de ce que je n'ai pas, je m'amuse quelquefois à rêver ce que je voudrais avoir, à me dire: «Voilà ce que je désirerais être... voilà la fortune que j'ambitionnerais...» Et vous, Fleur-de-Marie, quelquefois ne faites-vous pas aussi de ces rêves-là, de beaux châteaux en Espagne?

--Autrefois, oui, en prison; avant d'entrer chez l'ogresse, je passais ma vie à ça et à chanter; mais depuis, c'est plus rare... Et vous, monsieur Rodolphe, qu'est-ce que vous ambitionneriez donc?

--Moi, je voudrais être riche, très-riche... avoir des domestiques, des équipages, un hôtel, aller dans un beau monde, tous les jours au spectacle. Et vous, Fleur-de-Marie?