Chapter 29
--Maintenant, dit le cocher du fiacre, à la _gernaffle_[91] de Bouqueval! n'est-ce pas, la Chouette? Tu verras que je sais _trimbaler une voite_[92].
--Et surtout _riffaude ton gaye_[93], dit le Maître d'école.
--Sois tranquille, _sans-mirettes_[94], il _défouraillera_[95] jusqu'à la traviole[96].
--Veux-tu que je te donne une _médecine_[97]? dit le Maître d'école.
--Laquelle? répond le cocher.
--_Prends de l'air_ en passant devant les _sondeurs_[98]; ils pourraient te reconnaître, tu as été longtemps rôdeur des barrières.
--J'ouvrirai l'oeil, dit l'autre en montant sur son siège.
Si nous rapportons ce hideux langage, c'est qu'il prouve que le cocher improvisé était un brigand, digne compagnon du Maître d'école.
La voiture quitta la rue du Temple.
Deux heures après, à la tombée du jour, ce fiacre, renfermant le Maître d'école, la Chouette et Tortillard, s'arrêta devant une croix de bois marquant l'embranchement d'un chemin creux et désert qui conduisait à la ferme de Bouqueval, où se trouvait la Goualeuse, sous la protection de Mme Georges.
XXI
Idylle
Cinq heures sonnaient à l'église du petit village de Bouqueval; le froid était vif, le ciel clair; le soleil s'abaissant lentement derrière les grands bois effeuillés qui couronnent les hauteurs d'Écouen, empourprait l'horizon et jetait ses rayons pâles et obliques sur les vastes plaines durcies par la gelée.
Aux champs, chaque saison offre presque toujours des aspects charmants.
Tantôt la neige éblouissante change la campagne en d'immenses paysages d'albâtre qui déploient leurs splendeurs immaculées sur un ciel d'un gris rose.
Alors, quelquefois à la brune, gravissant la colline ou descendant la vallée, le fermier attardé rentre au logis: cheval, manteau, chapeau, tout est couvert de neige; âpre est la froidure, glaciale est la bise, sombre est la nuit qui s'avance; mais là-bas, au milieu des arbres dépouillés, les petites fenêtres de la ferme sont gaiement éclairées; sa haute cheminée de briques jette au ciel une épaisse colonne de fumée qui dit au métayer qu'on attend: foyer pétillant, souper rustique; puis après, veillée babillarde, nuit paisible et chaude, pendant que le vent siffle au-dehors et que les chiens des métairies éparses dans la plaine aboient et se répondent au loin.
Tantôt, dès le matin, le givre suspend aux arbres ses girandoles de cristal que le soleil d'hiver fait scintiller de l'éclat diamanté du prisme; la terre de labour humide et grasse est creusée de longs sillons où gîte le lièvre fauve, où courent allègrement les perdrix grises.
Çà et là on entend le tintement mélancolique de la clochette du _maître-bélier_ d'un grand troupeau de moutons répandu sur les pentes vertes et gazonnées des chemins creux; pendant que, bien enveloppé de sa mante grise à raies noires, le berger, assis au pied d'un arbre, chante en tressant un panier de joncs.
Quelquefois la scène s'anime: l'écho renvoie les sons affaiblis du cor et les cris de la meute; un daim effaré franchit tout à coup la lisière de la forêt, débouche dans la plaine en fuyant d'effroi et va se perdre à l'horizon au milieu d'autres taillis.
Les trompes, les aboiements se rapprochent; des chiens blancs et orangés sortent à leur tour de la futaie; ils courent sur la terre brune, ils courent sur les guérets en friche; le nez collé à la voie, ils suivent, en criant, les traces du daim. À leur suite viennent les chasseurs vêtus de rouge, courbés sur l'encolure de leurs chevaux rapides, ils animent la meute à cor et à cri! Ce tourbillon éclatant passe comme la foudre; le bruit s'amoindrit, peu à peu tout se tait: chiens, chevaux, chasseurs disparaissent au loin dans le bois où s'est réfugié le daim.
Alors le calme renaît, alors le profond silence des grandes plaines, la tranquillité des grands horizons ne sont plus interrompus que par le chant monotone du berger.
Ces tableaux, ces sites, champêtres abondaient aux environs du village de Bouqueval, situé, malgré sa proximité de Paris, dans une sorte de désert auquel on ne pouvait arriver que par des chemins de traverse.
Cachée pendant l'été au milieu des arbres, comme un nid dans le feuillage, la ferme où était retirée la Goualeuse apparaissait alors tout entière et sans voile de verdure.
Le cours de la petite rivière, glacée par le froid, ressemblait à un long ruban d'argent mal déroulé au milieu des prés toujours verts, à travers lesquels de belles vaches paissaient lentement en regagnant leur étable. Ramenées par les approches du soir, les volées de pigeons s'abattaient successivement sur le faîte aigu du colombier; les noyers immenses qui, pendant l'été, ombrageaient la cour et les bâtiments de la ferme, alors dépouillés de leurs feuilles, laissaient voir les toits de tuiles et de chaume veloutés de mousse couleur d'émeraude.
Une lourde charrette traînée par trois chevaux vigoureux, trapus, à crinière épaisse, à robe lustrée, aux colliers bleus garnis de grelots et de houppes de laine rouge, rapportait des gerbes de blé provenant d'une des meules de la plaine. Cette pesante voiture arrivait dans la cour par la porte charretière, tandis qu'un nombreux troupeau de moutons se pressait à l'une des entrées latérales.
Bêtes et gens semblaient impatients d'échapper à la froidure de la nuit et de goûter les douceurs du repos; les chevaux hennirent joyeusement à la vue de l'écurie, les moutons bêlèrent en assiégeant la porte des chaudes bergeries, les laboureurs jetèrent un coup d'oeil affamé à travers les fenêtres de la cuisine du rez-de-chaussée, où l'on préparait un souper pantagruélique.
Il régnait dans cette ferme un ordre rare, extrême, une propreté minutieuse, inaccoutumée.
Au lieu d'être couverts de boue sèche, çà et là épars et exposés aux intempéries des saisons, les herses, charrues, rouleaux et autres instruments aratoires, dont quelques-uns étaient d'invention toute nouvelle, s'alignaient, propres et peints, sous un vaste hangar où les charretiers venaient aussi ranger avec symétrie les harnais de leurs chevaux; vaste, nette, bien plantée, la cour sablée n'offrait pas à la vue ces monceaux de fumier, ces flaques d'eau croupissante qui déparent les plus belles exploitations de la Beauce ou de la Brie; la basse-cour, entourée d'un treillage vert, renfermait et recevait toute la gent emplumée qui rentrait le soir par une petite porte s'ouvrant sur les champs.
Sans nous appesantir sur de plus grands détails, nous dirons qu'en toutes choses cette ferme passait à bon droit dans le pays pour une ferme _modèle_, autant par l'ordre qu'on y avait établi et l'excellence de son agriculture et de ses récoltes que par le bonheur et la moralité du nombreux personnel qui faisait valoir ces terres.
Nous dirons tout à l'heure la cause de cette supériorité si prospère; en attendant, nous conduirons le lecteur à la porte treillagée de la basse-cour, qui ne le cédait en rien à la ferme par l'élégance champêtre de ses juchoirs, de ses poulaillers et de son petit canal encaissé de pierres de roche où coulait incessamment une eau vive et limpide alors soigneusement débarrassée des glaçons qui pouvaient l'obstruer.
Une espèce de révolution se fit tout à coup parmi les habitants ailés de cette basse-cour: les poules quittèrent leurs perchoirs en caquetant, les dindons gloussèrent, les pintades glapirent, les pigeons abandonnèrent le toit du colombier et s'abattirent sur le sable en roucoulant.
L'arrivée de Fleur-de-Marie causait toutes ces folles gaietés.
Greuze ou Watteau n'auraient jamais rêvé un aussi charmant modèle, si les joues de la pauvre Goualeuse eussent été plus rondes et plus vermeilles; pourtant, malgré sa pâleur, malgré l'ovale amaigri de sa figure, l'expression de ses traits, l'ensemble de sa personne, la grâce de son attitude eussent encore été dignes d'exercer les pinceaux des grands peintres que nous avons nommés.
Le petit bonnet rond de Fleur-de-Marie découvrait son front et son bandeau de cheveux blonds; comme presque toutes les paysannes des environs de Paris, par-dessus ce bonnet, dont on voyait toujours le fond et les barbes, elle portait posé à plat, et attaché derrière sa tête avec deux épingles, un large mouchoir d'indienne rouge dont les bouts flottants retombaient carrément sur ses épaules; coiffure pittoresque et gracieuse, que la Suisse et l'Italie devaient nous envier.
Un fichu de batiste blanche, croisé sur son sein, était à demi caché par le haut et large bavolet de son tablier de toile bise; un corsage en gros drap bleu à manches justes dessinait sa taille fine et tranchait sur son épaisse jupe de futaine grise rayée de brun; des bas bien blancs et des souliers à cothurnes cachés dans des petits sabots noirs, garnis sur le cou-de-pied d'un carré de peau d'agneau, complétaient ce costume d'une simplicité rustique, auquel le charme naturel de Fleur-de-Marie donnait une grâce extrême.
Tenant d'une main son tablier, relevé par les deux coins, elle y puisait des poignées de grain qu'elle distribuait à la foule ailée dont elle était entourée.
Un joli pigeon d'une blancheur argentée, au bec et aux pieds de pourpre, plus audacieux et plus familier que ses compagnons, après avoir voltigé quelque temps autour de Fleur-de-Marie, s'abattit enfin sur son épaule.
La jeune fille, sans doute accoutumée à ces façons cavalières, ne discontinua pas de jeter son grain à pleines mains; mais, tournant à demi son doux visage d'un profil enchanteur, elle leva un peu la tête et tendit en souriant ses lèvres roses au petit bec rose de son ami. Les derniers rayons du soleil couchant jetaient un reflet d'or pâle sur ce tableau naïf.
XXII
Inquiétudes
Pendant que la Goualeuse s'occupait de ces soins champêtres, Mme Georges et l'abbé Laporte, curé de Bouqueval, assis au coin du feu dans le petit salon de la ferme, parlaient de Fleur-de-Marie, sujet d'entretien toujours intéressant pour eux.
Le vieux curé, pensif, recueilli, la tête basse et les coudes appuyés sur ses genoux, étendait machinalement devant le foyer ses deux mains tremblantes.
Mme Georges, occupée d'un travail de couture, regardait l'abbé de temps à autre et paraissait attendre qu'il lui répondît.
Après un moment de silence:
--Vous avez raison, madame Georges, il faudra prévenir M. Rodolphe; s'il interroge Marie, elle lui est si reconnaissante qu'elle avouera peut-être à son bienfaiteur ce qu'elle nous cache...
--N'est-il pas vrai, monsieur le curé? Alors, ce soir même j'écrirai à l'adresse qu'il m'a donnée, allée des Veuves...
--Pauvre enfant! reprit l'abbé; elle devrait se trouver si heureuse... Quel chagrin peut donc la miner à cette heure?
--Rien ne la peut distraire de cette tristesse, monsieur le curé... pas même l'application qu'elle met à l'étude...
--Elle a véritablement fait des progrès extraordinaires depuis le peu de temps que nous nous occupons de son éducation.
--N'est-ce pas, monsieur l'abbé? Apprendre à lire et à écrire presque couramment, et savoir assez compter pour m'aider à tenir les livres de la ferme! Et puis cette chère petite me seconde si activement en toutes choses que j'en suis à la fois touchée et émerveillée. Ne s'est-elle pas, presque malgré moi, fatiguée de manière à m'inquiéter sur sa santé?
--Heureusement ce médecin nègre nous a rassurés sur les suites de cette toux légère qui nous effrayait.
--Il est si bon, ce M. David! Il s'intéressait tant à elle! Mon Dieu, comme tous ceux qui la connaissent. Ici, chacun la chérit et la respecte. Cela n'est pas étonnant, puisque, grâce aux vues généreuses et élevées de M. Rodolphe, les gens de cette métairie sont l'élite des meilleurs sujets du pays. Mais les êtres les plus grossiers, les plus indifférents, ressentiraient l'attrait de cette douceur à la fois angélique et craintive qui a toujours l'air de demander grâce. Malheureuse enfant! Comme si elle était seule coupable!
L'abbé reprit après quelques minutes de réflexions:
--Ne m'avez-vous pas dit que la tristesse de Marie datait pour ainsi dire du séjour que Mme Dubreuil, la fermière de M. le duc de Lucenay à Arnouville, avait fait ici, lors des fêtes de la Toussaint?
--Oui, monsieur le curé, j'ai cru le remarquer, et pourtant Mme Dubreuil, et surtout sa fille Clara, modèle de candeur et de bonté, ont subi comme tout le monde le charme de Marie; toutes deux l'accablent journellement de marques d'amitié; vous le savez, le dimanche nos amis d'Arnouville viennent ici, ou bien nous allons chez eux. Eh bien! l'on dirait que chaque visite augmente la mélancolie de notre chère enfant, quoique Clara l'aime déjà comme une soeur.
--En vérité, madame Georges, c'est un mystère étrange. Quelle peut être la cause de ce chagrin caché? Elle devrait se trouver si heureuse! Entre sa vie présente et sa vie passée, il y a la différence de l'enfer au paradis. On ne saurait l'accuser d'ingratitude.
--Elle! grand Dieu!... elle... si tendrement reconnaissante de nos soins! Elle chez qui nous avons toujours trouvé des instincts d'une si rare délicatesse! Cette pauvre petite ne fait-elle pas tout ce qu'elle peut afin de gagner pour ainsi dire sa vie? Ne tâche-t-elle pas de compenser par les services qu'elle rend l'hospitalité qu'on lui donne? Ce n'est pas tout; excepté le dimanche, où j'exige qu'elle s'habille avec un peu de recherche pour m'accompagner à l'église, elle a voulu porter des vêtements aussi grossiers que ceux des filles de campagne, et malgré cela il existe en elle une distinction, une grâce si naturelles, qu'elle est encore charmante sous ces habits, n'est-ce pas, monsieur le curé?
--Ah! que je reconnais bien là l'orgueil maternel! dit le vieux prêtre en souriant.
À ces mots, les yeux de Mme Georges se remplirent de larmes: elle pensait à son fils.
L'abbé devina la cause de son émotion et lui dit:
--Courage! Dieu vous a envoyé cette pauvre enfant pour vous aider à attendre le moment où vous retrouverez votre fils. Et puis un lien sacré vous attachera bientôt à Marie: une marraine, lorsqu'elle comprend bien sa mission, c'est presque une mère. Quant à M. Rodolphe, il lui a donné, pour ainsi dire, la vie de l'âme en la retirant de l'abîme... d'avance il a rempli ses devoirs de parrain.
--La trouvez-vous suffisamment instruite pour lui accorder ce sacrement, que l'infortunée n'a sans doute pas encore reçu?
--Tout à l'heure en m'en retournant avec elle au presbytère, je la préviendrai que cette cérémonie se fera probablement dans quinze jours.
--Peut-être, monsieur le curé, présiderez-vous un jour une autre cérémonie aussi bien douce et bien grave...
--Que voulez-vous dire?
--Si Marie était aimée autant qu'elle le mérite, si elle distinguait un brave et honnête homme, pourquoi ne se marierait-elle pas?
L'abbé secoua tristement la tête et répondit:
--La marier! Songez-y donc, madame Georges, la vérité ordonnera de tout dire à celui qui voudrait épouser Marie... Et quel homme, malgré ma caution et la vôtre, affronterait le passé qui a souillé la jeunesse de cette malheureuse enfant! Personne ne voudra d'elle.
--Mais M. Rodolphe est si généreux! Il fera pour sa protégée plus qu'il n'a fait encore... Une dot...
--Hélas dit le curé en interrompant Mme Georges, malheur à Marie, si la cupidité doit seule apaiser les scrupules de celui qui l'épousera! Elle serait vouée au sort le plus pénible; de cruelles récriminations suivraient bientôt une telle union.
--Vous avez raison, monsieur l'abbé, cela serait horrible. Ah! quel malheureux avenir lui est donc réservé!
--Elle a de grandes fautes à expier, dit gravement le curé.
--Mon Dieu! monsieur l'abbé, abandonnée si jeune, sans ressources, sans appui, presque sans notions du bien et du mal, entraînée malgré elle dans la voie du vice comment n'aurait-elle pas failli?
--Le bon sens moral aurait dû la soutenir, l'éclairer; et d'ailleurs a-t-elle tâché d'échapper à cet horrible sort? Les âmes charitables sont-elles donc si rares à Paris?
--Non, sans doute; mais où aller les chercher? Avant que d'en découvrir une, que de refus, que d'indifférence! Et puis, pour Marie il ne s'agissait pas d'une aumône passagère, mais d'un intérêt continu qui l'eût mise à même de gagner honorablement sa vie... Bien des mères sans doute auraient eu pitié d'elle, mais il fallait avoir le bonheur de les rencontrer. Ah! croyez-moi, j'ai connu la misère... À moins d'un hasard providentiel semblable à celui qui, hélas! trop tard, a fait connaître Marie à M. Rodolphe; à moins, dis-je, d'un de ces hasards, les malheureux, presque toujours brutalement repoussés à leurs premières demandes, croient la pitié introuvable, et pressés par la faim... la faim si impérieuse, ils cherchent souvent dans le vice des ressources qu'ils désespèrent d'obtenir dans la commisération.
À ce moment, la Goualeuse entra dans le salon.
--D'où venez-vous, mon enfant? lui demanda Mme Georges avec intérêt.
--De visiter le fruitier, madame, après avoir fermé les portes de la basse-cour. Les fruits sont très-bien conservés, sauf quelques-uns que j'ai ôtés.
--Pourquoi n'avez-vous pas dit à Claudine de faire cette besogne, Marie? Vous vous serez encore fatiguée.
--Non, non, madame, je me plais tant dans mon fruitier, cette bonne odeur de fruits mûrs est si douce!
--Il faudra, monsieur le curé, que vous visitiez un jour le fruitier de Marie, dit Mme Georges. Vous ne vous figurez pas avec quel goût elle l'a arrangé: des guirlandes de raisin séparent chaque espèce de fruits, et ceux-ci sont encore divisés en compartiments par des bordures de mousse.
--Oh! monsieur le curé, je suis sûre que vous serez content, dit ingénument la Goualeuse. Vous verrez comme la mousse fait un joli effet autour des pommes bien rouges ou des belles poires couleur d'or. Il y a surtout des pommes d'api qui sont si gentilles, qui ont de si charmantes couleurs roses et blanches qu'elles ont l'air de petites têtes de chérubins dans un nid de mousse verte, ajouta la jeune fille avec l'exaltation de l'artiste pour son oeuvre. Le curé regarda Mme Georges en souriant et dit à Fleur-de-Marie:
--J'ai admiré la laiterie que vous dirigez, mon enfant; elle ferait l'envie de la ménagère la plus difficile; un de ces jours j'irai aussi admirer votre fruitier, et ces belles pommes rouges, et ces belles poires couleur d'or, et surtout ces jolies pommes-chérubins dans leur lit de mousse. Mais voici le soleil tout à l'heure couché; vous n'aurez que le temps de me conduire au presbytère et de revenir ici avant la nuit... Prenez votre mante et partons, mon enfant... Mais au fait, j'y songe, le froid est bien vif; restez, quelqu'un de la ferme m'accompagnera.
--Ah! monsieur le curé, vous la rendriez malheureuse, dit Mme Georges, elle est si contente de vous reconduire ainsi chaque soir!
--Monsieur le curé, ajouta la Goualeuse en levant sur le prêtre ses grands yeux bleus et timides, je croirais que vous n'êtes pas content de moi, si vous ne me permettiez pas de vous accompagner comme d'habitude.
--Moi? Pauvre enfant... prenez donc vite, vite, votre mante alors, et enveloppez-vous bien.
Fleur-de-Marie se hâta de jeter sur ses épaules une sorte de pelisse à capuchon en grosse étoffe de laine blanchâtre bordée d'un ruban de velours noir et offrit son bras au curé.
--Heureusement, dit celui-ci, qu'il n'y a pas loin et que la route est sûre...
--Comme il est un peu plus tard aujourd'hui que les autres jours, reprit Mme Georges, voulez-vous que quelqu'un de la ferme aille avec vous, Marie?
--On me prendrait pour une peureuse..., dit Marie en souriant. Merci, madame, ne dérangez personne pour moi; il n'y a pas un quart d'heure de chemin d'ici au presbytère, je serai de retour avant la nuit.
--Je n'insiste pas, car jamais, Dieu merci! on n'a entendu parler de vagabonds dans ce pays.
--Sans cela, je n'accepterais pas le bras de cette chère enfant, dit le curé, quoiqu'il me soit d'un grand secours.
Bientôt l'abbé quitta la ferme appuyé sur le bras de Fleur-de-Marie, qui réglait son pas léger sur la marche lente et pénible du vieillard.
Quelques minutes après, le prêtre et la Goualeuse arrivèrent auprès du chemin creux où étaient embusqués le Maître d'école, la Chouette et Tortillard.
_Fin de la deuxième partie_
* * * * *
NOTES:
[Note 1: Chourineur: donneur de coups de couteau. (Nous n'abuserons pas longtemps de cet affreux langage d'argot, nous en donnerons seulement quelques spécimens caractéristiques.)]
[Note 2: La Chanteuse.]
[Note 3: L'eau-de-vie.]
[Note 4: Si ta bourse est vide.]
[Note 5: Je te crève les yeux avec mes ciseaux.]
[Note 6: Du sang répandu.]
[Note 7: Je suis un bandit qui n'est pas un poltron.]
[Note 8: Que je te tue.]
[Note 9: Sous le réverbère.]
[Note 10: Je m'avoue vaincu, j'en ai assez.]
[Note 11: Agi en traître.]
[Note 12: Dieu.]
[Note 13: Les prêtres.]
[Note 14: Tu parles argot.]
[Note 15: Voleur.]
[Note 16: Donné des coups de couteau à un homme.]
[Note 17: Aux galères.]
[Note 18: Aux juges.]
[Note 19: Volé.]
[Note 20: Boire.]
[Note 21: Souper.]
[Note 22: La tête.]
[Note 23: Sa nouvelle femme.]
[Note 24: Mouchard.]
[Note 25: Dénoncer mes pratiques.]
[Note 26: Assassins.]
[Note 27: Tu bois donc toujours de l'eau-de-vie?]
[Note 28: J'aime mieux jeûner et avoir des savates (des philosophes) aux pieds que d'être sans eau-de-vie dans le gosier et sans tabac dans ma pipe.]
[Note 29: Est-ce que tu ne vas pas nous chanter une de tes chansons?]
[Note 30: Un arlequin est un ramassis de viande, de poisson et de toutes sortes de restes provenant de la desserte de la table des domestiques des grandes maisons. Nous sommes honteux de ces détails, mais ils concourent à l'ensemble de ces moeurs étranges.]
[Note 31: Mon bourgeois, mon maître.]
[Note 32: La paille.]
[Note 33: Nous prions les lecteurs qui trouveraient cette cruauté exagérée de se rappeler les condamnations presque quotidiennes rendues contre des êtres féroces qui battent et blessent des enfants; des pères, des mères n'ont pas été étrangers à ces abominables traitements.]
[Note 34: Je l'assassinerais.]
[Note 35: Je la tue.]
[Note 36: Cabriolet de place à quatre roues.]
[Note 37: Qu'il est condamné à mort.]
[Note 38: Et qu'il sera exécuté.]
[Note 39: Pieds.]
[Note 40: Vieillir.]
[Note 41: Dans le corbillard du cocher des morts.]
[Note 42: Ne vient pas.]
[Note 43: Le camarade.]
[Note 44: Ne l'ait pas assassiné pour lui voler sa part du butin.]
[Note 45: Qui avons préparé, ménagé le vol.]
[Note 46: Vagabondé.]
[Note 47: Dieu. N'est-il pas étrange et significatif que le nom de Dieu se trouve jusque dans cette langue corrompue?]
[Note 48: J'ai jeûné.]
[Note 49: Je tue.]
[Note 50: On me met en jugement, et je suis condamné à mort.]
[Note 51: Aux galères au lieu d'avoir été exécuté.]
[Note 52: Avocat.]
[Note 53: À l'échafaud.]
[Note 54: Le bourreau.]
[Note 55: Les juges.]
[Note 56: Forçats.]
[Note 57: Forçat à perpétuité.]
[Note 58: Dieu.]
[Note 59: Le diable.]
[Note 60: La mort.]
[Note 61: Mouchards.]
[Note 62: Voleur.]
[Note 63: Le commissaire.]
[Note 64: Diminutif de _fourloureur_: assassin.]
[Note 65: Le diable.]
[Note 66: Des gens riches.]
[Note 67: D'autorité.]
[Note 68: Que vous ne parlez pas argot.]
[Note 69: Hommes simples.]
[Note 70: Camarade.]
[Note 71: Les victimes.]
[Note 72: Perdus.]
[Note 73: S'il nous était permis d'entrer dans des détails devant lesquels nous reculons, nous prouverions que ce servage existe, que les lois de la police sont ainsi faites, qu'une malheureuse créature, souvent vendue par ses proches et jetée dans un abîme d'infamie, est pour ainsi dire à jamais condamnée à y vivre; que son repentir, que ses remords sont vains, et qu'il lui est presque matériellement impossible de sortir de cette fange. (Voir le précieux ouvrage du Dr Parent-Duchâtelet, oeuvre d'un philosophe et d'un grand homme de bien.)]
[Note 74: Célèbre professeur de savate.]
[Note 75: Poignard.]
[Note 76: Me tendre un piège.]
[Note 77: Boiteux.]
[Note 78: Le dessous des pieds doublé en bois.]
[Note 79: Qui a préparé le vol.]