Les mystères de Paris, Tome I

Chapter 28

Chapter 283,873 wordsPublic domain

--Ils doivent être dans un bel état!

--Il y a un mois à peine qu'on les a rapportés de chez l'armurier.

--Il n'importe; dès que je serai habillé, va me chercher ce nécessaire, j'irai peut-être à la chasse demain ou après, je veux examiner ces fusils.

--Je les descendrai tout à l'heure.

La chambre remise en ordre, un second valet de chambre vint aider Joseph.

La toilette terminée, le marquis entra dans le cabinet où l'attendaient M. Doublet, son intendant, et un clerc de notaire.

--C'est l'acte que l'on vient lire à M. le marquis, dit l'intendant; il ne reste plus qu'à le signer.

--Vous l'avez lu, monsieur Doublet?

--Oui, monsieur le marquis.

--En ce cas, cela suffit... je signe.

Il signa, le clerc sortit.

--Moyennant cette acquisition, monsieur le marquis, dit M. Doublet d'un air triomphant, votre revenu financier, en belles et bonnes terres, ne va pas à moins de cent vingt-six mille francs en sacs. Savez-vous que cela est rare, monsieur le marquis, un revenu de cent vingt-six mille francs en terres?

--Je suis un homme bien heureux, n'est-ce pas, monsieur Doublet? Cent vingt-six mille francs de rente en terres! Il n'y a pas de félicité pareille!

--Sans compter le portefeuille de monsieur le marquis... sans compter...

--Certainement, et sans compter... tant d'autres bonheurs encore!

--Dieu soit loué! monsieur le marquis, car il ne vous manque rien: jeunesse, richesse, bonté, santé... tous les bonheurs réunis, enfin; et parmi eux, dit M. Doublet en souriant agréablement, ou plutôt à leur tête, je mets celui d'être l'époux de Mme la marquise et d'avoir une charmante petite fille qui ressemble à un chérubin.

M. d'Harville jeta un regard sinistre sur l'intendant.

Nous renonçons à peindre l'expression de sauvage ironie avec laquelle il dit à M. Doublet, en lui frappant familièrement sur l'épaule:

--Avec cent vingt-six mille francs de rente en terres et une femme comme la mienne... et un enfant qui ressemble à un chérubin... il ne reste plus rien à désirer, n'est-ce pas?

--Eh! eh! monsieur le marquis, répondit naïvement l'intendant, il reste à désirer de vivre le plus longtemps possible, pour marier mademoiselle votre fille et être grand-père. Arriver à être grand-père, c'est ce que je souhaite à monsieur le marquis, comme à Mme la marquise d'être grand'mère et arrière-grand'mère.

--Ce bon M. Doublet qui songe à Philémon et Baucis. Il est toujours plein d'à-propos.

--Monsieur le marquis est trop bon. Il n'a rien à m'ordonner?

--Rien. Ah! si, pourtant. Combien avez-vous en caisse?

--Dix-neuf mille trois cents et quelques francs pour le courant, monsieur le marquis, sans compter l'argent déposé à la banque.

--Vous m'apporterez ce matin dix mille francs en or et vous les remettrez à Joseph si je suis sorti.

--Ce matin?

--Ce matin.

--Dans une heure les fonds seront ici. Monsieur le marquis n'a plus rien à me dire?

--Non, monsieur Doublet.

--Cent vingt-six mille francs de rente en sacs, en sacs! répéta l'intendant en s'en allant. C'est un beau jour pour moi que celui-ci; je craignais tant que cette ferme si à notre convenance ne nous échappât!... Votre serviteur, monsieur le marquis.

--Au revoir, monsieur Doublet.

À peine l'intendant fut-il sorti que M. d'Harville tomba sur un fauteuil avec accablement; il appuya ses deux coudes sur son bureau, et cacha sa figure dans ses mains.

Pour la première fois depuis qu'il avait reçu la lettre fatale de Sarah, il put pleurer.

--Oh! disait-il, cruelle dérision de la destinée qui m'a fait riche!... Que mettre dans ce cadre d'or, maintenant? Ma honte! L'infamie de Clémence!... infamie qu'un éclat va faire rejaillir peut-être jusque sur le front de ma fille! Cet éclat... dois-je m'y résoudre, ou dois-je avoir pitié de...

Puis, se levant, l'oeil étincelant, les dents convulsivement serrées, il s'écria d'une voix sourde:

--Non, non! du sang, du sang! Le terrible sauve du ridicule! Je comprends maintenant son aversion... la misérable!

Puis, s'arrêtant tout à coup, comme atterré par une réflexion soudaine, il reprit d'une voix sourde:

--Son aversion... oh! je sais bien ce qui la cause: je lui fais horreur, je l'épouvante!

Et après un long silence:

--Mais est-ce ma faute, à moi? Faut-il qu'elle me trompe pour cela? Au lieu de haine, n'est-ce pas la pitié que je mérite? reprit-il en s'animant par degrés. Non, non, du sang!... tous deux, tous deux!... car elle lui a sans doute _tout dit_ à L'AUTRE.

Cette pensée redoubla la fureur du marquis.

Il leva ses deux poings crispés vers le ciel; puis, passant sa main brûlante sur ses yeux, et sentant la nécessité de rester calme devant ses gens, il rentra dans sa chambre à coucher avec une apparente tranquillité: il y trouva Joseph.

--Eh bien! les fusils?

--Les voilà, monsieur le marquis; ils sont en parfait état.

--Je vais m'en assurer. Ma femme a-t-elle sonné?

--Je ne sais pas, monsieur le marquis.

--Va t'en informer.

Le valet de chambre sortit.

M. d'Harville se hâta de prendre dans la boîte à fusils une petite poire à poudre, quelques balles, des capsules; puis il referma le nécessaire et garda la clef. Il alla ensuite à la panoplie, y prit une paire de pistolets de Manton de demi-grandeur, les chargea et les fit facilement entrer dans les poches de sa longue redingote de matin.

À ce moment Joseph rentra.

--Monsieur, on peut entrer chez Mme la marquise.

--Est-ce que Mme d'Harville a demandé sa voiture?

--Non, monsieur le marquis; Mlle Juliette a dit devant moi au cocher de Mme la marquise qui venait demander les ordres pour la matinée que comme il faisait froid et sec, madame sortait à pied... si elle sortait.

--Très-bien. Ah! j'oubliais: si je vais à la chasse, ce sera demain ou après. Dis à Williams de visiter le petit briska vert ce matin même; tu m'entends?

--Oui, monsieur le marquis. Vous ne voulez pas votre canne?

--Non. N'y a-t-il pas une place de fiacres ici près?

--Tout près, au coin de la rue de Lille.

Après un moment d'hésitation et de silence, le marquis reprit:

--Va demander à Mlle Juliette si Mme d'Harville est visible.

Joseph sortit.

--Allons... c'est un spectacle comme un autre. Oui, je veux aller chez elle et observer le masque doucereux et perfide sous lequel cette infâme rêve sans doute l'adultère de tout à l'heure; j'écouterai sa bouche mentir pendant que je lirai le crime dans son coeur déjà vicié. Oui, cela est curieux... voir comment vous regarde, vous parle et vous répond une femme qui, l'instant d'après, va souiller votre nom d'une de ces taches ridicules et horribles qu'on ne lave qu'avec des flots de sang. Fou que je suis! Elle me regardera, comme toujours, le sourire aux lèvres, la candeur au front! Elle me regardera comme elle regarde sa fille en la baisant au front et en lui faisant prier Dieu. Le regard... le miroir de l'âme (et il haussa les épaules avec mépris)! plus il est doux et pudique, plus il est faux et corrompu! Elle le prouve... et j'y ai été pris comme un sot. Ô rage! Avec quel froid et insolent mépris elle devait me contempler à travers ce miroir imposteur, lorsqu'au moment peut-être où elle allait trouver _l'autre_... je la comblais de preuves d'estime et de tendresse... je lui parlais comme à une jeune mère chaste et sérieuse, en qui j'avais mis l'espoir de toute ma vie. Non! non! s'écria M. d'Harville en sentant sa fureur s'augmenter, non! je ne la verrai pas, je ne veux pas la voir... ni ma fille non plus... je me trahirais, je compromettrais ma vengeance.

En sortant de chez lui, au lieu d'entrer chez Mme d'Harville, il dit seulement à la femme de chambre de la marquise:

--Vous direz à Mme d'Harville que je désirais lui parler ce matin, mais que je suis obligé de sortir pour un moment; si par hasard il lui convenait de déjeuner avec moi, je serai rentré vers midi; sinon qu'elle ne s'occupe pas de moi.

«Pensant que je vais rentrer, elle se croira beaucoup plus libre», se dit M. d'Harville. Et il se rendit à la place de fiacres voisine de sa maison.

--Cocher, à l'heure!

--Oui, bourgeois, il est onze heures et demie. Où allons-nous?

--Rue de Belle-Chasse, au coin de la rue Saint-Dominique, le long du mur d'un jardin qui se trouve là... tu attendras.

--Oui, bourgeois.

M. d'Harville baissa les stores. Le fiacre partit et arriva bientôt presque en face de la maison du marquis. De cet endroit, personne ne pouvait sortir de chez lui sans qu'il le vît.

Le rendez-vous accordé par sa femme était pour une heure; l'oeil ardemment fixé sur la porte de sa demeure, il attendit.

Sa pensée était entraînée par un torrent de colères si effrayantes et si vertigineuses que le temps lui semblait passer avec une incroyable rapidité.

Midi sonnait à Saint-Thomas-d'Aquin, lorsque la porte de l'hôtel d'Harville s'ouvrit lentement, et la marquise sortit.

--Déjà!... Ah! quelle attention! Elle craint de faire attendre l'autre!... se dit le marquis avec une ironie farouche.

Le froid était vif, le pavé sec.

Clémence portait un chapeau noir recouvert d'un voile de blonde de la même couleur, et une douillette de soie raisin de Corinthe; son immense châle de cachemire bleu foncé retombait jusqu'au volant de sa robe, qu'elle releva légèrement et gracieusement pour traverser la rue.

Grâce à ce mouvement, on vit jusqu'à la cheville son petit pied étroit et cambré, merveilleusement chaussé d'une bottine de satin turc.

Chose étrange, malgré les terribles idées qui le bouleversaient, M. d'Harville remarqua dans ce moment le pied de sa femme, qui ne lui avait jamais paru plus coquet et plus joli. Cette vue exaspéra sa fureur; il sentit jusqu'au vif les morsures aiguës de la jalousie sensuelle... il vit l'autre à genoux, portant avec ivresse ce pied charmant à ses lèvres. En une seconde, toutes les ardentes folies de l'amour, de l'amour passionné, se peignirent à sa pensée en traits de flamme.

Et alors, pour la première fois de sa vie, il ressentit au coeur une affreuse douleur physique, un élancement profond, incisif, pénétrant, qui lui arracha un cri sourd. Jusqu'alors son âme seule avait souffert, parce que jusqu'alors il n'avait songé qu'à la sainteté des devoirs outragés.

Son impression fut si cruelle qu'il put à peine dissimuler l'altération de sa voix pour parler au cocher, en soulevant à demi le store.

--Tu vois bien cette dame en châle bleu et en chapeau noir, qui marche le long du mur?

--Oui, bourgeois.

--Marche au pas, et suis-la... Si elle va à la place des fiacres où je t'ai pris, arrête-toi, et suis la voiture où elle montera.

--Oui, bourgeois... Tiens, tiens, c'est amusant!

Mme d'Harville se rendit en effet à la place des fiacres et monta dans une de ces voitures.

Le cocher de M. d'Harville la suivit.

Les deux fiacres partirent.

Au bout de quelque temps, au grand étonnement du marquis, son cocher prit le chemin de l'église de Saint-Thomas-d'Aquin, et bientôt il s'arrêta.

--Eh bien! que fais-tu?

--Bourgeois, la dame vient de descendre à l'église... Sapristi!... jolie petite jambe tout de même... C'est très-amusant.

Mille pensées diverses agitèrent M. d'Harville; il crut d'abord que sa femme, remarquant qu'on la suivait, voulait dérouter les poursuites. Puis il songea que peut-être la lettre qu'il avait reçue était une calomnie indigne... Si Clémence était coupable, à quoi bon cette fausse apparence de piété? N'était-ce pas une dérision sacrilège?

Un moment M. d'Harville eut une lueur d'espoir, tant il y avait de contraste entre cette apparente piété et la démarche dont il accusait sa femme.

Cette consolante illusion ne dura pas longtemps.

Son cocher se pencha et lui dit:

--Bourgeois, la petite dame remonte en voiture.

--Suis-la...

--Oui, bourgeois! Très-amusant! très-amusant!...

Le fiacre gagna les quais, l'Hôtel-de-Ville, la rue Sainte-Avoye, et enfin la rue du Temple.

--Bourgeois, dit le cocher en se retournant vers M. d'Harville, le camarade vient d'arrêter au n° 17, nous sommes au 13, faut-il arrêter aussi?

--Oui!...

--Bourgeois, la petite dame vient d'entrer dans l'allée du n° 17.

--Ouvre-moi.

--Oui, bourgeois...

Quelques secondes après, M. d'Harville entrait dans l'allée sur les pas de sa femme.

XX

Un ange

Attirés par la curiosité, Mme Pipelet, Alfred et l'écaillère étaient groupés sur le seuil de la porte de la loge.

L'escalier était si sombre qu'en arrivant du dehors on ne pouvait l'apercevoir; la marquise, obligée de s'adresser à Mme Pipelet, lui dit d'une voix altérée, presque défaillante:

--M. Charles... madame?...

--Monsieur... qui? répéta la vieille, feignant de n'avoir pas entendu, afin de donner le temps à son mari et à l'écaillère d'examiner les traits de la malheureuse femme à travers son voile.

--Je demande... M. Charles... madame, répéta Clémence d'une voix tremblante, et en baissant la tête pour tâcher de dérober ses traits aux regards qui l'examinaient avec une insolente curiosité.

--Ah! M. Charles! à la bonne heure... vous parlez si bas que je n'avais pas entendu... Eh bien! ma petite dame, puisque vous allez chez M. Charles, beau jeune homme tout de même... montez tout droit, c'est la porte en face.

La marquise, accablée de confusion, mit le pied sur la première marche.

--Eh! eh! eh! ajouta la vieille en ricanant, il paraît que c'est pour tout de bon aujourd'hui. Vive la noce! et allez donc!

--Ça n'empêche pas qu'il est amateur, le commandant, reprit l'écaillère, elle n'est pas piquée des vers, sa Margot...

S'il ne lui avait pas fallu passer de nouveau devant la loge où se tenaient ces créatures, Mme d'Harville, mourant de honte et de frayeur, serait redescendue à l'instant même. Elle fit un dernier effort et arriva sur le palier.

Quelle fut sa stupeur!... Elle se trouva face à face avec Rodolphe, qui, lui mettant une bourse dans la main, lui dit précipitamment:

--Votre mari sait tout, il vous suit...

À ce moment on entendit la voix aigre de Mme Pipelet s'écrier:

--Où allez-vous, monsieur?

--C'est lui! dit Rodolphe; et il ajouta rapidement, en poussant pour ainsi dire Mme d'Harville vers l'escalier du second étage: Montez au cinquième; vous veniez secourir une famille malheureuse; ils s'appellent Morel...

--Monsieur, vous me passerez sur le corps plutôt que de monter sans dire où vous allez! s'écria Mme Pipelet en barrant le passage à M. d'Harville.

Voyant, du bout de l'allée, sa femme parler à la portière, il s'était aussi arrêté un moment.

--Je suis avec cette dame... qui vient d'entrer, dit le marquis.

--C'est différent, alors passez.

Ayant entendu un bruit inusité, M. Charles Robert entrebâilla sa porte. Rodolphe entra brusquement chez le commandant et s'y renferma avec lui au moment où M. d'Harville arrivait sur le palier. Rodolphe craignant, malgré l'obscurité, d'être reconnu par le marquis, avait profité de cette occasion de lui échapper sûrement.

M. Charles Robert, magnifiquement vêtu de sa robe de chambre à ramages et de son bonnet de velours brodé, resta stupéfait à la vue de Rodolphe, qu'il n'avait pas aperçu la veille à l'ambassade, et qui était en ce moment vêtu plus que modestement.

--Monsieur, que signifie?

--Silence, dit Rodolphe à voix basse, et avec une telle expression d'angoisse que M. Charles Robert se tut.

Un bruit violent, comme celui d'un corps qui tombe et qui roule sur plusieurs degrés, retentit dans le silence de l'escalier.

--Le malheureux l'a tuée! s'écria Rodolphe.

--Tuée!... qui? Mais que se passe-t-il donc ici? dit M. Charles Robert à voix basse et en pâlissant.

Sans lui répondre, Rodolphe entr'ouvrit la porte.

Il vit descendre en se hâtant et en boitant le petit Tortillard; il tenait à la main la bourse de soie rouge que Rodolphe venait de donner à Mme d'Harville.

Tortillard disparut.

On entendit le pas léger de Mme d'Harville et les pas plus pesants de son mari, qui continuait de la suivre aux étages supérieurs.

Ne comprenant pas comment Tortillard avait cette bourse en sa possession, mais un peu rassuré, Rodolphe dit à M. Robert:

--Ne sortez pas d'ici, vous avez failli tout perdre...

--Mais enfin, monsieur, reprit M. Robert d'un ton impatient et courroucé, me direz-vous ce que cela signifie? Qui vous êtes et de quel droit?...

--Cela signifie, monsieur, que M. d'Harville sait tout, qu'il a suivi sa femme jusqu'à votre porte, et qu'il la suit là-haut!

--Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Charles Robert en joignant les mains avec épouvante. Mais qu'est-ce qu'elle va faire là-haut?

--Peu vous importe; restez chez vous et ne sortez pas avant que la portière vous avertisse.

Laissant M. Robert aussi effrayé que stupéfait, Rodolphe descendit à la loge.

--Eh bien! dites donc, s'écria Mme Pipelet d'un air rayonnant, ça chauffe, ça chauffe! Il y a un monsieur qui suit la petite dame. C'est sans doute le mari, le _jaunet_; j'ai deviné ça tout de suite, je l'ai fait monter. Il va se massacrer avec le commandant, ça fera du bruit dans le quartier, on fera queue pour venir voir la maison comme on a été voir le n° 36, où il s'est commis un _assassin_.

--Ma chère madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service? (Et Rodolphe mit cinq louis dans la main de la portière.) Lorsque cette petite dame va descendre... demandez-lui comment vont les pauvres Morel; dites-lui qu'elle fait une bonne oeuvre en les secourant, ainsi qu'elle l'avait promis en venant prendre des informations sur eux.

Mme Pipelet regardait l'argent et Rodolphe avec stupeur.

--Comment... monsieur, cet or... c'est pour moi?... et cette petite dame... elle n'est donc pas chez le commandant?

--Le monsieur qui la suit est le mari. Avertie à temps, la pauvre femme a pu monter chez les Morel, à qui elle a l'air d'apporter des secours; comprenez-vous?

--Si je comprends!... Il faut que je vous aide à enfoncer le mari... ça me va... comme un gant!... Eh! eh! eh! on dirait que je n'ai fait que ça toute ma vie... dites donc!...

Ici on vit le chapeau tromblon de M. Pipelet se redresser brusquement dans la pénombre de la loge.

--Anastasie, dit gravement Alfred, voilà que tu ne respectes rien du tout sur la terre, comme M. César Bradamanti; il est des choses qu'on ne doit jamais mécaniser, même dans le charme de l'intimité...

--Voyons, voyons, vieux chéri, ne fais pas la bégueule et les yeux en boule de loto... tu vois bien que je plaisante. Est-ce que tu ne sais pas qu'il n'y a personne au monde qui puisse se vanter de... Enfin suffit... Si j'oblige cette jeunesse, c'est pour obliger notre nouveau locataire qui est si bon. Puis, se retournant vers Rodolphe: Vous allez me voir travailler!... voulez-vous rester là dans le coin derrière le rideau?... Tenez, justement je les entends.

Rodolphe se hâta de se cacher.

M. et Mme d'Harville descendaient. Le marquis donnait le bras à sa femme.

Lorsqu'ils arrivèrent en face de la loge, les traits de M. d'Harville exprimaient un bonheur profond, mêlé d'étonnement et de confusion.

Clémence était calme et pâle.

--Eh bien! ma bonne petite dame..., s'écria Mme Pipelet en sortant de sa loge, vous les avez vus, ces pauvres Morel? J'espère que ça fend le coeur? Ah! mon Dieu! c'est une bien bonne oeuvre que vous faites là... Je vous l'avais dit qu'ils étaient fameusement à plaindre, la dernière fois que vous êtes venue aux informations! Soyez tranquille, allez, vous n'en ferez jamais assez pour de si braves gens... n'est-ce pas, Alfred?

Alfred, dont la pruderie et la droiture naturelle se révoltaient à l'idée d'entrer dans ce complot anticonjugal, répondit vaguement par une sorte de grognement négatif.

Mme Pipelet reprit:

--Alfred a sa crampe au pylore, c'est ce qui fait qu'on ne l'entend pas; sans cela il vous dirait, comme moi, que ces pauvres gens vont bien prier le bon Dieu pour vous, ma digne dame!

M. d'Harville regardait sa femme avec admiration et répétait:

--Un ange! un ange! Oh! la calomnie!

--Un ange? Vous avez raison, monsieur, et un bon ange du bon Dieu encore!

--Mon ami, partons, dit Mme d'Harville, qui souffrait horriblement de la contrainte qu'elle s'imposait depuis son entrée dans cette maison; elle sentait ses forces à bout.

--Partons, dit le marquis.

Il ajouta, au moment de sortir de l'allée:

--Clémence, j'ai bien besoin de pardon et de pitié!...

--Qui n'en a pas besoin? dit la jeune femme avec un soupir.

Rodolphe sortit de sa retraite, profondément ému de cette scène de terreur mélangée de ridicule et de grossièreté, dénoûment bizarre d'un drame mystérieux qui avait soulevé tant de passions diverses.

--Eh bien! dit Mme Pipelet, j'espère que je l'ai joliment fait aller, le jaunet? Il mettrait maintenant sa femme sous cloche... Pauvre cher homme... Et vos meubles, monsieur Rodolphe, on ne les a pas apportés.

--Je vais m'en occuper... Vous pouvez maintenant avertir le commandant qu'il peut descendre...

--C'est vrai... Dites donc, en voilà une farce!... Il paraît qu'il a loué son appartement pour le roi de Prusse... C'est bien fait... avec ses mauvais douze francs par mois...

Rodolphe sortit.

--Dis donc, Alfred, dit Mme Pipelet, au tour du commandant, maintenant... Je vais joliment rire!

Et elle monta chez M. Charles Robert: elle sonna; il ouvrit.

--Commandant (et Anastasie porta militairement le dos de sa main à sa perruque), je viens vous déprisonner... Ils sont partis bras dessus bras dessous, le mari et la femme, à votre nez et à votre barbe. C'est égal, vous en réchappez d'une belle... grâce à M. Rodolphe; vous lui devez une fière chandelle!...

--C'est ce monsieur mince, à moustaches, qui est M. Rodolphe?

--Lui-même.

--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là?

--Cet homme-là..., s'écria Mme Pipelet d'un air courroucé, il en vaut bien un autre! deux autres! C'est un commis voyageur, locataire de la maison, qui n'a qu'une pièce et qui ne lésine pas, lui... il m'a donné six francs pour son ménage; six francs et du premier coup... encore! six francs sans marchander!

--C'est bon... c'est bon... tenez, voilà la clef.

--Faudra-t-il faire du feu demain, commandant?

--Non!

--Et après-demain?

--Non! non!

--Eh bien! commandant, vous souvenez-vous? Je vous l'avais bien dit que vous ne feriez pas vos frais.

M. Charles Robert jeta un regard méprisant sur la portière et sortit, ne pouvant comprendre comment un commis voyageur, M. Rodolphe, s'était trouvé instruit de son rendez-vous avec la marquise d'Harville.

Au moment où il sortit de l'allée, il se rencontra avec le petit Tortillard qui arrivait clopinant.

--Te voilà, mauvais sujet, dit Mme Pipelet.

--La borgnesse n'est pas venue me chercher? demanda l'enfant à la portière, sans lui répondre.

--La Chouette? Non, vilain monstre. Pourquoi donc qu'elle viendrait te chercher?

--Tiens, pour me mener à la campagne, donc! dit Tortillard en se balançant à la porte de la loge.

--Et ton maître?

--Mon père a demandé à M. Bradamanti de me donner congé aujourd'hui... pour aller à la campagne... à la campagne... à la campagne..., psalmodia le fils de Bras-Rouge en chantonnant et en tambourinant sur les carreaux de la loge.

--Veux-tu finir, scélérat... tu vas casser mes vitres! Mais voilà un fiacre.

--Ah! ben! c'est la Chouette, dit l'enfant; quel bonheur d'aller en voiture!

En effet, à travers la glace, et sur le store rouge opposé, on vit se dessiner le profil glabre et terreux de la borgnesse.

Elle fit signe à Tortillard, il accourut.

Le cocher lui ouvrit la portière, il monta dans le fiacre.

La Chouette n'était pas seule.

Dans l'autre coin de la voiture, enveloppé dans un vieux manteau à collet fourré, les traits à demi cachés par un bonnet de soie noire qui tombait sur ses sourcils... on apercevait le _Maître d'école_.

Ses paupières rouges laissaient voir, pour ainsi dire, _deux yeux blancs_, immobiles, sans prunelles, et qui rendaient plus effrayant encore son visage couturé, que le froid marbrait de cicatrices violâtres et livides...

--Allons, _môme_, couche-toi sur les _arpions_ de mon homme, tu lui tiendras chaud, dit la borgnesse à Tortillard, qui s'accroupit comme un chien entre les jambes du Maître d'école et de la Chouette.