Part 33
Les voyageurs traversèrent l'Arno au clair de la lune, dans un bac. Apprenant que la ville de Pise n'était située qu'à quelques milles sur ses bords, ils auraient désiré qu'un bateau les y conduisît; il ne s'en trouvait pas, et ils reprirent leurs chevaux harassés, à l'effet de gagner cette ville. A mesure qu'ils approchaient, la vallée s'élargissait et devenait une plaine couverte de blés, parsemée de vignobles, d'oliviers et de mûriers. Il était tard avant qu'ils fussent aux portes: Emilie fut surprise d'entendre le bruit des danses et celui des instruments, et de voir les groupes heureux qui remplissaient les rues; elle se croyait presque à Venise; mais elle n'apercevait ni la mer brillant au clair de lune, ni les riantes gondoles qui sillonnaient les flots, ni ces palais élégants qui semblaient réaliser les rêves de l'imagination, et les féeries et les merveilles. L'Arno promenait ses eaux au travers de la ville; mais des concerts sur les balcons n'en augmentaient pas le charme; on n'entendait que les cris des matelots qui amenaient les vaisseaux de la Méditerranée, la chute de leurs ancres, et le sifflet des contre-maîtres. Dupont imagina que l'on pourrait trouver à Pise un vaisseau prêt à faire voile pour la France, et s'épargner ainsi le voyage de Livourne. Aussitôt qu'Emilie fut établie dans une auberge, il alla prendre des informations; mais ses efforts et ceux de Ludovico ne purent faire découvrir une seule barque frétée pour France. Dupont fit aussi de vaines recherches sur le sort de son régiment; il n'en put rien apprendre. Les voyageurs, fatigués de la marche du jour, se retirèrent de bonne heure: ils partirent le lendemain matin: et sans s'arrêter aux antiquités de cette ville célèbre, aux merveilles de la tour penchée, ils profitèrent de la fraîcheur, et traversèrent une contrée riche et fertile. Les Apennins avaient perdu leur hauteur imposante, et augmentaient les charmes d'un paysage pastoral. Emilie, en y descendant, regardait avec admiration Livourne et sa large baie couverte de vaisseaux, et bordée de montagnes.
Elle n'eut pas moins de plaisir que de surprise, quand elle trouva la ville remplie de personnes de toutes nations. Tant de costumes divers lui rappelaient les mascarades de Venise, au temps du carnaval: mais c'était en ce lieu une foule sans gaieté, du bruit et non de la musique, et l'élégance ne se trouvait que dans les points de vue.
M. Dupont, en arrivant, se rendit au port; on lui parla de plusieurs vaisseaux français, et d'un entre autres qui devait, sous peu de jours, lever l'ancre pour aller à Marseille. On pourrait, dans cette ville, s'en procurer facilement un autre, pour traverser le golfe de Lyon et gagner Narbonne. C'était près de cette ville qu'était situé le couvent où Emilie se proposait de se retirer. Dupont engagea le capitaine à les conduire jusqu'à Marseille, et Emilie fut bien aise d'apprendre que son passage en France était désormais assuré. Soulagée de la crainte qu'on ne la poursuivît, heureuse de l'espoir de revoir bientôt sa patrie et le pays qu'habitait Valancourt, elle reprit une gaieté qu'elle n'avait guère connue depuis la mort de son père. Emilie prenait intérêt à l'arrivée, au départ des vaisseaux; elle partageait la joie du retour; et quelquefois, attendrie par la douleur des amis qui se séparaient, elle mêlait une larme à celles qu'elle leur voyait répandre.
CHAPITRE XXXIV.
Retournons maintenant en Languedoc, et occupons-nous du comte de Villefort, ce seigneur qui avait hérité des terres du marquis de Villeroi, près du monastère de Sainte-Claire. On peut se souvenir que ce château n'était pas habité quand Emilie se trouva avec son père dans le voisinage, et que Saint-Aubert parut fort affecté en apprenant qu'il était aussi près du château de Blangy. Le bon Voisin avait tenu, au sujet de ce château, quelques propos alarmants pour la curiosité d'Emilie.
C'est en 1584, l'année que Saint-Aubert mourut, que François de Beauveau, comte de Villefort, prit possession d'un immense domaine appelé _Blangy_, situé en Languedoc, sur les bords de la mer. Cette terre, pendant plusieurs siècles, avait appartenu à sa famille; elle lui revenait par la mort du marquis de Villeroi, son parent, homme d'un caractère austère et de manières très-réservées. Cette circonstance, jointe aux devoirs de sa profession, qui l'appelaient souvent à la guerre, avait prévenu toute espèce d'intimité entre lui et le comte de Villefort. Ils se connaissaient peu, et le comte n'apprit sa mort qu'en recevant le testament qui lui donnait Blangy. Ce ne fut que l'année suivante qu'il se détermina à le visiter et à y passer tout l'automne. Il se rappelait souvent Blangy avec les vives couleurs que prête l'imagination au souvenir des plaisirs de la jeunesse. Dans ses premières années, il avait connu la marquise; il avait visité ce séjour dans l'âge où les impressions des plaisirs demeurent surtout sensibles. L'intervalle qui s'était depuis écoulé dans les secousses et le tumulte des affaires, qui trop souvent corrompent le coeur et gâtent le goût, n'avait point effacé de sa mémoire les ombrages du Languedoc, et jamais ce souvenir ne l'avait trouvé indifférent.
Pendant plusieurs années, le feu marquis avait abandonné le château. Le vieux concierge et sa femme l'avaient laissé dégrader à l'excès. Le comte prit le parti d'y passer un automne pour veiller aux réparations. Les prières, les larmes même de la comtesse, qui au besoin savait pleurer, n'avaient pas eu le pouvoir de changer sa résolution. Elle se prépara donc à souffrir ce qu'elle ne pouvait empêcher, et à s'absenter de Paris. Sa beauté y réunissait les suffrages, mais son esprit y avait peu de droits. Le mystérieux ombrage des bois, la grandeur sauvage des montagnes, la solitude imposante des salles gothiques, des longues galeries qui ne résonnaient qu'aux pas d'un domestique ou aux sons de l'horloge du château, tous ces objets ne lui offraient qu'une triste perspective.
Le comte avait un fils et une fille, enfants de son premier mariage; il désira qu'ils vinssent avec lui. Henri, alors dans sa vingtième année, était au service de France. Blanche, qui n'avait pas encore dix-huit ans, était toujours dans le couvent où on l'avait placée lors du second mariage de son père. La comtesse n'avait ni assez de talents pour élever sa belle-fille, ni assez de courage pour l'entreprendre. Elle avait conseillé ce parti; et la crainte qu'une beauté naissante ne vînt à éclipser la sienne lui avait fait depuis employer mille moyens pour prolonger la réclusion de Blanche. Elle n'apprit pas sans une grande mortification le dessein qu'avait son époux: elle se consolait néanmoins en considérant que, si Blanche sortait du couvent, l'obscurité de la province ensevelirait pendant quelque temps ses charmes.
Le jour du départ, les postillons s'arrêtèrent au couvent, par ordre du comte, pour prendre Blanche. Son coeur palpitait de plaisir aux idées de nouveauté et de liberté qui s'offraient à elle. A mesure que l'époque du voyage s'était rapprochée, son impatience était devenue plus forte; et pendant cette nuit, la plus ennuyeuse qu'elle eût passée, elle avait compté les minutes. L'aube du jour avait paru; la cloche du matin avait sonné; elle avait entendu les religieuses sortir de leurs cellules, et s'était élancée de son lit pour saluer ce beau jour. Elle allait se voir délivrée des entraves du cloître et goûter la liberté dans un monde où le plaisir souriait toujours, où la bonté ne s'altérait jamais; où le plaisir et la bonté régnaient sans nul obstacle. Quand on sonna à la porte de clôture, Blanche courut à la grille; elle entendit le bruit des roues, vit dans la cour la voiture de son père; elle sauta de joie en parcourant les corridors. Une religieuse vint la chercher, par ordre de l'abbesse, qui était au parloir à recevoir la comtesse; celle-ci parut à Blanche un ange qui allait la conduire au temple du bonheur. L'émotion de la comtesse, en la voyant, ne fut pas de la même nature. Blanche n'avait jamais paru aussi aimable, et le sourire de la joie donnait à tous ses traits la beauté de l'innocence heureuse.
Après un entretien fort court, la comtesse prit congé de l'abbesse; c'était le moment que Blanche attendait impatiemment, comme l'instant où allaient commencer son bonheur et le charme de sa vie. Etait-ce donc le moment des larmes et des regrets? Il le fut pourtant. Elle se retourna, d'un oeil attendri, vers ses jeunes compagnes, qui pleuraient en lui disant adieu. Madame l'abbesse elle-même, si grave, si imposante, la quitta avec un degré de chagrin dont une heure auparavant elle ne se serait pas cru capable.
La présence de son père, les distractions de la route absorbèrent bientôt ses idées et dispersèrent ce nuage de sensibilité. Peu attentive à l'entretien de la comtesse et de mademoiselle Béarn, son amie, Blanche se perdait en une rêverie douce; elle voyait les nuages qui flottaient en silence sur le vague bleu des airs; ils voilaient le soleil, promenaient les ombres sur la contrée et quelquefois la découvraient toute rayonnante. Ce voyage fut pour Blanche une succession de plaisirs; la nature, à ses yeux, variait à chaque instant, et lui fournissait les plus belles et les plus charmantes images.
Sur le soir du septième jour, les voyageurs aperçurent Blangy. Sa situation romantique fit une forte impression sur Blanche; elle observait avec étonnement les montagnes des Pyrénées, qu'elle n'avait jamais vues que de loin pendant le jour.
A mesure que Blanche approchait, les traits gothiques de cette antique demeure se dessinaient successivement. D'abord une tour fortifiée s'élevait entre les arbres; puis l'arcade ruinée d'une porte immense. Blanche croyait presque approcher du château célébré dans les vieilles histoires, où les chevaliers voyaient à travers les créneaux un champion et sa suite revêtus d'armes noires, et qui venait arracher la dame de ses pensées à l'oppression d'un rival orgueilleux.
Les voitures s'arrêtèrent à une porte qui conduisait à l'enceinte du château, et qui alors était fermée. La grosse cloche qui devait servir à annoncer les étrangers était depuis longtemps tombée de sa place; un domestique monta sur un mur ruiné, pour avertir les gens du château que leur maître arrivait.
Blanche, appuyée à la portière, s'abandonnait aux douces et charmantes émotions que l'heure et le lieu lui causaient. Le soleil avait quitté les cieux; le crépuscule brunissait les montagnes; les flots, très-éloignés, réfléchissant encore les nuances ternes de l'occident, semblaient comme une trace de lumière qui bordait l'horizon. On entendait le bruit monotone des vagues qui venaient se briser sur le rivage. Chaque personne de la compagnie rêvait aux objets dont elle était occupée. La comtesse regrettait les plaisirs de Paris, voyait avec dégoût ce qu'elle appelait de tristes bois et une solitude sauvage; et, frappée de l'idée qu'elle serait séquestrée dans ce vieux château, elle était disposée à ne rien voir qu'avec mécontentement. Les sentiments de Henri étaient à peu de chose près les mêmes. Il donnait un triste soupir aux délices de la capitale et au souvenir d'une dame qu'il aimait, du moins le croyait-il, et il est sûr que son imagination en était occupée; mais le pays, un genre de vie différent, avaient pour lui les charmes de la nouveauté, et ses regrets étaient mélangés des riantes illusions de la jeunesse.
Les portes s'ouvrirent à la fin; la voiture avança lentement sous de grands châtaigniers qui achevaient d'obscurcir le jour. On suivait une ancienne avenue que de grandes herbes et d'autres plantes rendaient alors presque impraticable, et qu'on ne distinguait plus qu'à l'éloignement des arbres. Cette avenue avait un quart de lieue de long: c'était celle où Saint-Aubert et Emilie s'étaient engagés une fois en arrivant dans le voisinage par l'espoir de trouver un asile. La solitude de ce lieu et une figure que le postillon avait prise pour un voleur leur avaient fait tout à coup rebrousser chemin.
--Quelle déplaisante habitation! s'écria la comtesse à mesure que la voiture avançait au milieu des bois. Sûrement, monsieur, vous ne comptez pas rester l'automne entier dans cette barbare solitude? Il y faudrait porter une coupe d'eau du Léthé, afin qu'au moins le souvenir d'un pays moins affreux n'augmentât pas la laideur de celui-ci.--Je me conduirai suivant les circonstances, dit le comte. Cette solitude barbare était l'habitation de mes ancêtres.
La voiture s'arrêta au château, et devant la porte du vestibule attendaient le vieux concierge et les domestiques de Paris qu'on avait envoyés pour disposer le château. Blanche s'aperçut que l'édifice n'était pas entièrement dans le style gothique, et qu'il s'y trouvait beaucoup d'additions très-modernes. La salle énorme et sombre où elle entra n'était pas à la vérité de ce nombre: une tapisserie somptueuse qu'on ne pouvait alors distinguer représentait sur les murailles quelques traits des romans provençaux. La grande fenêtre était parée d'églantiers et de pampres en berceaux. Ouverte, en ce moment, elle laissait voir au travers un plan incliné de verdure que formait la cime des bois sur la pente du promontoire. Au delà se découvraient les flots de la Méditerranée, qui, au sud et à l'orient, se perdaient avec l'horizon.
Tandis que la comtesse demandait quelques rafraîchissements, le comte avec son fils visitait d'autres parties de la maison. Blanche restait témoin malgré elle de la mauvaise humeur et du mécontentement de sa belle-mère.
Blanche, profitant du peu de jour qui restait, courut à de nouvelles découvertes. Elle sortit du salon, et passa du vestibule en une immense galerie, dont les murailles ornées de pilastres en marbre soutenaient un toit voûté composé de riches mosaïques. Une fenêtre qui semblait la terminer laissait apercevoir la campagne. Le paysage, légèrement voilé, commençait à confondre ses traits qu'enveloppait déjà l'ombre au loin répandue.
--Ai-je donc vécu si longtemps en ce monde, se disait-elle, sans avoir vu ce spectacle, sans avoir éprouvé ces délices? La plus pauvre paysanne des domaines de mon père a vu depuis son enfance le coup d'oeil de la nature, a parcouru en liberté ces situations pittoresques; et moi, au fond d'un cloître, on m'a privée de ces merveilles, qui doivent enchanter les yeux et ravir tous les coeurs. Comment ces pauvres nonnes, comment ces pauvres moines peuvent-ils sentir une violente ferveur, s'ils ne voient ni lever ni coucher le soleil? Jamais, jusqu'à ce soir, je n'ai connu ce qu'était la dévotion. Jamais, jusqu'à ce soir, je n'avais vu le soleil quitter cet hémisphère. Demain, pour la première fois de ma vie, demain je le verrai lever. Oh! qui pourrait vivre à Paris? ne voir que des murs noirs et de sales rues quand, au milieu de la campagne, on peut voir et l'azur des cieux et le vert gazon de la terre!
Ce monologue d'enthousiasme fut troublé par un bruit qui retentit dans la salle. La solitude de ce lieu pouvait laisser place à la crainte. Blanche crut voir un objet qui se glissait entre les colonnes. Elle observa un moment en silence; mais, honteuse de cette crainte ridicule, elle reprit assez de courage pour demander qui c'était.--Ah! mademoiselle, est-ce vous? dit la vieille concierge, qui venait fermer les fenêtres. Je suis bien aise que ce soit vous. Le ton dont elle prononça ces paroles, l'émotion vive qu'il indiquait surprirent beaucoup la jeune Blanche.--Vous semblez effrayée, Dorothée, lui dit-elle; qui donc vous fait si peur?--Non, non, je ne suis pas effrayée, mademoiselle, répliqua Dorothée en hésitant et tâchant de paraître calme. Je suis vieille, et peu de chose me trouble. Blanche sourit.--Je suis bien aise que monsieur le comte soit venu vivre au château, mademoiselle, continua Dorothée. Il a été désert bien des années: cela faisait trembler. A présent le château ressemblera un peu à ce qu'il était du temps que ma pauvre dame était vivante. Blanche demanda combien il s'était passé de temps depuis la mort de la marquise.--Hélas! mademoiselle, si longtemps, reprit Dorothée, que j'ai cessé de compter les années. Le château, depuis cette époque, m'a toujours paru en deuil, et je suis sûre que les vassaux l'ont toujours au fond de leurs coeurs. Mais vous vous êtes égarée, mademoiselle; voulez-vous revenir à l'autre partie de la maison?
Blanche désira de retourner au côté habité; et comme tous les passages étaient complétement obscurs, Dorothée la mena par dehors, en côtoyant le bâtiment; elle ouvrit la grande salle, et trouva mademoiselle Béarn.--Où avez-vous donc été si longtemps? lui dit celle-ci. Je commençais à croire que quelque aventure surprenante vous était arrivée, et que le géant de ce château enchanté, l'esprit qui sans doute y revient, vous avait jetée par une trappe en quelque voûte souterraine, d'où vous ne reviendriez jamais.--Non, répondit Blanche en riant; vous paraissez aimer si fort les aventures, que je vous les abandonne toutes.--Eh bien, je consens à les achever, pourvu qu'un jour je puisse les raconter.--Ma chère mademoiselle Béarn, dit Henri qui entrait, les revenants de ce temps-ci ne seraient pas assez mal appris pour essayer de vous faire taire. Nos revenants sont trop civilisés pour condamner une dame à un purgatoire plus cruel que le leur, quel qu'il soit.
Mademoiselle Béarn ne fit que rire; le comte entra, et l'on servit le souper. Le comte parla fort peu, parut distrait, et fit souvent l'observation que, depuis qu'il n'avait vu ce lieu, il était bien changé! Il s'est écoulé bien des années depuis cette époque, dit-il; les grands traits du site sont les mêmes, mais ils me font une impression bien différente de celle que je sentais autrefois.--Est-ce que ce théâtre, dit Blanche, vous a paru jadis plus agréable qu'aujourd'hui? cela me semble à peine possible. Le comte la regarda avec un sourire mélancolique; il était autrefois aussi délicieux à mes regards, qu'il l'est maintenant aux vôtres. Le paysage n'a pas changé; mais j'ai changé, moi, avec le temps. L'illusion de mon esprit prêtait son coloris à la nature: elle est perdue! Si dans votre vie, ma chère Blanche, vous revenez en ce lieu après en avoir été absente pendant plusieurs années, vous vous rappellerez peut-être les sentiments de votre père, et vous les comprendrez alors.
Les fatigues de la journée engagèrent la compagnie à se séparer de bonne heure. Blanche, à travers une longue galerie boisée de chêne, se rendit à son appartement. Il était spacieux, fort élevé, les fenêtres gothiques en étaient hautes, et son air lugubre n'était pas propre à dédommager de la position écartée où il se trouvait. La jeune fille fit une prière plus fervente que jamais elle n'en avait prononcé sous les tristes voûtes du cloître. Elle resta en contemplation, jusqu'à ce que, vers minuit, l'obscurité s'étendît sur toute la contrée; alors elle se coucha, et ne fit que d'heureux songes. Doux sommeil, que connaissent seuls la santé, le bonheur et l'innocence!
Le sommeil de Blanche se prolongea bien longtemps après l'heure que la veille elle avait si impatiemment désirée: sa femme de chambre, fatiguée du voyage, ne l'appela que pour déjeuner. Ce désagrément fut oublié bien vite, quand, en ouvrant la fenêtre, elle vit d'un côté la grande mer étincelante aux rayons du matin, les voiles légères, et les rames qui fendaient l'onde; de l'autre, les bois, leur fraîcheur, les vastes plaines, les montagnes bleues, qui se coloraient de l'éclat du jour.
En respirant cet air si pur, la santé s'épanouit sur ses joues, et la gaieté pétilla dans ses yeux.
Qui donc a pu inventer les couvents? se disait-elle. Qui donc a pu le premier persuader à des humains de s'y rendre, et, prenant la religion pour prétexte, les éloigner de tous les objets qui l'inspirent? L'hommage d'un coeur reconnaissant est celui que Dieu nous demande; et quand on voit sa gloire, n'est-on pas bien reconnaissant? Je n'ai jamais senti tant de dévotion, pendant les heures d'ennui que j'ai passées au couvent, que pendant le peu de minutes que j'ai passées ici. Je regarde autour de moi, et j'adore Dieu du fond de mon coeur.
En disant ces mots, elle quitta la fenêtre, parcourut la galerie, et se trouva dans la salle du déjeuner, où le comte était déjà. La gaieté d'un soleil brillant avait dissipé sa tristesse; le sourire était sur ses lèvres: il parla à sa fille avec sérénité, et le coeur de Blanche répondit à cette douce disposition. Henri, bientôt après, la comtesse et mademoiselle Béarn parurent, et toute la compagnie sembla ressentir l'influence de l'heure et du lieu.
On se sépara après le déjeuner. Le comte se fit suivre à son cabinet par son intendant pour examiner ses baux, et recevoir quelques habitants. Henri courut sur le rivage pour examiner un bateau, dont ils devaient tous se servir le même soir, et auquel il faisait ajuster un petit pavillon. La comtesse et mademoiselle Béarn allèrent voir un appartement dans la partie moderne, construit avec élégance; les fenêtres ouvraient sur des balcons qui faisaient face à la mer, et sauvaient conséquemment la vue des _affreuses_ Pyrénées.
Blanche, pendant ce temps, se hâtait de goûter, sous les futaies qui entouraient le château, un enthousiasme si nouveau pour elle; l'ombre sous laquelle elle errait fit céder peu à peu la gaieté à des impressions plus sérieuses. Tantôt elle avançait lentement sous un couvert impénétrable, dont les branches s'entrelaçaient, et sous lequel les gouttes de rosée baignaient encore les fleurs qui émaillaient le gazon; tantôt elle folâtrait dans un sentier où le soleil dardait ses rayons, et où le zéphyr balançait le feuillage: le hêtre, l'acacia, le frêne, unissaient leur verdure claire aux teintes foncées des pins et des cyprès, tandis que le chêne opposait sa force majestueuse à la légèreté du liége et à la grâce du peuplier.
Elle sortit de la tour, et descendit un escalier étroit. Elle se trouva dans un passage obscur; elle essaya vainement d'y retrouver son chemin, et, l'impatience faisant place à la crainte, elle appela au secours. Des pas approchaient; une lumière brillait sous une porte à l'extrémité du passage, et une personne l'ouvrit avec précaution, et ne s'aventura pas plus loin. Blanche l'observait en silence, la porte allait se refermer; Blanche appela de nouveau, et se hâtant de courir elle reconnut la vieille concierge.
--Ah! ma chère demoiselle, c'est vous! dit Dorothée; comment avez-vous pu prendre votre chemin par ici? Si Blanche avait été moins préoccupée de sa frayeur, elle aurait observé probablement la forte expression de terreur et de surprise qui défigurait Dorothée. Celle-ci la conduisit à travers des passages et des pièces sans nombre, qui ne paraissaient pas avoir été habitées depuis un siècle. Elles arrivèrent enfin à la résidence du concierge, et Dorothée la pria de s'asseoir et de se rafraîchir. Blanche accepta, et parlant de la tour charmante et de la découverte qu'elle en avait faite elle annonça le désir de se l'approprier. Soit que Dorothée fût moins sensible que la jeune personne aux beautés du paysage, soit que l'habitude lui eût rendu moins touchants les charmes qui l'embellissaient, elle n'encouragea pas l'enthousiasme de Blanche; mais elle garda le silence, et ne la condamna pas. Blanche demanda où conduisait la porte qu'elle avait trouvée fermée au bout de la galerie. Dorothée répondit qu'elle donnait sur une enfilade d'appartements où depuis maintes années on n'était point entré.--C'est là, ajouta-t-elle, que notre défunte dame est morte, et je n'ai pas eu la force d'y pénétrer depuis ce temps-là.
Blanche, qui désirait voir cet appartement, s'abstint de le demander à Dorothée, parce qu'elle observa que ses yeux étaient remplis de larmes, et elle alla faire sa toilette pour le dîner. La société s'y réunit en bonne disposition, excepté la comtesse.