Part 34
La gaieté qu'avait eue Blanche en rejoignant sa famille se modéra lorsqu'elle fut sur le bord de la mer; elle regarda avec effroi une si immense étendue d'eau. De loin elle ne l'avait remarquée qu'avec ravissement et surprise; mais elle eut besoin d'un grand effort pour surmonter sa crainte, et suivre son père dans le bateau.
Elle contemplait en silence le vaste horizon qui bornait seul la vue de l'océan. Une émotion sublime luttait contre le sentiment du danger; un zéphyr léger se jouait à la surface des ondes, caressait les voiles, et agitait le feuillage des forêts qui couronnaient plusieurs milles sur la côte. Le comte, en les voyant, sentait l'orgueil de la propriété autant que le plaisir d'une vive admiration.
A quelque distance dans ces bois, se trouvait un pavillon, autrefois l'asile des plaisirs, et toujours, par sa situation, intéressant et romantique. Le comte y avait fait porter du café et des rafraîchissements. Les rameurs y dirigèrent leur course, en côtoyant les sinuosités du rivage; on suivait un promontoire couvert de bois, et la circonférence d'une baie, tandis que dans un bateau de leur suite les domestiques donnaient du cor et d'autres instruments à vent, dont les sons, secondés par les échos des rochers, allaient expirer sur les vagues. Blanche ne craignait plus; une délicieuse tranquillité s'était emparée d'elle, et la tenait en silence. Elle était trop heureuse pour se rappeler et son couvent, et ses premiers ennuis, même comme objets de comparaison.
Après une assez longue promenade, la famille revint au village et s'embarqua. La beauté de la soirée l'engagea à prolonger sa course, et à s'avancer dans la baie. Un calme parfait avait suspendu le zéphyr qui jusqu'alors avait poussé la barque, et les rameurs prirent leurs rames. Les eaux, comme une glace polie, réfléchissaient les roches grises, les arbres élevés, les teintes brillantes du couchant, et les nuages noirs qui montaient lentement de l'orient. Blanche se plaisait à voir plonger les rames; elle regardait les cercles concentriques que formaient leurs touches sur les eaux, et le tremblement qu'elles imprimaient au tableau du paysage, sans en défigurer l'harmonie.
Au-dessus de l'obscurité des bois, elle distingua un groupe de tourelles qu'illuminaient encore les rayons du couchant, et quand les cors eurent fait silence elle entendit un choeur de voix.
--Quelles voix sont-ce là? dit le comte en regardant autour de lui, et prêtant soigneusement l'oreille. Le chant cessa.--C'est une hymne des vêpres, dit Blanche, et je l'ai entendue au couvent.
--Nous sommes donc près d'un monastère? dit le comte; et le bateau ayant doublé un cap fort élevé, le couvent de Sainte-Claire parut. Il était bâti sur le bord de la mer, au fond d'une petite baie dont la côte était basse; les bois qui l'environnaient laissaient voir une partie de l'édifice, la grande porte, la fenêtre gothique du vestibule, les cloîtres, et un côté de la chapelle; une arcade vénérable, qui autrefois joignait la maison à une autre portion des bâtiments, démolie alors, restait comme une ruine majestueuse détachée de tout l'édifice. On ne voyait au delà que des bois; la mousse couvrait ces antiques murailles, et les fenêtres de la chapelle soutenaient des touffes de lierre et de brioine, qui retombaient comme des guirlandes.
Tout était en silence. Blanche regardait avec admiration cette arche majestueuse, dont l'effet augmentait par les masses de lumière et d'ombre que répandait le couchant couvert de nuages. Le son de plusieurs voix qui chantaient posément s'éleva tout à coup derrière. Le comte fit arrêter ses rameurs; les religieuses chantaient l'hymne des vêpres, et l'orgue se mêlant à leurs voix les soutenait, et donnait au chant une harmonie imposante. Le choeur cessa, mais il reprit bientôt dans un ton plus doux et plus majestueux; il s'affaiblit par degrés, et enfin on cessa de l'entendre. Blanche soupirait, versait presque des larmes, et ses pensées, comme les accords, semblaient monter jusqu'au ciel. Tandis que le ravissement et le respect maintenaient le silence dans le bateau, une procession de religieuses voilées de blanc sortit lentement du cloître, et passa dans le bois pour faire le tour de l'édifice.
La comtesse fut la première à retrouver la parole.--Cette hymne et ces religieuses sont d'une tristesse accablante, dit-elle; la nuit nous gagne, retournons au château, il sera nuit avant que nous soyons arrivés.
Le comte leva les yeux, et s'aperçut qu'une tempête menaçante avait avancé les ténèbres. Elle se formait à l'orient, et la pesante obscurité qu'elle répandait, contrastait avec le brillant éclat du couchant. Les bruyants oiseaux de mer tournoyaient sur les flots, y plongeaient leur plumage, et fuyaient vers quelque retraite éloignée. Les matelots faisaient force de rames; mais le tonnerre qui grondait de loin, les larges gouttes qui commençaient à tomber, déterminèrent le comte à chercher un abri dans le monastère. Le bateau changea de direction. A mesure que les nuages approchaient vers l'occident, leurs flancs noirâtres jetaient de sombres éclairs, qui semblaient, en se réfléchissant, enflammer le sommet des bois et les combles du couvent.
L'apparence des cieux alarma la comtesse et mademoiselle Béarn; leurs cris et leurs frayeurs inquiétaient le comte, et troublaient leurs rameurs. Blanche se contenait en silence, tantôt agitée par la crainte, et tantôt par l'admiration; elle observait la grandeur des nuages, leur effet sur la scène, et écoutait les roulements prolongés de la foudre, qui ébranlaient les airs.
Le bateau s'arrêta en face du monastère. Le comte envoya un de ses gens pour annoncer son arrivée à la supérieure, et lui demander asile. L'ordre de Sainte-Claire était dès lors assez peu austère; cependant les femmes seules pouvaient être admises dans le couvent. Le domestique rapporta une réponse qui respirait tout à la fois l'hospitalité et l'orgueil, mais un orgueil déguisé en soumission. On débarqua, on traversa promptement la pelouse à cause d'une abondante pluie, et l'on fut reçu par la supérieure, qui d'abord étendit la main et donna sa bénédiction. On passa dans une grande salle, où se trouvaient quelques religieuses, toutes vêtues de noir et voilées de blanc. Le voile de l'abbesse pourtant était à demi relevé, et découvrait une dignité douce, que tempérait un sourire obligeant. Elle conduisit la comtesse, Blanche, et mademoiselle Béarn dans un salon de son couvent, et le comte avec Henri restèrent au parloir.
L'abbesse demanda des rafraîchissements, et entretint la comtesse.
Leur entretien fut bientôt dérangé par les coups répétés du tonnerre, et la cloche sonna pour inviter les religieuses à la prière. Blanche, en passant près d'une fenêtre, jeta un regard à l'horizon, et l'éclat subit d'un éclair qui pénétra le vaste abîme des flots lui fit distinguer le vaisseau qu'elle avait déjà remarqué: il s'agitait au milieu d'une mer écumeuse, disparaissait entre les vagues, et tout à coup s'élevait jusqu'aux nues.
Elle soupira à cette vue, et suivit la comtesse et l'abbesse dans la chapelle. Les domestiques du comte étaient allés au château pour faire venir des voitures. Elles arrivèrent à la fin de l'office. La tempête était moins violente: le comte et sa famille retournèrent au château. Blanche fut surprise de découvrir combien les sinuosités du rivage l'avaient trompée sur la distance. C'était la cloche de ce monastère qu'elle avait entendue la veille dans le salon occidental, et elle aurait pu voir les tours, si les ombres de la nuit ne l'en eussent empêchée.
En arrivant, la comtesse affecta plus de lassitude que réellement elle n'en sentait, et se retira chez elle. Le comte, sa fille et Henri, se réunirent au salon; mais à peine y étaient-ils, que, dans un intervalle d'ouragan, ils entendirent un coup de canon. Le comte reconnut le signal de détresse d'un vaisseau: il ouvrit une fenêtre qui donnait sur la Méditerranée, mais la mer était enveloppée d'épaisses ténèbres, et le fracas de la tempête étouffait tout autre son. Blanche se souvint de la barque, et, toute tremblante, en avertit son père. En peu de moments, les coups de canon retentirent encore sur les vents, et s'envolèrent avec eux. La foudre s'élança des nues, avec un déchirement effroyable; mais l'éclair qui la précédait, et qui avait frappé l'immensité des flots, avait laissé voir une chaloupe luttant avec effort contre les vagues écumantes. Une nuit impénétrable avait soudain tout enveloppé. Un second éclair laissa revoir la barque: elle n'avait qu'une seule voile, et cherchait à gagner la côte. Blanche saisit le bras de son père, avec un regard de douleur où se peignaient l'effroi et la compassion. Ce moyen n'était pas nécessaire pour toucher le coeur du comte: il regardait la mer avec une expression de pitié; mais, voyant bien qu'un bateau ne pourrait tenir contre l'orage, il défendit d'en risquer un, et fit porter des torches sur les pointes des rochers.
Alors on vit les domestiques du comte courir de tous côtés, s'avancer à la pointe des rochers, se pencher, tendre leurs flambeaux; d'autres, dont on ne distinguait la direction qu'au mouvement des lumières, descendaient par de dangereux sentiers jusqu'au bord de la mer, et appelaient à grands cris les matelots: on entendait leurs sifflets, leurs faibles voix, qui s'efforçaient de répondre, et qui, par intervalles, se mêlaient avec la tempête. Ces cris subits, qui partaient des rochers, augmentaient la terreur de Blanche à un degré insupportable; mais son tendre intérêt fut bientôt soulagé quand Henri, accourant hors d'haleine, lui apprit que le vaisseau avait jeté l'ancre au fond de la baie, mais dans un tel délabrement, qu'il s'entr'ouvrirait peut-être avant que l'équipage fût débarqué. Le comte fit aussitôt partir tous les bateaux, et fit dire aux infortunés étrangers qu'il recevrait dans son château ceux qui ne pourraient trouver asile dans le village voisin. De ce nombre furent Emilie Saint-Aubert, Dupont, Ludovico et Annette, qui, s'étant embarqués à Livourne, et étant arrivés à Marseille, traversaient le golfe de Lyon quand la tempête les avait accueillis. Ils furent tous reçus par le comte avec une extrême affabilité. Emilie eût voulu, dès le soir, se rendre au couvent de Sainte-Claire; mais il ne voulut point consentir à ce qu'elle sortît du château. Il est bien vrai qu'après tant d'effroi et de fatigue, elle aurait pu difficilement aller plus loin.
Le comte retrouva en M. Dupont une de ses anciennes connaissances; il y eut entre eux beaucoup de joie et de félicitations. Emilie fut nommée à la famille du comte, et l'hospitalité obligeante avec laquelle on la reçut dissipa l'embarras léger où son entrée l'avait mise. On se mit à table; la politesse naturelle de Blanche, la joie vive qu'elle exprimait sur le salut des étrangers, qu'elle avait plaints si sincèrement, remontèrent peu à peu les esprits d'Emilie. Dupont, délivré de la crainte qu'il avait sentie et pour elle et pour lui, sentait la différence de sa situation. Sortant d'une mer en fureur, prête à les engloutir, il se trouvait dans une maison charmante, où régnaient l'abondance et le goût, et dans laquelle il recevait l'accueil le plus obligeant.
Annette, pendant ce temps-là, avec les domestiques, racontait les dangers qu'elle venait d'essuyer; elle se félicitait de sa délivrance et de celle de Ludovico; enfin elle éveillait le rire et la gaieté dans cette partie de la maison. Ludovico était tout aussi content qu'elle, mais il avait assez de mesure pour se contenir, et tâchait en vain de retenir Annette. A la fin, les éclats de rire furent entendus de la chambre de madame; elle envoya savoir d'où venait ce vacarme, et recommander le silence.
Emilie se retira de bonne heure pour chercher le repos dont elle avait besoin; mais elle fut longtemps sans dormir: son retour dans sa patrie réveillait d'intéressants souvenirs. Les événements qui lui étaient arrivés, les souffrances qu'elle avait éprouvées depuis son départ, se représentaient à elle avec force, et ne cédaient qu'à l'image de Valancourt. Savoir qu'elle habitait la même terre après une séparation si longue, si distante, était pour elle une source de jouissances. Elle passait ensuite à l'inquiétude, à l'anxiété, quand elle considérait l'espace de temps écoulé depuis la dernière lettre qu'elle avait reçue, et tous les événements qui, dans cet intervalle, avaient pu conspirer contre son repos et son bonheur; mais cette pensée, que Valancourt n'existait plus, ou que, s'il vivait, il l'avait oubliée, était si terrible pour son coeur, qu'elle ne pouvait s'y arrêter. Elle se détermina à l'informer dès le lendemain qu'elle était arrivée en France. Une lettre d'elle était presque l'unique moyen de l'en instruire. Enfin l'espoir d'apprendre bientôt qu'il était bien portant, qu'il était peu éloigné d'elle, et surtout qu'il l'aimait toujours, vint calmer son agitation. Son esprit s'apaisa, ses yeux se fermèrent, et elle s'endormit.
CHAPITRE XXXV.
Blanche avait pris tant d'intérêt à Emilie, qu'en apprenant qu'elle voulait résider au monastère voisin, elle pria le comte de l'engager à prolonger son séjour au château.--Vous concevez, ajouta Blanche, combien je serais contente d'avoir une telle compagne. A présent, je n'ai point d'amie avec qui je puisse lire ou me promener. Mademoiselle Béarn n'est que l'amie de maman.
Le comte sourit de cette simplicité enfantine, qui faisait céder sa fille aux premières impressions.
Il avait observé Emilie avec attention, et elle lui avait plu autant qu'une si courte connaissance pouvait le comporter. La manière dont M. Dupont lui avait parlé d'elle avait même confirmé sa présomption; mais très-soigneux pour les liaisons de sa fille, et apprenant qu'Emilie était connue au couvent de Sainte-Claire, il se détermina à visiter l'abbesse, et, si son témoignage répondait à son désir, il voulait inviter Emilie à passer quelques jours au château. Il avait en vue, sous ce rapport, l'agrément de la jeune Blanche, plus que le désir d'obliger l'orpheline Emilie; néanmoins il prenait à elle un véritable intérêt.
Le lendemain matin, Emilie, trop fatiguée, ne put descendre. Dupont était à déjeuner quand le comte entra dans la salle, et le pria, comme ancienne connaissance et le fils d'un de ses amis, de prolonger son séjour au château. Dupont y consentit volontiers, parce que cette circonstance pouvait le retenir auprès d'Emilie. Il ne pouvait, au fond de son âme, entretenir l'espérance qu'elle répondît jamais à sa vive affection; mais il n'avait pas le courage de travailler à la vaincre.
Emilie, quand elle fut reposée, se promena avec sa nouvelle amie sur la pelouse qui entourait le château, et fut aussi sensible à la beauté de ses points de vue, que Blanche, dans la franchise de son coeur, avait pu le désirer.
En rentrant au château, Blanche conduisit Emilie à la tour qu'elle aimait, et elles parcoururent les anciennes chambres que Blanche avait déjà visitées. Emilie s'amusa à en examiner les distributions, à considérer le genre et la magnificence de leurs meubles antiques, et à les comparer avec ceux du château d'Udolphe, qui étaient cependant plus vieux et plus extraordinaires. Elle remarqua aussi Dorothée qui les accompagnait, et qui semblait presque aussi ancienne que tout ce qui était autour d'elle. Elle parut voir Emilie avec un intérêt extrême; elle la regardait même avec tant d'attention, qu'à peine entendait-elle ce qu'on pouvait lui dire.
Emilie, placée à une des fenêtres, jeta les yeux sur la campagne, et vit avec surprise beaucoup d'objets dont sa mémoire gardait le souvenir; les champs, les bois, le ruisseau, qu'elle avait traversés avec Voisin un soir après la mort de M. Saint-Aubert, en revenant du couvent à la chaumière. Elle reconnut que ce château était celui qu'elle avait alors évité, et sur lequel il avait tenu d'étranges discours.
Frappée de cette découverte, effrayée sans savoir pourquoi, elle resta quelque temps en silence, et se rappela l'émotion qu'avait montrée son père en se trouvant si près de cette demeure. La musique aussi qu'elle avait entendue, et sur laquelle Voisin lui avait fait un conte si ridicule, lui revenait à l'esprit. Curieuse d'en apprendre davantage, elle demanda à Dorothée si l'on entendait encore de la musique à minuit, comme autrefois, et si l'on connaissait le musicien.
--Oui, mademoiselle, répondit Dorothée, on entend toujours cette musique; mais le musicien n'est pas connu, et, je crois, ne le sera jamais. Il y a des gens qui devinent ce que c'est.--Vraiment, dit Emilie, et pourquoi ne pas poursuivre cette recherche?--Ah! mademoiselle, on a assez cherché; mais qui peut suivre un esprit?
Emilie sourit, et se rappelant combien tout récemment elle avait souffert par la superstition elle résolut alors d'y résister. Néanmoins, en dépit de ses efforts, elle sentait une certaine crainte se mêler sur ce point à sa curiosité. Blanche, qui jusqu'alors avait écouté en silence, demanda ce que c'était que cette musique, et depuis quand on l'entendait.
Blanche se taisait, Dorothée paraissait sérieuse et soupirait. Emilie se sentait portée à en croire plus qu'elle ne voulait se l'avouer. Elle se rappelait le spectacle dont elle avait été témoin dans une chambre à Udolphe, et, par une bizarre liaison, les paroles alarmantes qu'elle avait trouvées sans dessein dans les papiers qu'elle avait détruits par obéissance aux ordres de son père. Elle frémit à la signification qu'ils semblaient avoir, presque autant qu'à l'horrible objet découvert sous le funeste voile.
Blanche, cependant, ne pouvant engager Dorothée à expliquer ce qu'elle avait voulu dire, l'avait priée, en se retrouvant auprès de la porte fermée, de lui faire voir tous les appartements.--Ma chère demoiselle, lui répondit la concierge, je vous ai dit mes raisons pour ne la pas ouvrir. Je ne l'ai jamais revue depuis la mort de ma bonne maîtresse; il serait affreux pour moi d'y entrer. De grâce, ne me le demandez pas.--Non, certainement, répondit Blanche, si c'est votre véritable raison.--Hélas! c'est l'unique, dit la vieille femme. Nous l'aimions si tendrement; je la pleurerai toujours. Le temps passe! il y a bien des années qu'elle est morte, et je me souviens pourtant de tout ce qui arriva alors, comme si c'était hier. Plusieurs choses très-nouvelles sont sorties de ma mémoire; mais les anciennes, je les vois comme dans une glace. Elle se tut, et en avançant dans la galerie elle reprit en regardant Emilie: Cette jeune dame me rappelle madame la marquise. Je me souviens qu'elle était aussi fraîche, et qu'elle avait le même sourire. Pauvre dame! qu'elle était gaie, lorsqu'elle fit son entrée ici!
Dorothée garda le silence à toutes les questions que lui fit Blanche. Emilie, remarquant des pleurs dans ses yeux, cessa de la presser davantage, et s'efforça d'attirer l'attention de sa jeune amie sur quelque partie des jardins. Le comte, la comtesse et M. Dupont s'y promenaient; elles allèrent les y joindre.
Quand le comte aperçut Emilie, il avança vers elle, et la présenta à la comtesse d'une manière si flatteuse et si obligeante, qu'il rappela à Emilie l'idée de son propre père.
Avant d'avoir achevé ses remercîments pour l'hospitalité qu'elle avait reçue, et d'avoir exprimé le désir de se rendre aussitôt au couvent, elle fut interrompue par une pressante invitation de prolonger son séjour au château. Le comte et la comtesse parurent y mettre tant de sincérité, que, malgré le désir qu'elle avait de revoir ses anciennes amies du monastère, et de soupirer encore sur le tombeau d'un père chéri, elle consentit à rester quelques jours.
Elle écrivit néanmoins à l'abbesse pour l'informer de son arrivée, et lui demander à être reçue au couvent comme pensionnaire. Elle écrivit aussi à M. Quesnel et à Valancourt; et comme elle ne savait où adresser précisément cette dernière lettre, elle l'envoya en Gascogne chez le frère du chevalier.
Sur le soir, Blanche et M. Dupont accompagnèrent Emilie à la chaumière de Voisin: elle sentit, en s'en rapprochant, une sorte de plaisir mêlé d'amertume. Le temps avait calmé sa douleur, mais la perte qu'elle avait faite ne pouvait cesser de lui être sensible: elle se livra avec une douce tristesse aux souvenirs que ce lieu lui rappelait. Voisin vivait encore, et semblait jouir, comme autrefois, du soir paisible d'une vie sans reproche.
Emilie n'osa prendre sur elle d'entrer dans la chambre où Saint-Aubert était mort; et après une demi-heure d'entretien avec Voisin et sa famille elle sortit de la chaumière.
Pendant les premiers jours qu'elle passa au château de Blangy, elle vit avec chagrin la mélancolie profonde, quoique muette, qui trop souvent absorbait M. Dupont. Emilie plaignait l'aveuglement qui le détournait de s'éloigner d'elle, et elle résolut de se retirer aussitôt qu'elle le pourrait sans désobliger le comte et la comtesse de Villefort. L'abattement de son ami ne tarda pas à alarmer le comte, et Dupont lui confia enfin le secret d'un amour sans espoir. Le comte ne put que le plaindre; mais il se détermina en lui-même à ne pas négliger un moyen de favoriser ses prétentions. Quand il connut la dangereuse situation de Dupont, il ne s'opposa que faiblement au désir qu'il témoigna de quitter le château de Blangy dès le lendemain; il lui fit promettre d'y venir passer avec lui un temps plus long, quand son coeur serait en repos. Emilie, qui ne pouvait encourager son amour, estimait ses bonnes qualités, et était très-reconnaissante de ses services; elle éprouva une tendre émotion quand elle le vit partir pour la Gascogne. Il se sépara d'elle avec une expression si touchante d'amour et de douleur, que le comte embrassa sa cause bien plus chaudement qu'il ne l'avait encore fait.
Peu de jours après, Emilie elle-même quitta le château, mais ce ne fut pas sans promettre au comte et à la comtesse de venir souvent les voir. L'abbesse la reçut avec cette bonté maternelle dont elle lui avait déjà donné des preuves; et les religieuses lui témoignèrent leur amitié. Ce couvent, qu'elle avait si bien connu, réveilla ses tristes souvenirs: mais il s'en mêlait d'autres; elle rendait grâces au ciel de l'avoir fait échapper à tant de dangers; elle sentait le prix des biens qui lui restaient; et quoique le tombeau de son père fût souvent arrosé de ses larmes, sa douleur n'avait plus la même amertume.
Quelque temps après son arrivée au monastère, Emilie reçut une lettre de son oncle, M. Quesnel, en réponse à la sienne et à ses questions sur ses affaires qu'il avait prétendu gérer en son absence. Elle s'était informée surtout du bail de la vallée, qu'elle désirait habiter si sa fortune le permettait. La réponse de M. Quesnel était froide et sèche comme elle s'y était attendue; elle n'exprimait ni intérêt pour ses souffrances, ni plaisir de ce qu'elle s'y était dérobée. Quesnel ne perdait pas cette occasion de lui reprocher son refus à l'égard du comte Morano, qu'il affectait de représenter comme riche et homme d'honneur; il déclamait avec véhémence contre ce même Montoni, auquel jusqu'à ce moment il s'était reconnu si inférieur; il était laconique sur les intérêts pécuniaires d'Emilie; il lui apprenait cependant que le terme du bail de la vallée expirait; il ne l'invitait point à venir chez lui, et ajoutait que ne pouvant, dans l'état de sa fortune, habiter la vallée, elle ferait bien de rester à Sainte-Claire.
Il ne répondait point à ses questions sur le sort de la pauvre vieille Thérèse, la servante de son père. Par _post-scriptum_, M. Quesnel parlait de Motteville, entre les mains duquel Saint-Aubert avait placé la majeure partie de son bien; il annonçait que ses affaires étaient au moment de s'arranger, et qu'elle en retirerait plus qu'elle n'aurait dû s'y attendre. La lettre contenait encore un billet à l'ordre d'Emilie, pour toucher une modique somme sur un marchand de Narbonne.