Les mystères d'Udolphe

Part 32

Chapter 323,551 wordsPublic domain

Annette sécha ses larmes; et s'adressant à Ludovico:--Peut-être, après tout, lui dit-elle, l'autre chevalier n'est pas celui-ci. Peut-être le chevalier Valancourt est-il encore en bas? Emilie leva la tête.--Non, répliqua Ludovico; M. de Valancourt ne fut jamais là-bas, si ce cavalier n'est pas lui. Si vous aviez eu la bonté de me confier votre nom, monsieur, dit-il à l'étranger, cette méprise n'eût point eu lieu.--Il est vrai, lui dit l'étranger en mauvais italien; mais il était fort important pour moi que mon nom demeurât ignoré de Montoni. Madame, ajouta-t-il, en s'adressant en français à Emilie, permettez-moi un mot d'apologie pour la peine que je vous occasionne. Souffrez que j'explique à vous seule et mon nom et les circonstances qui m'ont jeté dans l'erreur. Je suis Français, je suis votre compatriote. Nous nous trouvons dans une terre étrangère. Emilie essaya de se remettre. Elle hésitait pourtant à lui accorder sa demande; à la fin elle pria Ludovico d'aller attendre sur l'escalier; elle retint Annette, et dit à l'étranger que cette fille entendait mal l'italien, et qu'il pourrait lui communiquer en cette langue ce qu'il désirait lui confier. Ils se retirèrent dans une extrémité du corridor, et l'étranger lui dit, avec un long soupir:--Ma famille, madame, ne doit pas vous être étrangère. Je m'appelle Dupont; mes parents vivaient à quelques lieues de la vallée, et j'ai eu le bonheur de vous rencontrer quelquefois en visites dans le voisinage. Je ne vous offenserai point en vous répétant combien vous avez su m'intéresser, combien j'aimais à m'égarer dans les lieux que vous fréquentiez! combien j'ai visité votre pêcherie favorite, et combien je gémissais alors des circonstances qui m'empêchaient de vous déclarer ma passion! Je ne vous expliquerai pas comment je succombai à la tentation, et devins possesseur d'un trésor pour moi sans prix; un trésor que je confiai, il y a quelques jours, à votre messager, dans un espoir bien différent de celui qui me reste aujourd'hui. Je ne m'étendrai pas sur ces détails. Laissez-moi implorer votre pardon; et le portrait que si mal à propos j'ai rendu, votre générosité en excusera le vol, et me le restituera. Mon crime lui-même est devenu ma punition. Ce portrait que j'ai dérobé a nourri une passion qui doit encore être mon tourment.

Emilie voulut l'interrompre.--Je laisse, monsieur, à votre conscience à décider si, après ce qui vient d'arriver au sujet de M. Valancourt, je dois vous rendre ce portrait. Ce ne serait pas une action généreuse. Vous le reconnaîtrez vous-même, et vous me permettrez d'ajouter que ce serait me faire une injure que d'insister pour l'obtenir. Je me trouve honorée de l'opinion flatteuse que vous avez conçue de moi. Mais... Elle hésita; la méprise de ce soir me dispense de vous en dire davantage.--Oui, madame; hélas! oui, répliqua l'étranger. Accordez-moi du moins de vous montrer mon désintéressement, si ce n'est pas mon amour. Acceptez les services d'un ami, et ne me refusez pas la récompense d'avoir tenté du moins de mériter votre reconnaissance.--Vous la méritez déjà, monsieur, dit Emilie; le voeu que vous exprimez mérite tous mes remercîments. Excusez-moi si je vous rappelle le danger que vous courez en prolongeant cette entrevue. Ce sera une grande consolation pour moi, soit que vos tentatives échouent, soit qu'elles réussissent, d'avoir un compatriote généreux, disposé à me protéger.

--Vous êtes perdu, s'écria Ludovico; ce sont les gens de Montoni. Dupont ne répondit rien, mais soutint Emilie; et d'un air ferme et animé il attendit que ses adversaires parussent. L'instant d'après, Ludovico seul entra; il jeta à la hâte un coup d'oeil:--Suivez-moi, leur dit-il, si vous aimez la vie; nous n'avons pas un instant à perdre.

Emilie demanda ce qui arrivait; où il fallait aller.--Je n'ai pas le temps de vous le dire, mademoiselle, reprit Ludovico; fuyez, fuyez.

Emilie suivait, plus tremblante depuis qu'elle avait su que sa fuite dépendait d'un instant. Dupont la soutenait, et tâchait en marchant de ranimer son courage.--Parlez tout bas, monsieur, lui dit Ludovico, ces passages renvoient des échos par tout le bâtiment.--Prenez garde à la lumière, s'écriait Emilie; vous allez si vite, que le vent l'éteindra.

Ludovico ouvrit une autre porte, derrière laquelle ils trouvèrent Annette, et descendirent quelques marches. Ludovico leur dit que ce passage conduisait à la seconde cour, et ouvrait sur la première. A mesure qu'ils avançaient, des sons tumultueux et confus, qui semblaient venir de la seconde cour, alarmèrent Emilie.--Non, mademoiselle, lui dit Ludovico, notre seul espoir est dans ce tumulte: tandis que les gens du château sont occupés de ceux qui arrivent, nous pourrons peut-être passer les portes sans qu'on nous aperçoive. Mais chut! ajouta-t-il en s'approchant d'une petite porte qui ouvrait sur la première cour. Restez ici un moment; je vais voir si les portes sont ouvertes, et s'il se trouve quelqu'un dans le chemin. Je vous prie, monsieur, éteignez la lumière si vous m'entendez parler, reprit Ludovico en donnant sa lampe à Dupont; et dans ce cas restez en silence.

A ces mots, il sortit; et en fermant la porte ils écoutaient le bruit de ses pas. On n'entendait aucune voix dans la cour qu'il traversait, quoique la seconde retentît d'un bruit considérable.--Nous serons bientôt hors des murs, disait Dupont à Emilie. Soutenez-vous encore quelques moments; tout ira bien.

Mais aussitôt ils entendirent Ludovico qui parlait haut, et distinguèrent aussi une autre voix. Dupont souffla vite la lampe.--Hélas! il est trop tard, s'écria Emilie, qu'allons-nous devenir? Ils écoutèrent encore, et s'aperçurent que Ludovico s'entretenait avec la sentinelle. Le chien d'Emilie, qui l'avait suivie depuis sa chambre, se mit à aboyer.--Le chien nous trahira, dit Dupont; il faut que je le tienne.--Je crains, dit Emilie, qu'il ne nous ait déjà trahis. Dupont le prit, et, pendant qu'ils écoutaient tous, ils entendirent Ludovico qui disait à la sentinelle: Je tiendrai votre place pendant ce temps-là.--Attendons une minute, répliqua la sentinelle, et vous n'aurez pas cet embarras. On va envoyer les chevaux aux écuries du voisinage; on refermera les portes, et je pourrai quitter un moment.--Je n'appelle pas cela un embarras, mon camarade, lui dit Ludovico: vous me rendrez le même service une autre fois. Allez, allez goûter de ce vin; les compères qui viennent d'arriver en boivent assez sans vous.

Le soldat hésita, et appela dans la seconde cour pour savoir si l'on n'emmènerait pas les chevaux, et si l'on pourrait refermer les portes. Ils étaient tous trop occupés pour lui répondre, quand même ils l'auraient entendu.--Oui, oui, lui dit Ludovico, ils ne sont pas si fous; ils partagent tout entre eux. Si vous attendez que les chevaux partent, vous attendrez que le vin soit bu. J'ai pris ma part; mais puisque vous ne voulez pas de la vôtre, je ne sais pas pourquoi je ne chercherais pas à l'avoir.--Halte-là! s'il vous plaît, cria la sentinelle. Prenez ma place un instant, je ne serai pas long.

Ludovico en liberté se hâta d'ouvrir le passage. Emilie succombait presque aux anxiétés que lui avait causées ce long colloque. Ludovico leur dit que la cour était libre. Ils le suivirent sans perdre un instant, et ils entraînèrent deux chevaux qui se trouvaient écartés de la seconde cour, et qui mangeaient dans la première quelques-unes des grandes herbes qui croissaient entre les pavés.

Ils franchirent sans obstacle ces redoutables portes, et prirent la route qui conduisait aux bois. Emilie, M. Dupont, Annette, étaient à pied: Ludovico, sur un cheval, conduisait l'autre. Arrivés dans les bois, Emilie et Annette se mirent à cheval avec leurs deux protecteurs. Ludovico marcha le premier, et ils échappèrent aussi vite que le permettaient une route brisée, et la lune encore faible qui brillait au travers du feuillage.

Emilie était si étonnée de ce départ soudain, qu'à peine osait-elle se croire éveillée: elle doutait néanmoins beaucoup si cette aventure se terminerait heureusement; et ce doute n'était que trop raisonnable. Avant d'être hors des bois, ils entendirent de grands cris apportés par le vent; et en sortant des bois ils virent plusieurs lumières qui cheminaient fort vite près du château. Dupont frappa son cheval, et avec un peu de peine il le força d'aller plus vite.

--Ah! pauvre bête! s'écria Ludovico, il doit être assez las. Il a été dehors tout le jour. Mais, signor, fuyons par ici; les lumières prennent cet autre chemin.

Il donna un grand coup à son cheval, et tous deux se mirent au grand galop. Après une course assez longue, ils regardèrent derrière eux: les lumières étaient si éloignées, qu'à peine les distinguait-on; les cris avaient fait place au plus profond silence. Les voyageurs alors modérèrent leurs pas, et tinrent conseil sur la direction qu'ils devaient suivre. Ils se décidèrent à se rendre en Toscane, à tâcher de gagner la Méditerranée, et à s'embarquer promptement pour la France. M. Dupont avait le projet d'y accompagner Emilie, s'il pouvait découvrir que son régiment en eût repris la route.

Ils étaient alors dans le chemin qu'Emilie avait suivi avec Ugo et Bertrand. Ludovico, le seul de la troupe qui connût les passages de ces montagnes, assura qu'un peu plus avant, à une croisière des chemins, ils en trouveraient un qui descendrait aisément en Toscane, et qu'à peu de distance on rencontrerait une petite ville où l'on pourrait se procurer les choses nécessaires au voyage.

Occupés de leurs pensées, les voyageurs furent plus d'une heure en silence, sauf une question de temps à autre que faisait Dupont sur la route, ou une exclamation d'Annette sur un objet que le crépuscule ne laissait voir qu'imparfaitement. A la fin, on vit des lumières sur le revers d'une montagne; Ludovico ne douta pas qu'elles ne vinssent de la ville dont il avait parlé. Satisfaits de cette assurance, ses compagnons se replongèrent dans la rêverie; Annette l'interrompit la première.--Saint Pierre, dit-elle, où trouverons-nous de l'argent? Je sais que ni moi, ni ma maîtresse, nous ne possédons pas un sequin. M. Montoni y a mis bon ordre.

Cette remarque produisit un examen qui se termina par un embarras fort sérieux. Dupont avait été dépouillé de presque tout son argent quand on l'avait fait prisonnier; il avait donné le reste à la sentinelle qui lui avait permis de sortir de la prison. Ludovico, qui depuis longtemps ne pouvait obtenir le payement de ses gages, avait à peine sur lui de quoi fournir aux premiers rafraîchissements dans la ville où ils arrivaient.

Leur pauvreté était d'autant plus affligeante qu'elle pouvait les retenir plus longtemps dans les montagnes; et là, quoique dans une ville, ils pouvaient se croire encore presque au pouvoir de Montoni. Les voyageurs pourtant n'avaient d'autre parti que celui d'avancer et de tenter la fortune. Ils poursuivirent leur route à travers des vallons sauvages et obscurs, dont les forêts obstruaient quelquefois toute clarté, et ne la rendaient que par intervalles: lieux si déserts, qu'on doutait au premier coup d'oeil si jamais être humain y avait mis les pieds. Le chemin qu'ils tenaient pouvait confirmer cette erreur: des herbes hautes, une prodigieuse végétation, annonçaient que du moins les passants y étaient rares.

A la fin, on entendit de très-loin les clochettes d'un troupeau: bientôt après ce fut le bêlement des brebis, et l'on reconnut le voisinage de quelque habitation humaine. Les lumières que Ludovico avait vues avaient été longtemps dérobées par de hautes montagnes. Ranimés par cette espérance, les voyageurs doublèrent le pas, et, sortant de leur défilé, ils découvrirent une des vallées pastorales des Apennins, faite pour donner l'idée de l'heureuse Arcadie. Sa fraîcheur, sa belle simplicité, contrastaient majestueusement avec les sommets neigeux des montagnes d'alentour.

L'aube du matin blanchissait l'horizon: à peu de distance, sur le flanc d'une colline qui semblait naître aux premiers regards du jour, la petite troupe distingua la ville qu'elle cherchait, et à laquelle elle arriva bientôt. Ce ne fut pas sans peine qu'ils y trouvèrent asile et pour eux et pour leurs chevaux. Emilie demanda qu'on ne s'y arrêtât pas plus de temps qu'il ne serait nécessaire; sa vue excitait la surprise: elle était sans chapeau, et n'avait eu que le temps de prendre un voile. Elle regrettait le dénûment d'argent qui ne lui permettait pas de se procurer cet article essentiel.

Ludovico examina sa bourse, elle ne pouvait suffire à payer le rafraîchissement. Dupont hasarda de se confier à leur hôte; il paraissait bon et honnête; Dupont lui expliqua leur position, et le pria de les aider à continuer leur voyage. L'hôte promit de s'y prêter autant qu'il le pourrait, puisqu'ils étaient des prisonniers qui échappaient à Montoni; il avait des raisons personnelles pour le haïr: il consentit à leur procurer des chevaux frais pour gagner une ville prochaine; mais il n'était pas assez riche pour leur donner de l'argent. Ils étaient à se lamenter, lorsque Ludovico, après avoir conduit les chevaux à l'écurie, rentra ivre de joie, et la leur fit vite partager; en levant la selle d'un des chevaux, il avait trouvé un petit sac rempli, sans doute, du butin fait par un des _condottieri_. Ils revenaient du pillage lorsque Ludovico s'était sauvé, et le cheval, étant sorti de la seconde cour où buvait son maître, avait emporté le trésor sur lequel le brigand comptait.

Dupont trouva que cette somme était très-suffisante pour les conduire tous en France; il était alors résolu d'y accompagner Emilie, quelles que fussent les nouvelles qu'il apprendrait de son régiment. Il se fiait à Ludovico autant que le permettait une connaissance si courte, et pourtant il ne souffrait pas la pensée de lui confier Emilie pour un si long voyage. D'ailleurs, peut-être il n'avait pas le courage de se refuser au plaisir dangereux qu'il trouvait à la voir.

On tint conseil sur le port vers lequel on devait se diriger. Ludovico, bien informé de la géographie de son pays, assura que Livourne était le port le plus accrédité et le plus proche. Dupont savait aussi qu'il était le mieux assorti au succès de leurs plans, puisque chaque jour il en partait des vaisseaux de toutes nations. Il fut déterminé qu'on s'y acheminerait promptement.

Emilie acheta un chapeau de paille, tel que le portaient les paysannes de Toscane, et quelques petits objets nécessaires au voyage. Les voyageurs échangèrent leurs chevaux fatigués contre d'autres meilleurs, et se remirent joyeusement en route avec le soleil levant. Après quelques heures de voyage à travers un pays romantique, ils commencèrent à descendre dans la vallée de l'Arno. Emilie contempla tous les charmes d'un paysage pastoral et agreste, unis au luxe des maisons qu'y possédaient les nobles de Florence, et aux richesses d'une culture variée. De loin, vers l'orient, Emilie découvrit Florence; ses tours s'élevaient sur le plus brillant horizon. Sa plaine fertile allait joindre les Apennins. Des palais, des jardins magnifiques la décoraient de tous côtés; des bosquets d'orangers, de citronniers, de vignes et d'arbres fruitiers, des plantations d'oliviers et de mûriers la coupaient en tous sens. A l'occident, cette belle plaine se terminait à la mer. La côte était si éloignée, qu'une ligne bleuâtre l'indiquait seule à l'horizon, et une légère vapeur de marine se distinguait au-dessus dans l'atmosphère.

La chaleur était excessive. Il était midi. Les voyageurs cherchèrent une retraite pour se reposer à l'ombre. Les bocages qu'ils parcouraient, remplis de raisins sauvages, de framboises et de figues, leur promettaient un rafraîchissement agréable. Ils s'arrêtèrent sous un berceau dont le feuillage épais affaiblissait l'ardeur du soleil. Une fontaine qui jaillissait du roc donnait à l'air quelque fraîcheur. On laissa paître les chevaux. Annette avec Ludovico allèrent cueillir des fruits et en apportèrent abondamment. Les voyageurs s'assirent à l'ombre d'un bosquet de sapins et de hêtres. La pelouse autour d'eux était émaillée de tant de fleurs parfumées, que, même au sein des Pyrénées, Emilie en avait moins vu. Ils y prirent leur frugal repas; et, sous l'ombrage impénétrable de ces gigantesques sapins, ils contemplaient le paysage qui, couvert des feux du soleil, descendait jusqu'à la mer.

Emilie et Dupont redevinrent peu à peu silencieux et pensifs. Annette était joyeuse et babillarde; Ludovico était fort gai, sans oublier les égards qu'il devait à ses compagnons de voyage. Le repas fini, Dupont engagea Emilie à tâcher de goûter le sommeil pendant l'extrême chaleur.

Quand Emilie s'éveilla, elle trouva la sentinelle endormie à son poste, et Dupont éveillé, mais enseveli dans ses tristes pensées. Le soleil était trop élevé pour leur permettre de continuer le voyage. Il était nécessaire que Ludovico, fatigué de tant de peines qu'il avait prises, pût achever en paix son sommeil. Emilie prit ce moment pour savoir par quel accident Dupont était devenu prisonnier de Montoni. Flatté de l'intérêt que lui témoignait cette question, et de l'occasion qu'elle fournissait pour l'entretenir de lui-même, Dupont la satisfit promptement.

--Je vins en Italie, madame, dit Dupont, au service de mon pays. Un engagement dans les montagnes, avec les bandes de Montoni, mit en déroute mon détachement. Je fus pris avec quelques-uns de mes camarades. Quand on m'apprit que j'étais captif, le nom de Montoni me frappa. Je me rappelai que votre tante avait épousé un Italien de ce nom, et que vous les aviez suivis en Italie. Ce ne fut pourtant que longtemps après que je fus certain, madame, et que ce Montoni était le même, et que vous habitiez sous le même toit que moi. Je ne vous fatiguerai pas en vous peignant mon émotion lorsque j'appris cette nouvelle. Je le dus à une sentinelle, et je sus le gagner au point de m'accorder plusieurs jouissances, dont l'une m'importait extrêmement, et n'était pas sans danger pour cet homme. Il persista pourtant à ne se charger d'aucune lettre, et à refuser de me faire connaître à vous. Il tremblait d'être découvert, et d'éprouver toutes les vengeances de Montoni. Il me fournit les occasions de vous voir plusieurs fois. Vous en êtes surprise, madame, et je vais m'expliquer mieux. Ma santé souffrait extrêmement du défaut d'air et d'exercice, et j'obtins à la fin, ou de la pitié ou de l'avarice, le moyen de me promener la nuit sur la terrasse.

Emilie devint très-attentive, et Dupont continua.

--En m'accordant cette permission, mon garde savait bien que je ne pourrais m'évader. Le château était gardé avec une extrême vigilance, et la terrasse était élevée sur un roc perpendiculaire. Il me montra aussi une porte cachée dans la boiserie de la chambre où j'étais détenu; il m'apprit à l'ouvrir. Cette porte donnait sur un passage formé dans l'épaisseur des murs; il s'étendait le long du château, et venait aboutir au coin du rempart oriental. J'ai appris depuis qu'il se trouvait d'autres couloirs dans les murailles énormes de ce prodigieux édifice. On les destinait certainement à faciliter les évasions en temps de guerre. C'est par ce chemin que, pendant la nuit, je me rendais à la terrasse. Je m'y promenais avec une extrême précaution, de peur que mes pas ne me trahissent. Les sentinelles étaient placées assez loin, parce que les murailles, de ce côté, suppléaient aux soldats. Dans une de ces promenades nocturnes, je remarquai une lumière qui venait d'une fenêtre au-dessus de ma prison. Il me vint à l'esprit que cet appartement pouvait être le vôtre, et, dans l'espérance de vous voir, je me plaçai vis-à-vis de la fenêtre.

Emilie, se rappelant la figure qu'elle avait vue sur la terrasse, et qui l'avait jetée dans une perplexité si grande, s'écria tout à coup:--C'était donc vous, monsieur Dupont, qui me causiez une si ridicule terreur? De longues souffrances avaient tant affaibli ma tête, que le moindre incident m'alarmait. Dupont se reprocha de lui avoir occasionné quelque crainte, puis il ajouta:--Appuyé sur le parapet, en face de votre fenêtre, la considération de votre situation mélancolique et de la mienne m'arracha d'involontaires gémissements qui vous attirèrent à la fenêtre, du moins je l'imagine. Je vis une personne que je crus être vous. Oh! je ne vous dirai rien de mon émotion à ce moment. Je désirais parler; la prudence me retint, et un mouvement de la sentinelle m'obligea de fuir à l'instant.

Il se passa du temps avant que je pusse tenter une seconde promenade. Je ne pouvais sortir que lorsque l'homme que j'avais gagné était de garde; il me fallait attendre son tour. Pendant ce temps, je me convainquis de la réalité de mes conjectures sur la situation de votre appartement. A ma première sortie, je retournai à votre fenêtre, et je vous vis sans oser vous parler. Je saluai de la main, vous disparûtes. J'oubliai ma prudence; je poussai une plainte. Vous revîntes, vous parlâtes. J'entendis les accents de votre voix. Ma discrétion m'aurait abandonné; mais j'entendis une sentinelle, je me retirai promptement, et cet homme m'avait vu. Il me suivit; il allait me joindre, si un stratagème ridicule n'eût en ce moment fait ma sûreté. Je connaissais la superstition de ces gens-là: je poussai un cri lugubre, dans l'espérance qu'on cesserait de me poursuivre. Heureusement je réussis. L'homme était sujet à se trouver mal; la frayeur que je lui fis lui procura un de ces accès, ce qui assura ma retraite. Le sentiment du danger que j'avais couru, et que le doublement des gardes, à cette occasion, rendait plus grand, me détourna d'errer encore sur la terrasse. Mais, dans le silence des nuits, je m'amusais d'un vieux luth que m'avait procuré le soldat; je l'accompagnais de ma voix, et quelquefois, je l'avouerai, j'avais l'espoir d'être entendu par vous. Il y a bien peu de soirées que cet espoir fut accompli. Je crus entendre une voix qui m'appelait; je craignis de répondre, à cause de la sentinelle. Avais-je raison, madame, de me le persuader ainsi? Etait-ce vous qui parliez?--Oui, lui dit Emilie avec un soupir involontaire, vous aviez raison.

Ils continuèrent leur entretien jusqu'au moment où le soleil commença à baisser.