Part 31
Le bruit confus du canon, des tambours, des trompettes, les gémissements des vaincus, les cris d'allégresse des vainqueurs, avaient fait place à un silence si complet, qu'il semblait que la mort eût triomphé tout à la fois et des vainqueurs et des vaincus. Le délabrement d'une des tours du portail ne confirmait nullement la forfanterie d'Ugo, qui avait parlé d'une lâche fuite. Il était évident que l'ennemi avait tenu, et qu'il avait causé un grand désordre avant sa retraite. Autant qu'un clair de lune vaporeux permettait d'en juger, la tour était ouverte de tous côtés, et ses fortifications étaient presque toutes renversées.
On arriva enfin aux portes du château. Bertrand, apercevant une lumière dans la chambre du portail, appela fort haut. Le soldat regarda, et demanda qui c'était.--Je vous amène un prisonnier, dit Ugo; ouvrez la porte, et laissez-nous entrer.
Emilie entendit descendre, tomber les chaînes, et tirer les verrous d'une petite porte par laquelle on entra. Le soldat tenait la lampe fort bas, pour montrer le pas de la porte. Emilie se retrouva sous cette arcade ténébreuse, et elle entendit fermer ce guichet qui semblait à jamais la séparer du monde. Elle pénétra dans la première cour du château; elle revit son enceinte spacieuse et solitaire avec une sorte de désespoir.
Ils traversèrent la seconde cour, et ils se trouvèrent à la porte du vestibule; le soldat leur donna le bonsoir, et retourna à son poste. Pendant qu'on attendait, Emilie considérait comment elle éviterait la vue de Montoni, et pourrait se retirer à son ancien appartement sans être aperçue; elle frémissait de rencontrer si tard, ou lui, ou quelqu'un de sa compagnie. Le train qui se faisait au château était alors tellement bruyant, qu'Ugo frappait à la porte sans pouvoir se faire entendre des domestiques. Cette circonstance augmenta les alarmes d'Emilie, et lui laissa le temps de délibérer. Elle pouvait peut-être arriver au grand escalier; mais elle ne pouvait regagner sa chambre sans lumière.
Elle se glissa dans un passage à gauche, ne croyant point avoir été aperçue; mais à l'instant une lumière brillant à l'autre extrémité, la jeta dans un nouvel effroi. Elle s'arrêta, hésita, et reconnut Annette; elle se hâta de la rejoindre, mais son imprudence lui causa une nouvelle crainte. Annette en la voyant fit un cri de joie, et fut quelques minutes avant de pouvoir ou se taire ou relâcher Emilie de l'étroit embrassement où elle la tenait. Emilie à fin lui fit comprendre son danger. Elles se sauvèrent dans la chambre d'Annette, qui se trouvait très-écartée des autres. Aucune crainte néanmoins ne pouvait faire taire Annette.--O ma chère demoiselle, disait-elle en marchant, que de peurs j'ai eues! Ah! j'ai cru mourir cent fois. Je ne croyais pas vivre assez pour vous revoir. Je n'ai jamais été si contente de voir quelqu'un, que je le suis de vous retrouver.--Paix! criait Emilie, nous sommes poursuivies, c'est l'écho de leurs pas.--Non, mademoiselle, disait Annette, c'est une porte que l'on ferme; le son court sous les voûtes, et l'on y est souvent trompé. Quand on ne ferait que dire un mot, cela retentit comme un coup de canon.--Il est donc, disait Emilie, bien essentiel de nous taire. De grâce, ne parlons pas avant d'être à votre chambre. Elles s'y trouvèrent enfin sans avoir rien rencontré. Annette ouvrit la porte, et Emilie se mit sur le lit pour reprendre un peu de force et de respiration. Sa première demande fut si Valancourt n'était pas prisonnier. Annette lui répondit qu'elle n'avait pu le savoir, mais qu'elle était certaine qu'il y avait plusieurs prisonniers au château. Ensuite elle commença, à sa manière, à raconter le siége, ou plutôt le détail des terreurs et de toutes les souffrances qu'elle avait éprouvées pendant l'attaque.--Mais, ajouta-t-elle, quand j'entendis les cris de victoire sur les remparts, je crus que nous étions tous pris, et je me tenais pour perdue. Au lieu de cela, nous avions chassé les ennemis. J'allai à la galerie du nord, et j'en vis un grand nombre qui s'enfuyait dans les montagnes. Au reste, on peut dire que les remparts sont en ruines. C'était affreux de voir dans les bois au-dessous tant de malheureux entassés, que leurs camarades retiraient. Pendant le siége, monsieur était ici, il était là, il était partout à la fois, à ce que m'a dit Ludovico. Pour moi, Ludovico ne me laissait rien voir. Il m'enfermait souvent dans une chambre au milieu du château. Il m'apportait à manger, et venait causer avec moi aussi souvent qu'il le pouvait. Je l'avoue, sans Ludovico je serais sûrement morte tout de bon.
--Eh bien, Annette, dit Emilie, comment vont les affaires depuis le siége?
--Oh! il se fait un fracas terrible, reprit Annette; les signors ne font autre chose que manger, boire et jouer. Ils tiennent table toute la nuit, et jouent entre eux toutes ces riches et belles choses qu'ils ont fait apporter dans le temps qu'ils allaient au pillage ou à quelque chose d'approchant. Ils ont des querelles épouvantables sur la perte et sur le gain; le fier signor Verezzi perd toujours, à ce qu'ils disent. Le signor Orsino le gagne; cela le fâche, et ils ont des altercations. Toutes les belles dames sont encore dans le château, et je vous avoue qu'elles me font peur, quand il m'arrive d'en rencontrer.
--Sûrement, Annette, dit Emilie en tressaillant, j'entends du bruit, écoutez.--Non, mademoiselle, dit Annette; ce n'est que le vent dans la galerie. Je l'entends souvent, quand il ébranle les vieilles portes à l'autre bout. Mais pourquoi ne vous couchez-vous pas, mademoiselle; vous n'avez pas envie de rester ainsi toute la nuit? Emilie s'étendit sur la couchette, et pria Annette de laisser brûler la lampe. Annette se mit ensuite à côté d'elle; mais Emilie ne pouvait dormir, et elle croyait toujours entendre quelque bruit. Annette essayait de lui persuader que c'était le vent; on distingua des pas auprès de la porte. Annette allait sauter du lit; Emilie la retint, et écouta avec elle dans l'angoisse de l'attente. Les pas ne s'éloignaient pas de la porte; on mit la main sur la serrure, et l'on appela.--Pour l'amour de Dieu, Annette, ne répondez pas, dit Emilie doucement, restez tranquille. Nous devrions éteindre notre lampe, sa clarté nous trahira.--Vierge Marie! s'écria Annette, sans songer à la discrétion: je ne resterais pas à présent dans l'obscurité pour l'or du monde. Pendant qu'elle parlait, la voix devint plus forte, et répéta le nom d'Annette.--Sainte Vierge! s'écria Annette tout à coup; ce n'est que Ludovico. Elle se levait pour ouvrir la porte, mais Emilie l'en empêcha, jusqu'à ce qu'elle fût plus certaine qu'il était seul. Annette lui parla quelque temps, et il lui dit que l'ayant laissé sortir pour aller trouver Emilie, il venait la renfermer de nouveau. Emilie tremblait qu'on ne les surprît, s'ils continuaient de causer au travers de la porte; elle consentit qu'Annette le fît entrer. Le jeune homme parut, et sa physionomie franche et ouverte confirma l'opinion favorable que ses soins pour Annette avaient fait concevoir à Emilie. Ludovico offrit de passer la nuit dans une chambre du corridor qui tenait à celle d'Annette, et de les défendre à la première alarme.
Dès le matin, Emilie eut un long entretien avec Ludovico; elle apprit de lui des circonstances relatives au château, et reçut des ouvertures sur les projets de Montoni, qui ne tirent qu'augmenter son effroi. Elle montra une grande surprise de ce que Ludovico, qui paraissait si touché de la triste position où elle se trouvait dans le château, consentait à y demeurer. Il l'assura que ce n'était pas son intention d'y rester, et elle hasarda de lui demander s'il voudrait seconder sa fuite. Ludovico lui assura qu'il était prêt à la tenter, mais il lui représenta les difficultés de l'entreprise; sa perte certaine en serait la suite, si Montoni les atteignait avant qu'ils fussent hors des montagnes. Il promit néanmoins d'en chercher avec soin les occasions, et de travailler à un plan d'évasion.
Emilie en ce moment lui confia le nom de Valancourt, et le pria de s'informer si, dans les prisonniers, il s'en trouvait un de ce nom. Le faible espoir que ranima cette conversation, détourna Emilie de traiter sur-le-champ avec Montoni; elle se détermina, si cela était possible, à retarder son entrevue jusqu'au moment où elle aurait appris quelque chose de Ludovico, et à ne faire sa cession que si tous les moyens de fuir étaient impraticables. Elle y rêvait, quand Montoni, revenu de son ivresse, l'envoya demander sur-le-champ. Elle obéit: il était seul.--J'apprends, dit-il, que vous n'avez pas été cette nuit dans votre chambre: où l'avez-vous passée?--Emilie lui détailla quelques circonstances de sa frayeur, et lui demanda sa protection pour en prévenir le retour.--Vous connaissez les conditions de ma protection, lui dit-il; si réellement vous en faites cas, vous ferez en sorte de vous l'assurer. Cette déclaration précise qu'il ne la protégerait que sous conditions pendant sa captivité dans le château, convainquit Emilie de la nécessité de se rendre; mais d'abord elle lui demanda s'il permettrait son départ immédiatement après qu'elle aurait signé l'abandon. Il le promit solennellement, et lui présenta le papier, par lequel elle lui transportait tous ses droits.
Elle fut longtemps incapable de signer, son coeur était si déchiré par divers intérêts opposés; elle allait renoncer à la félicité de sa vie, à l'espérance qui l'avait soutenue pendant une si longue suite d'adversités.
Montoni lui répéta les conditions de son obéissance; il lui observa de nouveau que ses moments étaient précieux; elle prit le papier et le signa. A peine avait-elle fini, qu'elle retomba sur sa chaise; mais, bientôt remise, elle le pria d'ordonner son départ, et de lui laisser emmener Annette. Montoni sourit alors.--Il était nécessaire de vous tromper, dit-il, c'était l'unique moyen de vous faire agir raisonnablement: vous partirez, mais pas à présent. Il faut d'abord que je prenne possession de ces biens; quand cela sera fait, vous pourrez, si vous voulez, retourner en France.
La froide scélératesse avec laquelle il violait un engagement formel qu'il venait de prendre, mit Emilie au désespoir; elle demeura certaine que son sacrifice n'aurait aucune utilité, et qu'elle resterait prisonnière; elle n'avait point de mots pour exprimer ses sentiments, et sentait bien que tout discours serait sans effet; elle regardait Montoni de la manière la plus touchante. Il détourna les yeux, et la pria de se retirer. Incapable de le faire, elle se jeta sur une chaise près de la porte, et poussa de profonds soupirs sans trouver de larmes ni de paroles.
--Pourquoi vous livrer à cette douleur d'enfant? lui dit-il. Efforcez-vous de supporter avec courage ce que maintenant vous ne pouvez éviter. Vous n'avez aucun mal réel à pleurer; prenez patience, et l'on vous renverra en France. A présent retournez chez vous.
--Je n'ose pas, monsieur, reprit-elle, je n'ose pas aller dans un lieu où le signor Verezzi peut s'introduire.--Ne vous ai-je pas promis de vous protéger? dit Montoni.--Vous l'avez promis, monsieur! dit Emilie en hésitant.--Ma promesse n'est-elle pas bien suffisante? ajouta-t-il avec sévérité.--Rappelez-vous votre première promesse, signor, dit Emilie tremblante, et vous jugerez vous-même du cas que je dois faire de l'autre!--Prenez garde, dit Montoni en colère, que je ne vous annonce que je ne vous protégerai pas! Retirez-vous avant que je rétracte ma promesse; vous n'avez rien à craindre dans votre appartement. Emilie se retira lentement; mais quand elle fut dans la salle, la crainte de rencontrer Verezzi ou Bertolini, lui fit doubler le pas malgré son excessif accablement, et elle se rendit dans sa chambre. Elle examina avec crainte si personne n'y était caché; elle ferma ensuite la porte, et se plaça près d'une fenêtre; elle y resta pour ranimer ses esprits abattus.
Ce triste jour se passa comme tant d'autres s'étaient écoulés, dans la même chambre. Quand la nuit vint, Emilie se serait retirée chez Annette, si un plus fort intérêt ne l'eût retenue chez elle, en dépit de ses frayeurs: quand tout serait calme et que l'heure ordinaire serait venue, Emilie se proposait d'attendre le retour de la musique. Ces accords ne pouvaient l'assurer positivement que Valancourt fût dans le château; mais ils pouvaient confirmer son idée, et lui procurer une consolation si nécessaire à son accablement actuel.
La nuit était fort orageuse; les bâtiments du château résistaient aux ouragans avec la fermeté d'un roc. De longs gémissements semblaient traverser les airs; et c'est ainsi que, dans les tempêtes et au milieu de la désolation de la nature, les coeurs affligés s'abusent. Emilie entendit, comme à l'ordinaire, les sentinelles qui se rendaient à leurs postes; et regardant de sa fenêtre, elle vit que la garde était doublée. Cette précaution lui parut nécessaire, lorsqu'elle eut remarqué le délabrement des murailles. Le bruit qu'elle connaissait de la marche des soldats, celui de leurs voix éloignées, qui s'approchait et se perdait au gré des vents, rappelèrent à sa mémoire les sensations pénibles qu'elle en avait reçues la première fois.
Emilie écoutait avec respect, avec espoir, avec effroi; elle retrouva la douceur mélodieuse du luth et de la voix qu'elle connaissait. Convaincue que les sons partaient d'en bas, elle se pencha pour découvrir une lumière; mais les fenêtres, en bas aussi bien qu'au-dessus, étaient enfoncées à tel point dans les murs épais du château, qu'elle ne pouvait les voir ni saisir même la clarté faible qui brillait sans doute derrière leurs barreaux. Elle essaya d'appeler; le vent portait sa voix à l'extrémité de la terrasse; la musique continuait; et, dans les intervalles du vent, on en entendait les accords. Soudain elle crut entendre un bruit dans sa chambre même; elle se retira précipitamment de la fenêtre; et, le moment d'après, elle distingua la voix d'Annette à sa porte. Elle jugea que c'était elle qu'elle avait entendue, et lui ouvrit.--Allez doucement jusqu'à la fenêtre, Annette, lui dit-elle, et écoutez avec moi; la musique est de retour.--Elles se turent, la mesure changea; Annette s'écria:--Vierge Marie! je connais cette chanson; c'est une chanson française, une des chansons favorites de mon cher pays. C'était la ballade qu'Emilie avait entendue la première fois, mais non pas celle de la pêcherie de Gascogne.--C'est un Français qui chante, dit Annette; ce doit être M. Valancourt.--Paix, Annette, dit Emilie; ne parlez pas si haut, on pourrait nous entendre.--Qui? le chevalier? dit Annette.--Non, dit Emilie tristement; mais quelqu'un pourrait nous trahir près de M. Montoni. Pourquoi penseriez-vous que c'est M. Valancourt qui chante? Mais, chut! la voix devient plus forte. En reconnaissez-vous le son? Je crains de m'en fier à mon jugement.--Mademoiselle, reprit Annette, je n'ai jamais ouï chanter le chevalier.--Emilie fut affligée de savoir que l'unique motif d'Annette, pour croire que c'était Valancourt, fût que le musicien était Français. Bientôt après elle entendit la romance de la pêcherie; elle distingua son nom si souvent répété, qu'Annette elle-même l'entendit. Emilie trembla, retomba sur sa chaise, et Annette appela tout haut: Monsieur Valancourt! monsieur Valancourt! Emilie essayait de la retenir; elle criait toujours plus fort, et tout à coup la voix et l'instrument cessèrent. Emilie écouta quelque temps dans une attente insupportable. Personne ne répondit.--Cela ne fait rien, mademoiselle, dit Annette; c'est le chevalier, et je veux lui parler.--Non, non, Annette, dit Emilie; je veux moi-même lui parler. Si c'est lui, il reconnaîtra ma voix, il parlera. Qui est-ce, dit-elle, qui chante si tard?
Il se fit un très-long silence. Elle répéta et distingua de faibles accents; mais le vent les confondit: d'ailleurs, ils venaient de si loin; ils passèrent si vite, qu'elle pouvait à peine les entendre, beaucoup moins en distinguer le sens, ou en reconnaître la voix. Après une nouvelle pause, Emilie appela encore: elles entendirent une voix aussi faible qu'auparavant; elles s'aperçurent que la force et la direction du vent n'étaient pas les seules causes qui l'étouffassent. La profondeur des fenêtres nuisait plus que la distance.
Emilie et Annette se tinrent longtemps à la fenêtre; mais tout resta dans le calme. Elles n'entendirent ni le luth ni la voix, et Emilie se trouva aussi oppressée de la joie qu'elle l'avait été par le sentiment de ses malheurs. Elle traversait la chambre à pas précipités, appelant à demi-voix Valancourt, et retournait à la fenêtre, où elle n'entendait que le murmure du vent dans l'épaisseur des bois.
Le matin commençait à éclairer les fenêtres, et le vent s'était calmé. Emilie regarda les bois encore obscurs, et les montagnes qui commençaient à se colorer: elle vit tout le paysage dans une paix profonde après une horrible tourmente. Les bois étaient sans mouvement; les nuages, que le jour, encore douteux, commençait à rendre transparents, semblaient à peine se mouvoir dans l'atmosphère. Un soldat, à pas mesurés, se promenait sur la terrasse: deux autres, plus éloignés, fatigués de leur garde, dormaient au bord du parapet. Emilie respira les parfums de l'air et de la végétation, ranimée par la pluie de la nuit; elle écouta encore, cherchant à entendre quelques sons de musique, n'entendit rien, ferma sa fenêtre, et alla chercher un peu de repos.
CHAPITRE XXXIII.
Plusieurs jours se passèrent dans l'attente. Ludovico avait seulement appris par des soldats qu'il se trouvait un prisonnier dans l'appartement indiqué, que ce prisonnier était Français, et qu'il avait été pris dans une escarmouche qui avait eu lieu avec un détachement de ses compatriotes. Durant cet intervalle, Emilie échappa aux persécutions en se confinant dans sa chambre. Quelquefois, le soir, elle se promenait dans le corridor. Montoni paraissait respecter sa dernière promesse, quoiqu'il eût violé la première. Elle ne pouvait attribuer son repos qu'à la faveur de sa protection. Elle s'en tenait alors si assurée, qu'elle ne désirait pas de quitter le château avant d'obtenir quelque certitude au sujet de Valancourt. Elle l'attendait sans que jusqu'alors cette attente lui coûtât de sacrifice; aucune circonstance n'avait rendu sa fuite probable.
Une semaine s'écoula avant que Ludovico rentrât dans la prison.
Enfin Ludovico lui dit qu'il avait revu le chevalier; que celui-ci l'avait engagé à se confier au gardien de sa prison, dont il avait déjà éprouvé la bienveillance, et qui lui avait accordé la permission d'aller une demi-heure dans le château, la nuit suivante, quand Montoni et ses compagnons seraient ensevelis dans le plaisir. Cela est honnête, assurément, ajouta Ludovico; mais Sébastien sait bien qu'il ne court aucun risque en laissant sortir le prisonnier, car s'il peut échapper aux barreaux et aux portes de fer, il faudra qu'il soit bien habile. Le chevalier m'a envoyé à vous, signora, pour vous demander de permettre qu'il vous voie cette nuit, ne fût-ce qu'un moment: il ne pourrait plus vivre sous le même toit sans vous voir; quant à l'heure, il ne peut la spécifier: elle dépend des circonstances (comme vous le disiez, signora). Il vous prie de choisir le lieu, parce que vous devez savoir celui où vous serez le plus en sûreté.
Emilie était si agitée par l'espoir si prochain de revoir Valancourt, qu'il se passa du temps avant qu'elle pût répondre ou déterminer un endroit propre au rendez-vous. Enfin elle n'en vit aucun qui lui promît autant de sécurité que son corridor.--A minuit, dit-elle à Ludovico.
Enfin l'horloge sonna minuit. Elle ouvrit sa porte pour écouter s'il se faisait quelque bruit dans le château. Elle entendit seulement, dans le lointain, les bruyants éclats d'une conversation animée, que les échos prolongeaient sous les voûtes. Elle jugea que Montoni et tous ses hôtes étaient à table.--Ils sont occupés pour la nuit, se dit-elle, et Valancourt sera bientôt ici. Elle referma doucement sa porte, et parcourut sa chambre avec l'agitation de l'impatience. Elle allait à sa fenêtre écouter si le luth résonnait. Tout gardait le silence; son émotion croissait à chaque moment. Incapable de se soutenir, elle s'assit auprès de sa fenêtre. Annette, qu'elle avait retenue, était pendant ce temps-là aussi bavarde que de coutume; mais à peine Emilie entendit-elle un seul mot de ses discours. Elle avança la tête hors de la fenêtre, et alors elle entendit le luth qui rendait une expression touchante, et que la voix accompagnait.
Emilie ne put retenir des larmes de joie et de tendresse. Quand la romance fut achevée, elle la considéra comme un signal; il annonçait que Valancourt allait sortir. Bientôt elle entendit marcher; c'étaient les pas vifs et légers de l'Espérance. Elle pouvait à peine se soutenir. On ouvrit la porte; elle courut au-devant de Valancourt, et se trouva entre les bras d'un homme qu'elle n'avait jamais vu. La figure, le son de voix de l'étranger, tout à l'instant la détrompa; elle tomba sans connaissance.
En revenant à elle, elle se trouva soutenue par cet homme, qui la considérait avec une vive expression de tendresse et d'inquiétude. Elle n'avait de force, ni pour répondre, ni pour interroger. Elle ne fit aucune question, fondit en larmes, et se dégagea de ses bras. L'étranger changea de physionomie. Surpris, consterné, il regardait Ludovico pour chercher quelque éclaircissement; mais Annette lui donna l'explication que Ludovico même cherchait.--Oh! monsieur, s'écria-t-elle en sanglotant, monsieur, vous n'êtes pas l'autre chevalier. Nous attendions M. de Valancourt. Ce n'est pas vous. Ah! Ludovico, avez-vous pu nous tromper ainsi? Ma pauvre maîtresse ne s'en relèvera jamais! jamais! L'étranger, qui semblait fort agité, essaya de lui parler; mais les mots expirèrent sur ses lèvres; et frappant son front de sa main, comme dans un soudain désespoir, il se retira tout à coup à l'autre bout du corridor.