Les mystères d'Udolphe

Part 30

Chapter 303,797 wordsPublic domain

Un autre coup, répercuté dans les immenses cavités des montagnes, les fit taire pour un moment. Le tonnerre roulait toujours. Ugo proposa d'avancer: Nous perdons notre temps, dit-il; les sentiers, dans les bois, sont aussi bien garantis par les feuilles, qu'on l'est ici par celles du châtaignier.

Ils firent marcher les mules entre des massifs d'arbres, sur un gazon glissant qui en cachait les hautes racines. Le vent s'était élevé, et disputait avec la foudre; il précipitait avec rage ses tourbillons au-dessus des bois; la lueur rougeâtre de la torche en jetait un éclat plus fort, et laissait voir alors des retraites faites uniquement pour les loups, dont Ugo avait d'abord parlé.

A la fin la force du vent parut écarter les orages; la foudre résonnait au loin, et ne se faisait que faiblement entendre. Après une heure de marche dans les bois, les éléments parurent un peu calmés; les voyageurs du vallon se trouvèrent à la crête brune d'une montagne; une large vallée s'étendait à leurs pieds, et se laissait voir à la clarté douteuse de la lune encore voilée. Quelques nuages parcouraient encore le ciel éclairci de la tempête, et se retiraient lentement aux bords de l'horizon.

Quand Emilie se vit hors de ces bois, elle se sentit ranimée; elle pensait que, si ces deux hommes avaient eu l'ordre de la détruire, ils auraient certainement exécuté ce dessein barbare dans le désert affreux dont elle venait de sortir, et où jamais un regard humain n'en aurait pu trouver la trace. Rassurée par cette réflexion et par la tranquillité de ses guides, elle descendit en silence par un chemin fait pour les troupeaux, et pratiqué à droite aux bords des bois. Emilie ne put sans plaisir contempler la beauté de la vallée, qui lui semblait entrecoupée de bois, de prairies et de terres cultivées: elle était couronnée au nord et à l'orient par l'amphithéâtre des Apennins. Au couchant et au sud, le paysage s'étendait dans les belles plaines de la Toscane.

--Voilà la mer au delà, dit Bertrand, comme s'il avait deviné que Emilie examinait les objets que le clair de lune lui permettait d'apercevoir, elle est au couchant, quoique nous ne puissions la distinguer.

Emilie aperçut déjà une différence dans le climat. Ce n'était plus la température des montagnes affreuses qu'elle quittait; on descendait toujours, et l'air la parfumait des odeurs de mille plantes qui parsemaient la pelouse, et dont la dernière pluie augmentait l'exhalaison. Le pays qui l'environnait annonçait une beauté si douce; elle contrastait si fortement avec la grandeur effrayante des lieux où elle s'était vue confinée, et avec les moeurs de ceux qui les habitaient, qu'Emilie se crut transportée à la vallée, sa demeure chérie: elle s'étonnait que Montoni l'eût envoyée dans cette contrée charmante, et ne pouvait croire qu'un théâtre si enchanteur fût choisi pour le théâtre d'un crime. Hélas! ce n'était pas le pays, mais les personnes qu'il avait dû choisir pour l'exécution de ses plans.

Emilie osa demander s'ils approchaient de leur destination. Ugo lui répondit qu'ils n'en étaient pas loin. A ce bois de châtaigniers dans le vallon, dit-il, près du ruisseau où se réfléchit la lune. Je désire bien m'y voir en repos avec un flacon de bon vin et une tranche de jambon.

Emilie reprit courage en apprenant que son voyage allait finir; elle vit le bois de châtaigniers dans une partie ouverte du vallon, et au bord du ruisseau.

En peu de moments ils atteignirent l'entrée du bois. Ils aperçurent au travers du feuillage une lumière dans une chaumière éloignée. Ils s'avancèrent en côtoyant le ruisseau. Les arbres qui le couvraient dérobaient les rayons de la lune; mais une longue ligne de lumière qui venait de la cabane se distinguait sur sa surface tremblante et sombre. Bertrand s'arrêta le premier; Emilie entendit qu'il frappait fortement et appelait à la porte. On ouvrit la petite fenêtre où paraissait une lumière. Un homme demanda ce que l'on voulait, descendit aussitôt, et les reçut dans une chaumière propre, mais rustique. Il appela sa femme pour apporter quelques rafraîchissements aux voyageurs. Cet homme causait souvent à part avec Bertrand. Emilie l'observa: c'était un paysan grand, mais non pas robuste, d'une complexion pâle et d'un regard perçant. Son extérieur n'annonçait pas un caractère qui pût gagner la confiance d'une jeune personne; il n'y avait rien dans ses manières qui pût lui concilier la bienveillance.

Ugo s'impatientant demandait à souper, et prenait même un ton d'autorité qui ne semblait admettre aucune réplique.--Je vous attendais il y a une heure, dit le paysan; car j'avais eu vers les trois heures une lettre du signor Montoni. Moi et ma femme, nous ne comptions plus sur vous, nous avions été nous coucher. Comment vous êtes-vous trouvés de l'orage?

--Mal, répliqua Ugo, fort mal; et nous serons aussi mal ici, si vous ne vous dépêchez pas davantage. Donnez plus de vin, et dites-nous ce que nous mangerons.

Le paysan plaça devant eux tout ce que contenait la chaumière: lard, vin, figues, et des raisins d'un goût exquis et d'une grosseur prodigieuse.

Après qu'Emilie se fut un peu rafraîchie, la femme du paysan lui indiqua sa chambre, Emilie fit quelques questions au sujet de Montoni; la femme, qui se nommait Dorine, répondit avec réserve, et prétendit qu'elle ignorait les intentions de Son _Excellence_ en envoyant Emilie en ce lieu: elle convint que son époux les connaissait. Emilie s'aperçut bientôt qu'elle n'obtiendrait aucun renseignement sur sa destinée, elle congédia Dorine, et se mit au lit; mais les scènes étonnantes qui venaient de se passer, toutes celles qu'elle prévoyait, se présentèrent ensemble à son esprit inquiet, et concoururent avec le sentiment de la situation nouvelle pour la priver de tout sommeil.

CHAPITRE XXXI.

Quand le lendemain matin Emilie ouvrit sa fenêtre, elle fut surprise en contemplant toutes les beautés qui l'entouraient. La chaumière était ombragée de bois; c'étaient surtout des châtaigniers, entremêlés de cyprès, de mélèses et de sycomores. Sous leurs rameaux épais et étendus se découvraient, au nord et à l'orient, les Apennins couverts de bois, qui s'élevaient en amphithéâtre avec une extrême majesté. De noires forêts de sapin ne les encombraient pas de ce côté comme des autres. Leurs sommets les plus hauts étaient couronnés de châtaigniers, de chênes antiques et de platanes d'Orient, que décoraient alors les teintes variées dont l'automne enrichit le feuillage. Des vignobles s'étendaient le long de ces montagnes. Les élégantes maisons de la noblesse toscane ornaient les détails de la scène, et bornaient des coteaux chargés d'oliviers, de mûriers et d'orangers.

La chaumière était préservée par les bois des plus forts rayons du soleil; elle ne s'ouvrait qu'au couchant. Ses murs étaient couverts de vignes, de figuiers et de jasmins, et jamais Emilie n'avait trouvé des fleurs ni si grandes ni si parfumées. Des raisins mûrs pendaient autour de sa petite fenêtre; le gazon, sous les arbres, était émaillé de fleurs et d'herbes odorantes. A l'autre bord du petit ruisseau, dont le courant rafraîchissait le bocage, s'élevait un bosquet de citronniers et d'orangers; ce bosquet, presque en face de la fenêtre d'Emilie, augmentait les charmes de la vue. Le sombre de la verdure ajoutait aux effets de perspective. C'était pour Emilie un bosquet enchanté, dont les charmes successivement communiquèrent à son esprit quelque chose de leur douceur.

Elle fut appelée à l'heure du déjeuner par la fille du paysan: c'était une jeune personne d'environ dix-sept ans, et d'un extérieur agréable. Emilie vit avec plaisir qu'elle semblait animée des plus pures affections de la nature; tous ceux qui l'entouraient annonçaient plus ou moins de mauvaises dispositions. Cruauté, férocité, finesse, duplicité; ce dernier caractère distinguait spécialement les traits du paysan et de sa femme. Maddelina parlait peu; mais ce qu'elle disait était dit d'une voix douce, accompagné d'un air modeste et complaisant qui intéressait Emilie. On la fit déjeuner à part avec Dorine, tandis qu'Ugo, Bertrand et leur hôte prenaient devant la porte un repas de jambon et de vins de Toscane. A peine fut-il fini, que Ugo, se levant à la hâte, alla chercher sa mule. Emilie sut alors qu'il allait retourner à Udolphe, et que Bertrand resterait à la chaumière. Cette circonstance ne la surprit pas, mais l'affligea.

Quand Ugo fut parti, Emilie proposa une promenade dans les bois. On lui apprit qu'elle ne pourrait sortir sans être accompagnée de Bertrand. Elle aima mieux se retirer dans sa chambre.

Préférant la solitude à la société des gens de la maison, Emilie dîna dans sa chambre, et Maddelina eut la permission de la servir. Sa conversation simple apprit à Emilie que le paysan et sa femme étaient depuis longtemps habitants de la chaumière; qu'elle était un présent de Montoni, et la récompense d'un service que lui avait rendu Marco, parent très-proche du vieux Carlo, son intendant.--Il y a tant d'années, signora, dit Maddelina, que j'en sais très-peu de chose; mais mon père, sans doute, fit un grand bien au signor, puisque ma mère a dit souvent que cette chaumière était le moins qu'on pût lui donner.

Emilie écoutait ce détail avec un pénible intérêt. Il donnait une couleur effrayante au caractère de ce Marco. Un service que Montoni récompensait ainsi ne pouvait guère être que criminel. Elle croyait donc de plus en plus qu'elle n'était remise en de telles mains que pour un coup désespéré.--Savez-vous combien il y a de temps, dit Emilie, qui songeait à celui où la signora Laurentini avait disparu d'Udolphe; savez-vous combien il y a de temps que votre père a rendu au signor le service dont vous me parlez?

--Ce fut un peu avant d'habiter cette chaumière, répondit Maddelina; il y a environ dix-huit ans.

C'était à peu près le temps où l'on disait que la signora Laurentini avait disparu. Il vint à l'esprit d'Emilie que Marco avait pu servir dans cette mystérieuse affaire, et peut-être avait pu seconder un meurtre. Cette horrible pensée la plongea dans une telle rêverie, que Maddelina s'éloigna sans qu'elle s'en aperçût, et elle resta longtemps étrangère à ce qui l'entourait.

Elle resta seule jusqu'au soir; elle vit le soleil descendre à l'occident, dorer la cime des montagnes, et prolonger leur ombre dans la plaine; elle le vit étinceler sur les voiles flottantes, et se plonger au sein des flots. Au moment du crépuscule, sa rêverie plus douce la reporta vers Valancourt. Elle réunit les circonstances qui se liaient à la musique nocturne, et tout ce qui appuyait ses conjectures sur son emprisonnement au château. Confirmée dans l'idée qu'elle avait entendu sa voix, elle se remit à songer à ce triste séjour avec une douloureuse émotion et des regrets momentanés.

Elle se jeta sur son petit lit, et céda enfin au sommeil. Un coup frappé à sa porte ne tarda pas à l'éveiller. Elle entendit une voix, et tressaillit de terreur. L'image de Bertrand, un stylet à la main, s'offrit à son cerveau troublé. Elle n'ouvrait point, ne répondait point, et gardait un profond silence. La voix enfin ayant tout bas répété son nom, elle demanda qui appelait.--C'est moi, signora, reprit la voix; c'était celle de Maddelina. De grâce, ouvrez la porte; n'ayez pas peur, c'est moi.

--Qui vous amène si tard, Maddelina? dit Emilie en la faisant entrer.--Chut! signora; pour l'amour de Dieu, ne faisons pas de bruit. Si l'on nous entendait, on ne me le pardonnerait pas. Mon père, ma mère et Bertrand sont couchés, dit-elle en refermant la porte. Je vous apporte à souper, signora. Vous n'avez pas soupé en bas. Ce sont des raisins, des figues, et un demi-verre de vin. Emilie la remercia, mais témoigna sa crainte qu'elle ne fût exposée au ressentiment de Dorine, quand on s'apercevrait que le fruit était ôté.--Reprenez-le, Maddelina, dit Emilie; je souffrirai moins en ne l'acceptant pas, que je n'aurais à souffrir si votre bonté mécontentait votre mère.

--O signora, il n'y a point de danger, reprit Maddelina. Ma mère ne s'en apercevra point. C'est de mon souper. Vous me rendriez malheureuse si vous me refusiez, signora. Emilie fut tellement attendrie de la générosité de cette bonne fille, qu'elle demeura sans réplique. Maddelina, qui la regardait, se méprit à son émotion.--Ne pleurez pas, signora, lui dit-elle. Ma mère est un peu vive; mais c'est bientôt passé. Ne le prenez pas si fort à coeur. Elle me gronde bien souvent, mais j'ai appris à le souffrir; et si je peux, quand elle a fini, m'échapper dans les bois et jouer des castagnettes, je l'oublie tout aussitôt.

Emilie sourit malgré ses larmes. Elle dit à Maddelina qu'elle avait un bon coeur, et elle accepta son présent. Elle désirait beaucoup de savoir si Bertrand et Dorine avaient parlé de Montoni et de ses desseins en présence de Maddelina; mais elle se refusa à séduire cette innocente fille, et à lui faire trahir les secrets de ses parents. Quand elle se retira, Emilie la pria de venir chez elle aussi souvent qu'elle l'oserait, sans offenser sa mère. Maddelina le promit, et s'éloigna très-doucement.

Plusieurs jours se passèrent. Emilie restait dans sa chambre. Maddelina venait seulement à ses repas. Sa douce physionomie, ses manières intéressantes, consolaient Emilie mieux que depuis deux mois elle ne l'avait été. Elle aimait sa chambre, qui semblait tenir au berceau; elle commençait à y goûter ce sentiment de sécurité qui nous attache naturellement à notre demeure. Pendant cet intervalle aussi, son esprit n'ayant reçu aucune secousse nouvelle de douleur ou de crainte, elle reprit assez de force pour jouir de ses lectures. Elle retrouva quelques esquisses, quelques feuilles de papier blanc, ses crayons, et se sentit en état de s'amuser, en choisissant quelques parties de l'agréable perspective qu'elle avait sous les yeux.

Une belle soirée, à la suite d'un jour fort chaud, engagea enfin Emilie à essayer d'une promenade, quoique Bertrand dût l'y accompagner. Elle prit Maddelina, et sortit suivie de Bertrand, qui lui laissa le choix du chemin. Le temps était doux et frais; Emilie ne put voir sans plaisir la belle contrée qui l'entourait. Le ciel pur et brillant était d'un bleu d'azur, que doraient au couchant les derniers rayons de l'astre du jour. Des traits de feu frappaient encore la cime des plus grands arbres, et la pointe des roches les plus élevées. Emilie suivit le cours du ruisseau, marchant à l'ombre des bois qui le bordaient. Sur la rive opposée, quelques brebis blanches comme la neige décoraient la verdure. Au-delà se voyaient des bosquets de citronniers et d'orangers, chargés de fleurs et de fruits dorés. Emilie marcha vers la mer, qui réfléchissait tous les feux du couchant. La vallée se terminait à droite par un cap fort élevé, dont le sommet, élancé au-dessus des vagues, supportait une tour en ruines: elle servait alors de phare; ses créneaux brisés, les oiseaux de mer dont elle était le refuge, et qui voltigeaient autour d'elle, recevaient encore la lumière du soleil, dont le disque avait disparu sous les eaux; et les fondements de l'édifice, ainsi que le rocher qui lui servait de base, étaient déjà couverts des ombres du crépuscule.

Arrivée à cette éminence, Emilie vit avec plaisir les rochers qui bordaient le rivage, et, regardant la mer, pensait à la France, pensait aux temps passés; elle désirait, oh! combien elle désirait que ces vagues la reportassent au pays de sa naissance!

--Ah! disait-elle, ce vaisseau, ce vaisseau qui fend si majestueusement les ondes, et dont les grandes voiles blanches se répètent sur leur miroir, peut-être est-il parti pour la France! Heureux navire! elle le regarda aller dans la plus violente émotion, jusqu'à ce que les ombres du soir eussent obscurci les lointains, et l'eussent dérobé à sa vue. Le bruit monotone des vagues augmentait la tendresse qui faisait couler ses pleurs. Ce fut longtemps l'unique son qui troublât les airs. Emilie côtoya le rivage. Tout à coup un choeur de voix se fit entendre. Elle s'arrête, elle écoute; mais elle craint de se faire voir. La première fois elle regarde Bertrand comme un protecteur. Il la suivait d'assez près en s'entretenant avec un homme. Rassurée par cette certitude, elle s'avance derrière un petit promontoire. La musique avait cessé: bientôt une voix de femme chanta seule. Emilie double le pas, elle tourne le rocher, et voit une baie couronnée de grands arbres. Elle y remarque deux groupes de paysans; l'un assis sous les berceaux, l'autre au bord de la mer, autour d'une jeune fille qui chantait, et tenait une guirlande qu'elle semblait prête à laisser tomber dans la mer.

Après cette soirée, elle se promena souvent avec Maddelina; mais jamais sans la compagnie de Bertrand. Son esprit par degrés devint aussi tranquille que sa situation et les circonstances le permettaient. Le repos où elle vivait l'engageait à croire qu'on n'avait point de mauvais desseins contre elle; et, sans l'idée probable que Valancourt, en ce moment, habitait Udolphe, elle eût voulu rester à la chaumière, jusqu'à l'instant de retourner au lieu de sa naissance. Cependant, en réfléchissant aux motifs de Montoni pour la faire aller en Toscane, son inquiétude ne diminuait pas; elle ne pouvait croire que le seul intérêt de sa sûreté eût déterminé cette conduite.

Emilie avait passé quelque temps dans la chaumière avant de se souvenir que, dans son départ précipité, elle avait laissé à Udolphe ceux des papiers de sa tante qui étaient relatifs aux propriétés du Languedoc. Ce souvenir lui fit de la peine, mais à la fin elle espéra que, dans le lieu obscur où ils étaient cachés, ils échapperaient aux recherches de Montoni.

CHAPITRE XXXII.

Retournons pour un moment à Venise, où le comte Morano gémit sous une complication de malheurs. Bientôt après son arrivée dans cette ville, il avait été arrêté par ordre du sénat; et, sans savoir de quoi il était accusé, il avait été mis dans une prison si rigoureuse, que les recherches de ses amis n'avaient pu les aider à retrouver sa trace. Il n'avait pu deviner à quel ennemi il devait sa captivité, à moins que ce ne fût à Montoni, sur lequel ses soupçons s'arrêtaient. Ils étaient non-seulement probables, mais encore très-fondés.

Dans l'affaire de la coupe empoisonnée, Montoni avait soupçonné Morano; mais, ne pouvant acquérir le degré de preuve nécessaire à la conviction de ce crime, il avait eu recours à d'autres genres de vengeance, et espéré beaucoup de ses persécutions. Il employa une personne à laquelle il croyait pouvoir se fier pour jeter une lettre d'accusation dans le dépôt des dénonciations secrètes, ou gueules de lion, qui se trouve à la galerie du doge, et sert à recevoir les avis anonymes relatifs aux personnes qui conspirent contre l'Etat.

Morano avait encouru le ressentiment des principaux membres de l'Etat: ses manières l'avaient rendu importun à plusieurs; l'ambition, la hauteur qu'il dévoilait trop souvent en public, le faisaient haïr des autres; on ne devait pas s'attendre à ce qu'aucune pitié modérât la rigueur d'une loi dont ses ennemis déterminaient l'application.

Montoni pendant ce temps faisait tête à d'autres dangers. Son château était assiégé par des troupes qui semblaient décidées à tout oser, à tout souffrir pour triompher. La force de la place résista à une si violente attaque; la garnison fit une défense vigoureuse, et la disette que l'on éprouvait sur ces montagnes arides obligea les assaillants à la retraite.

Quand Montoni se vit de nouveau paisible possesseur d'Udolphe, il envoya Ugo pour chercher Emilie; il avait voulu s'assurer d'elle dans un lieu moins exposé qu'un château où l'ennemi après tout pouvait pénétrer. La tranquillité rétablie, il était impatient de la tenir dans les murailles d'Udolphe. Il chargea Ugo d'aider Bertrand à la ramener au château. Forcée de partir, Emilie dit un tendre adieu à la douce Maddelina. Elle avait passé quinze jours en Toscane, et y avait goûté un intervalle de repos; elle en avait besoin pour remettre ses esprits, elle s'en vit enlever à regret. Elle remonta les Apennins; de leurs hauteurs elle jeta un long et triste regard sur la contrée charmante qui s'étendait à ses pieds, et sur cette Méditerranée dont elle avait tant désiré que les vagues la reportassent en France; mais le chagrin qu'elle sentait en retournant au théâtre de ses souffrances était néanmoins adouci par l'idée que Valancourt l'habitait. Elle trouvait une consolation dans la pensée d'être près de lui, quoique sans doute il fût prisonnier.

Il était tard quand elle partit de la chaumière, et la nuit était déjà close avant qu'elle arrivât au voisinage d'Udolphe. La nuit était très-sombre, et la lune ne brillait que par intervalles. Les voyageurs marchaient à la clarté d'une torche que portait Ugo. Emilie méditait sur sa situation. Bertrand et Ugo anticipaient sur le plaisir d'un bon souper et d'un bon feu; ils avaient remarqué la différence du climat chaud de Toscane à l'air piquant de ces régions élevées. Emilie fut enfin réveillée de sa rêverie par le son de l'horloge du château; elle ne put l'entendre sans un certain frémissement. Plusieurs coups se succédèrent, et le son, répété par mille échos, se perdit en murmures. Son imagination frappée crut entendre marquer l'instant d'une effroyable catastrophe.

--C'est la vieille horloge, dit Bertrand; elle y est encore! les canons ne l'ont pas fait taire!

--Non! dit Ugo; elle ronflait aussi bien qu'eux au milieu de leur fracas: elle sonna au travers du feu le plus vif que j'aie jamais vu. Je comptais bien que l'ennemi lui donnerait quelque leçon; mais elle a échappé aussi bien que sa tour.

La route tournait autour d'une montagne. Les voyageurs virent enfin le château; il se trouvait en perspective à l'extrémité du vallon. Un rayon de la lune le découvrit, et l'obscurité le déroba aussitôt. Ce faible aperçu avait suffi pour percer le coeur d'Emilie. Les murs massifs et ténébreux lui présentaient l'idée terrible de l'empoisonnement, et d'une longue souffrance. Cependant à mesure qu'elle avançait, quelque mélange d'espérance diminuait sa terreur. Ce lieu était assurément la résidence de Montoni; mais il était possible aussi qu'il fût celle de Valancourt. Elle ne pouvait se rapprocher de l'endroit où il pouvait être sans éprouver un mouvement de joie et d'espoir.

Les voyageurs continuèrent de suivre le vallon: Emilie, au clair de la lune, revit les tours et les antiques murailles; sa clarté, devenue plus forte, lui permit de remarquer les ravages causés par le siége et les fortifications renversées. On était au pied du rocher sur lequel Udolphe était bâti. De lourds débris avaient roulé jusque dans le bois par lequel on montait, et se trouvaient mêlés de terre et d'éclats de roches qu'ils avaient entraînés. Les bois aussi avaient beaucoup souffert des batteries placées au-dessus, parce que l'ennemi avait voulu s'en faire un abri contre le feu des remparts. Plusieurs des plus beaux arbres étaient à bas; d'autres, jusqu'à une grande distance, étaient entièrement dépouillés de leurs branches supérieures.--Il faut descendre, dit Ugo, et conduire nos mules par la bride jusqu'au haut de la montagne; autrement, nous pourrions tomber dans quelques-uns des trous qu'ont faits les boulets; il n'en manque pas. Donnez-moi la torche, dit Ugo, quand on fut descendu: prenez garde de vous heurter; le terrain n'est pas encore balayé d'ennemis.

--Comment! s'écria Emilie, y a-t-il encore des ennemis?

--Oui, dit Ugo. Je ne sais pas comment cela est à présent; mais en revenant, j'ai trouvé deux ou trois corps gisant auprès des arbres.