Part 29
Bientôt après, elle entendit faiblement un grand nombre de voix dans les salles. Le bruit des chevaux cessa, et un silence complet suivit. Emilie écoutait attentivement, tâchant de reconnaître les pas d'Annette dans le corridor. Tout était calme. Tout à coup le château sembla s'ébranler de confusion. Elle entendit retentir les échos de pas précipités, d'allées, de venues, dans les salles, dans les passages, des discours véhéments sur le rempart. Elle courut à la fenêtre; elle vit Montoni et d'autres officiers, appuyés sur les parapets, et occupés des retranchements, tandis que des soldats disposaient des canons. Elle regardait presque sans réfléchir.
Annette à la fin arriva; mais elle ne savait rien au sujet de Valancourt.--Ils prétendent tous, mademoiselle, dit Annette, ne rien savoir touchant les prisonniers: mais il y a ici de belles affaires! La troupe est arrivée, mademoiselle, elle revenait bon train, au risque de tout écraser; on ne savait qui, du cheval ou du cavalier, entrerait le premier sous la voûte. Ils ont apporté des nouvelles.--Quelles nouvelles?--Ils ont apporté la nouvelle qu'un parti des ennemis, comme ils disent, vient sur leurs pas attaquer le château. Ainsi, je pense, tous les officiers de justice vont l'assiéger, tous ces terribles personnages qu'on rencontrait souvent à Venise.
--Mon Dieu! je vous rends grâce, dit Emilie avec ferveur. Il me reste quelque espérance.
--Que voulez-vous dire, mademoiselle? Voudriez-vous tomber dans les mains de ces gens-là? Je tremblais en passant près d'eux, et j'aurais deviné ce qu'ils étaient, si Ludovico ne me l'eût pas dit.
--Nous ne pouvons pas être plus mal que nous ne sommes ici, dit Emilie. Mais quelle raison avez-vous de croire que ce soient des officiers de justice?
--C'est que tous nos gens, mademoiselle, sont dans une frayeur, dans un trouble! Je ne connais que la justice qui puisse les faire trembler ainsi. Je pensais que rien ne les épouvanterait, à moins que ce ne fût un revenant; mais à présent il y en a qui se fourrent dans les caves. Ne dites pas cela à monsieur, mademoiselle. J'en ai entendu deux qui disaient...--Sainte Vierge! qu'avez-vous, mademoiselle; vous êtes bouleversée? Vous ne m'écoutez pas.
--Je vous écoute, Annette; continuez, je vous prie.
--Eh bien! mademoiselle, tout le château est en l'air. Les uns chargent le canon; d'autres examinent les portes, les murs; ils frappent, ils garnissent, ils bouchent, comme si on n'eût pas fait de si longues réparations. Mais qu'arrivera-t-il à moi, mademoiselle, à vous, à Ludovico? Oh! si j'entends tirer le canon, je mourrai de peur. Si je pouvais trouver la grande porte ouverte une minute, j'aurais bientôt fait de me glisser le long des murailles. On ne me reverrait jamais ici.
Emilie saisit ces derniers mots.--Oh! si je pouvais, s'écria-t-elle, la trouver ouverte un moment, mon repos serait assuré!--Le profond soupir qu'elle poussa, l'égarement de ses regards, effrayèrent Annette encore plus que ses paroles. Elle pria Emilie de s'expliquer. Frappée sur-le-champ du secours dont serait Ludovico s'il y avait moyen d'échapper, Emilie rendit à Annette la substance de son entretien avec M. Montoni. Elle la conjura en même temps de ne le confier qu'au seul Ludovico.--Peut-être, ajouta-t-elle, peut-être il pourra nous sauver. Allez le trouver, Annette; dites-lui ce que j'ai à craindre, et ce que j'ai déjà souffert, et priez-le d'être discret, et de songer à votre délivrance sans perdre un moment. S'il veut l'entreprendre, il en sera récompensé. Je ne puis lui parler moi-même; nous serions observés, et l'on empêcherait notre fuite. Mais allez vite, Annette; surtout soyez discrète. J'attendrai votre retour dans cet appartement.
Cette bonne fille, dont l'âme honnête avait été pénétrée de ce récit, était alors aussi empressée d'obéir qu'Emilie de l'employer. Elle sortit à l'instant.
Montoni, sans être précisément, comme Emilie le supposait, un capitaine de voleurs, avait employé ses troupes à des expéditions aussi atroces qu'audacieuses.
Non-seulement elles avaient pillé dans l'occasion tous les voyageurs sans défense, mais elles avaient saccagé des habitations qui, situées au fond des montagnes, n'étaient disposées à aucune résistance. Dans ces expéditions, les chefs ne se montraient pas, les soldats, en partie déguisés, étaient pris quelquefois pour des bandits ordinaires, d'autres fois pour des bandes étrangères, qui à cette époque inondaient l'Italie. Ils avaient pillé des maisons, et rapporté d'immenses trésors; mais ils n'avaient encore attaqué qu'un château avec des auxiliaires de leur sorte. Ils en avaient été vigoureusement repoussés et poursuivis par des ennemis, alliés de ceux qu'ils assiégeaient. Les troupes de Montoni se retirèrent précipitamment sur Udolphe; mais elles furent suivies de si près dans les défilés des montagnes, qu'étant à peine sur les hauteurs qui entouraient la forteresse, elles aperçurent dans le vallon l'ennemi qui gravissait les rochers, et qui n'était qu'à une lieue. A cette découverte, elles redoublèrent de diligence pour avertir Montoni de se préparer; et c'était leur prompte arrivée qui avait jeté le château dans une si grande confusion.
Pendant qu'Emilie attendait avec anxiété le résultat de quelques informations d'Annette, elle vit de sa fenêtre un corps de troupes qui descendait des hauteurs. Annette était sortie depuis quelques moments. Elle avait à remplir une mission délicate et dangereuse, et cependant Emilie était déjà tourmentée d'impatience. Elle écoutait, ouvrait sa porte, et s'avançait au bout du corridor au-devant d'elle.
Elle entendit enfin marcher auprès de sa chambre. Elle ouvrit; elle vit, non pas Annette, mais le vieux Carlo. De nouvelles craintes s'emparèrent d'elle. Il lui dit que M. Montoni l'envoyait pour l'avertir de se préparer à quitter Udolphe à l'instant, parce que le château allait être assiégé. Il ajouta qu'on préparait des mules pour la conduire avec ses guides en lieu de sûreté.
--De sûreté! s'écria Emilie sans y réfléchir. M. Montoni a-t-il donc tant de considération pour moi?
Carlo baissa les yeux et ne répondit rien. Mille différentes émotions agitèrent successivement Emilie à ce message. Celles de la joie, de la douleur, de la défiance, de l'appréhension, paraissaient et disparaissaient avec la rapidité de l'éclair. Un moment elle crut impossible que Montoni prît des mesures pour sa sûreté. Il était si étrange qu'il la fît sortir du château, qu'elle n'attribuait cette conduite qu'au dessein d'exécuter quelque nouveau projet de vengeance, ainsi qu'il l'en avait menacée.
Carlo la fit souvenir qu'elle avait peu de temps à perdre, et que l'ennemi était à la vue du château. Emilie le pria de lui dire en quel lieu on devait la conduire. Il hésita un peu, et il lui dit qu'il n'avait pas d'ordre pour le lui annoncer. Mais elle renouvela la question, et il lui répondit qu'il croyait qu'elle allait en Toscane.
--En Toscane! s'écria Emilie; et pourquoi dans ce pays?
Carlo lui répondit qu'il n'en savait pas davantage. Qu'elle allait être menée sur les frontières de Toscane, dans une chaumière, aux pieds des Apennins.--Il n'y a pas, dit-il, pour une journée de marche.
Emilie le congédia. Ses tremblantes mains préparèrent le petit paquet qu'elle voulait emporter avec elle; et elle s'occupait de ce soin lorsque Annette rentra.
--Oh! mademoiselle, il n'y a rien à tenter. Ludovico assure que le nouveau portier est encore plus vigilant que Bernardin lui-même. Autant se jeter dans la gueule du loup que dans la sienne. Ludovico, mademoiselle, est presque aussi désolé pour mon compte que vous l'êtes. Il dit que je ne survivrai pas au premier coup de canon.
Elle se mit à pleurer; mais apprenant ce qui venait de se passer, elle pria Emilie de l'emmener avec elle.
--Bien volontiers, dit Emilie, si M. Montoni y veut consentir.--Annette ne lui répondit pas, et courut chercher Montoni qui était sur la terrasse, environné de ses officiers. Elle commença une supplique. Il lui ordonna vertement de rentrer, et la refusa absolument. Annette ne plaidait pas seulement pour elle, mais encore pour Ludovico. Montoni fut contraint de commander qu'on l'emportât avant qu'elle voulût se retirer.
Dans son désespoir, elle retourna près d'Emilie. Celle-ci ne jugea pas d'un bon augure le refus fait à Annette. On vint bientôt après l'avertir de descendre à la grande cour, où les mules et les conducteurs l'attendaient. Emilie essaya vainement de consoler Annette qui, fondant en larmes, persistait à répéter qu'elle ne reverrait jamais sa chère demoiselle. Emilie pensait en elle-même que sa crainte n'était que trop fondée. Elle s'efforça pourtant de la calmer, et lui fit ses adieux avec une sérénité apparente. Annette la suivit dans les cours où les préparatifs réunissaient la foule. Elle la vit monter sur sa mule, partir avec les conducteurs, et elle rentra au château pour y pleurer encore.
Emilie pendant ce temps regardait les sombres cours du château. Ce n'était plus ce silence morne, comme la première fois qu'elle y avait pénétré. C'était le bruit des préparatifs d'une défense, des soldats et des ouvriers qui se heurtaient en courant à leurs postes. Quand elle eut passé le portail, qu'elle eut mis derrière elle cette herse imposante dont elle avait eu tant d'effroi, quand en regardant autour d'elle elle ne vit plus de murailles pour arrêter ses pas; en dépit de l'avenir, elle sentit une joie soudaine, comme celle d'un captif qui recouvre sa liberté. Cette vive émotion ne lui permettait plus de réfléchir aux dangers qui pouvaient l'attendre encore: les montagnes infestées d'ennemis qui ne demandaient que le pillage; un voyage commencé avec des guides dont le seul extérieur donnait une effroyable idée. Dans le premier moment, elle ne pouvait éprouver que de la joie. Elle était hors de ces murailles où elle était entrée avec de si tristes présages. Elle se rappelait de quels superstitieux pressentiments elle avait alors été saisie, et souriait de l'impression que son coeur en avait reçue.
Elle regardait avec ce sentiment les tourelles du château, plus élevées que les bois au milieu desquels elle cheminait. Elle se souvint de l'étranger qu'elle y croyait détenu; et la pensée que ce pouvait être Valancourt, répandit un nuage sur sa joie. Elle réunit toutes les circonstances relatives à cet inconnu depuis la nuit où elle l'avait entendu chanter la chanson de son pays. Elle les avait souvent rappelées et comparées sans en tirer une sorte de conviction; et elle croyait seulement que Valancourt pouvait être prisonnier à Udolphe. Il était possible cependant qu'elle recueillît de ses conducteurs des informations plus précises. Mais craignant de les interroger trop tôt, de peur qu'une défiance réciproque ne les empêchât de s'expliquer, en la présence l'un de l'autre, elle attendit l'occasion favorable de les entretenir séparément.
Bientôt après une trompette retentit au travers des échos des montagnes, mais de fort loin. Les deux guides s'arrêtèrent et regardèrent derrière eux. Les bois épais dont ils étaient entourés ne laissaient rien découvrir. Un d'eux gravit au haut d'une éminence pour observer si l'ennemi s'avançait, puisque sans aucun doute la trompette était de son avant-garde. L'autre, pendant cet intervalle, restait seul avec Emilie. Elle hasarda une question au sujet de l'étranger d'Udolphe. Ugo, c'était son nom, répondit que le château renfermait plusieurs prisonniers; mais il ne se rappelait ni leur figure ni le temps de leur arrivée; il ne pouvait conséquemment donner aucune information, mais il y avait dans ses discours une discrétion sournoise qui l'eût probablement empêché de la satisfaire, lors même qu'il en eût eu le pouvoir.
Elle lui demanda quels prisonniers on avait faits depuis le temps qu'elle indiqua, c'est-à-dire depuis celui où elle avait entendu pour la première fois la musique.--Toute la semaine, dit Ugo, j'ai été dehors avec la troupe, et je ne sais rien de ce qui s'est passé au château. Nous avions assez de besogne sur les bras, et une rude besogne!
Bertrand, l'autre homme, était alors de retour, Emilie ne demanda plus rien. Bertrand fit à son compagnon le rapport de ce qu'il avait vu, et l'on continua à marcher dans un profond silence. Entre les ouvertures des bois, Emilie découvrait souvent quelques aperçus du château, les tours occidentales dont les fortifications étaient alors couvertes d'archers, et les remparts au-dessous, dont les soldats tout en rumeur garnissaient les murailles et préparaient le canon.
Les voyageurs sortirent des bois et tournèrent dans une vallée par une direction contraire à celle que l'ennemi devait suivre; Emilie eut alors la vue complète du château; ses murailles grises, ses tours, ses terrasses, ses effrayants précipices et les sombres forêts qui l'entouraient; enfin les armures étincelantes de ces Condottieri que frappaient les rayons du soleil. Elle contemplait, les larmes aux yeux, ces murailles où peut-être était enfermé Valancourt; les nuages flottaient avec vitesse, un éclat subit enrichissait les dehors de cette masse, et tout à coup un voile sombre l'enveloppait.
Le bruit du canon affectait Ugo, comme le son de la trompette excite un cheval de guerre; son âme s'enflammait, il brûlait de voler au combat, et maudissait Montoni qui l'avait envoyé si loin. Les sentiments de son compagnon paraissaient d'une autre nature, et bien plus faits pour la cruauté que pour les dangers de la guerre.
Emilie faisait de fréquentes questions sur le lieu de sa destination: tout ce qu'elle put apprendre, c'est qu'elle allait à une chaumière en Toscane; et toutes les fois qu'elle en parlait, elle croyait découvrir sur la figure de ces deux hommes une expression de malice et de finesse dont elle se sentait alarmée.
C'était durant l'après-midi qu'ils étaient sortis du château. On voyagea pendant plusieurs heures à travers des régions d'une profonde solitude; ni le bêlement des brebis, ni l'aboiement des chiens, ne rompaient l'absolu silence, et alors on était trop loin pour saisir le bruit du canon. Vers le soir on s'enfonça parmi des précipices, en de noires forêts de cyprès, de pins, et de mélèses; c'était un désert si sauvage, si reculé, que si la mélancolie pouvait se choisir une résidence, ce lieu aurait été son séjour de prédilection.
Ce fut dans ce désert qu'ils se proposèrent de se reposer. La nuit va venir, dit Ugo, et les loups seraient à craindre au moment d'une halte. C'était pour Emilie une alarme nouvelle, mais inférieure à celle de se trouver livrée la nuit, et en de tels lieux, à de tels gens. Les horribles soupçons qu'elle avait conçus sur les desseins de Montoni se présentèrent avec plus de force; elle s'efforça d'empêcher le repos que les hommes voulaient prendre, et demanda avec inquiétude combien de chemin il lui restait à faire.
--Plusieurs lieues encore, dit Bertrand: vous pouvez, signora, ne pas manger, si cela vous plaît; mais pour nous, nous voulons souper tandis que nous le pouvons; nous en aurons un peu besoin avant que de finir ce voyage. Le soleil va se coucher: arrêtons-nous sous cette roche.
L'incertitude avait tant augmenté son anxiété au sujet du prisonnier d'Udolphe, que, ne pouvant s'entretenir seule avec Bertrand, elle lui fit des questions en la présence d'Ugo; il affecta une ignorance entière à cet égard.
Le soleil était couché depuis longtemps; les nuages étaient lourds, leurs bords étaient rougis d'un cramoisi sulfureux, et répandaient une teinte enflammée sur les pins des forêts. Le zéphyr, qui agitait les arbres, murmurait sourdement entre leurs branches, et faisait entendre une sorte de gémissement qui ne faisait qu'ajouter à l'effroi d'Emilie. Les montagnes enveloppées dans l'ombre, les torrents qui mugissaient au loin, les sombres forêts et les profondes vallées, où se rencontraient des cavernes qu'ombrageaient des cyprès avec des sycomores, tout se confondait avec l'obscurité. Emilie, d'un oeil inquiet, cherchait à découvrir l'extrémité de ce vallon; elle crut qu'il n'en avait aucune: ni hameau ni chaumière ne se découvraient. On n'entendait ni aboyer les chiens, ni retentir le plus léger bruit. Emilie, d'une voix tremblante, hasarda de rappeler à ses guides qu'il commençait à être tard, et à leur demander jusqu'où ils avaient à aller. Ils étaient trop occupés de leur entretien pour prendre garde à sa question. Elle s'abstint de la répéter, pour s'épargner quelque réponse insolente. Ils finirent pourtant leur souper, en recueillirent les débris, et reprirent la route du vallon, dans un morne silence. Emilie continuait de rêver à sa propre situation et aux motifs que pouvait avoir Montoni pour l'y réduire. Il avait un mauvais dessein contre elle, on ne pouvait en douter. S'il ne la faisait pas périr pour hériter d'elle à l'instant, il ne la faisait cacher pendant un temps que pour la réserver à de plus sinistres projets, aussi dignes de son avarice, et mieux assortis à sa vengeance. Elle se rappela le signor Brochio, et sa conduite dans le corridor. Son horrible supposition en prit une force nouvelle. Cependant, à quel but l'éloigner du château, où tant de crimes secrets s'étaient probablement déjà commis?
L'effroi de ce qu'elle allait trouver devint alors si excessif, qu'elle se vit prête à perdre connaissance. Elle pensait en même temps à son bien-aimé père, et à ce qu'il aurait souffert s'il avait pu prévoir les étranges et cruels événements de sa vie. Avec quel soin n'eût-il pas évité de confier sa fille orpheline à une femme aussi faible que madame Montoni! Sa position actuelle lui paraissait à elle-même si romanesque, si invraisemblable, elle se rappelait si bien le calme et la sérénité de ses premiers ans, que, dans certains moments, elle se croyait presque victime de quelque songe épouvantable, et d'une imagination en délire.
La contrainte que lui imposait la présence de ses guides changea sa terreur en un sombre désespoir. La perspective affreuse de ce qui pouvait l'attendre la rendait presque indifférente aux dangers qui l'environnaient; elle considérait sans émotion les difficultés et l'obscurité de la route, et les montagnes, dont les contours se distinguaient à peine dans les ténèbres; objets pourtant qui avaient si vivement affecté ses esprits, et dont la teinte sévère avait ajouté récemment aux horreurs de son avenir.
Il faisait alors si noir, qu'en avançant au plus petit pas, les voyageurs voyaient à peine assez pour se conduire. Les nuages, qui semblaient chargés de foudre, passaient lentement sous la voûte des cieux, et, dans leurs intervalles, laissaient voir les tremblantes étoiles. Les masses de cyprès et de sycomores qui ombrageaient les rochers se balançaient au gré des vents, et les bois où ils s'engouffraient rendaient au loin le plus triste murmure. Emilie frissonnait malgré elle.
--Où est la torche? dit Ugo; le temps se couvre.
--Non, pas encore, reprend Bertrand; nous voyons le chemin. Il vaut mieux ne pas allumer tout le temps qu'on le pourra. Si quelque parti ennemi se trouvait en campagne, notre flambeau pourrait nous trahir.
Ugo lui dit quelques paroles, qu'Emilie ne put entendre. Ils continuèrent d'avancer dans l'obscurité; et Emilie désirant presque que quelque ennemi pût les surprendre, l'idée d'un changement prêtait à l'espérance; elle pouvait à peine imaginer une position plus effroyable que la sienne.
Tout en allant, son attention fut attirée par une légère flamme qui brillait par moments à la pointe de la pique portée par Bertrand; elle ressemblait à celle qu'elle avait observée sur la lance de la sentinelle, la nuit où madame Montoni mourut. La sentinelle lui avait dit que cette flamme était un présage. L'événement qui avait suivi avait paru justifier l'assertion, et l'esprit d'Emilie en avait conservé une impression superstitieuse. L'apparition actuelle la confirma; elle crut voir le présage de son propre destin. Elle remarquait dans un morne silence l'éclat et la disparition de la flamme. Bertrand dit à la fin:
--Allumons la torche, et cherchons un abri dans les bois. Il se prépare un grand orage: voyez ma lance.
Il la montra, et la flamme brillait à la pointe.
--A la bonne heure, dit Ugo, vous n'êtes pas de ceux qui croient aux pronostics; nous avons laissé des poltrons au château, qui pâliraient à cet aspect. J'ai souvent aperçu la même chose avant le tonnerre; elle en est le présage. Nous en aurons, soyez-en sûr; les nuages se fendent en éclairs.
Ugo trouva enfin une pierre, et la torche fut allumée. Les hommes mirent pied à terre, aidèrent Emilie à descendre, et conduisirent les mules à la bordure du bois, à gauche. Le sol, inégal et rompu, était embarrassé de buissons et de plantes sauvages; il fallut faire un détour pour ne pas tomber au milieu.
Emilie ne pouvait approcher de ce bois sans éprouver de plus en plus le sentiment de son danger. Le profond silence qui y régnait, leur épais feuillage que n'agitait pas le moindre souffle, leur ombre noire que rembrunissaient encore la vive clarté des éclairs, la flamme rougeâtre de la torche, tout contribuait à renouveler ses plus terribles appréhensions. Elle crut qu'à ce moment la figure de ses conducteurs déployait une fierté plus farouche, et la joie d'un triomphe qu'ils cherchaient à dissimuler. Son imagination troublée lui suggéra qu'on la menait dans un bois pour y compléter, par un meurtre, la vengeance de Montoni. Cette horrible pensée arracha un soupir de son coeur. Ses compagnons, surpris, revinrent promptement à elle. Elle leur demanda pourquoi ils la menaient à ces bois, les engagea à continuer leur chemin sur la route, et leur représenta que, pendant un orage, elle serait moins dangereuse que les bois.
--Non, non, lui dit Bertrand, nous savons bien où est le danger. Voyez les nuages qui s'ouvrent sur nos têtes; en outre, sous les bois, nous risquons moins d'être vus par l'ennemi, si par hasard il passait dans le chemin. Par saint Pierre et sa compagnie! j'ai autant de coeur que les plus braves: il y a bien quelques pauvres diables qui pourraient en convenir s'ils étaient vivants; mais que peut-on contre le nombre?
--Que marmottez-vous donc là? dit Ugo d'un air de mépris. Et qui est-ce qui craint le nombre? Qu'ils viennent, qu'ils viennent; et tant qu'il en tiendrait au château du signor Montoni, je voudrais leur montrer à quel homme ils auraient affaire. Pour vous, je vous laisserais tranquillement au fond de quelque trou; vous regarderiez, et vous verriez comme je ferais fuir mes coquins... Qui parle de crainte?
Bertrand lui répliqua, avec un serment effroyable, qu'il n'aimait pas les plaisanteries. Il y eut entre eux une très-violente altercation, le tonnerre la fit cesser; la foudre tout à coup éclata au-dessus de leurs têtes avec un tel fracas, que la terre parut ébranlée jusque dans ses fondements. Les brigands firent une pause, et se regardèrent tous deux. Les lueurs bleues de l'éclair sillonnaient le sol entre les touffes des arbres, et Emilie, qui regardait à travers le feuillage, voyait à tout moment les montagnes se couvrir d'une flamme livide et sulfureuse. Alors, peut-être, elle avait moins peur de l'orage que de ses guides, et d'autres craintes occupèrent son esprit.
Les hommes s'étaient placés sous un grand châtaignier; ils avaient mis leurs piques en terre. Emilie plusieurs fois remarqua la flamme légère qui se jouait autour de leurs pointes.
--Je voudrais bien que nous fussions au château, dit Bertrand, et je ne sais pourquoi le signor nous a chargés de cette affaire. O mon Dieu! quel vacarme là-haut! Je me ferais prêtre, en vérité! Ugo, dis-moi, aurais-tu un rosaire?
--Non, répliqua Ugo. Je laisse à des poltrons comme toi le soin de porter des rosaires; moi, je porte une épée.
--Elle te servira bien pour combattre une tempête, dit Bertrand.