Part 28
--Je me suis trompé, à ce qu'il paraît, dans l'opinion que j'avais de vous, dit Montoni avec sévérité; vous parlez avec hardiesse, avec présomption, sur un sujet que vous n'entendez pas. Je veux bien, pour une fois, pardonner l'entêtement de l'ignorance; la faiblesse de votre sexe, dont vous ne paraissez pas exempte, comporte aussi cette indulgence. Mais si vous persistez, vous avez tout à craindre de ma justice.
--De votre justice, monsieur, répondit Emilie, je n'aurai rien à craindre; j'ai tout à espérer.
Montoni la regarda avec impatience, et sembla méditer sur ce qu'il allait lui dire.
--Je vois que vous êtes assez faible pour en croire une assertion ridicule; j'en suis fâché pour vous. Quant à moi, elle m'importe fort peu. Votre crédulité trouvera son châtiment dans ses suites, et je plains la faiblesse d'esprit qui vous expose aux punitions que vous me forcez à vous préparer.
--Vous trouverez, monsieur, dit Emilie avec douceur et dignité, vous trouverez la force de mon esprit égale à la justice de ma cause, et je puis souffrir avec courage, quand je résiste à l'oppression.
--Vous parlez comme une héroïne, dit Montoni avec mépris; nous verrons si vous souffrirez de même.
Emilie garda le silence, et il sortit.
En se rappelant qu'elle résistait ainsi pour les intérêts de Valancourt, elle sourit avec complaisance aux souffrances dont on la menaçait. Elle alla chercher la place que sa tante avait indiquée pour le dépôt des papiers relatifs à ses biens; elle les trouva, comme on le lui avait marqué. Mais comme elle ne connaissait pas un lieu plus sûr pour les cacher, elle les remit sans examen, et craignit de se laisser surprendre, si elle essayait de les lire.
Retournée dans sa solitude, elle réfléchit aux paroles de Montoni et aux risques qu'elle courait en s'opposant à sa volonté. Son pouvoir, en ce moment, lui parut moins terrible qu'il ne l'avait encore été.
Pendant qu'elle méditait, un éclat de rire s'éleva de la terrasse; et, en allant à la fenêtre, elle vit avec une surprise inexprimable trois dames, parées à la mode de Venise, qui se promenaient avec plusieurs cavaliers: elle regardait avec un étonnement qui la retint à la fenêtre sans qu'elle songeât qu'on pourrait la remarquer. Lorsque le groupe passa au-dessous, une des étrangères leva la tête. Emilie aperçut les traits de la signora Livona, dont les manières l'avaient tant séduite le jour d'après son arrivée à Venise, et qui, ce même jour, avait été admise à la table de Montoni. Cette découverte causa à Emilie une joie mêlée de quelque incertitude: c'était un sujet de satisfaction que de voir une personne aussi aimable que le paraissait la signora Livona dans le lieu même qu'elle habitait. Néanmoins, à son arrivée au château dans une circonstance semblable, au genre de sa parure, qui n'annonçait pas qu'on l'y forçât, il s'élevait un soupçon pénible sur ses principes et sur son caractère; mais cette pensée révoltait si fort Emilie, dont la séduisante signora avait gagné les affections, qu'elle aima mieux ne songer qu'à ses grâces, et bannit presque entièrement tout le reste de sa pensée.
Lorsqu'Annette entra dans sa chambre, elle lui fit des questions sur l'arrivée des étrangères. Annette était aussi empressée de répondre qu'Emilie elle-même de savoir.
Elles sont venues de Venise, mademoiselle, dit Annette, avec deux signors. J'ai été bien contente, je vous jure, de voir encore quelques visages chrétiens. Mais que prétendent-elles en venant ici? Il faut qu'elles soient bien folles pour venir dans un lieu pareil; et elles y viennent très-librement, car je me flatte qu'elles sont assez gaies.
--On les a faites prisonnières peut-être, dit Emilie.
--Fait prisonnières! s'écria Annette; oh! non, mademoiselle; non, non, elles ne le sont pas. Je me souviens bien d'avoir vu une d'entre elles à Venise. Elle est venue deux ou trois fois à la maison.
Emilie pria Annette de s'informer avec détail de ce qu'étaient ces dames, et de tout ce qui avait rapport à elles. Ensuite elle changea de sujet et parla de la France.
Annette sortit pour aller aux informations, et Emilie chercha à oublier ses inquiétudes en se livrant aux scènes imaginaires que les poëtes ont aimé à peindre.
Sur le soir, craignant de se hasarder aux remparts où elle se trouverait exposée aux regards des associés de Montoni, elle se promena, pour prendre l'air, dans la galerie qui menait à sa chambre. En arrivant au bout, elle entendit de loin de longs éclats de rire et de gaieté. C'étaient des transports de débauche et non les élans modérés d'une joie douce et honnête. Ils semblaient venir du côté que Montoni habitait ordinairement. Un tel bruit, à ce moment, lorsque sa tante était à peine expirée, la choqua extrêmement, et lui parut une conséquence de la dernière conduite tenue par Montoni.
En écoutant, elle crut qu'elle distinguait différentes voix de femmes mêlées avec les autres; cette découverte confirma ses soupçons sur Livona et ses compagnes: il était évident que ce n'était pas de force qu'elles se trouvaient dans le château. Emilie se voyait dans les sauvages retraites des Apennins, entourée par des hommes qu'elle regardait comme des brigands, et au milieu d'un théâtre de vice qui la faisait frémir d'horreur. A ce moment, le présent et l'avenir se développèrent à son imagination; l'image de Valancourt perdit son influence, et la crainte ébranla toutes ses résolutions: elle pensa qu'elle comprenait toutes les horreurs que Montoni préparait contre elle, et trembla de la vengeance à laquelle il pourrait se livrer sans remords. Elle se décida presque à lui céder les propriétés contestées, s'il l'en sommait encore, et à racheter ainsi sa sûreté et sa liberté; mais alors le souvenir de Valancourt revenait déchirer son âme et la replonger dans les angoisses du doute.
Elle continua sa promenade, jusqu'à ce que les ombres du soir eussent répandu leur obscurité incertaine sur les vitrages colorés des fenêtres, et rembruni les boiseries de chêne qui l'entouraient. L'extrémité du corridor était devenue tellement sombre, qu'à peine distinguait-on la fenêtre qui le terminait.
Tout le long des voûtes et des passages au-dessous, les éclats de rire se prolongeaient et venaient retentir jusqu'aux parties les plus écartées. Le calme absolu qui suivait, en paraissait plus effrayant. Emilie cependant, qui ne voulait point retourner à sa chambre isolée avant qu'Annette fût revenue, arpentait toujours la galerie. Elle passa devant l'appartement où elle avait une fois osé lever un voile, et où elle avait vu un si hideux spectacle, qu'elle ne pouvait encore se le rappeler sans horreur. Ce souvenir lui revint tout à coup. Il amena avec lui des réflexions plus terribles que jamais, et telles que la dernière conduite de Montoni pouvait bien les lui suggérer. Elle se hâta de quitter la galerie pendant qu'elle conservait encore assez de force pour le faire; elle entendit quelques pas derrière elle. Ce pouvait être ceux d'Annette; mais tournant les yeux avec crainte, elle démêla, au travers de l'obscurité, une grande figure qui la suivait; toutes les horreurs de cette chambre lui revinrent à l'esprit, et le moment d'après, elle se trouva serrée dans les bras d'une personne et entendit une voix qui murmurait à son oreille.
Quand elle eut le pouvoir de parler ou de distinguer quelques sons, elle demanda qui est-ce qui la tenait?
--C'est moi, reprit la voix. Pourquoi donc vous alarmez-vous?
Elle regarda la figure qui parlait; mais la faible clarté que répandait une haute fenêtre, ne laissait pas reconnaître ses traits.
--Qui que vous soyez, dit Emilie d'une voix tremblante, pour l'amour de Dieu, laissez-moi.
--Ma charmante Emilie, dit l'homme, pourquoi vous séquestrer ainsi dans ce lieu obscur, lorsque tant de gaieté règne en bas? Suivez-moi au salon de cèdre. Vous en serez le plus bel ornement; vous ne regretterez pas l'échange.
Emilie dédaigna de répondre, et s'efforça de se délivrer.
--Promettez que vous viendrez, continua-t-il, et je vous lâcherai au même instant. Mais, d'abord, donnez-m'en la récompense.
--Qui êtes-vous? demanda Emilie avec autant d'indignation que d'effroi, et faisant effort pour s'échapper; qui êtes-vous, vous qui avez la cruauté de m'insulter ainsi?
--Pourquoi m'appeler cruel? dit l'homme. Je voudrais vous tirer de cette solitude affreuse, et vous mener dans une société riante. Ne me connaissez-vous pas?
Emilie se ressouvint alors faiblement qu'il était un des officiers qui se trouvaient rangés autour de Montoni le matin qu'elle l'alla trouver.
--Je vous rends grâce d'une si bonne intention, répliqua-t-elle sans paraître le comprendre; mais ce que je désire le plus, c'est que vous me lâchiez à cet instant.
--Charmante Emilie, lui dit-il, abandonnez ce goût de solitude. Suivez-moi dans la compagnie, et venez éclipser toutes les beautés qui la composent; vous seule méritez mon amour.
Il essaya de baiser sa main; mais la force de l'indignation lui donna celle de se dégager, et elle se sauva dans sa chambre. Elle en ferma la porte avant qu'il y fût arrivé. Elle se barricada, et se jeta sur une chaise, épuisée de frayeur et d'efforts. Elle entendait sa voix et ses essais pour ouvrir cette porte, sans avoir la force de se lever. Elle aperçut enfin qu'il s'était éloigné; elle écouta longtemps, n'entendit aucun son, et se sentit ranimée. Mais elle se rappela subitement la porte du petit escalier, par laquelle il pourrait pénétrer aisément. Elle s'occupa à s'en assurer, comme elle l'avait fait. Il lui semblait que Montoni exécutait déjà ses projets de vengeance, en la privant de sa protection. Elle se repentait d'avoir témérairement bravé le pouvoir d'un tel homme. Retenir ses propriétés, lui paraissait désormais impossible. Pour conserver sa vie, peut-être son honneur, elle se promit que si elle échappait aux horreurs de la nuit prochaine, elle ferait sa cession le lendemain, pourvu que Montoni lui permît de quitter Udolphe.
Elle resta quelques heures dans une entière obscurité. Annette ne venait point; et elle commença à concevoir de sérieuses appréhensions pour elle. Mais n'osant pas se risquer à parcourir le château, il lui fallut rester dans son incertitude sur les motifs de cette absence.
Emilie s'approchait souvent de l'escalier pour écouter si personne ne montait. Elle n'entendit aucune espèce de son. Néanmoins, déterminée à veiller toute la nuit, elle s'étendit sur sa triste couche et la baigna de ses innocentes larmes. Elle pensait aux parents qu'elle ne possédait plus. Elle pensait à Valancourt, éloigné d'elle. Elle les appelait fréquemment par leur nom, et le calme profond que ses plaintes seules interrompaient, aidait ses tendres rêveries.
Dans cet état, son oreille saisit tout à coup les accords d'une musique éloignée. Elle écouta attentivement; et reconnaissant bientôt l'instrument qu'elle avait entendu à minuit, elle se leva et ouvrit doucement sa fenêtre. Les sons parurent venir de la chambre au-dessous de la sienne.
Peu de moments après, cette touchante mélodie fut accompagnée d'une voix; et elle était si expressive, qu'on ne pouvait supposer qu'elle chantât des maux imaginaires. Emilie crut qu'elle connaissait déjà des accents si doux et si extraordinaires. Pourtant si c'était un souvenir, c'était un souvenir bien faible. Cette musique pénétra son coeur au milieu de son angoisse actuelle, comme une céleste harmonie qui console et qui encourage, «Flatteuse comme le souffle du zéphyr qui murmure à l'oreille du chasseur, quand il s'éveille d'un songe heureux, et qu'il a entendu les concerts des esprits qui habitent les montagnes.» (Ossian.)
Mais pourra-t-on imaginer son émotion, lorsqu'elle entendit chanter avec le goût et la simplicité du véritable sentiment un des airs populaires de sa province natale; un de ces airs qu'elle avait appris dans son enfance avec délices, et que si souvent son père lui avait répétés? A ce chant bien connu, que jamais jusque-là elle n'avait entendu hors de sa chère patrie, tout son coeur s'épanouit à la mémoire des temps passés. Les charmantes, les paisibles solitudes de Gascogne; la tendresse, la bonté de ses parents, le bonheur, la simplicité de sa vie première, tout se présentait à son imagination, et formait un tableau si gracieux, si brillant, si fortement en contraste avec les scènes, les caractères, les dangers qui maintenant l'environnaient! Son esprit n'avait plus la force de revenir sur le passé, et ressentait à tout moment l'aiguillon de ses cruelles souffrances.
A mesure que ses réflexions se consolidaient, la joie, la crainte et la tendresse se réunissaient dans son coeur; elle se penchait à la fenêtre pour entendre des sons qui confirmassent ou détruisissent son espérance. Jamais devant elle Valancourt n'avait chanté; mais la voix et l'instrument cessèrent bientôt de se faire entendre. Elle considéra un moment si elle risquerait de parler. Ne voulant pas, si c'était Valancourt, faire l'imprudence de le nommer; trop intéressée néanmoins pour négliger l'occasion de s'éclaircir, elle cria de sa fenêtre: Est-ce une chanson de Gascogne? Inquiète, attentive, elle attend une réponse, elle n'entend rien. Le silence continua de régner: son impatience augmenta avec ses inquiétudes, elle répéta la question; mais elle n'entendit d'autre bruit que les sifflements de l'air à travers les créneaux qui s'avançaient au-dessus d'elle, elle s'efforça de se consoler, en se persuadant que l'étranger, quel qu'il fût, s'était trop éloigné avant qu'elle lui parlât. Si Valancourt eût entendu et reconnu sa voix, il était sûr qu'il aurait répondu.
Elle resta à la fenêtre, toujours prête à écouter, jusqu'au moment où l'air se rafraîchit, et où la plus haute montagne se colora des premières teintes de l'aurore. Emilie fatiguée retourna à son lit; elle ne put y trouver le sommeil: la joie, la tendresse, le doute, l'appréhension, l'avaient occupée toute la nuit. Elle se relevait souvent, ouvrait sa fenêtre, écoutait; et après avoir vivement traversé la chambre, elle retournait tristement à son chevet. Jamais heures ne lui parurent si longues que celles de cette nuit fatigante: elle espérait voir revenir Annette, et recevoir d'elle une certitude quelconque, qui mît un terme à ses tourments actuels.
CHAPITRE XXX.
Emilie, dans la matinée, fut délivrée des craintes qu'elle avait conçues pour Annette. Elle la vit entrer de bonne heure.
--Sauriez-vous par hasard s'il est des prisonniers dans le château et s'ils sont enfermés dans cette partie du bâtiment? demanda Emilie à sa camériste.
--Je n'étais pas en bas, mademoiselle, dit Annette, quand la première troupe revint de la course, et la dernière n'est pas encore de retour, ainsi j'ignore s'il y a des prisonniers: mais on l'attend ce soir ou demain, et alors je le saurai peut-être.
Emilie s'informa si les domestiques avaient parlé de prisonniers.
--Ah! mademoiselle, dit Annette assez finement; maintenant je l'ose dire, vous pensez à M. Valancourt. Vous croyez qu'il est venu avec les troupes qu'on dit arrivées de France pour faire la guerre à ce pays-ci. Vous croyez qu'il a rencontré de nos gens, et qu'ils l'auront fait prisonnier. O Seigneur, que je serais contente si c'était vrai?
--Vous en seriez contente? dit Emilie avec un accent de tristesse et de reproche.
--Oui, mademoiselle, soyez-en sûre, reprit Annette; et ne seriez-vous pas contente de voir M. Valancourt? Je ne connais pas un chevalier que j'aime davantage; j'ai vraiment pour lui une très-grande considération.
--On n'en saurait douter, dit Emilie; vous désirez de le voir prisonnier.
--Non pas de le voir prisonnier, mademoiselle; mais vous savez qu'on doit être bien aise de le voir. L'autre nuit, pas plus tard, je rêvais; je rêvais que je le voyais dans un carrosse à six chevaux, qui tournait dans la cour du château... il avait un habit brodé, et une épée, comme un seigneur qu'il est.
Emilie ne put s'empêcher de sourire aux idées d'Annette sur Valancourt.
--Ah! ma chère demoiselle, dit Annette, j'oubliais de vous dire ce que j'ai appris relativement à ces prétendues dames qui sont arrivées à Udolphe. C'est la signora Livona que monsieur amena chez madame à Venise: elle est à présent sa maîtresse, et alors c'était, j'ose le dire, à peu près la même chose. Ludovico me dit (mais de grâce, mademoiselle, ne le dites pas) que Son Excellence ne l'y avait présentée que pour en imposer au monde. On commençait à s'égayer sur son compte; mais quand on vit que madame la voyait, on crut que tous ces discours n'étaient que des calomnies. Les deux autres sont les maîtresses des deux signors Bertolini et Verezzi. Le signor Montoni les a toutes invitées: hier il a donné un grand repas; il y avait tous les vins de Toscane, des ris, des chants qui ébranlaient le château. Pour moi, je trouvais ce bruit indécent, si peu de temps après la mort de notre pauvre dame; il me venait à l'esprit tout ce qu'elle aurait pensé si elle avait pu l'entendre; mais la pauvre âme, disais-je, elle n'entend rien.
Emilie se détourna pour dérober son émotion, et pria Annette de faire d'amples recherches au sujet des prisonniers qui pourraient se trouver au château; mais elle la conjura de les faire avec prudence, et de ne pas prononcer son nom ni celui de M. de Valancourt.
--A présent j'y pense, mademoiselle, dit Annette: je crois qu'il y a des prisonniers. J'ai entendu hier dans l'antichambre un des gens de monsieur qui parlait de rançons: il disait que c'était une bonne chose pour Son Excellence que de prendre des hommes, et que c'était le meilleur butin à cause des rançons. Son camarade murmurait, et disait que cela était fort bon pour le capitaine, mais beaucoup moins bon pour les soldats. Nous autres, disait-il, nous ne partageons pas dans les rançons.
Cette ouverture augmenta l'impatience d'Emilie. Annette la quitta aussitôt pour en apprendre davantage.
La résolution qu'avait prise Emilie de tout céder à Montoni fut soumise en ce moment à des considérations nouvelles. La possibilité que Valancourt fût près d'elle ranima son courage, et elle se décida à braver sa vengeance et ses menaces jusqu'au moment du moins où elle pourrait être assurée s'il était vraiment au château. Elle était dans cette disposition lorsque Montoni lui fit dire qu'il l'attendait au salon de cèdre: elle s'y rendit en tremblant.
Montoni était seul.--Je vous ai fait demander, lui dit-il, pour vous donner l'occasion de revenir sur vos ridicules déclarations au sujet des biens de Languedoc. Je veux bien ne vous donner qu'un conseil, quoique je puisse donner des ordres. Si réellement vous avez été dans l'erreur; si vous avez cru réellement que ces biens vous appartenaient, du moins n'y persistez pas: cette erreur, vous le comprendrez trop tard, vous deviendrait enfin fatale. Ne provoquez pas ma colère, et signez ce papier.
--Si je n'ai aucun droit, monsieur, dit Emilie, de quelle nécessité est-il pour vous que je signe un abandon? Si les terres sont à vous, vous les pouvez certainement posséder et sans mon entremise et sans mon consentement.
--Je n'argumenterai plus, dit Montoni avec un regard qui la fit trembler. J'aurais dû voir que c'était prendre une peine inutile que de vouloir raisonner avec un enfant; on ne m'abusera pas plus longtemps. Que le souvenir de ce que votre tante a souffert en conséquence de son opiniâtre folie, vous serve en ce moment de leçon... Signez ce papier.
La résolution d'Emilie fut pour un moment ébranlée: elle frémit au souvenir et aux menaces qu'on lui mettait devant les yeux; mais l'image de Valancourt, qui l'avait animée si longtemps, et qui peut-être était près d'elle, vint soudain assaillir son coeur, et la forte indignation que dès l'enfance lui avait inspirée l'injustice, lui donna dans ce moment un courage imprudent, mais noble.
--Signez ce papier, dit Montoni avec plus d'impatience.
--Jamais, monsieur, dit Emilie; votre procédé me prouverait l'injustice de vos prétentions si j'avais ignoré mes droits.
Montoni pâlit de fureur; ses lèvres tremblaient, et ses yeux enflammés firent presque repentir Emilie de la hardiesse de sa réplique.
--Toute ma vengeance tombera sur vous, s'écria-t-il avec un serment exécrable; elle ne sera point différée. Ni les biens du Languedoc, ni ceux de Gascogne ne seront à vous. Vous avez osé mettre en question mes droits; osez maintenant y mettre mon pouvoir. J'ai un châtiment prêt, et auquel vous ne vous attendez guère; il est terrible! Cette nuit, cette nuit même!...
--Cette nuit! dit une autre voix.
Montoni s'arrêta et se tourna à demi; puis semblant se recueillir, il prononça d'un ton plus bas:
--Vous avez vu dernièrement un exemple terrible d'obstination et de folie; il ne me paraît pourtant pas qu'il ait suffi pour vous épouvanter. Je pourrais vous en citer d'autres, et vous faire trembler seulement par ce récit.
Il fut interrompu par un gémissement qui semblait s'élever de dessous la chambre où ils étaient. Il porta ses regards autour de lui. L'impatience et la rage étincelaient dans ses yeux; quelque chose, néanmoins, comme une ombre de crainte, sembla passer dans sa physionomie. Emilie s'assit sur une chaise près de la porte, parce que les mouvements qu'elle avait ressentis avaient, pour ainsi dire, anéanti ses forces. Montoni fit à peine une pause d'un instant, et commandant à ses traits, il reprit son discours d'une voix plus basse, mais plus sévère:
--J'ai dit que je pouvais vous fournir d'autres exemples de mon pouvoir et de mon caractère; vous ne le concevez pas, ou vous n'oseriez le défier. Je pourrais vous prouver que ma résolution prise... Mais je parle à un enfant. Je le répète, ces exemples terribles que je pourrais vous citer maintenant ne vous serviraient à rien; votre repentir finirait vos oppositions, que maintenant il ne m'apaiserait pas. Je serai vengé; je me ferai justice.
Un autre gémissement succéda au discours de Montoni.
--Sortez, dit-il, sans paraître prendre garde à un incident si étrange.
Hors d'état d'implorer sa pitié, Emilie se leva pour sortir, mais elle ne pouvait se soutenir; succombant sous le poids de la terreur, elle retomba sur la même chaise.
--Otez-vous de ma présence, continua Montoni; cette affectation de crainte convient mal à une héroïne qui a osé braver toute mon indignation.
--N'avez-vous rien entendu, signor? dit Emilie tremblante et hors d'état de se retirer.
--J'entends ma voix, dit Montoni avec sévérité.
--Rien autre chose? dit Emilie, qui s'énonçait avec difficulté. Encore! n'entendez-vous rien maintenant?
--Obéissez, répéta Montoni. Quant à ces indécentes plaisanteries, je saurai bientôt découvrir quel est celui qui se les permet.
Emilie se leva encore, et fit un effort pour sortir. Montoni la suivit; mais au lieu d'appeler ses domestiques pour faire une recherche dans sa chambre, comme une première fois il l'avait pratiqué, il se retira sur le rempart.
Emilie, dans son corridor, s'arrêta un moment près d'une fenêtre ouverte; elle vit un détachement des troupes de Montoni qui descendait des montagnes éloignées. Elle n'y fit attention que parce qu'elle pensa aux infortunés prisonniers que peut-être ils amenaient au château. A la fin, arrivée chez elle, elle se jeta sur un fauteuil, accablée des horreurs nouvelles qui aggravaient sa situation. Elle ne pouvait ni se repentir, ni s'applaudir de sa conduite; elle se rappelait seulement qu'elle était au pouvoir d'un homme qui ne connaissait de règle que sa propre volonté. La surprise, les terreurs de la superstition, qui d'abord l'avaient agitée, cédèrent un instant à celles de la raison.
Elle fut à la fin tirée de sa rêverie par un mélange de voix et de hennissements de chevaux, que le vent apportait des cours. Une soudaine espérance de quelque heureux changement s'offrit à elle; mais elle songea aux troupes qu'elle avait vues de la fenêtre, et pensa qu'elles étaient celles dont Annette avait dit qu'on attendait le retour.