Les mystères d'Udolphe

Part 27

Chapter 273,836 wordsPublic domain

Elle écouta encore, mais n'entendit plus rien. Après un fort long intervalle, elle eut assez de courage pour revenir à la fenêtre; elle revit la figure. Elle en reçut un nouveau salut, et entendit de nouveaux soupirs.

--Ce gémissement est bien sûrement humain! Je _veux_ parler, dit-elle. Qui est là? cria Emilie d'une voix faible; qui se promène à une telle heure?

La figure releva la tête; mais aussitôt elle tressaillit, et se glissa sur la terrasse. Emilie la suivit des yeux, et la vit au clair de la lune qui se dérobait légèrement. Elle n'entendit marcher que lorsque la sentinelle s'avança à pas lents. L'homme s'arrêta sous sa fenêtre, et l'appela par son nom; elle allait se retirer. Un second appel l'engagea à répondre. Le soldat lui demanda avec respect si elle n'avait rien vu passer. Elle répondit qu'elle avait cru voir quelque chose. Il n'en dit pas davantage, et retourna sur la terrasse, où enfin Emilie le perdit de vue. Mais comme cet homme était de garde, elle savait bien qu'il ne pouvait passer le rempart, et elle attendit son retour.

Bientôt après elle l'entendit qui poussait de grands cris. Une voix plus éloignée répondit; le corps de garde s'ébranla; tout le détachement traversa la terrasse. Emilie demanda ce que c'était; mais les soldats passèrent sans la regarder.

Si Emilie eût eu plus de vanité, elle aurait cru que quelque habitant du château se promenait sous sa fenêtre, dans l'espérance de la considérer, et de pouvoir lui déclarer ses sentiments. Mais cette idée ne vint pas à Emilie; et quand elle l'aurait eue, elle l'aurait abandonnée comme improbable, puisque le personnage avait pu lui parler, et s'était tenu dans le silence, et qu'à l'instant où elle-même avait dit un mot, la figure tout à coup avait quitté la place.

Pendant qu'elle rêvait ainsi, deux sentinelles passèrent sur le rempart en s'entretenant avec vivacité. Elle saisit quelques mots, et apprit qu'un de leurs camarades était tombé sans connaissance. Bientôt après, trois autres soldats s'avancèrent fort lentement, et elle ne distingua qu'une voix basse par intervalles. A mesure qu'ils approchaient, elle vit que celui qui parlait était soutenu de ses camarades; elle les appela, et demanda ce qui était arrivé. Au son de sa voix, ils s'arrêtèrent, ils regardèrent; elle leur répéta sa question. On répondit que Roberto, leur camarade, avait éprouvé un accès, et que le cri qu'il avait fait en tombant avait donné une fausse alarme.

--Est-il sujet à ces accès? dit Emilie.

--Oui, signora, répliqua le soldat; mais quand je ne le serais pas, ce que j'ai vu eût effrayé le pape lui-même.

--Qu'est-ce que vous avez vu? dit Emilie tremblante.

--Je ne puis dire, ni ce que c'était, ni ce que j'ai vu, ni comment cela a disparu, dit le soldat, qui semblait frissonner à ce souvenir.

--Est-ce la personne que vous suiviez sur le rempart, qui vous a causé cette alarme? dit Emilie, en tâchant de cacher la sienne.

--Quand je vous ai quittée, mademoiselle, dit le soldat, vous avez pu me voir aller sur le rempart; mais je n'ai rien vu avant de me trouver à la terrasse d'orient. La lune était brillante, et j'ai vu comme une ombre qui fuyait devant moi d'un peu loin; je me suis arrêté au coin de la tour où je venais de voir la figure, elle avait disparu; j'ai regardé sous cette vieille arcade où j'étais sûr de l'avoir vu passer; tout de suite j'ai entendu un bruit: ce n'était pas un soupir, un cri, un accent, quelque chose, en un mot, que j'eusse entendu dans ma vie. Je ne l'ai entendu qu'une fois, mais c'est assez; je ne sais pas plus ce qui m'est arrivé jusqu'au moment où je me suis trouvé environné de mes camarades.

--Venez, dit Sébastien, retournons à nos postes, la lune va se coucher. Bonsoir, mademoiselle.

--Bonsoir, dit Emilie; que la sainte Vierge vous assiste! Elle referma la fenêtre et se retira pour réfléchir à cette étrange circonstance qui se liait précisément avec les événements des autres nuits; elle s'efforçait d'en tirer quelque résultat plus certain qu'une conjecture: mais son imagination était alors trop enflammée, son jugement était obscurci, et les terreurs de la superstition maîtrisaient encore ses idées.

CHAPITRE XXVIII.

Le lendemain Emilie trouva madame Montoni à peu près dans le même état: elle avait peu dormi, et ces trop courts instants de sommeil n'avaient pu la rafraîchir. Elle sourit à sa nièce, et parut se ranimer à sa vue: elle parla peu, et ne nomma point Montoni. Bientôt après lui-même entra chez elle; sa femme apprenant que c'était lui, parut fort agitée, et garda un silence absolu. Mais Emilie s'étant levée de la chaise qu'elle occupait auprès de son lit, elle la pria d'une voix faible de ne la pas abandonner.

Montoni ne venait point pour consoler sa femme, qu'il savait bien être mourante, ou pour obtenir son pardon; il venait uniquement pour tenter un dernier effort et arracher sa signature, afin qu'après sa mort tous les biens du Languedoc lui appartinssent, au lieu de revenir à Emilie. Ce fut une scène atroce, où l'un fit voir une imprudente barbarie, et l'autre une opiniâtreté qui survivait même à ses forces physiques. Emilie déclara mille fois qu'elle aimait mieux abandonner ses droits, que de voir les derniers moments de sa tante troublés par ce cruel débat. Montoni néanmoins ne quitta pas l'appartement jusqu'à ce que son épouse, épuisée par une contestation fatigante, eut enfin perdu connaissance.

Emilie crut qu'elle allait mourir dans ses bras. Elle retrouva pourtant l'usage de la parole; et remise assez bien par un cordial qu'on lui donna, elle entretint longtemps sa nièce avec précision et clarté sur ses propriétés de France. Elle lui apprit où se trouvaient des papiers importants qu'elle avait dérobés aux recherches de Montoni, et la chargea expressément de ne jamais s'en dessaisir.

Après cette conversation, madame Montoni s'assoupit et sommeilla jusqu'au soir; elle sembla se trouver mieux qu'elle n'avait encore fait depuis son départ de la tour. Emilie ne la quitta pas jusque longtemps après minuit; elle serait restée davantage, si sa tante ne l'eût conjurée d'aller prendre un peu de repos: elle obéit d'autant plus volontiers que la malade lui paraissait soulagée.

C'était alors la seconde garde, et l'heure où la figure avait déjà paru. Emilie entendit les sentinelles qui se relevaient; et quand tout fut rentré dans le calme, elle reprit sa place à la fenêtre, et mit sa lampe de côté, afin de ne pas être aperçue. La lune donnait une lumière faible et incertaine; d'épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et quand elles roulaient sur son disque, les ténèbres étaient absolues. Dans un de ces sombres moments, elle remarqua une flamme légère qui voltigeait sur la terrasse; pendant qu'elle regardait la flamme s'évanouit. La lune se montrant au travers de nuages plombés, et chargés de tonnerres, Emilie contempla les cieux; de nombreux éclairs sillonnaient une nuée noire, et répandaient une lueur morne sur la masse des bois du vallon. Durant ces éclats passagers, Emilie se plaisait à observer les grands effets du paysage: quelquefois, au-dessus d'une montagne, un nuage ouvrait ses feux ardents; cette splendeur subite illuminait jusqu'aux cavités, puis tout était replongé dans une obscurité plus profonde. D'autres fois les éclairs dessinaient tout le château, détachaient l'arcade gothique, la tourelle au-dessus, les fortifications au-dessous, et alors l'édifice entier, ses tours, sa masse, ses étroites fenêtres brillaient et disparaissaient à l'instant.

Emilie, en regardant le rempart, revit encore la flamme qu'elle avait remarquée; cette flamme était en mouvement. Bientôt après Emilie entendit marcher; la lumière se montrait et s'éclipsait successivement. Elle la vit passer sous sa fenêtre, et à l'instant elle entendit marcher; mais l'obscurité était telle, qu'on ne pouvait distinguer que la flamme. Tout à coup la lueur d'un éclair fit voir à Emilie quelqu'un sur la terrasse. Toutes les anxiétés de la nuit se renouvelèrent; la personne avança, et la flamme, qui semblait se jouer, paraissait et s'évanouissait par moments. Emilie désirait parler pour terminer ses doutes, et s'assurer si la figure était humaine ou bien surnaturelle. Le courage lui manquait toutes les fois qu'elle ouvrait la bouche; la lumière se trouvant enfin justement au-dessous de sa fenêtre, elle demanda d'une voix languissante qui c'était.

--Ami, reprit une voix.

--Et quel ami? dit Emilie qui se sentait encouragée; qui êtes-vous? quelle lumière portez-vous?

--Je suis Antonio, un des soldats du signor, reprit la voix.

--Et quelle est cette lumière? demanda Emilie; voyez donc comme elle brille et comme elle s'évanouit.

--Cette lumière, mademoiselle, dit le soldat, a paru cette nuit comme vous la voyez sur la pointe de ma lance. Elle y est depuis ma patrouille; mais je ne sais pas ce qu'elle signifie.

--Cela est étrange, dit Emilie.

--Mon camarade, continua l'homme, a de même une flamme au bout de sa pique; il dit qu'il a déjà remarqué le même prodige; je ne l'ai, moi, jamais observé; mais je ne suis au château que depuis peu, je suis encore nouveau soldat.

--Comment votre camarade s'explique-t-il? dit Emilie.

--Il dit que c'est un présage, mademoiselle, et que cela n'annonce rien de bon.

--Et quel mal cela peut-il prédire?

--Il n'en sait pas si long, mademoiselle.

Elle demanda alors à la sentinelle si elle avait vu quelqu'un autre que son compagnon se promener à minuit autour de la terrasse, et elle lui raconta alors en très-peu de mots ce qu'elle-même avait observé.

--Je n'étais pas de garde hier, mademoiselle, reprit le soldat; mais j'ai appris ce qui était arrivé. Il y en a parmi nous qui croient d'étranges choses; on fait aussi de très-étranges histoires au sujet de ce château; mais ce n'est pas à moi qu'il convient de les répéter. Pour mon compte je n'ai pas à me plaindre, et notre chef en use généreusement.

--Je vous recommande la prudence, dit Emilie. Bonne nuit! prenez ceci pour m'obliger, ajouta-t-elle en lui jetant une petite pièce de monnaie; elle referma ensuite sa fenêtre, et mit fin à de plus longs discours.

Dès que le soldat fut parti, elle la rouvrit, et écouta avec une sorte de plaisir le tonnerre qui grondait au delà des montagnes: elle observait les éclairs qui se croisaient au fond de ce tableau. Le tonnerre roulait d'une manière terrible; les montagnes se le renvoyaient, et l'on eût cru qu'un autre orage lui répondait à l'horizon. Les nuages s'augmentant toujours, finirent par dérober la lune, et prirent cette teinte sulfureuse et pourprée qui annonce les violentes tempêtes.

Emilie resta à la fenêtre: mais la foudre éclatante qui, de moment en moment découvrait l'horizon, la vallée et le paysage, ne permit plus de s'y tenir avec sûreté; elle se jeta sur son lit. Incapable de dormir, elle écoutait dans un respectueux silence les coups épouvantables qui semblaient ébranler le château jusque dans ses fondements.

Il s'écoula ainsi un temps considérable; mais au milieu du fracas de l'orage elle crut entendre une voix: elle se leva pour s'en assurer, elle vit la porte s'ouvrir et Annette s'avancer avec toute l'horreur de l'effroi.

--Elle se meurt, mademoiselle. Madame se meurt, dit-elle.

Emilie tressaillit, et courut chez sa tante. Quand elle entra, madame Montoni paraissait évanouie; elle était calme et insensible. Emilie, avec un courage qui ne savait point céder à la douleur, toutes les fois que son devoir exigeait son activité, Emilie n'épargna aucun moyen de la rappeler à la vie; mais le dernier effort était fait, elle avait fini pour toujours.

Quand Emilie s'aperçut de l'inutilité de ses soins, elle fit plusieurs questions à la tremblante Annette; elle apprit que madame Montoni était tombée dans une sorte d'assoupissement bientôt après le départ d'Emilie, et qu'elle était restée en cet état jusqu'à l'instant qui avait précédé sa mort.

Après une courte délibération, elle décida que Montoni ne serait pas informé de l'événement avant le lendemain matin; elle pensait qu'il lui échapperait quelques expressions inhumaines, et que, dans l'état actuel de ses esprits, elle ne pourrait pas les soutenir. Avec la seule Annette, que son exemple encourageait, elle commença l'office des morts, et veilla toute la nuit auprès du corps de sa tante. Cet acte solennel était rendu encore plus imposant par l'effrayante secousse que la foudre en courroux donnait à la nature. Emilie pria le ciel de répandre sur elle sa force et ses secours et le Dieu des consolations entendit sa fervente prière.

CHAPITRE XIX.

Quand Montoni fut informé de la mort de son épouse, et qu'il considéra qu'elle était morte sans lui donner la signature qui était si nécessaire à l'accomplissement de ses désirs, aucun sentiment de décence n'arrêta l'expression de son ressentiment. Emilie eut grand soin d'éviter sa présence, et durant deux jours et deux nuits elle veilla presque constamment le corps de sa malheureuse tante. Son coeur, profondément touché du destin de ce triste objet, oubliait toutes ses fautes, ses injustices, et la dureté de sa domination: elle ne se rappelait que ses souffrances, et ne pensait à elle qu'avec une tendre pitié.

Ses pratiques pieuses ne furent nullement troublées par Montoni: il évitait la chambre où l'on gardait les restes de son épouse, et même cette partie du château, comme s'il eût craint la contagion de la mort. Il ne paraissait pas qu'il eût rien ordonné relativement aux funérailles. Emilie craignit que ce ne fût une insulte à la mémoire de madame Montoni; mais elle fut délivrée de cette crainte, quand, le soir du second jour, Annette vint l'informer que l'enterrement serait pour la nuit. Elle savait bien que Montoni ne s'y trouverait pas; il lui était déchirant de penser que le cadavre de son infortunée tante passerait au tombeau sans qu'un parent ou un ami lui rendît les derniers devoirs. Elle se décida à les remplir sans qu'aucune considération pût l'en détourner; sans ce motif, elle eût frémi d'accompagner le convoi sous la voûte roide de la chapelle: elle devait y suivre des hommes dont le maintien et la figure annonçaient autant de meurtriers; à minuit, à cette heure de silence et de mystère, choisie par Montoni pour livrer à l'oubli les restes d'une épouse, dont sa conduite trop barbare avait du moins précipité la fin.

Emilie, pénétrée de douleur et de respect, et secondée par Annette, disposa le corps pour la sépulture; elle l'enveloppèrent, le couvrirent d'un linge, et attendirent jusqu'à minuit. Elles entendirent à ce moment venir les hommes qui devaient le déposer au sein paisible de la terre. Emilie eut peine à contenir son agitation quand la porte s'ouvrit, et que leurs figures grossières se distinguèrent à la clarté de leurs torches. Deux d'entre eux sans parler levèrent le corps sur leurs épaules, et le troisième les précédant avec un flambeau allumé, ils descendirent tous au tombeau qui se trouvait dans le souterrain sous la chapelle.

Ils avaient à traverser deux cours du côté de l'aile orientale du château; cette partie tenait à la chapelle, et était, comme elle, tout en ruine. Le silence et l'obscurité de ces cours avaient alors peu de pouvoir sur l'esprit d'Emilie; elle était occupée d'idées bien plus lugubres: elle entendait à peine le cri sourd et effrayant des oiseaux de nuit nichés dans les décombres, et ne remarquait même pas le vol croisé des chauve-souris. Quand elle entra dans la chapelle, et qu'elle eut traversé les arcades ruinées, les porteurs s'arrêtèrent au haut de quelques degrés qui conduisaient à une porte basse. Leur camarade descendit pour ouvrir, et Emilie découvrit l'abîme ténébreux: elle vit le cercueil de sa tante porté jusqu'à la dernière marche, et le brigand qui tenait la torche avancer pour le recevoir. Tout son courage s'anéantit dans une inexprimable émotion de douleur et d'effroi; elle se tourna pour chercher le bras d'Annette, qui restait froide et tremblante ainsi qu'elle. Elle s'arrêta si longtemps sur le haut de cet escalier, que la lueur de la torche commençait à passer sur les piliers de la chapelle, et que les hommes étaient déjà loin d'elle. L'obscurité qui l'enveloppait ayant réveillé ses autres craintes, et le sentiment de ce qu'elle croyait son devoir ayant vaincu sa répugnance, elle descendit dans le caveau, guidée par le retentissement des pas et le faible rayon qui perçait les ténèbres: le bruit d'une pesante grille, qui tourna sur ses gonds pour laisser passer le corps, donna à Emilie une nouvelle secousse.

Après une pause d'un moment, elle avança et entra sous la voûte; elle vit, entre les arches, les hommes qui déposaient le corps sur le bord d'une fosse ouverte. Là se trouvait un autre serviteur de Montoni, et un prêtre qu'elle n'aperçut que lorsqu'il commença le service. A ce moment elle leva les yeux, elle vit la figure vénérable d'un religieux, et l'entendit d'une voix basse, mais solennelle et touchante, commencer l'office pour les morts. A l'instant où le corps fut placé dans la terre, le tableau était tel, que le sombre pinceau du dominicain même n'eût pas dédaigné de le saisir. Les traits farouches, le costume bizarre de ces _Condottieri_ penchés avec leurs torches sur le tombeau où le cercueil était descendu; la figure vénérable du moine, enveloppé de longues draperies blanches, et dont le capuchon, rejeté par derrière, faisait ressortir une figure pâle, où l'éclat des flambeaux laissait voir l'affliction adoucie par la piété, et quelques cheveux blancs échappés au ravage du temps; l'attitude touchante d'Emilie appuyée sur Annette, à moitié détournée, le visage à demi couvert d'un voile; la douceur, la beauté de ses traits, sa douleur trop accablante qui ne pouvait verser des larmes, en confiant à la terre la dernière parente qu'elle eût encore: les reflets de lumière sous les voûtes, l'inégalité du terrain, qui récemment avait reçu d'autres corps, l'obscurité générale du lieu de la scène; tant de circonstances réunies auraient entraîné l'imagination d'un spectateur à quelque événement plus horrible peut-être que l'enterrement de l'insensée et malheureuse madame Montoni.

Quand le service fut fini, le père regarda Emilie avec attention et surprise; il paraissait qu'il voulait lui parler; mais la présence des _Condottieri_ le retint. En retournant aux cours, ils se permirent d'indécentes plaisanteries sur son état et ses cérémonies. Il les endura en silence, et demanda pour toute grâce qu'on le remenât sain et sauf à son couvent. Emilie l'écouta avec un extrême intérêt, et se sentit glacée d'horreur. Arrivé dans la cour, le moine lui donna sa bénédiction, et, après un regard de pitié, prit le chemin du portail avec un homme qui tenait une torche. Annette en prit une autre, et conduisit Emilie dans son appartement. La physionomie de ce père, sa tendre expression de pitié, avaient ému le coeur d'Emilie.

Emilie passa plusieurs jours dans une retraite absolue, dans la terreur pour elle-même, et dans le regret pour sa malheureuse tante. Elle se détermina enfin à tenter un nouvel effort pour obtenir de Montoni qu'il la laissât retourner en France. Elle n'osait se livrer à aucune conjecture sur les motifs qu'il pouvait avoir pour la retenir; elle était trop certaine qu'il voulait la garder, et son premier refus ne lui laissait guère d'espérance. L'horreur que sa présence lui causait lui faisait différer de jour en jour son audience. Elle fut enfin tirée de cette incertitude par un message de Montoni lui-même, qui désirait de lui parler à l'heure qu'il indiquait. Elle commençait à se flatter que, sa tante n'étant plus, il allait renoncer à une autorité usurpée; elle se rappela tout à coup que ces propriétés si longtemps contestées étaient actuellement les siennes; elle craignit que Montoni ne mît un stratagème en oeuvre pour se les faire livrer, et ne la tînt jusque-là prisonnière. Cette pensée, au lieu de l'abattre, ranima les puissances de son âme et remonta tout son courage; elle aurait tout livré pour assurer le repos de sa tante, mais elle se résolut à ce qu'aucune persécution personnelle n'eût le pouvoir de lui faire rien céder. C'était surtout pour Valancourt qu'elle prétendait garder son héritage; il lui ménagerait une aisance qui déterminerait leur bonheur. A cette idée, elle sentit bien toute sa tendresse; elle anticipa le moment où son amitié généreuse dirait à Valancourt que tous ces biens étaient à lui; elle voyait le sourire qui animerait ses traits, le regard affectueux qui exprimerait sa joie et toute sa reconnaissance; elle crut à cet instant qu'elle pouvait braver tous les maux que l'infernale méchanceté de Montoni pourrait vouloir lui préparer. Elle se souvint alors, et pour la première fois depuis la mort de madame Montoni, qu'elle avait des papiers relatifs à ces biens, et elle résolut de les chercher aussitôt que Montoni aurait terminé l'entretien.

C'est dans une telle disposition qu'elle vint le trouver à l'heure prescrite; elle attendait qu'il eût parlé avant de renouveler sa prière. Il était avec Orsino et un autre officier, et près d'une table couverte de papiers dont il paraissait prendre lecture.

--Je vous ai fait demander, Emilie, dit Montoni en levant la tête; je désire que vous soyez témoin d'une affaire que je termine avec mon ami Orsino. Tout ce qu'on demande de vous, c'est de signer ce papier. Il en prit un, en marmotta quelques lignes, le remit sur la table, et lui donna une plume. Elle le prit, et elle allait écrire. Le dessein de Montoni lui vint soudainement à l'esprit comme un trait de lumière. Elle trembla, laissa tomber sa plume et refusa de signer sans lire. Montoni affecta de sourire, et, reprenant le papier, il feignit de lire une seconde fois, ainsi que déjà il l'avait fait. Emilie frémit de son danger, et, surprise elle-même de cet excès de crédulité qui avait pensé la trahir, elle refusa positivement toute espèce de signature. Montoni quelque temps continua ses plaisanteries; mais quand, à sa persévérance, il comprit qu'elle le devinait, il changea sa manière et lui commanda de le suivre. Dès qu'ils furent seuls, il lui dit qu'il avait voulu, et pour elle et pour lui, prévenir un débat inutile dans une affaire où sa volonté était la justice, et saurait devenir une loi; qu'il aimait mieux la déterminer que la contraindre, et qu'il fallait qu'elle remplît son devoir.

--Moi, comme l'époux de la feue signora Montoni, ajouta-t-il, je deviens l'héritier de tout ce qu'elle possédait; les biens qu'elle me refusa pendant qu'elle existait ne sauraient plus tomber que dans mes mains. Je voudrais, pour votre intérêt, vous ôter l'idée ridicule qu'elle vous donna en ma présence, que ses biens seraient à vous, si elle mourait sans me les céder. Elle savait bien à ce moment qu'elle ne pouvait m'en priver après elle. Je pense que vous avez trop de raison pour provoquer mon ressentiment par une réclamation injuste.

Montoni s'arrêta, Emilie garda le silence.

Jugeant comme je le fais, reprit Montoni, je ne puis pas croire que vous cherchiez à élever une contestation inutile. Je ne crois même pas que vous désiriez acquérir ou posséder quelque propriété à laquelle la justice ne vous donne aucun droit. Je crois à propos de vous donner l'alternative. Si vous vous formez une exacte opinion du sujet que nous traitons, vous serez dans peu de temps reconduite en France. Si vous êtes assez malheureuse pour rester dans l'erreur où votre tante vous a mise, vous resterez ma prisonnière jusqu'à ce que vous ouvriez les yeux.

Emilie lui dit d'un ton calme:

--Je ne suis pas assez peu instruite des lois relatives à ce sujet pour m'abuser d'après une assertion quelconque: la loi me donne les propriétés en question, ma main ne trahira pas mes droits.